SCÈNE ni
LES MÊMES, excepté rHETMAN.
De notre côté, nous désirons ardemment ce mariage, et la preuve en est que nous avons stipulé, par acte, pour le cas de rupture de nos engagements, cession de certaines terres et sommes d'argent à la charge de celui qui provoquerait la rupture.
LE RÉFÉRENDAIRE
Auriez-vous envie de casser cet acte? Madame Glaire aurait-elle changé de projet?
l'évêqde.
Pas le moins du monde. Mais, vous savez, il y a longtemps que nous avons coucla cet engagement. M. le Commandeur, votre fila, devait venir bientôt, et nous lio le voyons pas. Il voyage toujours. Les années se passent. Une jeune femme ne peut pas ainsi attendre. 11 écrit, il
98 JACQUES JASINSKÏ
e^ vrai, niAis pfitsfiî peu ftéÉÊé de f&h'e èq, eonrttmsâatiiee. Au fait, îî Tt'j a îïen d'étonnant, (jeraird ou est jedne, beau garçon, et à Tétranger.
Lti KÉFÉKËNBAlIiÈ.
Je sais qu'il citctite des bruits fâcheux sur la conduite de mon fils. À son retour il subira une enquête sévère. Nous verrons s'il sera digne d'une telle' épouse. Car, Ëminence, le bonheur de madame Claire m'^est aussi cher que celui de mon enfant. Elle est fille de mon ancienne amie, elle est d'un mérite rare, messieurs/oui, d'un mérite rare. Je Tainie cômrne ma fille, et je l'estime comme ma sœur.
l'évêque.
11 ne s'agit pas de cela. Eh, mon Dieu ! si le ComtnaU" deur a des maîtresses, sM joue un peu; eh ! grand Dieu I qui de nous n'a pas fait des folies? .
LE RÉFEfiENDAlKE.
Moi, monsieur l'Ëvêque; j'ai déjà assez de péchés
sans prendre sur moi ceux que vous me supposez, dont
je ne suis nullement coupable et que je ne souûrirais
*pas dans mon fils. Si je le trouve tel que vous le croyez,
il ne sera pas le mari de Claire.
l'éyêque.
Mais encore une fois, ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Mais vojez , monsieur le Référendaire, chaque époque a ses mœurs, ses goûts. M. le Commandeur, qui a tant voyagé, tant vu, peut revenir avec d'autres idées sur le mariage eu général, et sur les qualités de sa future en particulier, ti aura le droit d'être exigeant.
ou LES DEUX POLOGNES. 90
LE RÉPÉHEBrDAI&E.
Que peuti-il Bxlger de plus 6oug le rapport de la naislasee ou de la foriu&e, saus parler des qualités personnelles ?
l'évéque, *
Votre fils est un seigneur accompli, fl passe sa jeu-, nesse dans le grand monde. C'est un bel homme et un iKMQime d*esprit : je l'ai rencontré à Berlin oi\ il faisait fureur, et il serait possible qu'il ne trouvât pas dans ma nièce tout ce qu'il a le droit d'exiger.
LE aÉFÉ&ENDAïaE,
Il serait donc bien sot et de mauvais goût. Je ne connais pas dans la chrétienté d'homme, je ne dis pas trop élevé, mais assez élevé, pour être digne de Glaire.
l'évêque.
Je vous remercie ; cependant il faut avouer que son éducation se trouve asse? négligée. C'est un peu ma bute ; mais xpalbeurâusement j'ai été si oceupé des af « faires publiques, et puis son père nous laissait seules ment le droit de présenter les gouverneurs, et à M. Stanislas Romba, que voilà, celiji de les accepter ou de les renvoyer. Or mooçieîJr s'obstiuait à renvoyer tous les étr^ïjgerg. Feu le prince était u» original. Mais enfiq, ji'en pQrlpng plus : )e mal est fait,
STAÎÎISIAS.
Si j'aibieji compris, Votre Éminence est fâchée qu'on n'ait pas appris à madame Claire toutes ces belles choses que savect les dames de Vilna. Mais, sauf votre respect, Votre Éminence est seule de son avis. M. le Référendaire et le Palatinat entier pensent autrement. Tous nos
100 JACQUES JASINSKI .
paysans^ toute notre noblesse, aiment madame Glaire! Il faut voir comme madame Claire est en honneur chez tous les nobles. Une personne pieuse, vertueuse, et qui sait par cœur toutes les histoires que je connais, et j'en connais assez. Si elle ne saute pas assez haut, si elle ne parle pas une dizaine de langues, comme un possédé, c'est que feu le prince son père, que Dieu bénisse! ne voulait pas faire de sa fille une tour de Babel ou une comédienne, monsieur l'Évêque.
l'évêque.
Ne vous fâchez pas, monsieur tlomba. J'ai dit que ce qui est fait est fait. Comme nous sommes sur ce chapitre, vous ferez bien de ne pas la laisser courir seule les églises, les hôpitaux. Et, pour ne pas paraître comédienne, elle devrait quitter cet habit de Tautre monde et porter l'habit d^ tout le monde.
STANISLAS
Mademoiselle ne sort jamais que je ne l'accompagne, monsieur. Je ne me connais pas en habits de femme aussi bien que Votre Éminence,
l'évêque.
Mon bon Stanislas, nous en reparlerons plus tard. {Stanislas sort.) Maintenant, monsieur le Référendaire, voici raffaire en deux mots. Supposons le cas, car il faut tout prévoir, supposons que monsieur votre fils éprouve de la répugnance pour Claire. J'espère que vous ne voudrez pas le forcer.
LE RÉFÉRENDAIRE
Pourquoi supposer cela? Attendons, il va revenir
ou LES DEUX P0L06NES. 101
bientôt, nous verrons ; à moins cpie madame Glaire n'ait quelqu'un en vue.
L^ÉVÊQUE
N'oublions pas que je suppose seulement un cas ; or, si nous avons le malbeur de nous trouver dans ce cas, j'oserai vous proposer un autre parti pour M. le Commandeur. Vous connaissez ma cousine, la £œur de l'Hètman. Elle est d'une beauté, d'un esprit, enfin vous la connaissez. A Pétersbourg elle n'a eu qu'à paraître pour éclipser toutes les dames de la cour de l'Impératrice, une cour qui donne maintenant le ton à l'Europe, depuis que Versailles est devenu le repaire du Jacobinisme. Il faut vous dire que le comte Zoricz, favori actuel de l'Impératrice, voulait l'épouser.
LE RÉFÉRENDAIRE
Cet infâme oser...
l'évéque.
Je vous assure que les princes souverains d'Europe seraient heureux de donner leurs filles à Zoricz.
LE RÉFÉRENDAIRE
Par le temps qui court, c'est possible.
l'évéque.
Mais cela répugnait h THetman, Il a certaines idées dans le genre des vôtres. Enfin, je comprends cela. Et puis ça nous aurait mis, à l'égard de l'Impératrice, dans une position... Enfin je préférerais la voir épouser monsieur votre fils. Elle a trois millions de dot.
LE RÉFÉRENDAIRE
Je préférerais pour mon fils madame Claire.
lOa JACQUES JASINSKI
l'évêqu^.
Pourvu qu'elle, lui plaise. Ah, mon Dieu! Je garde la sœur de l'Hetinan en réserve. Vous voyez comme je tiens à rhonneur d'être votre parent. J*avoue que ce mariage avancerait singulièrement mes projets patriotiques. Vous connaissez ma position actuelle dans le pays. Vous savez ce que peut maintenant VHetman et à quoi il peut aspi* rer un jour. Enfin notre famille dirige aujourd'hui les affaires du Grand-Duché : c'est un fait. Votre famille est une des plus puissantes, vous avez de nombreux partisans : c'est un fait. Il existe entre nous des divergences, je le sais. Mais si nous nous lions ensemble, si nous cimentons notre alliance par ce mariage, nous pourrons assurer d'abord la tranquillité du pays, puis...
LE BÉFÉRENPATRE.
C'est VOUS, monsieur l'Évêque, qui soulevez cette question irritante. Vous me mettez dans la nécessité de m'expliquer. Je vous dis donc que, loin de partager vos opinions en politique, je les combattrai toujours, partout, et de toutes mes forces. Et si un mariage quelconque pouvait influencer les opinions de pion fils, je ne permettrais jamais un tel mariage. Je ne suis nullement flatté d'une alliance aussi proche avec l'Hetman.
' l'évêque.
Très-bien. Un homme comme vous ne doit pas changer légèrementd'opinion. Expliquons-nous franchement. Nous avons tous les deux le plus grand intérêt à nous comprendre. Discutons nos opinions, sauf à embrasser Cille qui nous paraîtra la mieux fondée. Qu'avcz-vous donc à nous reprocher à moi et à l'Hetman, voyons?
ou LES DBUX FOLOGNËS. 103
US RÉFÉRBNBAIRE.
Vous m^obliges à me charger du râle de grand^iDstigateur de Lithaanie? Je ne suis que grand-juge.
L*BVÉQUfl.
Eh bien, quels motife avez-vous de nous juger si sévèrement?
LE RÉFÉRENDAIRE
D'abord pourquoi M. rHetman prend-il le titre de général russe, au mépris de la loi de 1566^ qui condamne ceux...
l'évêque.
Il est général russe pour avoir le droit de commander les troupes russes qui remplissent le Grand-Duché. C'est comme si Ton m'imputait à crime de recevoir une pension de l'Impératrice.
le référendaire.
Vous ? recevoir une pension ? Il fallait votre aveu pour y croire. Vous, sénateur de la République. Grand Dieu! Mais vous ayez un demi -million de revenu.
l'évêoue, irrité.
Et j'accepte une misérable pension, et je fais dire cela à tout le monde pour ameuter contre moi l'opinion, pour donner ainsi à l'Impératrice un gage de fidélité. Elle me croit vendu à la Russie.
le référendaire.
Certes, ce n'est pas vous qui êtes acheteur.
l'évèque.
J^achète la protection de la Russie^ et je vous dirai pourquoi, monsieur le Grand-Juge. Nous sommes chefs de deux partis. Nous traiterons entre nqus comme des
104 JACQUES JASINSKI
monarques, sans l'entremise de ministres. Dépouillons toutes les formes diplomatiques : je vous dévoilerai tous les motifs de ma conduite, je vous préciserai mon but. J'attends de votre part la même franchise.
LE RÉFÉRENDAIRE
Je n'ai jamais été diplomate, monsieur. Mes opinions sont connues. Je ne les ai pas créées, moi ; je ne fais que suivre les opinions de mes ancêtres.
l'évêque.
Hélas, les temps sont changés I Vous connaissez l'état de notre République. Le roi est vieux, il peut mourir d'un jour à l'autre. Après sa mort, les puissances qui nous environnent et qui nous opp^riment ont le projet de ne plus permettre une nouvelle élection, et de se partager entré eux notre pays. Je vous communiquerai les correspondances diplomatiques qui prouvent l'existence d'un tel projet. On a déjà pris d'avance des mesures pour l'exécuter. ^
LE RÉFÉRENDAIRE
Depuis qu'il existe des ^tats indépendants, ils sont toujours menacés par leurs voisins. Nos ancêtres se sont défendus, nous nous défendrons de même.
l'évêque.
Sommes-nous en état de nous défendre contre trois puissances de premier ordre? Avons-nous des alliés? — La Prusse, par sa position géographique, reste à la merci de la France ; elle se défie de l'Autriche, elle gravitera toujours vers la Russie. L'Autriche craint, il est vrai, la Russie, mais elle craint mille fois plus le jacobinisme français; elle sait qu'elle sera dévorée un jour, mais la
ou LES DEUX POLOGNKS. 105
Russie la mange par petits morceaux, elle mettra cent ans à dévorer l'empire Autrichien, tandis que la France peut l'engloutir d'un seul coup. L'Autriche commencera par nous jeter à la Russie pour l'occuper pendant quelque temps.
LE RÉFÉRENDAIRE
Ainsi, menacé par trois ennemis mortels, au lieu de vous défendre, vous n'êtes occupé qu'à choisir le genre de mort et la main par laquelle vous devez périr; vous tendez la gorge à celui qui est 4e plus acharné.
l'évêque.
Et le plus puissant. Pour sauver notre indépendance, je ne vois qu'un seul moyen, c'est d'offrir, après la mort du roi, la couronne aTun des petits-fils de l'Impératrice, au grand- duc Alexandre ou à Constantin. Le roi pense de même, nos meilleurs hommes d'État pensent de même. L'Impératrice, ayant établi sa dynastie sur notre trône, aura intérêt à nous protéger. On nous laissera le temps de nous réorganiser, et nos fils ou pplits-fils trouveront l'occasion de se délivrer de cette protection. L'Espagne n'est pas devenue esoiave de la France pour avoir accepté des Rourbons sur le trône.
LE RÉFÉRENDAIRE
Et VOUS osez mettre sur le même pied Talliance avec le roi très-chrétien, le fils aîné de l'Église, le premier gentilhomme de l'Europe, et l'alliance avec un despote du rite grec. Votre Russie sera-t-elle fidèle à sa parole? Quelle religion, quel honneurl'empêcherade se parjurer? — Mais ne parlons pas de cela. — Je vous demanderai seulement quels droits vous avez de conclure des alliances
106 JACQUES .lASINSKl
et de trafiquer de la couronne Baus rautorisation de la Diète. Savez-vous que la loi de I56i, conQrmée par viogt^deux Diètes consécutives, regarde de telles meoées comme crime de lèse-république.
l'évèque.
Il y a des circonstances où salus poputi suprema lex estof La Confédération de 4732, pour chasser les Saxons du pays, se mit sous la protection de Pierre I", et personne n'a mis en doute le patriotisme des confédérés. Les princes Czartoryski, pour réorganiser la République et élever leur parent sur le trône, réclamèrent le secours de la Russie.
LE BÉFÉRENDAIKE.
Les uns et les autres ont commis de grandes fautes. Mais ilfe étaient innocents, légalement parlant. Ils avaient pour eux des précédents ; ils suivaient les usages reçus, qui permettaient aux assemblées partielles d'exercer quelquefois la souveraineté. Mais, après ces événements, la loi de 1747, confirmée par l'article 2 de la Confédération de 1763, déclare traîtres à la patrie tous ceux qu| oseront réclamer des secours étrangers.
l'évêûue.
Vous connaissez la pureté de mes intentions, et j'espère que, si vous méjugiez, vous appliqueriez autrement la loi.
LE RÉFÉRENDAIRE
Dieu vous préserve d'être cité jamais devant mon trl^ bunal. La loi est formelle. Je vous condamnerais, tout en permettant à votre confesseur de vous absoudre, vu
ou LES DEUX POLOGNES 107
la pureté de vos intentions* Pour qw^un pays puisse vivre il faut que le» lois vivent, monsieur.
UN LAODAis, entrant.
Son Excellence monsieur l'Hetman, (// sort.)
l'évêque.
Notre conférence n*a fait que commencer. Nous reparlerons de tout cela. Je n'accepte pas encore votre refus ; je ne Tacceple pas. Pensez-y, et toujours daus la supposition que votre fils ne soit pas contraire à nos projets.
SCÈxVE .IV