‹ Mélanges posthumes d'Adam Mickiewicz, première série [microform]Chapitre 42 sur 59 · PRÉAMBULE · texte numérisé non relu

PRÉAMBULE

Lutte des partis légitimiste^ orléaniste, républicain. — Réintronisation des Napoléons par une réYolution militaire.

Noug ne pouvons pas, et on en devinera facilement les moti£s, publier l'histoire détaillée des troubles qui précédèrent rétablissement de la république en France. Qu'il nous soit permis d'en présenter un simple aperçu.

On était loin de s'attendre à une révolution purement militaire, dans un pays qui possédait tant de théories de gouvernement rationnel, profondément pensées et discutées pendant si longtemps. L'opinion générale demandait des progrès lents et réguliers. Aussi se trouvaitelle désorientée et étourdie par un bouleversement subit et si peu préparé. Cependant une telle révolution était naturelle et même nécessaire. Depuis longtemps, en France, les institutions sociales n'existaient qu'en apparence et en dehors, n'ayant aucune base intérieure. La religion ne répondait plus aux besoins des hommes ci •

vilisés, c'est-à-dire des hommes riches et puissants, qui président aux mouvements des masses; La royauté^ employée pendant quelque temps comme moyen contre les empiétements de la populace, parut enfin usée et inutile dans un temps de paix. Les richesses et le reste de pompes commençaient à ofi'usquer l'orgueil national. Les lois et les décisions du pouvoir législatif étaient honnies et détestées comme les ordres du despotisme. Les tribunaux perdirent tout droit au respect du peuple, parce qu'ils jugeaient d'après la lettre morte ou d'après les instructiqps du pouvoir politique; ne pouvant plus en appeler ni à Dieu, qu'ils reniaient, ni à la conscience dont ils ont oublié jusqu'au nom. Dans ce désordre moral, une seule institution pouvait conserver son exis* tence, une institution toute matérielle^ ce fut l'armée. Elle avait le çeul moyen, qui restait alors, de se faire respecter, elle avait la force brutale. Un philosophe qui aurait honte de fléchir le genou devant les autels, qui ne voudrait pas se découvrir devant un pape ou un roi, ne peut être mené que par une vérité positive et palpable, exprimée par le sabre du caporal.

Les progrès si rapides de Henri V réveillèrent les espérances du parti légitimiste. Mais ce malheureux parti, accoutumé depuis si longtemps aux défaites, ne sût garder aucune mesure dans le succès. Il pardonnait aux ennemis, mais il ne cessait de les accabler de son mépris. Il traitait ses amis politiques avec hauteur, et laissait déjà percer une tendance décidée vers les formes de l'ancien régime. Cependant le besoin du repos dominait tellement les Français, leurs craintes de révolu-

tion étaient si fortes, qu'ils étaient prêts à subir la domination, et niême les dédains d'un parti, qui seul a conservé encore en France quelque dignité morale et quelque foi dans ses principes. Il n'y avait qu'une seule, chose que la France exigeait impérieusement de quiconque s'offrait à la gouverner, c'était le maintien de la dignité nationale. Le peuple, ayant conscience de saforce, se sentait appelé à agir n'importe comment sur l'Europe. Il devinait^ pour ainsi dire, sa vocation, mais il ne trouvait personne qui l'eût accomplie*

Les légitimistes, pendant longtemps opprimés et obli* gés de repousser la force brutale de leurs adversaires avec les armes du raisonnement et par des eonJ)inai6on8 électorales et diplomatiques, acquirent dans cette lutte beaucoup d'adresse, mais ils perdirent tout à fait l'habitude d'agir. Virulents et haineux^ comme le sont tous les théoriciens, ils n'osaient pas employer la violence, parce qu'ils ne se sentaient pas assez forts^ Toutefois on voyait à leur conduite qu'ils n'attendaient qu'une occa^ sion pour montrer tout leur orgueil et leur haine. On $ait que pendant longtemps ils fondaient tout l'est^oir de leur parti sur le secours des jnonarques étrangers^ et bien que cet espoir eût été tant de fois et si cruellement trompé, ils tournaient encore, on dirait par babitude^ leurs regards vers le Nord. Bien plus, généralisant la question de la légitimité et l'appliquant à tous les peuples et à tous les pays, ils voulaient rétablir le Grand- Turc dans la possession de la Grèce et de l'Egypte; restituer à Tempereur de Russie la Finlande révoltée, et donner des secours aux Prussiens, pour détruire les

restes de la Pologne. Sur chaque trône , ils voyaient un Bourbon; et, dans chaque levée de boucliers, ils apercevaient les symptômes du jacobinisme de )a Révolution française. Enfin ils sacrifièrent à cette préoccujiation politique les intérêts de leur religion et les principes de leur caste. Comme ils se rangeaient jadis du côté du Sultan, qui égorgeait les chrétiens rebelles, comme ils applaudissaient plus tard au zèle monarchique des paysans espagnols, qui égorgeaient les nobles, et qu'ils célébraient la justice de l'empereur tusse, qui faisait déporter les prêtres, les fenmieset les enfants, on vit qu'ils n'avaient qu'un seul sentiment politique^ celui de la peur des révolutions, et qu'un seul dogme^ celui du règne des Bourbons I

Ces projets insensés et si contraires à toutes les traditions de la France firent fermenter de nouveau toutes les haines assoupies. On aperçut bientôt dans les masses un désir vague de secouer le joug, mais on ne savait comment s'y prendre. Le parti philippiste n'existait plus. Les républicains n'avaient ni forces matérielles, ni chefs, ni dogmes communs. Leurs déclamations puériles, leurs menaces, leurs appels continuels aux souvenirs de 93, les rendirent d'abord odieux et puis ridicules. On s'accoutuma à les regarder comme des rhéteurs orgueilleux et impuissants. Quant aux bonapartistes, on n'en soupçonnait même pas l'existence. Chose étonnante I le nom de l'Empereur retentissait partout, dans les Chambres , aux théâtres et dans les chaumières des paysans. Ce nom seul excitait les sympathies du peuple et l'émotion de l'étranger; et on ne prévoyait pas qa'ua

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tel nom devrait encore agir sur les masses ! Ce qui a servi singulièrement les intérêts napoléoniens^ c'est que leur famille était en e:Kil. On n'avait pas l'occasion de les calomnier^ de les dépopulariser, et ils conservèrent ainsi l'auréole de leur ancienne gloire. Le nom de l'un d'eux tomba comme^la foudre au milieu de la France, précisément au moment où ce vaste pays n'avait pas un seul nom qui fût glorieux, ou du moins respecté. Ce nom servit de drapeau à toutes les haines et à toutes les espérances.

ÉtablisBement de la Répubiiqae en France. — ImpuiseaDce extérieure. — Gaerre civile de la bourgeoisie et du prolétariat. — Inertie des uns et réformes enfantines des autres. — L'armée républicaine officielle contre les fédérés prolétaires. — Marche des confédérés slaves et hongroiâ. -* Prise de Berlin e,t pen* daison du roi de Prusse, — Les confédérés arrivant au secours des prolétaires français.

Jusqu'à présent la Fraiice,ravagée parla guerre civile, ne pouvait prendre aucune part active aux affaires de la Confédération européenne. Les Confédérés ne cessaient de demander des secours. Us prétendaient que les Français devaient subordonner leurs questions particulières à la grande question européenne; qu'ils ne pouvaient espérer une paix durable^ avant que cette question ne fût résolue; qu'il (^'agissait d'abord de porterie dernier coup à l'ancien régime de l'Europe^ après quoi Ton aurait le temps de discuter les constitutions nationales et les intérêts locaux* En effet, la France, faisant av^cer ses armées vers l'Elbe et vers le Tibr^, pourrait alors décider du sort de TEurope. Mais les chefs de la République, fatiguésd'unejiongue guerre intéri^ure Justement effrayés de seèniBs terribles^ dont l'Allemagne et la France étaient le théâtre, menacés enfin par les Prolétaires, étaient loin d'avoir pour les Confédérés cette sympathie qu'ils procla-

xnaient hautement. Ils répondirent danc qu'ils n'oseraient intervenir dans les affaires de leurs voisins^ avant d'avoir assuré la paix et le bonheur de la France. Les Prolétaires, de leur côté, enhardis par le succès et par les sympathiesde l'Europe, poussaient la guerre avec acharnement. Ils envoyèrent aux Confédérés une députation pour leur faire dire que le moment était proche où le prolétarisme triomphera en France ; qu'il ne fallait plus qu'un effort pour renverser le parti rétrograde; que les Confédérés, au lieu de demander du secours, devraient au contraire détacher quelques troupes de leurs nombreuses armées pour hâter le triomphe de la cause populaire en France; que, la victoire une fois assurée, il serait facile de diriger alors vers le centre de l'Europe toutes les forces de la France. Ainsi la France^ qui avait tant de fois décidé du sort des peuples étrangers, semblait être prête à subir leur invasion, que les événements rendirent possible.

Les deux armées françaises occupaient toujours leurs positions respectives sans oser faire aucun mouvement décisif. Les Républicains avaient 70,000 hommes d'infanterie, 15,000 cavaliers et une artillerie formidable. C'était là une force plus que suffisante contre les Prolétaires dont l'artillerie était presque nulle, et dont la cavalerie suffisait à peine au service des avant-postes. Il est vrai que les fantassins, ou plutôt les piétons prolétaires, au nombre de 130 ou 140,000 hommes, n'é* talent dépourvus ni de courage ni d'expérience militaire. Mais ils étaient mal commandés, sans discipline et souvent privés de subsistance. Un seul effort de l'armée ré-

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publicaine aurait pu^ ou détruire cette cohue irrégulière, ou bien la repousser, dégager Lyon, et rétablir les communications avec la Suisse, si nécessaires pour l'approvisionnement. Malheureusement les généraux républicains, comme tous les modérés, manquaient d'énergie. Ils affectaient une aversion profonde pour les moyens violents et destructifs. [Is voulaient éviter l'effusion du sang français. Ils parlementaient souvent avec l'ennemi* Ou espérait peut-être corrompre quelques chefs prolétaires, envenimer leurs haines, et l'on temporisait dans l'espoir que l'épuisement des vivres aiderait à démoraliser et à dissoudre ce Camp si mal organisé.

En effet, les haines mutuelles des prolétaires, longtemps comprimées par le danger, éclatèrent de nouveau vers cette époque. Les soldats, non enrégimentés, indociles, se groupaient d'après les couleurs plus ou moins prononcées de leurs opinions. Ces groupes formèrent enfin deux factions violentes et ennemies l'une de l'autre • Le parti le plus nombreux et le plus fort était toujours le vieux parti radical, représenté par les chefs qui les premiers avaient élevé Tétendard du prolétarisme, ainsi que par la majorité des ouvriers et des paysans robustes et éprouvés dans toutes les guerres de l'Indépendance. Les sectateurs de ce parti avaient pris pour but l'égalité de fortune^ c'est-à-dire la loi agraire. C'était le dogme unique de leur code social, ils ne se montraient pas ennemis d'autres réformes radicales; mais ils s'obstinaient à soutenir qull fallait commencer par mettre en vigueur la loi agraire, en évitant les discussions diverses qui en empêchaient l'exécution, a L'égalité de fortune une fois

établiei disaient-ils^ on pourra alors abolir le droit d'hérédité et introduire d'autres améliorations sociales^ que le progrès rendrait nécessaires. Le peuple, après avoir combattu tant d'années, devrait enfin jouir d'un avantage réel quelconque, ne serait-ce que pour lui inspirer la confiance dans ces améliorations dont on parle tant et qu'on n'a pas essayé de réaliser. Commençons donc par réaliser une seule réforme, sur laquelle nous sommes tous d'accord, sauf à nous diviser ensuite sur d'autres questions secondaires. »

On donna à ce parti le nom de Réalistes^ à cause de sa haine pour les théories abstraites. Ses membres ne tardèrent pas à être accusés d'aristocratie à cause de l'ofgueil avec lequel ils voulaient toujours commander Içs armées et diriger les discussions.

L'opinion fit trop de progrès pour se contenter de réforoaes partielles et lentes, d'après le plan des Réalistes. Déjà, tput ce qu'il y avait de plus énergique et de plus généreux cooimença à former une minorité forte de courage et surtout de logique. On demandait aux Réalistes de quel droit ils prétendaient restreindre la discussioii et violer ainsi la liberté de la pensée et di; raisonnement. On se rappelait que les anciens monarchistes et les çiodernes républicains de Paris affectaient aussi le même mépr^ pour des théories ^ibstraites; qu'ils prétextaient aussi les 4ifficultés du temps et le besoin de saiiivegarder la légalité, ptait-ce aux prolétaires à si^ivre la tactique du parti rétrograde? Avant d'opérer la r/éfçrme sociale, n'e&t-il pas nécessaire^ n'est-il pas es^atiiel d'en arrêter le plan et d'en discuter tous les détails? On a

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bien des fois essayé de ces réformes lentes ^t bâtardes; elles n*ont jamais réussi. Pour élever rédifice social il faut commencer par sa base, il faut exprimer nettement ridée du siècle, il faut formuler la croyance sociale.

D'après ces vues générales, ©n proposait différentes améliorations immédiates et nécessaires. On voulait tout d'ahprd abandonner la dénomination de prolétaires. Ce titre^ meilleur sans doute que celui de citoyens , ne répondait plus au besoin du temps; il n'exprimait aucune pensée progressive, il avait je ne sais, quoi de romain, de pédantesque; il n'était pas bien compris à Tétranger. On discuta longtemps sur le titre qu'il fallait lui substituer et l'on convint de n'en prendre aucun. Les patriotes s'appelaient tout simplement hommes^ dénomination générale, et ceux qui se refuseraient à l'accepter pourraient justement être poursuivis comme ennemis de l'Humanité.

Les prolétaires continuaient jusqu'alors à porter leurs nomade famille. Cette coutume barbare datait des temps féodaux^ où oe nom impliquait la possessiosi de terres. 11 était urgent de l'abolir pour faciliter la destruction de Tbérédité. Les noms de baptême^ après la proscription du christianisme^ devinrent également superflus et ridiculeQ. Mais une considération plus importante commandait de les proscrire. Un nom illustré par les victoires, ou par les découvertes scientifiques, répété de bouche en bouche, finit toujours par devenir une espèce de drapeau. L'homme qui en est possesseur, même après avoir commis des fautes ou des crimes, exerce longtemps encore une certaine influence usurpée et dangereuse à

Tégalité. Il y a toujours dans le nom quelque chose d'individuel et de personnel. On proposait donc de substituer aux noms, des chiffres, qui n'expriment rien et qui peuvent être changés facilement. Ainsi la France, divisée en dix séries, contiendrait dans chaque série un nombre de citoyens. Le premier magistrat de la première série serait désigné par le n* 1 , ses subalternes par les n*' 2, 3, etc. Les simples citoyens n'auraient pas de coefficient. Le chiffre serait assigné selon Tordre de l'acte civil de naissance, et le coefficient d'après le raog de hiérarchie, civile ou militaire. Un général, ou un magistrat destitué, en perdant son coefficient, disparaîtrait de la mémoire des hommes et serait replacé parmi les simples numéros de la série. Un tel système portait le dernier coup à l'amour-propre personnel et à l'individualisme.

Ce fut le général Jacques (il avait depuis longtemps abandonné son nom de famille], grand penseur et orateur admirable, qui contribua le plus à l'œuvre de cette grande réforme , et qui sacrifia le premier son nom de baptême, illustré par tant de combats. Il prit le n* i, et ses adhérents se formèrent sur-le-champ en séries; ils se comptaient d'après leurs grades militaires.

Malheureusement un grand nombre de prolétaires, persistant dans leurs anciens préjugés, repoussèrent cette amélioration. Il s*ensuivit une scission dans le camp. On en vint même plusieurs fois aux voies de fait. On se persécutait réciproquement, et l'armée, désorganisée complètement, semblait être sur le point de se dissoudre.

Dans cet état de choses, les deux partis prolétaires, trop faibles pour combattre les Républicains, envoyèrent des députations vers les Confédérés de l'Europe, en demandant des secours. De grands événements qui se passaient en Allemagne permirent enfin aux révolutionnaires d'intervenir dans les affaires de France.

Jl circulait depuis quelque temps des bruits d'une grande babille livrée dans le Nord. On parlait d*armées détriiites, de rois suppliciés, de plusieurs princes morts ou faits prisonniers. Ces bruits venaient de tous côtés^ d'Italie et d'Angleterre. Plus d'une fois démentÎF^ ils ne cessaient de renaître, jusqu'à ce qu'ils furent confirmés par l'événement : singulier exemple de la justesse de l'instinct populaire ! En effet, on reçut des rapl)oits officiels d'une victoire dont les résultats semblaient surpasser l'exagération des nouvellistes.

Nous avons laissé l'armée des Confédérés en pleine retraite vers la Prusse. Cette armée^ après les échecs éprouvfs en Belgique, cherchait à s'ouvrir le chemin de la Pologne. Elle paraissait vouloir entrer, en passant^ dans la ville de Berlin. Les monarchistes, victorieux, mais affaiblis, s'arrêtèrent dans la Belgique pour se réorganiser et se concerter avec l'aile droite qui occupait la Saxe. Mais l'armée de gaxe, ayant reçu des nouvelles exagérées sur la victoire d'Ostende et la marche rétrograde des Confédérés, s'empressa de leur couper la retraite. Elle passa l'Oder et s'avança à marches forcées sur Berlin. Les militaires blâment justement ce mouvement, qui fut la cause de tous les désastres. L'armée monarchique, en abandonnant la Saxe, perdait tous les

avantages que les troupes régulières conservent toujours dans un pays accidentée Les bataillous d'infanterie ré* gulière^ invincibles au milieu des montagnes et des rivières, allaient à présent déboucher sur, les plaines de la Prusse, en vue de la formidable cavalerie des insurgés. Geux'Ci paraissaient connaître Tavantage de leur position. Ils s'arrêtèrent devant Berlin. L'armée monar-* chique les y joignit- bientôt Cependant les généraux les liltis expérimentés étaient d'avis de ne pas risquer la bataille, avant l'arrivée du corps d'armée de Belgique, dont on pressait la marche. Les révolutionnaires, res*taient également dans leur camp. On disait qu'ils attendaient les secours de la Pologne. Pendant deux jours, les armées s'observaient en silence. Mais les chefs des Confédérés, le Hongrois Wizat, et l'Ukrainien Didko, impatients d'en venir aux mains, et voulant faire sortir les monarchistes de leur camp retranché, tentèrent un mouvement qui fut couronné d'un plein succès. Ils poussèrent une grande partie de leur infanterie sur la ville. Vers la pointe du jour, on donna l'assaut. On franchit les murs, on commença à massacrer les habitants, et on mit le feu aux quatre coins de la ville. A la vue des flammes immenses de cette grande capitale, les soldats monarchiques, parmi lesquels il y avait beaucoup de Prussiens, poussèrent des hurlements affreux. Ils coururent aux armes; ils criaient qu'on les conduisit à l'ennemi. Le roi de Prusse donna ordre de marcher, malgré l'opposition des rois de Saxe et de Bavière. Il rapprocha de la ville son aile gauche. Avant que d'y arriver, il fallait traverser une grande plaine. Quarante

bataillo&s des meilleure^ troupes monarchiques s'avancèrent en colonnes serrées et au pas de charge. La ea*yalerie révolutionnaire observait les colonnes sans les attaquer, ce qui causa une surprise généralCé Les colonnes pénètrent dans la ville et commencent un com-^ bat de tueS dvec l'ennemi ^ caché dans les maisons. Wizat et Didko agirent avec beaucoup de prudence. Leur plan était fort simple : ils voulaient sacrifier leur infanterie et tenter un coup décisif avec leur cavalerie, qui faisait leur force principale. Au lieu de refouler les colonnes ennemies vers le centre, ils aimèrent mieux les occuper dans la ville, où riofâuterie insurgée, incapable de manœuvrer dans la plaine, pouvait livrer un combat de tirailleurs. Ils prirent sur-le-champ le reste de leur infanterie, armée pour la plupart de piqueé et de haches, en formèrent une masse compacte, et là firent rouler vers le centre de l'armée ennemie. Cette cohtie de fantassins, décimée par le canon et le feu de file, parvint cependant à s'approcher de la ligne. Alors les monarchistes approchèrent les deux ailes, pour l'envelopper et la détruire. Les révolutionnaires n'attendaient que ce moment. Ils voyaient les colonnes ennemies en mouvement; profitant d'une espèce de désordre qui se mit dans le centre^ ils y poussèrent foute leur cavalerie, avec l'ordre de rompre le centre, ou de lui passer sur le corps et de se porter ensuite à droite et à gauche. Cinquante-deux mille cavaliers hongrois, bohèmes et cosaques s'ébranlent en poussant des cris horribles. L'infanterie révolutionnaire, menacée par ses propres cavaliers, se jette au pas de course dans

les rangs ennemis, et hache, sabre tout ce qu'elle rencontre. Déjà les bataillons rompus lâchaient pied^ lorsque l'épouvantable avalanche de cavalerie, enveloppant tout à coup cette masse informe^ finit par la broyer et la disperser. Le carnage dura toute la journée et une partie de la nuit, les plaines sablonneuses de Berlin n'of« fraut nul abri aux fuyards. Le nombre des tués est différemment rapporté par les auteurs : les uns l'évaluent jusqu'à 200,000, d'autres, à 150,000 seulement. Ce qui est sûr, c'est que toute l'armée monarchique périt sur le champ de bataille. Une multitude de barons allemands, un millier de comtes, trente princes sou verams et le roi de Bavière restèrent parmi les morts. Le roi de Saxe, grièvement blessé, fut fait prisonnier.

Quant au roi de Prusse, il combattait à la tête de son infanterie dans la ville même de Berlin. Ce prince, que nous avons vu traversant la plaine sans être attaqué^ s'engagea dans la ville, persuadé qu'il ne courait plus aucun danger. Il fit garnir de canons les portes et les issues et construire des barricades. Ayant assuré ainsi ses derrières, il s'occupa à déloger les insurgés. Ceux-ci, chassés des places et des rues, se retranchèrent dans les maisons. Le roi de Prusse, voulant épargner la ville, enveloppait Tennemi pour le forcer à mettre bas les armes. Tout à coup il apprend que l'infanterie révolutionnaire se porte en maise vers le camp. Cette nouvelle le comble de joie, car les Confédérés, occupés dans la plaine, lui laisseraient le temps de s'emparer de la ville. Il ne craignait rien pour le camp, où il avait laissé quatre-vingt-neuf bataillons, force plus que suffisante

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pour contenir les paysans armés de liaches et de faux. Il poursuivit donc tranquillement ses opérations, jusqu^à ce qu'il apprit en même temps et Tattaque et la destruction de l'armée.

Il parait que cette nouvelle inattendue démoralisa singulièrement le roi. Il hésita sur le parti à prendre. On lui reproche d'avoir perdu plusieurs heures d'un temps inappréciable. Certes^ il ne pouvait pas, comme quelques-uns le prétendaient alors, marcher au secours d'une armée qui n'existait plus ; mais il devait profiter de l'occasion pour opérer sa retraite. Cependant la posi* tion difficile de ce monarque l'excuse. Son armée, éparpillée dans des places et des rues, désorganisée par un combat long et opiniâtre^ ne pouvait ni recevoir assez vite ses ordres^ ni les exécuter avec précision. Au milieu de cette confusion, arrive la nouvelle du désastre, elle se répandit dans Berlin, augmenta la rage des assiégés et terrifia les assiégeants.

Soudain, par un mouvement spontané, les monarchistes se jettent hors de la ville, soit pour fuir^ soit pour rejoindre leurs alliés. Au milieu d'une confusion générale, les régiments, les bataillons se précipitèrent dans la plaine, et furent successivement massacrés par un corps de cavalerie ennemie, laissé en observation. Cette boucherie n'arrêtait pas les victimes. En vain quelques détachemeîits tâchaient de rentrer dans la ville. La foule qui s'en écoulait les rejetait et s'abimait à ' son tour. Au même moment les insurgés, reprenant l'ofifensive^ pressaient les fuyards et vinrent achever cette tuerie qui dura pendant six heures, Ifi roi (h\

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Prusse, après avoir fait des prodiges de valeur, entPAiné dans la fuite» jeté à bas de son cheval^ foulé aax pieds et horriblement meurtri^ tomba entre les mains du vainqueur.

Le lever du soleil n'arrêta pas Teffusion du sang. Dans ces temps barbares, les guerres étaient terribles et la victoire implacable. On procéda au classement deà prisonniers. Les nobles avaient péri presque tous sur le

champ de bataille. Le peu. qui en restait obtinrent grâce; ils n.'étaient plus^ dangereux et leur bravoure mérita le respect des vainqueurs; Mais en revanche on sévit contre les b.ureaucrates, c'est-è-dirè, contre tous les employés du gouvernement, contre leurs enfants et leurs parents. Le nombre des employés, en Prusse surtout, dut être immense; On trouva, parmi les prisonniers> 10,000 ci«devant eonseillers et 7,000 juges, substituts et référendaires, ils furent touè pendus. Les pasteurs protestants, très-attachés à leur pHnce et chef de TEglise, subirent le même sort.

Onmit en jugement le roi de Prusse. Noui^ ne raconiercmd pas ks détails de ce triste pirocès. Oïl Tinstruisait flommàirement^ au mépriâ de toutes les formes de là justice. Hais comme il se présenta uûe foillé de témoins à chargé, cette circonstance paraissait devoir prolonger de quelques jours la vie du prisonnier. Les révolutionnaires s'en impatientèrent. Le chef Didko ordonna de suivre la procédure prussienne; or, d* après cette procédure, le pouvoir exécutif a le droit de prononcer un arrêt , qu'on appelle Macht Spruch. Didko, en possession du pouvoir exécutif, prononça son Machi

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Spruch{i)^ en condamnant le roi de Prusse à la potence.

L'auguste prisonnier se défendait jusqu'alors avec beaucoup de dignité et de présence d'esprit. Comme prince absolu, il ne pouvait pas se retrancher derrière son irresponsabilité et rejeter la faute sur ses ministres i aussi abandonna-t-il ces moyens. Il se borna à con^-^ battre Taccusation et convainquit de faux plusieurs témoins; mais, frappé de Macht Spruch , il n'osa plus ouvrir la bouche. Il ne pouvait pas contester ce droit . sacré, que lui-même avait exercé tant de fois ; et, en prince' éclairé et consciencieux, il se soumit à l'arrêt injuste mais légaU

Le lendemain, à la pointe du jour, l'illustre prison^ nier, fut conduit vers la porte dite de Magdebourg, où. devait avoir lieu Texéci^tion. 11 portait J'upifprme de général russe et le grand cordon de Tordre de la Saintç- Alliance. En traversant la foule qui le poii|rsuiyai|; de ses huées, il s'arrêtait et regardait autour de lui av^ calme et dignité. Son courage ne l'abandonna pas, mèmQ au pied du gibet ; il Qioigta de pied ferme l'échelle fatale ; son dernier regard tomba du haut de la porte sur les débris fumants de sa capitale, jadis florissante et qui ne présentait plus qu'un monceau de cadavres et de ruines. On dit qu'à cette vue^ il versa des larmes. Une heure plus tard, il expira. Ce. fat le premier roi qui ei)it péri p^r le supplice de la corde. On craignait le même sort pçurie poi dç Saxe, mais les siujets de ce monarque,

(1) Décret suprême^ c'est-à-dire décibioa sans appel, que Ui rois 4l9 ffffuftSA prenaient lorsque la jue^e étaU U^pp^leoto à leur gpé. < Note de V Editeur, )

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qui se trouvaient parmi les Confédérés, conservaient quelque sympathie pour leur ancien maître et tâchaient d'obtenir sa grâce. On rappelait que le roi de Saxe n'avait jamais trempé dans les conspirations contre la liberté des peuples, qu'il n'avait jamais voulu poursuivre les libéraux, et que ce fut par la violence que les rois alliés Tentratoèrent dans leur parti. Soit que les che& des Confédérés eussent senti la justesse de ces observations, ou qu*ils craignissent de mécontenter un grand nombre de Saxons et de Polonais, ils se montrèrent cléments. Le roi de Saxe, seul des monarques de cette époque, eut la vie sauve; il ne prit plus aucune part aux événements politiques; établi dans la Pologne méridionale, il y finit tranquillement ses jours. Plusieurs siècles après les événements que nous rapportons, sa famille subsistait encore et portait le titre de Roi de Saxe comme nom de famille.

Il restait encore aux Monarchistes une armée eu Hollande, Forte de quatre-vingt mille hommes de troupes disciplinées. Cette armée^ ayant appris le désastre de Berlin, s'arrêta sur la frontière de la Prusse; bientôt, pressée par l'ennemi et n'ayant plus où fuir, elle se trouva dans la nécessité de mettre bas les armes. Une grande partie se révolta, massacra ses chefs et se réunit aux Confédérés. Le roi de Hollande, échappé par miracle, s'enfuit en Angleterre.

Les Confédérés divisèrent alors leurs masses en deux grandes armées ; la première, sous les ordres d'un Allemand nommé Schouder, suivit les côtes de la mer du Nord, et, ayant occupé tous les ports, depuis Hambourg

jusqu'à Anvers, s'embarqua pour l'Angleterre, La secoDde armée, composée presque toute de cavalerie sous les wdres dé Didko et de Vizat, traversa rapidement l'Allemagne centrale et entra parles gorges duTyrol en Italie.

Les Italiens, forts de ce secours, achevèrent l'affranchissement de la Péninsule, détruisirent les villes et dé-^ vastèrent les pays qui tenaient encore pour les aristocrates.

Tous ces grands mouvements militaires s'opérèrent en moins de six mois. La postérité reste interdite, ne sachant ce qui est le plus à admirer de la célérité ou de là vaillance de ces anciens guerriers.

Cependant les Prolétaires français occupaient leurs mêmes positions militaires, sans reculer ni avancer. Ils travaillaient toujours à poser les principes d'une société modèle dont tous les membres fussent libres et égaux, de droit et de fait. Mais, malgré tous leurs efforts, ils ne pouvaient encore s'accorder sur les préliminaires de Tacte constitutionnel. Une année se passa de nouveau en discussions continuelles sans amener aucun résultat réel ; cependant elle produisit un bien immense, elle délia les langues de tous les soldats. Jusqu'alors les Chambres ou les Conseils nationaux s'arrogeaient le droit de délibérer et de statuer sur les matières d'intérêt général : ce monopole ne pouvait plus subsister; il resta prouvé, par expérience, que chaque homme est également apte à disputer et à voter.

Les Républicains profitèrent avec perfidie de l'inacti-

vilé des Prolétaires. Ils tombèrent à l'improviste sur leurs

positions, en prirent plusieurs et menacèrent même la

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place de Marseille et le camp retranché de Lyon. Les chefs des Prolétaires, dans cette extrémité, envoyèrent demander des secours à l'armée des Confédérés en Italie. Cette armée déboucha bientôt par toutes les gorges des Alpes et inonda la Suisse.

NOTES

Peut-être ce Premier Chapitre D'esWl qa'un fragment d'un ouvrage entrepris par Adam Mickiewicz, quand il était encore à SaiDt-Pétersbourg et dont une lettre d'un de ses amis, Odyniec, datée du 9/21 mai 1829, parle en ces termes:

« Adam Mickiewicz a travaillé ces temps-ci à la composition d'un ouvrage singulier intitulé : Histoire de V Avenir, en français, et dont il a déjà écrit plus de trente feuillets. Il m'en a iu quelques passages palhétiiiues, qui sont des discours à la Tite-Live. C'est merveilleux! r, » sera,, s'il l'achève, le Dow Quichotte de notre siècle; car, de même que Cervantes a représenté d'une manière comique les coo.'^èquences de la sentimentalité exugérée des siëdes passés, do même Adam veut exposer du ton grave de l'hislorien les résultats prévus de l'égolsme matérialiste et du rationalisme égoïste en honneur à notre époque. Mais Cervantes a tout'résumé en la personne de son héros; Adam prouvera sa thèse en déroulant les fastes des diverses nations, en montrant la coïncidence de la civilisation la plus raffinée avpc la bassesse morale la plus absolue et l'absouce de cœur et de foi, nota hene, chez les hommes seulement. Les femmrs, quoiqu'tntièrement émancipées, ne peuvent se débarrasser radicalement de leurs « vieux préjugés», et constituent la a chambre basse» qui s'oppose dans les délibérations à l'absolue domination de la «chambre haute 9 ou masculine qui, au nom de la c raison pure, » veut

proscrire tous sentiments. Le récit commence en Tau 2000 et doit comprendre deux siècles. Après une description générale de Tétai du monde et de l'Europe, vient un tableau des préparatifs que nécesàite la menace d^unç invasion chinoise qui fluit par s'accomplir. Uue bataille, livrée uniquement par des femmes et par une vingtaine. de tout jeunes gens sous le commandement d'iine héroïne des bords de la Yistule, termine la partie déjà achevée. ■ Cette histoire montrera ensuite la terre mise en relations avec les planètes au moyen de ballons qui navigueront dans les uirs, comme aujourd'hui les navires au milieu des mers ; la terre entière sera couverte d'un réseau de voies feirées que tu sais que Ton construit déj& en Amérique et qu'on expérimente en Angleterre^ et auquel Adam piédit un immense avenir^ en prétendant qu'elles changeront , la face du monde. Les miracles de l'industrie^ les inventions, les ; découvertes, nous dépeignent un monde, un univers des Mille et une Nuits. Tout est si poétique, si merveilleux, et en même temps parait si vraisemblable, qu'on désire que cela soit et qu'on croit que cela sera. Je crains de me perdre dans les détails, car je ne finirais pas aujourd'hui. Je ne puis m'empêcher cepeudant de mentionner les flottes de ballons, fendant les airs comme des bandes de grues ou d'oies sauvages, et les villes, maisons et boutiques, construites en fer, sur roues et glissant sur des rails, de tous les endroits du continent, vers la grai)de foire de Lisbonnci où de gigantesques navires apportent d'autre part le contingent du reste du globe. Comment omettre les miroirs d'Archimède, disposés & d^énormes distances, de telle sorte que des lettres de feu, reflétées par le premier de ces miroirs, brillent en un clin d'œil dans le dernier? Et les télescopes, au moyen desquels on peut,tlu haut d*un ballon, embrasser d*un coup d'œil la terre . entière et voir d*ici'bas ce qui se passe dans nos satellites? Et les \ appareils acoustiques, à l'aide desquels, sans quitter le coin de son \ feu, on peut assister aux concerts donnés en ville ou aux cours publics, etc.? Et tout cela se trouve décrit avec autaot de naturel que ' si c'était tout ce qu'il y a de moins extraordinaire. Adam assure que ce sera un jour et qu'il doit en être ainsi. Pourquoi pas? Être poète, c'est être prophète. »

Il est permis de supposer, soit qu*Adam Mickiewicz, en 18^2, a complété son espèce de Gullivtr du dix-neuvième siècle, soit que, r^nr un plan analogue, il a rédigé une autre œuvre de ce genre. Il est pins probable qu'il avait retouché simplement l'œuvre primitivîe en remplaçant les Chinois, qu'il avait mis là à cause de la censure, par les Rosses qu*il avait réellement en vue. L'auteur ayant détruit, dit-on, le premier comme le second de ces manucrits,le publiic en sera toujourtt réduit sur ce point aux hypothèses.

I8i PHËMIl^R CUAPITHË

Un aatre ami de mon père^ Scovazzt^ a raconté comment il avait conçu et écrit tout un long poème en prose, une sorte d^odysaée fantastique, où le Polonais émigré, traversant, nouveau Juif Errant, non-seulement les espaces actuels, mais les âges, assistait à la dé. composition de la société, dont partie avait frappé et partie abandonné la sainte cause polonaise. De crise en crise et de choc en choc, la société en arrivât au cannibalisme. Adam Mickiewicz voyait alors tout en noir. Quand la joie rentra dans son cœur, et que cessa la désespérance qu'il avait un moment dans l'âmei il jeta son œuvre au fen.

Si Ton voulait justifier les prévisions de Tauteur par les faits contemporains, les citations pourraient être nombreuses. Beaucoup de rapprochements seront faits facilement par le lecteur lui-même. Nous nous bornerons donc à peu de remarques.

Le Pester Lloyd donnait, il y a deux ans, le compte-rendu de la séance d*une réunion démocratique à Vienne. En voici un extrait :

«Le Président.— Messieurs! (Violentes réclamations : Il n'y a pas ici de messieurs.) Le Président: Citoyens! (Des voix: Nous n'avons pas besoin de citoyens») Le Président : Honorable assemblée! (Des voix : Nous n'honorons personne.) Le Président : Hommes (applaudissements;. J'accorde la parole à l'homme Schnick. •

<t Schnick (de la tribune). — Je proteste d'abord contre la formule du Président: J'accorde la parole, il ne peut pas m'accorder la parole, parce que je la possède. C'est un droit primordial et imprescriptible de l'homme. Je proteste ensuite contre la qualification d'homme. Quiconque nous considère comme des hommes est un réactionnaire (bravo!); nous sommes des êtres semblables aux êtres* pour ne pas employer le mot de créatures, qui impliquerait l'idée d'un créateur. Tous les êtres ont existé depuis des siècles et ont été à Torigine égaux entre eux, mais les tyrans (bravo!), les aristocrates (applaudissements), les prêtres (nouveaux applaudissements), et ce qu*on nomme Vintelligence ont inventé ces diGTérences entre les êtres. Ces différences, nous ne les admettrons jamais ; et il n'y aura pas d'améliorations en ce monde tant que ne cesseront pas les différences artificielles entre le frère homme et, par exemple, le frère colimaçon (bravos et protestations) . »

Nous ne savons si ce récit est fait sérieusement par le journal

DES GUBRRBS'FUTURES. 1H5

hongrois^ mais il n'est guère plus extraordinaire que certains discours de congrès , de réunions publiques ou de cours d'assise.^, dont plus d*ane excentricité est encore présente à tous les esprits.

Un groupe de proscrits français du 2 décembre a publié à Jersey un journal sous le titre \ Homme. Il avait pour rédacteur en chef un républicain ardemment convaincu, Charles Ribeyrolle, ancien rédacteur en chef de la Réforme.

Une des publications du patriote allemand Harro Ilarring por« tait ce même titre.

Le même titre YÈomme fut^ après le 4 septembre, pris par une feaille éphémère.

On a eu sous l'Empire, à Paria, dans la personne de M. Bertron, le candidat humain : c'était la caricature ingénue du fait dont notre auteur a essayé de montrer la vanité.

Que nVt-on pas dit et écrit contre Y individualisme? Au lieu de se borner à combattre Tégolsme et l'organisation sociale fondée sur Fégoisme, certains réformateurs s'attaquèrent au principe même de la personnalité humaine. Dans ce naufrage de Tindividu sombraient forcément en même temps et la famille et la patrie.

Michelet, le grand historien de la France, avait un mot expressif pour repousser ce genre de théories : « Alors ouvrez- vous la grosse veine, disait-il en 1847, et rendez aux éléments tout ce que vous tenez d'eux, renfermé en vous-mêmes. >

Une des paroles que l'on entend le plus fréquemment répéter dans les réunions populaires de nos jours est celle-ci:» Les hommes ne sont rien, les principes sont tout. » Et toujours le peuple applaudit, sans s'apercevoir que ceux qui prononcent de semblables for-^ mules se jouent de lui et de sa simplicité, pour arriver, au travers de ces fourrés oratoires, à lui monter sur les épaules pour escalader le pouvoir.

Si les hommes n'étaient rien, et que les principes fussent tout, il n*y aurait plus dès lors à s'inquiéter de savoir si les hommes qui prétendent à guider et diriger leurs semblables ont commencé par conformer leur vie à leurs paroles : de belles doctrines suffiraient, surtout si elles sont bien dites. Et, on s'en va répétant : L'idée fera son chemin. Et ceux qui ont tracé de beaux programmes s'endorment tranquilles, se croyant assurés déjà d'être classés par rhistorien futur au nombre des bienfaiteurs de l'humanité.

Or, la vérité ne vit et ne triomphe qu'à la condition d'être incarnée dans' des hommes justes et droits, qui luttent pour elle.

186 PBBMIER OHAPITRB

et sont prêts k tout •«orifley pour ella. fiocialemoit «t poUtiqua* meiit parlaot, les priacipes n'oat de valeur qu*eii raison de ceux qui les appliquent. Kt c'est dans oe saos qu'on pent dire ; Tant Tant rbomme, tant yaut le priocipe,

f La phrase qui a le plus irrité contre l'Histoire de Jules César ^ p'est ( celle où il est parlé des hommes providentiels. Ki pourtant Dieu I existe^et pourtant ai tout homme venant en ce monde apporte sa ' lumière, sa force, sa destinée, la mission de chacun n'est pas identique, pas plus que l'étendue de son esprit^ On ne saurait nier qa'il y a des hommes qui exercent une grande influence sur leurs contemporains et même sur plusieurs générations. Parce qu'il y a des hommes qui abusent de leur génie, on ne peut nier ni ce génie, ni la source d'oà il émane. On abuse du feu, nierez -vous sa puissance? Il échauffe, mais il peut incendier. Les talents reçus de Dieu servent, selon le libre arbitre de ceux à qui ils ont été donnés, à l'sffranchisEement, à l'amélioration ou à Toppression et domination de leurs semblables. Et combien sont vraies ces lignes d'un penseur suisse, que je cite d*autant plus volontiers qu'on ne peut pas accuser M. Victor Cherbulliez d'illuminisme :

« Entrez dans une chaumière. Cet homme, qui vit de la glèbe et par la glèbe, qui marche le long du jour courbé sur sou sillon, et dont la fête est de compter. et de recompter ron magot, sais-tu ce qui par instants l'arrache à son vulgaire souci , lui ouvre un jour sur le monde, le fait homme? Le souvenir d'une grande des» tinée qu'il entrevoit è travers une légende. Vraiment, si je devais opter entre une société troublée psr les rêves du génie et qne autre fort tranquille où chaque jour ressemblerait à la veille, où toutes les tètes seraient de niveau, où chacun jouirait avec délices de la liberté d'être médiocre, je crois que mon choix serait bientôt fait. J'ai vu sur les côtes de l'Océan des bancs d'hutlres : j'ai . senti leur bonheur, je ne l'ai pas envié . Et puis, s'il est prouvé que le g^nie est funeste, comment nous y prendrons-nous pour nous défaire de ce fqrban? Faudra t-il le tenir sous clef, le déporter jdans une lie, lui crever les yeux? Étoufferons-nous dans leurs langes les enfants qui semblent promettre et sur le front desquels brille une lueur suspecte? Ce serait digne de Sparte; mais Sparte, où es-tu? Les grands moyens nous répugnent. Prenons garde qu'à vouloir rapetisser ce qui est grand, on risque de ne rapetisser mie soi-même. Ne nous donnons pas le ridicule de ces roattr^s a\^cole dont parle un philosophe, qui passent leur vie à déclamer contre leè folles ambitions d'Alexandre. Auy vices du conquérant ^e l'Asia ils opposent avec complaisance leu^ prppre- i^pdériiUo^i,

Id sagesse de leurs désirs, et ils en doonent pour preuve qu'ils n'ont jamais gagné la bataille d'Arbelles ni détrôné Darius. La mission du génie est de révéler leur destinée aux peuples qui l'ignorent encore et à ceux qui ne la comprennent plus. Ironsnous lui marchander notre admiration en alléguant que, sous couleur de faire les affaires du monde, il fait les siennes? L'homme se met toujours dans ce qu'il fait et il ne faii rien de grand sans passion; hélas! toute passion a son égoîsme et sa lie. L'homme qui épouse une idée se dévoue rarement à elle sans réserve : tôt ou tard j dans l'enivrement du succès , il lui donne pour rivale une chimère . Cette lutte de l'utopie personnelle et de la mission est le côté tragique de la vie des grands hommes, i

Si la Colonne de la Grande Armée a pu être abattue sur la place Vendôme, cela n'a point été principalement en haine de la dynastie déchue, car alors on se fût contenté d'en descendre l'image dynastique, qu'une mauvaise inspiration du dernier empereur avait substituée à Timage légendaire du Napoléon des camps avec sa redingote grise et son petit chapeau ; ce ne fut point davantage comme protestation contre un genre d'architecture qui, à l'inverse des colonnes multiples sur lesquelles s'appuie le temple grec, est, d'après l'exemple romain « consacré à l'apothéose d'un seul, car on eût pu surmonter d'un autre signe la colonne ( quand les papes eurent établi leur siège dans la capitale des Césars, ils n'ont point abattu les colonnes de Trajan ni d'Antonin, mais ils ont remplacé la statue de ces empereurs par celles de saint Pierre et de saint Paul ) ; ce ne fut pas non plus par besoin de repousser toute idée de conquête, car la France était trop abattue pour qu'elle eût à désavouer des projets d'ambition que nul, pour rheure, ne lui prêtait, et il y avait quelque manque de diguité à opérer ce reniement devant les Prussiens vainqueurs et maîtres des forts de Paris.

Le motif est plus profond. La chute de la Colonne est le signe d'une maladie grave dont l'âme frauçaise est atteinte. Le peintre Gustave Courbet, qui, le premier, au lendemain du 4 Septembre, à émis ridée d'abattre U Colonne en sollicitani ofôcieliement l'honneur de la déboulonner, ne faisait que traduire en acte ce mauvais sentiment que son maître et compatriote Proudhon avait stigmatisé dans l'une de ses boutades de critique révolutionnaire outrée, en disant : « La démocratie, c'est l'envie. 9

A d'autres époques, le peuple était ému en entendant ces grandes paroles orientales sous le souffle desquelles il se sentait grandir, l^ais ses aînés des hautes classes lui avaient enseigné à se

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rire de tout ce qui ne se' pèse et ne se compte et ne rapporte riea. La démocratie française, elle aussi, a pu avoir ses heures troubles. Mais le peuple, que tant de causes avaient mis hors de lui, retrouvera ses grands jours , l'admiration des grands actes et le culte de ses grands hommes. Déjà il comprend que c'était un sacrilège de porter la main sur le monument national dont le comte Xavier Branicki, dans sa piété pour sa patrie adoptive, a dit excellemment que <x le bronze n*était en quelque sorte que le sang figé de noe glorieux soldais et le souvenir de nos victoires d*autrefois. » (Libération de la France y br. 1871, p. 29.)

« Le poids de la poussière d'un Napoléon , disait poétiquement Chateaubriand, peut faire pencher le globe dans Tendroit où elle repose.» Un enfant de Genève, la cité froide et raisonnable par excellence, a écrit ces lignes :

, « Chaque siècle a pour divine patronne nne idée. Malheur aux Héliodores qui la combattent! Idées immortelles et invincibles, comme vous vous jouez de l'orgueil des puissants ! ils ne croient pas en vous, ne vous ayant pas vues descendre du ciel comme un éclair. Vous naissez dans les profondeurs de la conscience bu* maine, dans le sein de c cette nuit aux ailes noires que le désir « rend féconde. » Filles du désir et comme lui silencieuses, ailées comme votre mère, vous entrez dans le monde sans bruit, et, bien que vous rôdiez sans cesse autour de nous, nos yeux ne vous aperçoivent point; nous ne savons pas voir Tinvisible ni écouter le silence; seulement, quand Héliodore est tombé, les plus avisés d'entre nous reconnaissent à la soudaineté de cette chute les coups que vous seules savez irapper... Mais vous vous révélez au génie; .et, tant qu'il vous est fidèle, vous faites la garde autour de lui. Heureux ceux qui vous servent ! Vous les rendez forts parmi les hommes, vous touchez leurs lèvres du charbon sacré, vous leur mettez dauâ la bouche des paroles que la terre ne peut oublier. Heureux aussi celui qui vous combat «par erreur, et, vous reconnaissant dans la lutte, s'écrie comme Jacob : « J'ai vu Dieu face à face ! f

Après 1848, le secrétaire d'un ancien député suggérait, comme une réforme des plus utiles, de substituer des numéros aux noms de rues tirés des saints, des grands hommes ou des hauts faits ou de lieux célèbres. Une ville aurait été une sorte de chronologie en édifices, on se fût orienté dans les quartiers de la ville ainsi qu'on le fait par des dates au travers des siècles. Pétersbourg n'a-t-il pas des rues qui ne sont distinguées que par des chiffres? Il en est de même dans certaines grandes villes des États-Unis.

Dans les dernières années du règne de Louis-Philippe, M. de Thou*

DBS GUERRES FUTURES. 189

rdil, qui avait imaginé la Religion fusicnienne, lui donnait poor \ n. but le principe d'universalisation , et il parlait gravement du de- < / voir de changer le plus possible^ les uns de femmes» les autres ^ d'hommes, pour ne point se diminuer dans la possession égoïste, / /^ et d'opérer le roulement des tribus humaines de commune en commune d'un bout du globe à l'autre, attendu qu'il n'était pas V juste que quelques-uns jouissent toujcuirs des meilleurs climats.

Proudhon, par une exagération de polémique, s'écriait que le dévouement est inorganique, et quUl ne voulait connaître que le doitei l'avoir. G*est parce que le combien cela rapporte-t-H? est trop pratiqué à notre époque que le poète Niccolini a pu dire :

«Si la peinture allégorique était en usage, et que je fusse peintre, voici comment je peindrais le siècle présent : un homme gras et ennuyé avec le cigare à la bouche, la vapeur aux pieds, assis sur un faisceau énorme de billets de banque, avec un gilet couleur du ciel, sous lequel se montrerait un cœur de fer avec une monnaie d'or au milieu. Et ce serait là la véritable image de notre temps, qui est l'âge de l'intérêt et de Tennui.»

Mazzini, dans les Devoirs de l'Homme ( Doveri deir Vomo ], publiés en 1860» signale, au contraire, comment l'homme a creusé son propre abîme en ne faisant de révolutions qu'au nom du droit, sans comprendre que tout droit est accompagné d'un devoir correspondant. Et il combat cette théorie comme représentée par le mouvement français.

Le vertueux abbé Grégoire, évêque constitutionnel et membre de la Convention nationale, se préoccupait de faire décréter par la Convention une Déclaration des devoirs de l'homme et du citoyen, comme pendant à la Déclaration des droits par laquelle la Constituante avait inauguré la Révolution.

Lamennais, dans son Livre du peuple^ qu'il publia à la suite des Paroles d'un croyant, s'efTorçait de convaincie les prolétaires que la base essentielle de tout progrés politique et social est une amélioration morale.

Adam Mickiewic2 professait également que tout droit veut être mérité par l'accomplissement d'un devoir.

Quand Adam Mickiewicz parle de chefs républicains parlementant toujours avec l'ennemi, comment ne pas songer à Jules Favre et à Trochu? et quand il signale le désir d'épargner le sang des siens, comment ne pas songer à Ducrot jurant de ne revenir que

m , PREM. qQiP. PgS aUGi&ÏS FtJTURES.

mort ou yictorieMx et jrfiOtraat y«ûi/U} et hU^n porliàol, ^^ay^t pas vouIq, dit-il, ^xpoB9r inutilement I4 vie de ses iu)ldatâ?

Ai-je besoin d*ajouter que si, pour percer certaines théories gonflées d'erreurs^ Adam Mickiewicz s^est seryi de la pointe aigu^ de rironie^ il n'était, en cela, animé d'aueun sentiment de dédain ni de malveillance envers les masses souffrantes, pas plus qull ne rétait envers ses compatriotes lorsqu'il tourna en ridicule certains travers de l'émigration polonaise, dans sa mordante plaisanrteie de la Gazette de Szawel (Voy. Politique du XIX« siècle ^^. 99). U aimait le peuple et devrait son avancement, mais il voyait avec douleur les détours qui, ponr l'un comme pour l'autre, reiardaient la délivrance.

Sous les pompes croissantes de la civilisation occidentale. Miekiewlcz sentait l'accélération de ]b, décadence de l'Europe, qui^ après aVoir été lebourée par les canons des armées de Napoléon comme jadis par les légions de César, est dans Tattente d'une manifestation religieuse, et doit voir cette fois encore son ancien ordre de choses détruit par les Bjarbares, Seulement, de même qu'il avait fait cette remarque ()ue le mongolisme^ ou esprit destructeur, s'était, au dix-huitiéme siècle, développé chez des races et en des pays éloignés de la Mongolie, il disait que les jiouveaux Barbares, au lieu de descendre comme une avalanche des hauts plateaux d'Asie, pourraient bien jaillir des profondeurs mômes des abîmes sociaux.

Ceci est comme le prologue de la Genèse sociale d'une Europe future, la vision de l'affreuse mêlée d'oill doit sortir, après la tourmente, un autre monde plus équitable, plus imprégné d'esprit divin.

Dans le manuscrit, écrit tout entier de la main de l'auteur, il n'y a pas d*atitre titre que : Premier Chapitre. Le sommaire plaeé en tête est de l'éditeur, (fui a pensé faciliter ainsi i'inteiligeoee du texte.

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