LES MÊM£S ET L'HETMAN
L'UETMAii.
Monsieur le Référendaire, je vous ^salue. C'est trèsheureux que je vous rencontre.
LE RÉFéflEI^DATRE.
Je suis votre très-humble serviteur. (// a Pair de vouloir sortir.)
l'uetman.
Je désirais vous parler. Nous sommes voisins, nous étions autrefois amis, j'espère que nous le sommes encore un peu. Dites-moi, monsieur le Référendaire, pourquoi arrivez-vous à Vilna dans un tel temps ? — Ce u^est pas le moment de tenir de grandes assises»
l'évêque,
Oui, ouil Ubiarma sonant.
■■ , «là
108 JACQUES JASINSKI
- l'hktman.
Vous feriez mieux de rester à la campagne. Le séjour de Yilua pourra vous être dangereux. C'est un conseil d*ami.
LE BÉFÉREJVDAIKE.
Merci! — J'allais précisément avoir l'honneur de vous donner le même conseil.
l'heïman.
Vous me conseillez de partir d'ici?
LE RÉFÉRENDAIRE
Oui; le séjour dans cette ville pourra vous être dangereux.
J'ai conservé aux fragments de drames qui précèdent la dénomination générale de Drames Polonats , sous laquelle ils ont paru isolément en 1867 pour la premier» fois (édition in- 16); car si ces pièces ont été écrites en français et pour les Français, tout n'y en est pas moins complètement polonais, le lieu, l'esprit^ les personnages. C'est la vie polonaise^ civile «t militaire^ transportée sur la scène française. Et mon père avait choisi Tun des sujets dans le pays de la Couronne de Pologne, l'autre dans le grand-duché de Lithuanie, ces deux moitiés de notre malheureuse et bien-aimée nation.
J'ai loyalement rapporté dans la préface l'opinion émise sur les Confédérés de Bar, au moment où mon père venait de les achever, par les personnes compétenles qu'il consulta en vue d^arriver à les faire représenter. Je ne partage point, je l'avoue, la sévérité de leur jugement. Je sais combien souvent le goût du public est gâté, à ce point que les choses simples, fussent-elles sublimes^ ne sont pas appréciées : témoins Dante et Raphaël qui, en certains siècle?, se virent préférer les compositions les plus communes, témoin Sbakespeare, en qui la France du XVIII« siècle ne voyait qu'un barbare. Quand |^e population se dégrade, son âme alourdie ne comprend que l'art violeut et grossier dont le ton est assez éclalant ou les couleurs assez criardes pour la réveiller. Cette population-là ne s'attache qu'à ce qui excite les sens ; elle est incapable de voir, de sentir et d'aimer la puie et chaste beauté, ni d'être émue par une parole droite et franche^ dépourvue d'artifices. Cela, mon père était le première ne pas l'ignorer. Mais il avait du peuple français une meilleure opinion que Us écrivains franc vs eux-mèmei.
Malgré le Boin pris, soit par les gouyeniaats pour comprimer un enthousiasme qu'ils se reconnaissent impuissants à diriger, par lequel ils craindraient d'être emportés et que par conséquent ils aiment mieux étouffer, soit par les intérêts de toutes sortes groupés autour de ce qui existe^ attentifs à ce qu'il ne soit rien innové, car ils voient en toute invention^ dans l'art aussi bien que dans la science et l'industrie, une menace, sinon pour leur fortune ou leur position, du moins pour leur réputation acquise^ — malgré toutes ces difâcuUés connues à l'avance, mon père pensait qu'il y a des sujets qui^ sans le secours d'aucune des habiletés en usage. Sont de nature à remuer profondément les masses^ pourvu qu'ils leur soient présentés avec vérité et sincérité. 11 avait remarqué la faveur avec laquelle le public accueillait les pièces qui ranimaient eu lui le souvenir de l'héroïsme ou du martyre patriotique, par exemple la mort de l'infortuné maréchal Ney. 11 avait été trèsfrappé surtout, et il aimait à le répéter, de l'impression immense qui se manifestait^ lorsqu^à la fin d'un drame (1832), on voyait dans un tableau panoramique apparaître la figure de Napoléon à cheval^ en petit chapeau et en redingote grise. Les auteurs n'avaient pas prévu un effet aussi prodigieux: ils pensaient sans doute, comme les ministres orléanistes qui relevaient alors la statue de la Colonne et qui plus tard ramenèrent les cendres du Grand Homme, que tout cela était déjà du domaine de l'histoire ancienne^ alors que c'était la réaUté la plus vivante dans l'âme nationale. Eh bien ! si la seule vue de l'image muette de TEmpereur-martyr produisait cette impression^ comment douter que Tâme française n'eût été exaltée par la représentation agissante et pariante de ces héros polonais qui ont toujours lutté pour la même cause que la France^ en qui les Français ont toujours & toutes les époques trouvé des frères d'armes, et de qui la patrie martyrisée ne peut faire un mouvement sans que la France entier» ne tressaille?
J'imagine au contraire que^ quand par exemple M. de Ghoisy, ce brillant officier qui a tant honoré la France du XVIII® siècle, prononce ces nobles paroles : « Voilà donc les derniers Polonais qui vont à la mort, la dernière goutte de sang polonais qui va couler! £h bien! je ne suis plus employé de mou gouvernement. Je ne sala qu'un Français^ il ne sera pas dit que la France aban< donne la Pologne. .. » et que les soldats français s'écrient : « Nous irons tous, commandant. La Pologne, c'est la France. Allons ! >— tout le public alors aurait immanquablement éclaté en applau-
dissements. Puis quand Casimir Pulawski ajoute : « Nous alloua délivrer Cracovie. A bas les Busses ! » toute la salle eût crié : A bas les Russes ! Et quigad les chasseurs et les momagnards disent: « vivent les Français ! » qui n'eût répondu : Vive la Pologne ! Il me semble qu'il y a là la preuve flagrante que^ loin de manquer de l'entente scénique et d'ignorer le moyen d'agir sur les spectateurs, Adam Mickiewicz possédait le rare secret de mettre ' leur âme en mouvement, ce qui ne s'obtient qu'en touchant la fibre sensible de ceux à qui l'on s'adresse.
On ne pouvait méconnaître la netteté de dessin et la vigueur du coloris de ses personnages. Le caractère de chacun d'eux en effet est^ dès le commencement^ tracé de telle main que le lecteur les voit marcher et qu'un peintre n'aurait nulle difficulté de les fixer sur la toile. Chaque individualité a son empreinte propre^ a reçu le souffle de yie : c'est une création.
Ainsi le Palatin , ce souverain seigneurial, qui a parcouru l'Europe pour intéresser les puissances à la cause de la Pologne que son roi ne sait défendre^ car il est plus favori de la tzarine que roi ' de la nation ; et qui de retour^ est obligé de dissimuler et eu rougit^ car c'est la première fois; la rage au cœur, il conspire sous l'œil de l'ennemi qui l'observe et à qui il doit rendre visite; ses paysans^ comme des sujets dévoués et fidèles^ car c'est un vrai roi sur ses terres^ n'attendent qu'un signal; et ce signal , il le donne, n^hésitant pas à se lancer dans la mêlée^ à tout sacrifie: pour la patrie. Ce n'est pas là une imitation de l'antique^ mais un personnage saisi sur le vif^ terrible réalité, tirée de la plus douloureuse histoire d'un peuple.
En face de ce type de patriote qui combat pour sou Dieu et son foyer> pour la Patrie et la Liberté^ nous avons le Général^ ce type d'automate en uniforme, par qui la pensée tzarienne est présente en tous lieux, comme une multiple incarnation de Tukaze ou verbe impérial, chez qui la peur de la disgrâce remplace la conscience, cruel par ordre et mêlant l'amour à la politique, comme le prince Repnin si cassant, si altier, si insolent, impitoyable et néanmoins faisant la cour aux princesses de la famille Czartoryski dans le même temps qu'il combattait sans relâche la politique de leur maison.
Le Docteur, qui cache son espionnage d'Etat sous le couvert de son diplôme, est aussi vrai que le Tartufe qui abritait sous sa robe de jésuite ses convoitises^ en corsaire du foyer domestique :
comme les modèles de ce bon monsieur Tarlufe couraient la Ville et la Cour au temps de Louis XIV, il y avait aussi au temps de Catherine II et d'Alexandre !•' de pareils docteurs^ âmes damnées de celui qu'ils serrent^ et le surveillant au besoin. Il advint & mon père d'accompagner en nombreuse compagnie, dans un voyage de plaisir, le comte de Witt;un modeste docteur allemand herborisait et philosophait au besoin. On se moquait de la répugnance de mon père pour ce personnage, qu'on attribuait & une bizarrerie de- poète. De retour à Odessa, le doeteur apparut tout à coup à un dtner officiel, en grand uniforme et tout chamarré de décorations. C'était l'espion de l'expédition, qui venait d'être relevé de service, et plus d'un compagnon de mon père trembla d'en avoir trop dit devant ce personnage que chacun avait considéré comme parfaitement insignifiant.
Le père Marc doit de prime abord offusquer les Français; car chez les Français le type du prètre-patriote est un type perdu. Cependant est-il bien sûr que l'accent de cet homme de Dieu, tout couvert encore du sang des Polonais martyrs, qui a traversé dëjè plusieurs fois le domaine de la mort et qui arrive sur la scène en sortant de prison, n'aurait pas ému même les voltairiens de Paris, lorsqu'il dit : « Si le peuple polonais a péché, prends notre sang en expiation, punis-nous, pardonne enfin à la Pologne ! x» et qu'il bénit les armes de ceux qui vont combattre et mourir ou vaincre? — Adam Mickiewicz savait le discrédit publie dans lequel sont tombés de nos jours ceux qui sont investis de la magistrature sacerdotale, lui qui, à force d'avoir vu abuser des choses saintes, en était arrivé, sur la fin de sa vie, à dire que chaque fois qu'il entendait prononcer le nom de Dieu, son premier mouvement était de se demander si on ne voulait pas le tromper. Mais il savait aussi qu'il ne faut, surtout en France, qu'un éclair puissant et pur, pour illuminer derechef même les bas-fonds où les masses souffrent et maudissent : « 11 viendra un temps, disait Laoordaire, où l'on ne pourra entendre prononcer le nom de Dieu sans pleurer. »
A dire vrai, le père Marc, qui personnifie la sainteté patriotique, comme le docteur la bassesse servile, est un digne pendant du Palatin qui représeiite la noblesse polonaise dans ce qu'elle a de plus élevé et de plus généreux, en lutte contre un ennemi brutal et fourbe qui a dans le Général sa manifestation et son organe. Quant à la Comtesse, c'est une Ogure que connaissent malheu-
reusement tous les pays qui ont subi Tinvasioii. Les iambeaj éloquents d^Auguste Barbier out stigmatisé de nobles dames de la] France de 1815 ; la jeunesse roumaine rougissait naguère à la vue des plus grandes dames de la capitale, courtisées et même épousées par les généraux russes ; la Pologne a offert le type le plus complet de ce genre et les exemples les plus extraordinaires. C'était bien moins entraînement de la passion que le besoin de continuer à dominer; par un sentiment analogue à celui qui, selon l'observation d*Adam Mickiewioz^ a poussé les princes allemands à la cour de Russie où ils étaient traités en princes^ on voyait de grandes dames polonaises se laisser adorer par les chefs des vainqueurs^ plutôt que de déchoir de leur rang ^ en perdant et palais et chevaux et leur cour habituelle; et puis, elles aussi^ se persuadant quelles apprivoiseraient des tigres, à l'instar de tant de seigneurs qui se flattaient de vaincre en ruses diplomatiques leurs grossiers conquérants.-* Le rôle du jeune comte Adolphe, resté fidèle à la cause nationale et voyant sa sœur en secret, nous fait entrevoir cet abtme de douleur, ce mal suprême des pays condam? nés à l'anarchie, prélude de démembrement dans lequel les fa« milles sont divisées, le frère contre la sœur, la fille contre le père.
Pulawski et Ghoisy, ces deux jeunes héros, symbolisent l'amitié qui lie et doit lier à toujours les Français et les Polonais militants, soldats de l'indépendance et de la liberté.
Le chœur est formé d'un côté par les chasseurs et les montagnards polonais^ de l'autre par les soldats français.
Ce que les hommes du métier ont contesté au drame des Confédérés de Bar, c'est l'intérêt dramatique. Je ne puis m'err-pêcber de remarquer que^ dès le lever du rideau, on est jeté in médias res^on sent déjà la pesante atmosphère de Tinvasion : à la vue de ces solliciteurs empressés chez une Polonaise favorite du général russe, on a le frisson. Ce cri d'une mère : on va fusiller mon fils, tient le spectateur haletant comme la mère elle-même dans Tattente de celle par qui seule le salut peut encore venir. Et quand on voit le Palatin et le Général ensemble, n*est-on pas comme sûr des charbons ardents, à la pensée que le moindre soupçon justifié emporte la mort de cet homme qui, bien que dans son palais, est au pouvoir de son mortel ennemi à la ruine duquel il travaille . Ensuite quand le général va à la chasse sur les terres du Palatin, et qu'après les plans d'attaque, chacun se disperse, tandis que le
Palatin, resté pour attendre son hôte, donne l'ordre qu'au moindre signe nul ne soit épargné, pas môme so fille, est-ce que rintérêt n'est pas puissamment en éveil?
L'«mour n'y revêt pas les formes de mièvrerie que l'on s'est accoutumé à rencontrer sur la scène. Assurément la Gom-^ tesse jouant le rôle d'une cofluette, vulgaire ferait horreur, et Pulawski grimé en jeune premier langoureux serait d'un ridicule achevé. Mais quoi de plus tragique que la situation morale de ce jeune homme qui sait que la femme qui fut sa première passion et que, malgré tout, il n'a cessé d'adorer, est à la veille d'épou* ser un général russe, son ennemi, l'ennerai de sa nation? Getle &me héroïque, partagée entre Tamour et la mésestime, et cependant triomphant au point de pouvoir jurer à celui qui est si justement appelé l'aumônier de la Pologne militante, que, quand il rôye de délivrer Cracovie, la pensée de paraître en vainqueur aux yeux de celle qu'il a tant aimée et qui l'a dédaigné n'y entre pour rien, n'est-ce pas là un spectacle capable d'élever l'âme humaine?
Et elle, malheureuse femme, toujours sur le point d'apprendre que son père ou son compagnon d'enfance sont pris et livrés au bourreau et par celui qui attend sa main, et sans qu'alors elle pût espérer rien pouvoir tenter pour les sauver, n'est-ce pas aussi une position éminemment tragique ?
La France comprendrait mieux encore aujourd'hui la conversa* lion du Général et du Palatin. Déjà plus d'un ministre ou d'un préfet, en discutant avec un général prussien, ont éprouvé ces mêmes coups de poignard au cœur.*
Adam Mickiewicz, en composant certaines scènes, a dû plus d'une fois se rappeler des scènes analogues dans l'histoire de sa nation, entr'autresla visite que Charles XUfità Auguste II, son rival, et dans laquelle il eût fort bien pu rester prisonnier; et aussi le salut que le prince Michel Czarloryski dut à l'intervention de ses deux nièces; et encore cette Polonaise, comtesse de Lowicz, appliquée à calmer les fureurs de son époux, le colérique tzarewicz Constantin.
Le style est d'une sobriété remarquable : rien de déclamatoire; l'énergie est dans la situation, dans l'accent; elle n'éclate pas en flux de paroles. Il y a dans la pièce des mots qui seraient restés populaires, car ils sont frappés à un coin ineffaçable. 11 y a aussi des observations profondes, à savoir, par exemple, qu'il y s^ tou-
joarg le fin mot de la chose que les Polonais ne disent pas, tellement que dans cette bavarde Pologne on n'a jamais découvert de conspiration. Il y a également des locutions empruntées^ soit aux proverbes nationaux^ comme celui-ci : «C'est vrai, puisque c'est imprimé^» mot resté de l'ancienne Pologne où l'impression était rare et véridique, -— soit au monde ambiant, selon l^adage de Molière : «Je reprends mou bien où je le trouve, » par exemple ; a La Pologne^ c'est la France^ » qui est le mot d'une pétition de Bourguignons à leur député après 1830 ; et cet autre : « Je détruirai votre capitale, dit le général, et ce ne sera pas M. de Choisy avec ses auxiliaires français qui la rebâtira, » qui rappelle la phrase de Nicolas h la municipalité de Varsovie en 1835; — ce qui, soit dit entre parenthèses, fixerait au besoin par un côté la date du présent drame. Les expressions heureuses abondent : «Le pays est trop barbare pour y organiser une police honnête. » < Ici tout ce qui respire conspire. » «Vous êtes notre allié par le sang que vous versez pour nous.» Il y a des images fortes et hardies : «La voyez-vous étendant sur la Vistule ses grands faubourgs comme des ailes d'aigle?» f Votre barbe , tournée verd l'ennemi , m'a l'air d'une avalanche prête à crouler sur sa tête. »
Quand tombe la toile, au deuxième acte, on reste dans l'anxiété^ se disant avec Zbroy le chasseur : Mon Dieu! que va-t*il arriver? Quelle était la suite de ce drame? Il n'y a plus guère à espérer que ceux qui Tont lue ou entendue se la rappellent jamais, après tant d'années. Il est à remarquer que chaque acte n'a que six scènes. Les événements ultérieurs se trouvent en germe dans les deux premiers acte^où les personnages, indiqués dans l'Index, ont paru avec leur caractère nettement déterminé. Enfin Adam Mickiewicz adopte l'unité de lieu pour toutes les scènes d'un acte. On peut imaginer qu'au troisième acte se déroule la réception du général par le palatin dans les gorges des Garpathes. Le Général-gouverneur, on le sait, vient avec son docteur épier les mouvements du Palatin. Afin de donner à cette excursion 'apparence d'une partie de plaisir, il est accompagné de plusieurs dames et notamment de la Comtesse. Le Palatin a dit : « Il faut qu'ils ne s'aperçoivent pas de ce qui s'est passé ici, » et il a renvoyé tout sou monde, y compris son fils Adolphe, ne conservant que Zbroy, Joussouf et Séid, plus une trentaine de chasseurs les plus déterminés. Le Général veut découvrir quelque chose, et le Palatin s'npplique à tout dissimuler. C'est là la lutte poignante qui va
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remplir cet acte; Tud craim àe Toir ses soupçons confirmés, et Taulre met sa joie à endormir le ^ d^tfiances ennemies; celui-ci a pour mobile le salut de la patrie à assurer, et celui-là une disgrâce de sa souveraine à éviter . Le spectateur est sous le coup des violents sentiments manifestés par le Général à la fin du premier acte, et par le Palatin à la fin du second, qui bouillonnent dans leur Âme et peuvent éclater instantanément. H y a là une situation réellement palpitante. Le Palatin, avant Tarrivée des hôles qui lui ont été signalés, qui lui sont odieux, et à qui pourtant il doit faire les honneurs de sa maison, laisse éclater son patriotisme dans un monologue, son amour pour cette terre de Pologne, naguère si glorieuse et dont les magnats étaient les égaux des rois, tandis qu'à présent ils sont le jouet de fonctionnaires étrangers. Le Général entrant , le Palatin refoule tout à coup sa pensée ; et son âme, qui brillait sur sa face, il la rentre au plus profond de lui-même, comme une lame en son fourreau. Pour donner le change, il s'épanche volontiers en récits de prouesses de chasse des anciens jours, voilant sa passion pour la patrie polonaise sous son attachement à sa terre seigneuriale et ayant Tair de vivre surtout de souvenirs; hautain, mais contenu, ne se laissant ni interroger ni deviner, il déploie vis à vis du Général le même genre d'habileté que vis à vis de l'ambassadeur russe à Vienne. Le Général est convaincu de l'innocuité de ce grand seigneur, qu'il ne suppose pas assez insensé pour sacrifier à un coup de tête une haute position et de si grands domaines. II reste dans cette pensée, malgré les efforts du Docteur pour susciter et entretenir sa suspicion. Le Palatin ne dit rien à sa fille ; il garde envers elle ce silence terrible, la même attitude, qu'au commencement de la pièce le comte Adolphe expliquait à sa sœur. La Comtesse parle à Zbroy, comme celui-ci a raconté à Pulawski qu'elle le faisait quelquefois; mais elle n*en reçoit pas de réponse, selon l'ordre général de mutisme donné par le Palatin. Elle se sent mal à Taise, plus encore qu'au dîner du premier acte ; elle souffre nonseulement du froid glacial de son père et du silence des serviteurs, mais encore des mille et un souvenirs que ces lieux réveillent en elle. Peut-être, si on se reporte au rêve que la Comtesse raconte à son frère, la voit-on sur le point de subir, de par son père, un affreux châtiment, quand riniervention du prêtre Marc, par exemple, vient la sauver. Le Palatin laisse partir ses hôtes, adresse un adieu ironique au Général et à sa suite. A peine délivré de
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cette présence, il dépose son masque et respire. On apporte la bonne nouvelle de la prise du château de Gracovie par de Ghoisy. Le Palatin bondit d*espérance et s'élance avec ses chasseurs vers Gracovie, au couvent des Carmes où on Taltend.
Au quatrième acte se place sans doute l'émotion que la ville ressent de la prise du cbàleau de Gracovie par de Ghoisy et ses braves compagnons. Au premier acte, nous étions dans un salon; au deuxième, àl'air libre des montagnes; au troisième, dans une maison de campagne; au quatrième, nous voici dans les caves d'un couvent. Nous y retrouvons nos anciennes connaissances du premier acte. Ceux qui^ hier, étaient en solliciteurs «hez la fille, sont ici en conspiration avec le père. Voici le Porte-Glaive, le vieux Gentilhomme, le Starosle, le Bourgmestre , etc. c Les bourgeois nous attendent chez les Carmes^ a dit le Palatin, nous nous y concerterons. » Nous savons donc d'avance, ici comme à l'acte précédent, quels sont les personnages que nous sommes appelés à avoir sous les yeux.
On discute, et^ ainsi qu'on Ta pu entrevoir dès la première scène, il y a les fous et les sages : ceux qui, à l'exemple et selon l'admirable parole de l'évéque Solljk, estiment qu'il faut considérer uniquement ce qu'on doit faire, sans songer à ce qu'on peut, et ceux qui, au contraire, calculent tout et inclinent toujours à l'ajournement. — Paroles du père Marc, de qui Pulawcki a dit que d'un mot il pouvait soulever les Cracoviens : « lis ont pour vous un véritable culte. Faites seulement retentir à Gracovie votre voix de cloche d'alarme qui secoue les populations entière?. » — Survient le Palatin. Les nobles et les bourgeois unis dans un même patriotisme. Empressement à suivre Texemple des sacriiices donné par le Palatin. — Récit des prodiges accomplis par les Français dans la prise du château de Gracovie. r- Enthousiasme excité par la présence de Palawèki. Acclaïuations à Glioisy, venu par l'aqueduc souterrain. — Les chefs se concertent : taudis que Ghoisy tiendra le château, Pulawcki attaquera i^ar la piaine, et les bourgeois s'insurgeront. — Accourt la Slarostiiic éperdue dont le fils vient d'être fusillé. Explosion de colères. —- Arrivée d'Adolphe, qui a su par sa gœur que la couspiration est déuoncée. On se sépare eu hâte pour agir.
Le cinquième acte eût été consacré à l'impuissance de Pulawski à faire lever le siège du château et à sa retraite favorisée par la Comtesse. Pour lieu de la scène, un rayin à proximité du der-
pjer champ de bataille de Pulawski. Malgré la plifs éclatante ya-» leur, il a succombé^ et le voici, 6uivi de quelques héroïques corn* pagQons. La douleur de Pulaw.iki s'épanche avec amertume. Il voudrait encore espérer. Mais coup sur coup les mauvaises nou* velles se succèdent, comme dans Job, Un bourgeois arrive pour expliquer, que Cracovie n'a pu s'insurger : des exécutions somr maires ont jeté la terreur dans la ville. Puis un chasseur raconte, que le château a dû se rendre, faute de pain et de munitions. Un noble annonce, que la Rusdie^ la Pruese et TAutriche ont signé entre elles un projet de partage de la Pologne. Entin un montai gnard apporte la uouvollc que le dernier détachement des Confé^ dérés a été battu, et que le Palatin est grièvement blessé. Le Pala*» tin descend de cheval, en disant : « La Pologne est abattue, et je meurs, i U maudit les rois et les aristocraties d'Europe, qui ont vilainement délaissé sa patrie, et ceux de ses compatriotes qui n'ont pas fait leur devoir croyant à la tzarine ; il bénit Pulaw.-'ki et AdoU phe, et expire sans un mot pour sa fille. La Comtesse arrive, mais le Palatin a déjà fermé les yeux. Elle venait pour assurer la fuite de Pulawski. L'entrevue ne'^Vnt être que navrante. Je m'imagine qu'Adam Mickiewicz dut, lui qui avait souffert, secom* plaire à peindre ces deux âme?, l'une grandie de plus en plus par l'esprit de sacrifice à la patrie, et l'autre, non avilia entièrement, mais entén^brée par l'attachement vaniteux à tout oe dont lui 8*élait affranchi : de telle sorte que la distance qui avait autrefois séparé ces deux âmes s'était encore élargie, mais en sens inverse, U n'était jadis pas à la hauteur de la fille d'un Palatin selon le langage du monde; elle n'est plus à la hauteur du petit-noble transfiguré par l'héroïsme. Il l'aime toujours; seulement il y a une image abhorrée qui viendrait toujours s'interposer entre euir, et c'est elle qui l'a voulu. Elle Taide à se sauver, il part; il l'adorera encore en mourant. Pauvre Casimir! mais plus malheureuse Caroline! Qui sait si le drame ne se terminait pas pair les adieux de Casimir à ^a patrie, par un retour sur son père, le vertueux Joseph Pulawski, et sur les conseils, qu*en mourant il donna à ses fils do peràévérer dans la sainte défense de la patrie, sans se souvenir des injustices commises envers lui, et enfin par le départ de Casimir pour l'Amérique, cette terre de liberté, qai garde comme une relique la poussière de Pulawski, mats qui rendit à la Pologne l'un de ses héros les plus purs, Kosciueiko et son plus constant défenseur, La Fayette. Il nous semble encore qu'Adam
Mickiewicz n'eût pas^ au deuxième acte, prêté au père Marc certaines craintes, si, dans les actes suivante, ces craintes n'eussent point été justifiées, et que, soucieux de montrer dans les désastres d'un peuple la punition de ses fautes, il a dû faire la part des passions humaines. L'amour de la Comtesse a dû troubler Pulawski dans un moment décisif et l'orgueil nobiliaire du Palatin contribuer à l'échec de son plan le plus cher. Pulawski et le Palatin , qui n'ont pas dépouillé entièrement les entraînements et les erreurs du vieil homme, continuent. l'expiation nationale. Le père Marc, qui seul n'a point failli, symbolise la transfiguration de la Pologne. Aussi je pense que la toile tombait sur une prophétie du père Marc. Le religieux vieillard devait annoncer que tous les ' gouvernements de l'Europe allaient être punis de l'abandon de la Pologne par la chute de la société européenne, et que le cala- . clysme commencerait par la France, d'autant plus coupable que son devoir était plus impérieux, comme fille ainée de l'Église. Il invitait chacun à être prêt pour le jour où le Seigneur adresserait un nouvel appel, et mêlait à sa bénédiction une promesse d'avenir.
Et qu'on ne vienne pas nous objecter l'étrangeté des noms po« lonais pour des oreilles françaises. Le nom de Pulawski est moins difficile à prononcer que celui d'Amonasr dans VAÏdaf de Verdi, et l'histoire dos Pharaons est encore moins familière aux Français que celle de la Pologne. Mais comment affronter la crainte de dé-/ plaire à l'une des trois cours co-partageantes, quand on met le plus ^v souvent ses soins à leur complaire à toutes trois à la fois ? Les ] prêtres dePhtâh paraissent sur la scène, et celasemble tout naturel* ' Mais un prêtre patriote, quel scandale! Cela choqueraitàla fois les libres-penseurs, qui ne veulent plus de prêtres, etlesultramontains qui n'en veulent pas de patriotes. Et puis oser jouer des drames polonais à Paris ou même dans un coin quelconque de l'Europe !
Quoi qu'il en soit, la représentation d'un drame pareil eût plus aidé la cause polonaise que cent articles de gazette. 11 est vrai que, si le public français se fût tourné de ce côté, les auteurs, habitués à reproduire les drames judiciaires, eussent vu vieillir leur répertoire en une nuit et eussent dû prendre une autre route, sous peine de n'être plus suivis. 11 est vrai aussi que les ambaS" sades se fussent plus émues d'un semblable incident que de stériles agitations parlementaires.
Et pourtant, quand il traçait ces drames polonais, mon père restait volonlairçment au-dessous de l'idéal dramatique qu'il avait entrevu
fit qiiMl esquissa plus tarii à larges traits d«vaiil le public du Colluge de France. Il s'était résigné ici à se rendre accessible immédiatement au public, sans trop brusquer d'un coup ses habitudes. A ses yeun, le tliéâtie français^ au siècle de Louis XIV, était un hors-d*œuvre dans le mouvement littéraire, une réaction grécoromaine; il regrettait que la tradition des m^^/ére^ eût été interrompue: Tavenir prochain de Tart dramatique consistait, selon lui, dans le développement du drame shakespearien. 11 appelait de ses vœux un drame aussi vaste que les aspirations de Thomme de nos jours, de la représentation duquel on sortit en aimant davantage Dieu, la patrie et la liberté.
Tels quMls sont^ les drames polonais d'Adam Mickiewlcz^ qu^on a joués à Léopoi et qu^on se prépare à jouer à Cracovie^ méritent d^appeler Tatlention de tous ceux qui cherchent à influer sur leurs semblables. Ce ne sont que des fragments, mais comparables aux bornes milliaires qui marquent la voie à suivre^ si l'on veut^ au moyen du drame, nourrir le patrotisme, entretenir la fraternité des peuples et faire progresser l'homme sur la terre.
Eschyle avait, dit-on, fait sur le sujet de Prométhée une trilogie dont il ne nous est parvenu qu^une partie, lo Prométhée enchaîné. On sait qu'une autre partie était intitulée le Prométhée délivré. Quels efforts n'ont pas faits les savants pour deviner ce que pouvait être ce drame! Plus d'un poète s'est même ess^iyé à le recomposer entièrement, à l'instar des artistes, qui appliquent parfois leur génie à la restauration d'un chef-d'œuvre de sculpture. On raconte que Guillaume Délia Porta ayant rétabli à V Hercule Farnèse (de Naples] les jambes qui lui manquaient, les jambes antiques se retrouvèrent (1560) vingt ans après. Michel- Ange conseilla, dit-on, de laisser les modernes. ( Carlo Dati, Vile dei Pittori, p. 117). Mais qu'une réussite parfaite est rare! Les critiques n'ont même pas éié épargnées au Fleuve antique du musée Fio Clément tino (Rome), restauré par Michel-Ange, qui lui refit la télé et le bras droit avec l'urne. A peine le drame des Confédérés de Bar at-il été connu dans ses parties conservées, qu'un écrivain polonais t'est mis à les traduire et a tenté de les compléter Cet essai ne sera sans doute pas le dernier, et réussira-t-il jamais !
Voilà ce que j'avais besoin de dire en prenant congé des drames de mon père^ et avant de passer à ses essais de romans, que je mels aussi sous les yeux du public.
Paris, 9 janvier 1872. L. M.
POST-FACE. 12t
N, B, — Je ne sache pas qu'un Lagnetle-Mornay ait été parmi les compagDons de Clioisy; je ne retrouve pas son nom dans les mémoires du temps. Adam Mickiewicz, en introduisant ce nom dans un drame écrit pour la double glorification des Polonais confédérés de Bar et de leurs auxiliaires français, aura sans doute voulu rendre hommage au bon cœur que témoigna pour la Pologne le député Laguelte-Mornay, à qui ses élccicurs de la Bresse (département de F Ain) écrivaient en 1833 : < Doublez les subsides pour la guerre et pour les Polonais, car la Pologne, c'est la France,»