‹ Mélanges posthumes d'Adam Mickiewicz, première série [microform]Chapitre 38 sur 59 · ROMAN PROPHETIQUE · texte numérisé non relu

ROMAN PROPHETIQUE

J*ai doDDé^ dans la première partie de ce volume de Mélanges, deux fragments de drames; je donne^ dans cette seconde partie, deux fragments de romans; je donnerai, dans la troisième, des morceaux de critique littéraire.

Ce n'est pas la seule piété filiale qai me guide, ni même la simple piété nationale; toujours les fragments des grands écrivains ont été recherchés et recueillis avec le même soin jaloux que des débris de statues grecques. Parfois des fragments ont plus de valeur qu*une œuvre entière; exemple : ce Torse de dieu, qui est une merveille de la sculpture antique, que les connaisseurs trouvent plus grandiose que le Laocoon, et que Michel-Ange, vieux et n*y voyant plus, touchait avec une suprême volupté d'artiste. Des esquisses de la main d'un maître, voire même une étude, sont sans prix : on se dispnteraii avec ardeur le moindre dessin authentique de Raphaël.

Des deux morceaux que je publie ici, l'un a été inspiré par le souvenir de Thérolque élan de l'insurrection polonaise de 1831 ; l'autre est le fruit de Textrême amertume des déàillusions qui l'ont suivie.

Plusieurs peuples ont des sonnets dans leur littérature ; les Polonais sont peut-être les seuls qui possèdent des sonnets militaires , qui aient employé à célébrer la guerre ces mêjcie? forces consacrées ailleurs au culte de l'amour : cVst que la guerre juste, et ils n^en comprennent pas d'autre, est pour eux aussi sainte que Tamour le plus ardent et le plus chaste. Tous les peuples ont des romans ; les Polonais sont probablement appelés à exceller dans le roman militaire, à poétiser les péripéties des combats pour la pa-

trie^ comme d'autres poétisent les incidents de la vie individuelle ou domestique; car, pour un Polonais, les mille et une circonstances qui peuvent favoriser ou entraver les luttes de l'indépendance nationale ont encore plus de charmes que le récit desvicis' situ des qui secondent upe relation amoureuse ou traversent un projet d'union.

^es Français^ qui ne conçoivent guère le roman que comme le développement d'une galanterie plus ou moins contenue, ont eu pourtant, dans les dernières années , la velléité de toucher au roman militaire. Mais il est probable que sur cette voie ils eussent marché à l'inverse de l'esprit polonais. Si Sedan ne fût pas venu arrêter un débordement de jouissances, couper court aux dérèglements de l'imagination et ramener un peu de sérieux .dans les esprits, on eût vu la Grande-Nation produire un ouvrage pour se rire du chauvinisme, comme la chevaleresque Espagne a fini par produire contre la chevalerie la moquerie du donquichottisme; et, qui pis est, ce livre eût eu un grand succès ; on eût applaudi à la caricature du patriotisme comme on a applaudi à la ^caricature de l'amour. C'est que les Français, après avoir abusé aussi de la guerre, et fait souvent la guerre pour la guerre, en dehors de toute idée de justice, en étaient venus à né plus savoir discerner la vraie gloire, et, au sein d'une prospérité inouïe, à tourner en ridicule l'héroïsme de leurs pères, à se prouver l'inutilité des sacrifices qu'eux-mêmes ne se sentaient plus la force de faire. Par l'excès même de leurs maux, les Polonais ont échappé à ces tentations : leur patriotisme n'a pas été entamé*

Adam Mickiewlcz, en analysant l'œuvre de l'un de ses émules, appelle la Comédie infernale un drame prophétique : c Le drame, dit-il, est placé dans Tavenir; pour la première fois, un auteur a essayé de créer un drame prophétique, de décrire les lieux, d'iutroduire les personnages et de raconter les actions qui doivent exister un jour. » Et il rejette la dénomination de fantastique que l'on a coutume de donner à tout ouvrage où Ton voit des scènes et des personnages extraordinaires, en dehors de la réalité prosaïque. Le mot fantastique, en effet, implique que l'auteur n'a suivi d'autre règle que sa propre fantaisie, ce qui est bien près de la débauche spirituelle.

L'écrit dont a été détaché le second des fragments que je mets sous les yeux du lecteur appartient à un genre que l'on peut également désigner sous le nom de roman prophétique.

Plus d'une fois, on a essayé des romans ponr décrire ce qui ar rivera dans un siècle ou denx ; mais ces romans, qui prennent l'apparence de la prophétie^ ne font que singer la prophétie : ils manquent de la première condition d*une œuvre prophétique, qui^ née de Tintuition, ne peut jamais descendre dans la minutie des détails sans qu'il soit visible que l'imagiD^tion ou la logique s'est substituée à la vision,

Le roman militaire doit respirer l'enthousiasme guerrier pour une cause juste. Le roman prophétique doit se ressentir de la réf serve prudente et de l'émotion discrète de celui à qui il a été donné intuitivement de soulever pour un moment un coin du voile de l'avenir, et qui, en le racontant, craint, soit d'avoir vu imparfaitement, soit de mal se souvenir.

Le lecteur jugera si les fragments qui suivent répondent & ces données.

Parîs^ 3 janvier 1872,

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