MÉMOIRES D'UN CONSCRIT POLONAIS
C'est en mai 1836 qu*Adam Mickiewicz publia la Semaine de mîel d'un Conscrit, dans la Revue du Nord, Notre auteur a voulu exprimer le sentiment enthousiaste, ardent et pur d'un enrôlé rolontaîre, pendant la première semaine passée soiis le drapeau, quUl compare aux délices qu'éprouvent pendant le premier mois de mariage de jeunes époux qui s'aiment. Aussi a-t-il donné à ce récit le titre de Semaine de mièl^ à Tinstar du mois que Vusage a dénommé la lune de miel. Ce chapitre d'un roman à la Walter Scott passa inaperçu. Quérard n'en fait aucune mention dans son Dictionnaire des Anonymes et des Pseudonymes, et les plus intimes amis de l'auteur en eurent à peine cotmaissance, Adam Mickiewicz aurait pu s*appliquer à lui-même le mot d'un autjre grand écrivain polonais, Henri Rzewuski, qui disait avoir, pour SCS anciennes productions littéraires, la tendresse d'une chienne pour ses petits devenus grands.
Ce qui n'était qu'insouciance chez Rzewuski était modestie che« Mickiewicz. Son esprit, toujours en travail, plaçait chez lui le lendemain à cent lieues de la veille. (Comme Napoléon, qui disait : eJe ne vis que dans dix ans,» et qui projetait ainsi coiilinuellement son existence en avant). C'est une des causes qui lui firent brûler plus d'un manuscrit, au lieu de le finir, et qui lui arrachèrent, dans une de ses lettres, l'aveu qu'en touchant au dénouement du plus long de ses poèmes, le Sieur Thadée, il dut lutter avec lui-même pour le terminer, car déjà son inspiration l'en-' traînait ailleurs.
La Semaine de miel dun Conscrit pourrait être à la rigueur un épilogue du Sieur Thadée, et si les Mémoires d'un Sergent polonais eussent été complétés, nous aurions possédé un Sieur Thadée mis à la portée du public français et européen.
J'estime, en e£fet> que ce fragment suffit pour démontrer qu'A'îaiii
Mickiewicz eût pu^ en persévérant dans celle voie^ enrichir la littérature française^ en même temps que doter la littérature polonaise^ de quelques chefs-d'œuvre de plus^ dont la forme seule eût été étrangère et dont le sujet fût resté polonais. Adam Mickiewicz^ dans les récits si vivants 4e celte pléiade brillante de militaires qui venaient à peine de quitter le champ de bataille, et qui étaient remplis encore des émotions et des souvenirs d'une lutte gigantesque, eût trouvé des éléments aussi abondants que ceux que Walter Scott puisa dans les vieilles traditions écossaises.
S'il se détourna du roman, il n'en faut pas accuser uniquement le peu d'encouragement que rencontrèrent ses essais français; cela liât surtout à ce que son génie l'enleva bientôt vers de plus hautes sphères que la peinture anecdotique des événements contemporains. Or, il n'appartenait guère qu'à lui de faire revivre les types de la génération de 1830, dont les derniers représentants descendent dans la tombe, sans qu'ils aient été daguerréotypes pour la postérité. Peut-être, en faisant succéder de vastes compositions aux esquisses qu'il offrit au public français, eût-il pu conquérir rapidement en Europe la place qu'il occupe dans sa propre patrie? Sans souci de sa gloire, dédaigneux de succès personnels, il n'obéissait qu'à son inspiration.
Personne en Pologne n'a rempli la lâche qu'il avait semblé un moment devoir prendre sur lui, et dont il s'est en partie acquitté par son poème du Sieur Thadée, Le Sieur Thadée nous décrit le pays à l'époque des légions polonaises et des guerres napoléoniennes, mais il attend un continuateur.
Ce continuateur , quel qu'il soit, trouvera un* modèle dans le récit si naturel et si mouvementé du sergent polonais. Ne dirait-on pas une de ces confidences qui s'échangent autour xdes feux du bivouac, sténographiée par quelque témoin invisible pour le narrateur? Et, pourvu qu'on ne s'arrête pas aux dimensions restreintes du cadre, ne devra-t*on pas convenir que la Semaine de miel d'un Conscrit est un petit tableau achevé?
Paris, novembre 1871,
MËMOIEES