‹ Mélanges posthumes d'Adam Mickiewicz, première série [microform]Chapitre 47 sur 59 · A MES AMIS RUSSES · texte numérisé non relu

A MES AMIS RUSSES

Vous, T0U8 souveaez-voas de moi? Moi, je ne pois ré?er à ceux de mes amis qui sont ou morts, ou en exil, ou au fond des cachots, sans songer à TOUS : vos figures étrangères ont droit de citoyenneté dans mes rêves.

Où étes-Tous maintenant? Le noble cou de Rylejew, que je serrais fraterâelleo^ent dans mes bras, a été, sur un ordre du tzar, suspendu à IMnfâme gibet .. Malédiction sur les peuples qui lapident leurs prophètes 1

Cette main, que Bestuzew, poète et soldat, me tendait, — plume et arme lui ont été arrachées, le tzar l'a attelée à une brouette; aujourd'hui elle pioche dans une mine, rivée k côté d'une main polonaise.

D'autres ont peut-être été punis plus cruellement du Ciel; peut-être l'un de vous, déshonoré par une fonction et une croix, a-t-il pour des siècles troqué son &me libre contre la fareur du tzar, et fait-il aujourd'hui des courbettes dans ses antichambres.

Peut-être, dans un langage stipendié, célèbre- t-il son triomphe et se fé- Ucite-t-ii du martyre de ses amis; peut-être que, dans ma patrie, il se rougit de mon sang et que devant le tzar il s'enorgueillit, comme de services, d'œuvres maudites.

Si, d'au milieu des nations libres, ces chants plaintif vous parriennent jusque dans le Nord, et résonnent au-dessus de vos têtes, dans la région des glaces, puissent-ils vous augurer la liberté, comme les grues le printemps .

Vous me reconnaîtrez à ma voix I... Tant que j'étais dans les fers, en rampant silencieusement, je trompais le despote; mais je vous dévoilais les replis de mes sentiments, et J'eus toujours pour vous la simplicité de la colombe.

Maintenant je déverse sur le monde cette coupe d« poison... L'amertume de ma parole est corrosive et brûlante; c'est une amertume distillée du sang et des larmes de ma patrie. Qu'elle corrode et consume — non pas vous, mais vos fers.

Quiconque d'entre vous élèvera contre ceci une plainte, sa plainte sera pour moi comme l'aboiement du chien, qui s'habitue au collier qu'il a longtemps et patiemment porté, à tel point qu'il finit par être'prêt à mordre la main qui le détache.

J*ignore qui a traduit en laugue russe les vers polonais dont noue

venons de donner la traduction française; ils ont été publiés en russe à Leip2ig en 1861 (1).

J'ignore également si Puszkin en eut connaissance. C'est cependant probable, puisque les vers qu'il adressa à mou père étaient datés du 10/22 août 1834, écrits à Saint-Pétersbourg deux ans et cinq mois avant sa mort. Cette date du 10 août (2) est marquée sur son manuscrit autographe. Puszkin était alors dans sa trentesixième année, marié depuis trois ans et demi, et demeurait seul à Saint-Péterbourg, près du Jardin d'Été, maison Olivier; sa femme et ses enfants étaient à la campagne, daus le gouvernement de Kaluga, où il les rejoignit à la fin d'août 1834, pour les ramener à Saint-Pétersbourg au mois de novembre delà même année. Ces vers ne circulèrent que manuscrits pendant sept ans (1834-1 841 ) , car, sous Tempereur Nicolas, c'était un crime d'adresser la parole, fûtce en reproche, à un de ces Polonais que Tautocrate prétendait être des rebelles. Ils ne furent imprimés pour la première fois qu'en 1841, c'est-à-dire quatre ans après la mort de Puszkin, sans l'indication du nom de Mickiewicz (désigné seulement par l'initiale M* ), dans le tome IX des œuvres de Puszkin publiées à Saint- Pétersbourg, grand in- S».

Le manuscrit autographe ni n'indique le nom de Mickiewicz ni ne risque même d'initiale. Puszkin devait toujours prévoir une visite domiciliaire possible. Mais il ne pouvait y avoir d'hésitation; et dans les nouvelles éditions publiées sous Alexandre II, le nom du poète Mickiewicz est placé en tête de celte pièce de vers, dont le lecteur trouvera le texte au bas de la page et dont voici la traduction :

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