MA PREMIÈRE BATAILLE
Je porte envie à Attila qui livra mille combats, et, dans son millième combat, sentait encore ce qu'il appelait gaudia certaminum^ les délices du carnage, vieux débauché de général qu'il était 1 Quant à moi qui suis sergent d'artillerie légère, j'avoue que je n'ai été véritablement amoureux de la guerre que durant la première semaine de ma vie de conscrit^ et que je n'ai goûté les délices d'Attila qu'une seule et unique fois. Aussi n'oublierai-je jamais ma grande semaine et ma première bataille.
Une première bataille ressemble singulièrement à une première passion. Que d'espérances I que d'illusions I Avant cet instant solennel qui décide du sort des nations, chaque conscrit se croit appelé à ^jouer le
rôle de n'importe quel héros de l'histoire ou du
roman 1 Vient enfin l'engagement : on y donne avec une impatience mêlée d'iniiuiétude ; on éprouve tour à tour les angoisses de la morl et les accès d'une joie iré-
nétîque ; ou est saisi d'une terreur panique, ou bien • Ton s'élève jusqu'au faîte de l'orgueil triomphal. On traverse, dans une heure, toute une armée de sensations ; on amasse un butin de souvenirs pour toute la vie I Mais, pour sentir tout cela avec énergie, il faut avoir un cœur vierge, un cœur conscrit !
On a dit que chaque homme pourrait composer un bon roman^ rien qu'en racontant avec simplicité l'histoire de son premier amour. Ceci m'encourage à écrire celle de ma première bataille. J'ajouterai que cette bataille forme l'épisode d'une guerre célèbre, qu'elle nous a valu une victoire éclatante, qu'elle étonna, dans le temps, tous les peuples de l'Europe. Il est vrai que ce temps est déjà fort éloigné ! les peuples ayant oublié nos revers et nos triomphes. Mais les soldats polonais n'oublieront jamais la journée de Stoczek.
Après la révolution du 29 novembre, j'allais prendre du service. Être fantassin ou cavalier? c'était là toute la question. Pour fixer mon choix> je parcourais les rues de la capitale et j'examinais attentivement les uniformes des régiments. Je m'arrêtai d'abord devant un détachement de grenadiers. Ils marchaient en rangs serrés^ silencieusement, réguUèrement, gravement. Us avaient tous de grandes moustaches et des chevrons aux bras. G'étaiëTit des anciens, des restes des Légions Napoiéo^ uiennes. On les regardait avec respect, on se rangeait pour les laisser passer, on chuchotait autour de moi : Voilà de vrais soldats ! voilà nos défenseurs ! Qu'ils sont heureux I pensais-je; que c'est magnifique d'être grenadier, que c'est majestueux ! Je m'approchai du pelo-»
ton, je pris place à côté du tambour, et, tout eu marchant grenadièremeat, je cherchais des yeux le conimandant, je voulais m'enrôler sur-le-champ.
Mais à l'autre bout de la rue, je vis apparaitre^^ je vis briller un nouveau météore militaire. Uu cavalier Krakus, monté sur un cheval blanc, lui-mêrne tout blanc, capote blanche, schako blanc^ plume blanche, fendait, comme un cygne, les flots noirs des bourgeois. Il faisait mille évolutions, plus gracieuses les unes que les. autres; il saluait les piétoi^s, donnait la maii\ aux cavaliers, il envoyait des baisers vers les lenêtres garnies des belles Yarsoviennes. Il attirait l'attention générale \ les hommes l'applaudissaient, les femmes lui souriaient. On laissa partir en silence le détachement à grandes moustaches ; le beau Krakus devint l'objet de Tadmiration populaire, l'idole du moment.
Je ne pus m'empêcher d'observer que l'uniforme de cavalier irait mieux à mon âge et à ma figure. Je devinai enfin ma vocation : Dieu m'a créé Krakus, pensai-je.
Je me tournai du côté des casernes de la cavalerie ; à la moitié du chemin, une foule immense m'enveloppa et m'entraîna vers une porte de la ville. Le peuple s'y pressait, à rencontre d'une nouvelle troupe de soldats. Ils entraient déjà. Un personnage singulier ouvrait la marche : c'était un vieux capucin, en froc, à cheval ; — d'une main maniant la lance, et de l'autre bénissant le peuple qui baisait ses pieds. Après le capucin, venaient un millier de chasseurs des forêts d'Augustow. Ils portaient des fusils doubles et de grandes gibecières carrées, faites en peaux de blaireaux, dont les dents blanches et
les grifies luisantes se détachaient du fond vert des justaucorps. Un autre millier de paysans armés de faux crochues et de haches étincelantes fermaient le cortège. — Jamais l'entrée des plus beaux régiments, l'entrée même de Joseph Poniatowski à la tête des légions victorieuses, n'excitèrent un enthousiasme égal à celui avec lequel les Varsoviens saluèrent les peaux de blaireaux et les sabots en écorce. Ce n'étaient plus des applaudissements ni des sourires qu'on leur prodiguait, c'étaient des cris, des mille hourras, c'étaient des bénédictions entremêlées des sanglots d'yne foule immense. Car le, peuple, avec son admirable instinct, saisit le beau côté du tableau. A la vue de ces prêtres, de ces laboureurs, qui abandonnaient leurs cellules solitaires et leurs sombres forêts, pour combattre l'ennemi de la Pologne, le peuple comprenait avec effroi l'imminence du danger, et, en même temps, découvrait avec confiance le moyen de se défendre.
Je fus violemment tenté de prendre sur-le-champ une faux ou un fusil double, de me mêler au groupe des paysans pour avoir part aux honneurs de l'entrée triomphale. Mais comment faire? comment imiter l'air goguenard et provocateur d'un faucheur mazovien? l'air sombre et farouche d'un chasseur du bord du Niémen ? el la hauteur de leurs tailles ? et la largeur de leurs épaules ? Au milieu d'une telle troupe, on m'aurait reconnu comme un lapin au milieu des loups.
Que devenir donc? Krakus, ou grenadier? Je me trouvais dans une perplexité extrême.
Un colonel de ma connaissance passait; il me frappa
D'UN GONSCIUT. JS7
sur Tépanle. « Je commande un corps volant, me dit-il ; mon avant-garde est déjà partie, je quitte Varsovie aujourd'hui, il me faut des canonniers; savez-vous quelque part des canonniers? j'enrôle des canonniers. » — « En voici un, répondis-je en me redressant militairemenl; je serai votre canonnier, moi ! » -^ a Bon, dit le colonel, vite, endossez l'uniforme, venez chez moi ce soir, canonmer I à dix heures précises, entends-tu? i — C'est ainsi qu'on enrôlait les soldats pendant la révolution.
Le même jour, à onze heures, je marchais en uniforme, à côté des canons. Chemiu faisant^ nous nous exercions à la manœuvre. J'y mis tant de zèle, et, j'ose dire, tant d'intelligence, que trois jours après on me nomma sergent et l'on me donna le commandement d'un canon. La calomnie prétendit que je dus mon grade à la bienveillance particulière du colonel.
Quoi qu'il en soit, je fus moi-même surpris, étourdi, et presque honteux de mon élévation si subite. La tète m'en tourna. Ce ne fut qu'après plusieurs heures d'une surprise muette, que je commençai à ressentir l'influence de ma nouvelle position. Je pris involontairement un air plus martial et plus grave ; j'étendis solennellement ma main droite, et je la posai sur ma propriété, sur mon canon. Ce bronze, pensai-je, sera le premier pilier de mon temple de gloire ; le premier degré de ma grandeur militaire, peut-être, de mon trône ! Un canon bien servi décide quelquefois d'un combat, d'une campagne ! Napoléon n'a-t-il pas commencé par commander un cauou? Plein de ces idées, je conçus pour mon bronze la tendresse d'un amant pour sa belle ; je ne le quittai
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plus. J'examinai ses défauts et ses qualités, j'étudiai son caractère/et bientôt j'acquis une connaissance parfaite de sa personne au physique et au moral, Je me rappelle si bien sa physionomie, que je dessinerais de mémoire son iK)rtrait 1 Le timbre de sa voix m'était si familier, que je l'aurais distingué au milieu d'une canonnade de Leipzig ou d'Ostroleuka. Pauvre petit canon, qu'est-il devenu? entre quelles mains est-il tombé? Je suis sûr que personne ne saura s'en servir aussi bien que moi. Cette pensée fait ma consolation. Pauvre petit canon ! C'était une petite pièce de huit> mais elle me paraissait bien grande, car elle était grosse de mon avenir I Du reste, très-bien montée, facile à manœuvrer, et d'une justesse de tir admirable.
Les jours me suffisaient à peine pour remplir mes de-* voirs envers le canon, et la nuit je ne cessais de m'oc* ouper de cet objet de mes amours. Une nuit, par exem* pie , à peine endormi , je crois voir commencer la bataille, je reconnais vis ù vis de moi le maréchal Dybitob ; je le prends pour but, je tire ; mon boulet le coupe en deux. Je m'élance pour saisir la tète du mare* chai, et la porter toute chaude au généralissime Radzi^will ; mais le cadavre de Dybitch se défendit si bien qu'il me réveilla. Le fait est qu'au lieu de la tète russe j'avais saisi un canonnier de mes camarades. Une autre nuit, ce fut encore pis : je vis la cavalerie russe tomber sur nous à Timproviste ; on me tua tout d'abord ; après on massacra tous mes soldats ; ei^fin un cuirassier russe se mit à cheval sur mon canon et comment à Tenclouer en jetant sur moi un regard de mépris. Je
ressentis toutes les douleurs du mari de Lucrèce, du père de Virginie ! J'étais mort, raide, néanmoins je fls des . efforts désespérés pour donner signe de vie ; je réussis enfin à pousser un cri si bien conditionné, qu'il chassa mon cauchemar et donna Talarme au camp. Je me réveillai en sursaut ; le jour commençait à poindre; je cherchai des yeux mon canon, et je vis avec un plaisir ineffable qu'il sommeillait libre et tranquille sur son affût virginal. Sa bouche béante semblait respirer les brises du matin ; et son œil étincelaut reflétait les premiers rayons du soleil. Je me recouchai dans la boue ; mais j'eus soin de passer mon bras entre les rayons de la roue, pour défendre mon trésor contre toute surprise réeUe ou fantastique.
Ainsi se passa une semaine, la première semaine de mon mariage avec la belle pièce de huit; semaine de miel d*un sergent d'artillerie, la plus heureuse semaine de ma vie ! Tous mes moments étaient occupés ; le but de mon existence paraissait atteint; mon àme se trouvait tout entière concentrée dans le calibre de mon canon,
Cependant nous nous approchâmes .de la Yistule ; la glace était rompue dans plusieurs endroits et présentait partout des crevasses plus ou moins profondes. Notre colonel, muni d'une perche, s'aventura le premier en s'enfonçant dans Teau jusqu'aux genoux; il nous ordonna de le suivre. Le suivre ? avec nos pièces, sur une glace si mal affermie ? J'étais pâle comme la mort, tout mon avenir militaire était sur le point de couler bas. Enfin nous touchâmes le rivage aux cris de : vive la Pologne 1
Le môme soir nous rejoignîmes notre avant-garnie, on, pour mieux dire, notre corps d'armée. On nous y attendait avec impatience. Les jeunes soldats ont une haute opinion de la puissance de rartillerie; ils s'inquiélaient d'en être privés à la veille de la bataille. Au premier bruit de notre marche, tout le camp s'émnt; c'est l'artillerie qui arrive I vive Tartillerie I s*écria-t-on de toutes parts ; on courut au-devant de nous, on nous plaça au milieu du camp.
De notre côté, nous saluâmes nos camarades avec enthousiasme. Après avoir marché jusqu'alors seuls et isolés, nous nous trouvânies tout à coup au milieu d'une troupe brave et qui nous paraissait nombreuse. Notre confiance s'accrut. Il n'y avait en tout que douze escadrons de cavalerie, mais ces escadrons couvraient un grand espace de terrain. Nous promenions avec fierté nos regards sur une forêt de lances, dont les bauderoUes toutes neuves étalaient des couleurs encore vierges de sang et de poussière. On soupa gaiement ; nous nous endormîmes bercés par les sons d'une musique guerrière et des chansous de mazurka.
A la pointe du jour, nous entrâmes dans un village. Tout à coup nous entendîmes des cris confus. On s'arrêta, on envoya reconnaître : c'étaient des cris de victoire. Notre avant-garde venait d'enlever une centaine de Cosaques. Premier triomphe ! Il fallait voir comme nous en jouissions. Ces Cosaques, barbus, désarmés^ marchaient à pied, la tète courbée, l'air contrit. A mesure qu'ils défilaient, nos jeunes soldats leur adressaient des quolibets, des injures et des menaces. J'avais
D'UN CONSCRIT. lU
grande envie d'en faire autant ; mais je sentis les devoirs de mon grade, je pris donc un air sévère, et je dis : « Soldats polonais î respect au malheur ! les chances de la guerre sont douteuses. Mort à nos oppresseurs I pardon aux vaincus ! Vive la Pologne ! » — Les soldats se turent, frappés de mes sentiments généreux et de mon éloquence sentencieuse. Nous continuâmes notre marche. J'observais depuis quelque temps à côté de moi un vieux canonnier qui se mettait debout sur ses étriers, allongeait le cou, levait la tète, et regardait par-dessus les épaules de ses camarades, a Qu'est-ce que ta vois, Matthé ?» — a Mais, sergent, ces damnés coquins, que le ciel les confonde I » — Et il dirigea le doigt vers les hauteurs voisines. J'aperçus alors sur la colline, en face, une crèle noire. Etaient-ce des broussailles, ou bien des schakos russes ? je n'avais pas le temps d'examiner. Des aides de camp accoururent, criant de toutes leurs forces : «Artillerie, en avant I en position! » — Nous partîmes ventre à terre. Un coup de canon retentit ; le boulet nous tua un cheval,nous couvritde poussière et disparut en faisant des ricochets. Nous gravîmes une hauteur ; nous nous trouvâmes en face de l'ennemi qui fit redoubler ses feux. Uq vaste plateau bordé de broussailles et de forêts s'étendait à perte de vue. Au centre de ce plateau, les Russes établirent une batterie de douze canons de gros calibre, qui vomissaient sur nous des boulets et des obus. Derrière la batterie, on voyait de grandes masses de cavalerie. Elle se tenait immobile. La nôtre de même resta en observation, en laissant les artilleurs continuer leur canonnade.
J'ai remarqué que des troupes de différeutes aimes prenueul dans le combat une attitude et un carai;îtère de pbysio&OQQie qui leur sont partieiiliers. Les artilleurs^ par exemple, n'ont ni Télau des cavaliers, ni Vim* patience de riufanterie i attentifs au cQaamau4ement» prompts et précis dans leurs mouvements^ ils semblent conserver tout leur sang-froid; tandis que leurs yeux, irrités par la fumée et injectés de sang, leurs sourcite contractés, leurs figures pàles^ leurs lèvres serrées^ leur parole brève et dure, ex|Hriment une colère, une rage eoiieeiitrée«
Cette scène austère était souvent égayée par des plai* tanteries. Toutes les fois qu'on lançait un boulet par ricochet, les conscrits ne manquaient pas de raccompagner de leurs vœux et de leurs conseils. Un boulet, fai^ sant des ricochets, peut être vu de loin et pendant long* temps. S'il s'avisait de s'égarer à gauche, on le ramenait en criant : Oti vas-tu, diable l adroite l chien de boulet ; dès qu'il faisait un bond à droite, on l'encourageait : C'est cela, mon enfant I bravo I c'est cela, mon petit boulet, toujours droit I Et on le sermonnait ainsi jusqu'à ce qu'il tombât dans les lignes russes, aux cris de mille bravos.
Je ne sais trop combien d'heures dura la canonnade. Quoique absorbés dans une activité fiévreuse, nous trou* vions cependant le temps trop long, et nous commen-» cions à désirer voir la fin du jour. L*artillerie russe avait sur nous un avantage marqué, et par le nombre et par le calibre de ses pièces ; nous avions perdu quelques hommes, nou3 avions beaucoup de blessés, nous étions
exténués de fatigue, mais notre moral n'était nullement affecté et personne ne pensait à la retraite.
Tout à coup nous entendîmes à notre gauche une décharge épouvantable. Les Russes avaient mis à décou* vert de ce côté une nouvelle batterie qui nous prenait en écharpe. Nous tournâmes deux de nos canons contre ces nouveaux interlocuteurs; notre position commençait à être de plus en plus critique ; avec six canons de cam* pagne contre vingt grosses pièces des Russes I Nos soldats parurent effrayés d'une telle disproportion de forces. Nos mouvements devenaient moins prompts^ nos décharges plus rares. Les propos joyeux et les plaisanteries cessèrent tout à fait.
Il parait que notre commandant attendait que les Russes divisassent leurs forces pour les attaquer : je le suppose du moins, car je ne prétends pas expliquer les plans militaires. Tout ce que je sais, c'est qu'au mome^ le plus critique, nous entendîmes à notre gauche le bruit des pas de chevaux qui s'élançaient au galop ; quelques minutes plus tard, la seconde batterie ise tut: elle était prise.
Notre commandant revenait déjà; il tîourut vers le gros de nos escadfons : En avant, s'écria-t-il, au itot ! en avant 1 Et toute notre cavalerie s'avança formée en deux lignes ; bientôt elle nous dépassa. On va charger, crièrent les canonniers ; — nous cessâmes notre feu. Quel spectacle! Les jeunes lanciers, aux yeux étincelanls, aux joues enflammées, frémissaient d'impatience ; ils obéissaient à regret aux ordres sévères du commandant qui répétait toujours : Au trot, en avant ! au trot ! On voyait,
au mouvement des banderolles, avec quelle violence ^'agitaient les mains des soldais. Enfin, les trompettes sonnèrent ; les banderoUes disparurent, les lances s'abaissèrent ; on se dirigea contre Tennemi, — en avant, — ventre à terre, — en avant !
Us partirent. — Nous restâmes auprès de nos canons^ sans rien faire^ et presque sans penser. Notre troupe, naguère si bruyante, si mobile^ semblait pétrifiée. Nos âmes s'envolèrent au loin^ attachées aux fers des lances de nos cavaliers. Déjà ils s'approchent des Russes I déjà les Russes s'ébranlent pour recevoir la charge ! Nous montâmes sur des aûûts, sur des caissons; nous regardions, penchés en avant, bouche béante ! On aurait entendu voler une mouche. Nous sentions que de ce choc dépendait notre sort, celui de notre armée, peut-être celui de notre patrie! Ce fut une minute d'attente, d'angoisse indicible I heureusement cela ne dura qu'une
minute.
Notre cavalerie rencontra les Russes au milieu du plateau ; les deux lignes s'entrechoquèrent et se confondirent. La masse entière s'arrêta, tourbillonna sur place et disparut enfin commelapousslère emportée par le vent.
Un cri, parti d'au miUeu de nous (je ne sais plus qui Ta poussé), vint rompre notre silence de mort; ce cri proclamait la victoire, mais il trouva peu d'échos. Nous autres, jeunes soldais, nous ne comprenions pas encore le résultat du combat ; nous craiguious de nous abaudouuer trop tôt à notre joie. Attendons, disions-nous, il n'y a riou de feûr, ou n'y voit rirîu. Mais que font-ils ? où sont -ils ?
Enfin, une partie de cette masse, que nous avions vue disparaître dans la plaine, revenait de notre côté. Nous distinguâmes les couleurs des nôtres. Nous reconnûmes leurs cris de guerre : La Pologne rCest pas encore perdue! — Plus de doute, ils revenaient victorieux.
La masse qui s'approchait de nous présentait un spectacle étrange. C'étaient des piétons, des soldats de toutes armes,. des attelages de toute espèce. C'étaient des Russes faits prisonniers, avec toute leur artillerie, parcs et bagages.
Je n'essaierai pas de peindre notre joie, notre ravissante joie I Comment ? toute Tartillerie ? cette formidable artillerie ? — Nous nous jetâmes sur ces pièces ; nous les embrassâmes; j'oubliais pour le moment ma pièce de huit.
Les canons russes étaient beaux, grands, neufs, parfaitement montés et fournis de tout. — Voyez un peu, sergent, cria Matthé; voyez comme ils sont rouges; qu'ils sont brillants, les canons de ces maudits Russes ! — Je me mis à caresser avec volupté la surface polie du bronze, et tout le monde répétait : Qu'ils sont brillants, les canons de ces maudits Russes ! Mais quel calibre I observa un autre canonnier ; voilà ce que l'on appelle un calibre, une bouche à feu I — Je me mis à mesurer le calibre d'un ohusier, et tout le monde répétait : Quel gros calibre de ces maudits canons ! — Nous passâmes à l'examen de Tattelage, et tous continuèrent à s'écrier : Quel merveilleux cuir ils ont ces maudits Russes !
Mais on ne devinera jamais ce qui nous causa le plus de joie ; le dirai-je ? ce fut l'avoine. Notre cavalerie
manquait de fourrages ; les Ruisses en avaient abondamment ) leurs voitures, leurs caissons, les affûts même de eurs canons, étaient remplis d'avoine. Nos soldats s'y jetèrent avec avidité ; ils en mettaient dans leurs sacs, dans leurs poches, en déclarant qu'on n'avait jamais vu d'avoine aussi admirable ï
L'arrivée du commandant excita de nouveaux transports d'enthousiasme. Il revenait fatigué, couvert de sueur et de poussière. Nous nous pressâmes en foule autour de lui. Au milieu de l'agitation universelle, il était seul câline et silencieux, mais il parais;»ait profondément ému. t Mes enfants, dit-il, je vous ai promis de Vous conduire à l'ennemi ; vous m'avez promis de le vaincre ; nous avons tenu notre parole 1 »
Ainj^i finit la journée de Stoczek ; avec la nuit commencèrent les récits. Il n'y avait pas d'auditoire, tout le monde parlait, tout le monde était brayie dans le com-^ ))at, spirituel dans la conversation^ ->* parce que to.ut le monde était heureux.
Si jamais j'ai le bonheur de combattre encore pour ma patrie, si je vois un jour l'armée russe détruite, si je retrouve ma petite pièce de huit^ et qu'avec elle je lance des bouleti^ sur la coupole dorée de la forteresse deSaii^t-Pétersbourg, certes je serai heureux alors; mais je ne sentirai plus, même ce jour-là« ce que j'éprouvai dans ma première bataille, daixs la journée 4e Sloczot(J).
(1) Le commandant du corps qui remporta la victoire éclatante de Stoczek, la première dans cetle guerre > fut le brave général bwernicki, plui tard président du comité polonais ii Paris. Il serait
à désirer qu'un des jeunes volontaires qui firent partie de ce corps de partisans, et qui appartenaient à l'élite de la jeunesse polonaise^ écrivit rhistoire des expéditions toutes romanesques et aventureuses du général Dwerniclti. La campagne de ce corps forme l'épisode le plus intéressant de la ^némorable guerre polonaise. Composé d'une poignée d'hommes, inspiré plus que les autres d'un esprit vraiment insurrectionnel, toujours éloigné de la capitale et de sa funeste influence, commandé par un général qui, presque seul de ses collègues, savait conduire le soldat polonais au combat, en attaquant toujours avec impétuosité et sans compter le nombre de ses adversaires, ce corps, qui ne compta jamais plus de 4,000 hommes, fit de vrais prodiges. C'est lui qui contribua le plus à faire échouer les premières combinaisons du général Dybitch contre Varsovie. Partout se précipitant sur les canons russes, dont la perte démoralisait les armées du tzar, le général Dwernicki prit à l'ennemi 35 pièces, et sut les conserver, tandis que la gvande armée polonaise, dans toutes ses batailles, ne parvint jamais qu'à s'emparer de 20 pièces. On donna même au général le titre de fournisseur de canons. Détaché plus tard dans une expédition hasardée, pour aller porter secours aux insurgés de la PodoUC) éloigne de près de 200 lieues du théâtre de la guerre, ce corps vaillant disparut pour toujours de la scène des combats. Ayant trop de confiance' dans la politique du gouvernement autrichien, confiaûcé que les instructions de la diplomatie polonaise lui avaient à toft inspirée , 'le corps de Dwernicki, épuisé de fatigues et détourné par un ennemi quatre fois plus fort, et qui n'hésita pas à violer un terrain neutre, se retira en Galicie> où il fut désarmé par les Autrichiens. Là victoire depuis abandonna constamment les armes polo&aises; avec Dwernicki^ disparut Tétoile de la Pologne, - r , ■ ' ' {Note de l'auteur,)
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NOTES
Ces quelques pages dénotent chez Adam Mickiewics nne profonde connaiieance de la langae française, de ses nuances les plus fines. On a dit de là langue françaide qu'elle était pauvre : non, mais elle est appanvrie par le délaissement successif qui s'est fait de beaucoup de sujets de pensées et de réflexions. Peu de personnes méditent dans le temps où nous sommes. ^ se matérialisant, la société a perdu l'usage de la langue supérieure. Quand un peuple se fait ignorant des choses du ciel et s'enfermeSans celles de la tcrre^ il y a des légious de mots qui pour lui rentrent dans Tombre. Et cette terre- là même, il ne sait plus la voir; car elle n'est plus éclairée à ses yeux par la lumière de Fftme. Les poètes, chez ce peuple, ne parlent plus de la nature que par on!dire; ils se serrent même, pour la peindre etlaJbire comprendre, d'expressions tirées du monde artificiel, à l'inverse des anciens, qui se servaient des formes de la nature pour représenter et faire saisir les créations de l'homme. Ils ont inventé nne nature cosmopolite qu*ils célèbrent par des termes vagues^ qui conviennent à tous les pays : une nature littéraire.
Adam Mickiewicz, quelque étroit que soit le cadre dans lequel il circonscrit son tableau, donne ici un exemple de ce que l'on peut tirer de la langue française calomniée. On peut affirmer^ sur ce même échantillon, que, si Adam Mickiewicz fftl né Français, on aurait vu la langue frauçaise briller dans ses poèmes des mêmes richesses d*expression que Ton admire dans ceux qu'il a écrits en langue polonaise.
C'est la force de la pensée qui procrée la forme de la parole.
Mais qu'attendre littérairement de ceux qui, dans leur hite ou
^ dans leur besoin de produire, nerendent que des à peu près d'idées
I par des à peu près d'expressionil Ce n'est pas , comme on le dit
"par léfi;èreté, la faute ni au barreau ni à la presse. La Pologne eut
ses diètes et ses diétines, ses tribunaux^ ses banquets : jamais^
dans aucun pays, on n'a peut-être tant usé et abusé de la parole
pendant des siècles. Mais on y avait le respect de la parole, même en
se permettant des excès de parole, tandis qu*en Occident, à force
de faire de la parole une marchandise et des lettres un métier^ on
en est arrivé à ce que avocats et joarnalistes pourraient fréquemment s'entendre appliquer ce qui, dans la société romaine en dé- . cadence était dit des augures, lesquels ne pouyaient se regarder ■ans rire.
On se souvient des récits de campements, de marches militaires» il*engagements et de batailles qui, durant la campagne dltalie, étaient donnés par des journalistes détachés en repor^er# près des corps d'armée. Deux préoccupations semblaient dominer chez eux. La plupart se laissaient aller à l'habitude de la réclame, à la faiblesse de distribuer, par camaraderie ou politesse ou intérêt, des mentions de gloire à tel ou tel. Tous 8*accordaient à peindre la guerre sous les couleurs les plus odieuses, comme si leur unique but, en allant assister à la guerre pour en rendre compte, fût d'en inspirer l'horreur universelle. Ce nTétait que détails effroyables de plaies sanglantes, de cris de mourants. Quand un peuple prend en V dégoût la guerre, il est bien près d'être conquis : c*est ce qui est ar-^rivé. Le tableau de cette première bataille d*un sergent polonais peut indiquer comment, au contraire, on devrait parler de la guerre pour exciter dans Téme de tout jeune homme les nobles instincts, élever son moral dans ce qu'il y a de plus grand, le sacrifice de sa vie pour la patrie. Joseph de Maistre se représentait Thumanité comme un vaste autel ensanglanté. Il voyait avec des yeux de palea. L'humanité doit être un autel ensanglanté du sacrifice volontaii de ceux qui luttent pour une cause juste et sainte.
On parle chaque jour de régénérer la France par Tinstruction. Il est admis déjà sans conteste que, si les Français ont été battus par les Allemands, cela tient à ce que les Allemands savaient mieux lire et écrire ; ce fut même poussé si loin que, dès Torigine, et à peine cet argument eut-il été inventé, beaucoup de Français se résignaient déjà à la défaite et jugeaient toute défense inutile : Nous avons été si mal élevés, disaient-ils. Us ne s'apercevaient pas qu'en accueillant avec l'empressement d*un coeur amolli ce raisonnement de décadence, ils infirmaient toute l'histoire, puisque toujours, au contraire, on a vu les peuples les pins instruits, les plus rai&néa d^éducation, vaincus, subjugués et conquis par les Barbares. Est-ce que les Grecs n'étaient pas littérairement supérieurs aux Romains et les Romains aux Huns et aux Goths? Est-ce que les Juifs n'étaient pas, par le culte de Tesprit, supérieurs aux Gentils, et les Polonais du dix-huitième siècle, les compagnons de PulawsW et de Kosciuszko , supérieurs aux Russes de Catherine et
iSO LA SEMAINE DE MIEL
de Snwaro'w? Les Français de la première Béfiublique et du premier Empire en savaient moins long que les Français du second Empire et de la troisième République. Les Indous de Calcutta ou les Chinois de Pékin sont plus développés en matière philosophique^ scientifique ou littéraire que les négociants des Indes de la Compagnie anglaise et que les paysans de l'armée russe.
On veut instruire. C'est le mot d'ordre. Soit. Mais qu'enseignerati-tm? Si la g'énéralidattdn obligatoire dé l' instruction ne devait aboutir qu'à universaliser la connaissance de sottises cléricales on de négations laïques, on n'aurait fait qu'augmenter le vide déjà si considérable dans l'âme française, qui, par une double action délétère des serviteurs-cadavres du passé et des fauteurs brutaux de Tavenlr, a été mise comme sous une machine pneumatique h haute puissance.
L'humanité est, de nos jours^ dans un état tel que besoin eit que son moral soit remonté. L'enseignement vient moins des livres que des actes; Si ceux qui gouvernent étalent l'égoïsme et ta couardise en action, qu'importe qu'ils prêchent fet fassent prêcher de savantes et éloquenleé théoties de dévouement et de bravouref
Adam Mickiewicz. avait le sentiment profond de Tinsuffisance des livres, en matière d'enseignement des nations. Il a plus d'une fois, et avec une force incomparable, exprimé cette pensée devant les auditeurs du collège de France; on peut même dire que cette pensée fut le but de toute la dernière partie de ses leçons.
Cependant, à diverses reprises, il a arrêté son esprit sur ce qui pourrait être tenté pour aider le peuple à s'élever, pour raviver en lui, sous la cendre des passions basses, le feu sacré des grands sentiments et du devoir héroïque. Une fois même il traça le projet de réunir^ à l'usage du peuple, les chefs-d'œuvre nationaux qu| aideraient les Polonais à se conserver et à s'enflammer pour leur relèvement, de même que les Juifs trouvent dans leur Bible, dont ils lisent chaque samedi un fragment, l'achevant dans l'année, le plus grand substratum de leur existence comme peuple, même au milieu de la dispersion. Nous ne voudrions pas grossir démesuré*^ ment l'importance d'un simple opuscule qui n'est peut-être qu'une pierre échappée à la destruction de Tédifiee dont il formait le vestibule. Mais qu'il nous soit permis de dire que c'est sur ce ton qu'il faudrait parler de la guerre aux conscrits. 11 s'agit de réveiller dans les âmes l'amour de la vraie gloire, l'ambition des grandes choses, le besoin de s'élever dans l'estime de ses contemporains, et le mé* pris de Id mort, pourvu qu'elle soit un sacrifice.
Quand la France aura une bibliothèque populaire vraiment digne de ce nom, ayant pour objet non de faire une propagande de po-
lémique ni de ytilgariser des plaidoyers^ mais de nourrir l'Ame de tous les grands sentiments dont le cœur doit battre pour la patrie et Thumanité, elle sera formée d'ouvrages imprégnés dq môme esprit que le présent récit du sergent polonais.
Si l'on comparait le ton de cette œuvre à celui du récit de la vie de Napoléon par un vieux grognard, inséré par Balzac dans son Médecin de Campagne, on verrait que le ton du grognard était un pastiche assez exacte mais un pastiche. On avait fabriqué un style militaire 9 un style grognard de convention. (Car c'est le goût français que tout y soit conventionnel, et que les plus vrais sentiments paraissent invraisemblables s'ils ne sont point modelés sur la fantaisie qui a la vogue du jour.)
Ce qui, au contraire, fait la supériorité du ton avec lequel Mickiewicz fçiit parler son personnage^ c'est que c'est«le jet même de la nature. C'est vrai comme la phrase d'un personnage de Molière ou de Shakespeare. On y sent Tàme vivante, tandis que, dans tant de récits, mémoires, romans, on ne retrouve que des figures de cire d'une devanture de coiffeur ou des images de dessins de paode.
DES GUERltËS FllTUHES