HUMORISTIQUE ET PROPHÉTIQUE
Quelle qi^e floit la solution momentanée de la crise que noui travereons^ Jea eaprit9 attentifs ne se dissimulent plus que Taxtf de la société moderne est changé. Lorsque Sylla Tainquit Marius, les sénaleurA. et les pul^licains de la Rome antique eurent beau proscrire^ leur règne toachait à sa fin.
Ujae BOBvelle couche sociale monte d*un pas inexpérimenté ▼ers ees régions du pouyoir que défend une classe habile, mais ▼ieiUia et débilitée^ Combien sont plus vraies aujourdlini qu'à l'époque même où elles furent tracées, ces lignes que Qentz êcri^ ▼ait en 1831 ! « C'est un terrible temps que celui où nous ▼i^ons. La terre s'assombrit de pins en plus; impossilMe maintenant de caU culer k coup sûr, un mois d*a^ance, le destin de son pays, de son entotfrage, son propre destin jk soi-même. Nul ne sait plus au jusfta à qoel parti il appartient; opinions, désirs^ besoins, tout cela se croisé et s'entrechoque si bizarrement dans le chaos universel^ qu'on ne distmgue-plns l'ami de l'ennemi; c'est une guerre de tous contre tons, h laquelle les coups de foudre et les trembleihents de terre peuvent seuls mettre un terme. »
En pleine tempête, on a rarement le sang-froid nécessaire po«^ étudtet les soubresauts du bâtiment^ la hauteur et la directioti d^ vagues : ce sont des observations auxquelles on se livre plus volontiers du rivage ou de retour au port. Nous sommes à un mo^ ment où les regards de tous se détournent du passé et ifosent iTondet rhorizoD. G'eït ce qui nous semble donner quelque ittté^êt atit fragments que nous ptésentona à nos lecteurs. Ces fragments constituent en quelque sorte Fexcursion anticipée d'un grand • esprit sur le domaine du drame aui préludes duquel nous assisCona. I En effet, fe récit posthume, humoristique et prophétique que I nous publions parattrait inspiré par les événemlents actuels : or, - il! dcfte de l'été de 1832; l'autcUr l'écrivit pendant son séjtfor à I Dresde, et il est mort en f 855. Cette boutade de génie est de la i même époque que tes Pèlerins, lesquels n*ont été publiés qéf'en
décembre 1832, mais avaient été codçqs également et en partie rédigés à Dresde. Il semblerait de prime abord que cette œuvre dût être, au contraire, postérieure aux Pèlerins, et qu'elle s'expliquerait mieux comme une prolongation du cri contre les boutiquiers de France et d'Angleterre. Et encore se figurerait-on volontiers qu'il y a quelque intervalle entre les deux compositions.
Quinet, en repoussant l'idée que Job soit de Moïse (ce qui est la pensée du Talmud ), s'écrie : « Gomment imaginer que ce cri de désespoir ait pu être poussé par celui qui était encore tout trempé des eaux de la mer Rouge?» (et que par conséquent cette désolation soit de la môtaie àme qui rendait à Dieu ce sublime hommage après ce passage miraculeux.) On oublie trop que l'âme humaine ne se maintient jamais longtemps à un même diapason. D'ailleurs la transition du Premier chapitre des guerres futures aux Pèlerins polonais n'est pas aussi brusque qu*on se l'imagine. Si une révolution non moins étonnante que le passage de la mer Rouge avait ouvert aux Polonais les plus vastes horizons, un incommensurable désastre l'avait bientôt suivie. Adam Mickiewicz, fatigué des vaines déclamations de l'étranger, eut l'idée de lancer ce sarcasme à la société européenne. Seulement, comme le sarcasme était l'arme qui lui déplaisait' le plus, il laissa là ce projet. Il entreprit de parler en style biblique à ses compatriotes ; et le ridicule ne suffisant plus pour stigmatiser Tégolsme occidental, il s'abandonna aux élans d'une sainte indignation. Mais n'y a-t-il pas des lecteurs incapables d'apprécier la prose inspirée des Pèlerins et dont les hypothèses du Premier chapitre piqueront la curiosité? Ils seront surpris sans dpute de voir, dès le lendemain de la grande secousse européenne qui aboutit à la chute de Varsovie et à Tavénement au pouvoir eu France d'une oligarchie bourgeoise, Adam Mickiewicz avec cette clarté esquisser à l'avance les perturbations sociales qu'il était peut-être seul à prévoir.
A cette époque, le* peuple des trois journées de juillet 1830, désillusionné à la vue de la bourgeoisie qu'il avait aidée à vaincre» et qui maintenant voulait toute seule profiter de la victoire, réclama, se leva, se battit avec ra^e mais à forces inégales : vaincu, il fut durement refoulé dans son enfer social. A Lyon, il montra le môme héroïsme qu'à Paris, mais aussi avec la même insuffisance ; il succomba eu embrassant son drapeau, sur lequel il avait écrit ces mots devenus célèbres : c Vivre en travaillant ou mourir en combattant. 1 C'est à la lueur de ce commencement d'incendie po-
litique et social que le Poète anonyme dâ la Pologne traça les terribles scènes de sa Comédie infernale (1834). Mickiewicz et Krasinski ont écrit soas rimpressioo da môme milieu : le général Jacques est un précurseur de Pancrace.
Plus d'un auteur s'est occupé de ce que serait Paris en l'an 2000, mais toujours au point de vue du confort à venir et des futures améliorations domestiques de ses habitants.
Adam Mickiewicz avait critiqué cette conception étroite et mesquine du progrès. Un de ses amis nous a conté que , supposant réalisée Tutopie de ceux qui rêvent des cités couvertes, parquetées, chauffées, éclairées comme un appartement, il avait dépeint une génération mettant en doute rexisteoce du ciel et des étoiles, que les astronomes seuls étaient admis à contempler. Les plaisirs de la campagne étaient devenus le luxe d'un petit nombre; et, seul, un lord anglais conservait dans une île un cochon et possédait un bout de prairie.
Ce devait être quelque chose d^analogue à cette boutade d'Alfred de Musset :
L'univers, mon ami, sera bouleversé :
On ne verra plus rien qui ressemble au passé;
De rois, de députés, de ministres, pas an.
De magistrats, néant : de lois, pas davantage.
J'abolis la famille, et Je romps le mariage.
Du reste, on ne verra, mon cher, dans les campagnes,
Ni forêts, ni clochers, ni vallons, ni montagnes :
Chansons que tout cela I Nous les supprimerons.
Nous les démolirons, combltrons, brûlerons.
Ce ne seront partout que bouilles et bitumes,
Trottoirs, masures, champs plantés de bons légumes,
Carottes, fèves, pois ; et qui veut peut Jeûner;
M4ls nul n'aura du moins le droit de bien dîner.
Sur deux rayons de fir, un chemin magnifique
De Paris à Pékin ceindra ma république.
Là, cent* peuples divers, confondant leur jargon,
Feront une Babel d'un colossal wagon ,
Là, de sa roue en feu le cocher humanitaire
Usera Jusqu'aux os les muscles de la terre.
Du haut de ce vaisseau, les hommes stupéfaits
Ne verront qu'une mer de choux et de navels.
Le monde sera propre et net comme une écuelle;
L'humanitairerle en fera sa gamelle.
El le globe rasé, sans barbe ni cheveux,
Comme un grand potiron, roulera dans les cieux.
C'est en juillet 1838 que le Dupont de Musset exhalait ses vœux.
Plus tard, dans Terre et Ciel^ Jean Reynaud exposa en beau style les améliorations que le saint^imonisme considère comme notre idéal déftnitif sur la terre. On raconte qu*à un premier jour de l'an Napoléon demanda au Roi de Rome ce qu'il pouvait désirer ; c Aller me rouler dans la boue avec ces gamins, » répondit le prince enfant, en montrant du doigt de petits malheureux qui jouaient dans la me de Rivoli. Si Thomme parquetait, envoûtait et.chau^Tajt le monde, si notre univers devenait un salon de par quebot transatlantique, un spleen gigantesque saisirait le genre humain, et Thomme briserait à coups de bacbe les lambris de sa cage dorée.
On voit qu'Adam Mickiewic; eût vt>lontier8 signé ces lignes d'an penseur suisse :
c Supposons, je vous prie, une société où tout le monde serait bien logé, bien nourri, bien vétn, bien chaussé et bien vacciné. Je veux supposer encore que tous ces gens bien nourris sachent lire, écrire, surtout chiffrer : ils font des affaires, ils en fdnt beaucoup et d'excellentes; l'aisance est générale; plus de terres en friche ; plus de trésors enfouis; l'or circule partout, partout des usines, des fabriques, ()es banques, des bureaux de télégraphe et des restaurants. Avec cela, nos civilisés sont tous électeurs, et je leur octroie toutes les libertés de*1789. Eh bienf si, épaissis par les affaires, ils ne peuvent goûter les plaisirs nobles et délicats; si, hors l'ivresse des jeux de bourse et les émotions du scrutin secret, tout les laisse insensibles; si, vivant chacun pour soi, ils sont devenus incapables de sentiments généreux et d'idées générales, ne conviendrcK-vouf pas que ces civilisés ne sont ni heureux ni sages, et que leur prétendue civilisation est une barbarie? De quoi leur sert la liberté d'écrire, s'ils n'ont que des sottises à coucher sur le papier? De quel profit réel leur est le télégraphe, s'il ne' transmet, d'un bout du monde à l'autre, que les secrets du roi Midas? Et le bel avantage qu'ils tireront des miracles de la vapeur, s'ils n'usent des chemins de fer que pour faire changer de climat à leur ennui!... Tant vaut Thomme, tant vaut la civilisation. >
Dans le roman d'Adam Mickiewicz, un tzar Itan finissait par devenir maître d'une Europe ainsi façonnée. Coinme l'auteur n'était pas pessimiste au point d'admettre sérieusement, un seul moment, une semblable hypothèse, il jeta son manuscrit au feu. L'ironie n'est pas toujours comprise, et une partie du public eût pu s'y tromper.
Il ne garda de eon œuvre qu'an fragment du préambule et le chapitre I"^.Le préambule s'arrête à Tayénement des Néf^ioléons* C'était une prédiction en i83$; c'est aujourd'hui une pagt saignante d'un pjaasé récent.
Le cfasypitre !•' nous moptre le chaos d'où doit jaillir la création d'une Europe nouvelle, A ,1a guerre des classes se mêle la guerre étrangère^ et le prolétariat appelle à son secours les confédérés d^Eqrope, qui pendent le roi de Prusse.
. Nous ign.orons si^dès fB30^ beaucoup de Français ont prévu que, par la marche fatale des choses, un jour viendrait pu une armée de prolétaires serait en présence d'une armée de bourgeois ; que cette armée de bourgeois porterait officiellement la qualificatJOA deT4publicaine. Ainsi Tauteiir mit dès lors en scène les deux forces, aujourd'hui en lutte. Nous voyons dans ces pages si brèves les légitimistes relever la tête et les Prussiens remplir le théâtre du bruit de leurs armées • .
• Jl fallait) on l'avouera, un don particulier de prescience pour, si peu de temps après le triomphe des principes de 89 en juillet 1830, parler du discrédit dans lequel On verrait tomber les arrêts des juges, dont on venait de décréter l'inamovibilité comme dogme civil, et les lois de Chambres dont la suprématie reconnue constituait la défaite définitive du pouvoir absolu; puis pour annoncer qu'au milieu du désarroi des partis légitimiste, orléaniste, répubU« cain, les Napoléons arriveraient au pouvoir à la faveur d*une révolution militaire; surtout pour apercevoir que l'établissement de la République en France^ venant ensuite, coïnciderait avec une situation telle, que la nation, qui avait si constamment transporté son action au dehors, serait, pour un temps, réduite à l'impuissance; qu'elle serait travaillée par une terrible guerre civile, dans la« quelle la bourgeoisie républicaine sBrait occapée à se défendre contre les fédérés prolétaires, réduits eux-mêmes à invoquer le secours de leurs frères les prolétaires européens.
Si Adam Mickiewicz entrevit les dangers auxquels marchait la bourgeoisie par égoîsme, il devina également les écneils auxquels par ignorance s'exposerait le prolétariat. Il esquissa d*une plume légère les exagérations ridicules, si chères à certaines écoles so-> cialistes, ces extravagances qui se sont fait jour dans tant d'ouvrages depuis 1830 et qui côtoient si malheureusement les revendications les plus légitimes.
On connaît certaines affirmations de Fourier et de ses disciples
touchant l'ayenir de notre globe. Un écrivain, Victor Cherbuliez, fait dire,*^ I'ud de ses personnages : « Quel que soit mon respect pour l'attraction passionnelle, je n'y vois plus une infaillible panacée; il m'est venu des doutes au sujet de la liberté amoureuse et de la gastronomie combinée. Je doute aussi (la cbair est faible) que, dès la quatrième année d'harmonie, cinq lunes viennent s'échelonner autour de notre globe, et je ne donnerais plus ma tête à couper que la grande couronne boréale convertira l'eau de mer en limonade. » Ce désenchantement, Adam Mîckiewicz le vit en quelque sorte d'avance, c'est-à-dire à l'origine de ce mouvement et bien avant que ces théories n'eussent produit leurs conséquences dernières.
Plus que jamais, les esprits s'abandonnent aux suppositions les plus diverses sur de prochaines modifications européennes. Un écrivain a ému l'opinion en dépeignant par anticipation une bataille de Dorking où les Anglais, envahis dans leur Ue et écrasés près de Londres, seraient punis par les Allemands de leur indifférence vis à vis de la France, comme la France a été punie par l'Allemagne de son abandon de la Pologne. Un autre écrivain suppose une future bataille de Berlin où les Français prendraient leur revanche de Sedan. Nous aimons autant admettre la supposition d'Adam Mickiewicz et croire au renversement final de la monarchie prussienne par les confédérés hongrois et slaves.
Le manuscrit de ces fragments, retrouvé dans les papiers po8« thumes de l'auteur, est publié ici pour la première fois. A une époque où l'on est si peu disposé à reconnaître et même seulement à voir ses propres fautes, mais si fort habitué à confesser, et avec quelle clairvoyance! les moindres péchés du prochain, il est à présumer que des pages où les torts des uos et des autres sont signalés sans partialité déplairont à un grand nombre. Tout le monde n'en sera pas moins obligé de convenir que l'auteur était doué d'une perspicacité peu commune : s'il y a des hommes de qui les yeux presbytes ne voient bien qu'à distance les événements, quand ils sont accomplis depuis un certain temps, il en est d'autres chez qui la pure lumière de l'âme plonge dans l'avenir et éclaire le présent.
Nous n'avons pas besoin de dire que nous l'avons religieusement imprimé, sans nous permettre aucun changement.
Paris, novembre 1871.