A MICKIEWICZ
Il était DÔtre hôte {^). Au milieu d'une race étrangère, il n'avait point dans rame de colère contre nous ; et nous, nous Taimions. Plein de quiétude ei
(1) Lutnia sobranic swobodnych ruskich picsicn. J tichotwori nisi Leipzig, 1869. Kasprowicz ( imprimé à Nauiubourg, cIr/ Tactz, p. 83 et 84\
(2) Je suis redevable de ces détails si précis à l'obligeance d'un émincni bibliographe russe, S. Poltoracki, de Moscou.
(3) On miezdu nami zyl :
Siied plemeni jenju czuzoho, zloby Wdusze swojej k nam nie pit i on; my Jiho liubili. Nirnyj, blagosk onnyj
On posieszczal biesiedy naszy. S nim
Dielilis my i czystymi mieczlami
J piesnami ( on wdochnowen byl zwysze
de bienTeillance, il s'asseyait à nos banquets. Nous partagions avec lui nos pures rÛTeries et nos chants. Il était inspiré du Ciel, et il eoTisageait la vie de haut. SouYOot il s'entretenait des joars d'un grand avenir, où les nationc, oublieuses de leurs querelles, s'uniraient en une seule vaste famille. Nous écoulions avidement le prophète. Il partit pour l'Occident, et nos bénédictions l'accoQQpagnèrent dans sa route. Biais aujoaid'hui nwtre hôte paisible est devenu notre ennemi, et, dans ses vers, flsittant la passion de la foule qui l'écoute, il chante la haine. De loin, la voix connue du poète irrité par- Tient Jusqu'à nous i O Lieu, que ta paix rentre en son âme exaspérée.
Exaspérée, oui^ mais légitimement exaspérée. Puszkin oublie que Mickiewicz avait été l'hôte forcé de la Russie, qu'en détestant ce qu'il y avait de mal chez les Russes, il ne cessait d'aimer ce qu'il y avait de bon en eux. Il est injuste, lorsqu'il reproche 2l Mickiewicz ' de flatter la foule. Béranger répondait en un pareil cas : « Je n'ai flatté que l'infortune. » Mickiewicz n*a pas môme flatté Tiofortune; car, en exaltant la grandeur de ses compatriotes, il n'hésitait pas à leur sigualer leurs faiblesses et leurs fautes. Mickiewicz a dépeint, on le verra, la situation d'esprit dans laquelle Puszkin exhala sa plainte envers lui : Puszkin avait un progrès à faire, il eût compris et la Pologne et Mickiewicz, il eût saisi qu'il y a des colores saintes, la colère des prophètes juifs contre les envahisseurs assy- . riens, la colère du Christ chassant les marchands du temple, la colère de l'Éternel demandant à Gain ce qu'il a fait de son frère. Si Mickiewicz a flétri ce qu'il y avait de monstrueux en Russie, jamais il n'a méconnu ce qui s'y rencontrait de généreux. Pendant son cours au Collège de France, il fut souvent accusé par sed compatriotes de trop d'indulgence visa vis 4esRus§es [Slaves, IV, p. 5).
A Paris, Adam Mickiewicz reçut fréquemment la visite do ses vieilles connaissances de Moscou et de Saint-Pétersbourg. Il y eut des Russes pour lesquels il ne cessa de professer la plus sincère
i s wysoty wziral na zyzn). Nieriedko On goworll o wrtemiehach griaduszczych, Kohdii narody, raspri pozabyw Wl elikuja slemiu sojedinlatsla.
My zadno sluszali poeta. On Uszol na zapad i blagusiowenijem Jeho niy prowodili. No tiepier Nasz mirnyj gost nam stal wrogom. J nyhic Wswoich stichach, ugodnik czerni bujnoj Pojot on nienawist ; izdalioka Znakomyj golos zlobnabo poeta Dochodit k nam... Buzel Wozwrali Twoj mir w jeho ozloblenuju duszu.
cslimc, et une amitié russe a tenu jusqu'à ses derniers jours une des premières places dans son cœur.
Par quelle voie la Pologne regagnera-t-elle son indépendance? c'est le secret du destin. Los Polonais ne vaincront pas les Russes seulement à force de courage et de haine^ les Russes ne dompteront pas les Polonais à force de violences et de négations. 11 faudra qu'une vérité supérieure luise aux yeux des uns et des autres : alors Polonais et Russes comprendront en quoi ils ont péché et pèchent encore. Quand noire heure sonnera au cadran de la Providence, les cbatOQs toml)eront (je nqs oiaios, et le§ écailles tomberont des yeux des Russes. Mais une réconciliation ne saurait s\)pérer que dans la justice ; elle exige que le tort fait au prochain soit préalablement réparé.
Aux Indes, les Anglais emploient des crpayes pour maintenir leur domination. En Europe, il y a malheureusement des cipayes polonais. Quelques-uns deviennent, dans leur pays, gardes-chiourmes de leurs frères, d'autres aboient à l'étranger contre leur mère- patrie. Il ne manque point de plumitifs aux gages de l'ambassade russe qui cachent leur nom polonais sous un pseudonyme, pour épancher leur bave dans tel ou tel journal contre la Pologne. Récemment, il a paru une brochure anonyme intitulée la Revanche
et attribuée à un prince 6 , dont le père fut un excellent
Polonais, qui eut lui-même des parents dans l'émigration et qui conseille à la France d'expulser ses ex-compatriotes. Il sollicite ceux-ci de s'atteler au joug de la Russie pour Taider à pulvériser PAllemagne. Gomme le renard de la fable, qui a la queue coupée, il voudrait que tous les renards se soumissent à la même opération. 11 s'imagine que, par haine de l'Allemagne, la Pologne abjurerait sa personnalité et qu'elle oublierait son mal en le propageant au loin.
Ces Polonais, qui n'ont de polonais que le nom et le sang, et dont l'àme n'est d^aucun pays, retardent le jour où Russes et Polonais se donneront la main, non plus de maître à esclave, de cûuttisan avili à dominateur superbe, mais de frère à frère, en " pleine liberté el indépendance rêcîproc[ue et dans le respect sympathique de toutes les nations dans l'égalé justice due à chacune d'ellesé Nous ne communierons avec le Russe ni dans le fétichisme tzarien ni dans le nihilisme bakuninien, mais dans le sentiment que la félicité individuelle des Polonais et des Russes ne saurait exister qu*autant que les deux nations polonaise et russe seront
chacuoe mallresses dé leurs destinées. C'est à ce prix seulement qu'elles pourront se prêter une assistance mutuelle pour la solution des plus grands problèmes matériels et moraux. Ce n'est aussi que le jour où ne pèsera plus sur elle la malédiction polonaise que la Russie trouvera le mot de cette énigme slave qu'elle cherche à tâtons et qui lui échappe toujours. En attendant, les Polonais peuvent, en guise de consolation, s'appliquer ce vers de Southey :
And tbose who suffer bravely save mankind , El ceux qui touffreni bravement sauvent Vespèce humaine.
N, B, — Pour les noms propres russes, j'ai conservé Torthographe adoptée par mon père dans les deux derniers volumes de son Cours qu'il avait revus. Ce n'est point par un mesquin sentiment de vanité nationale que, afin de rendre les sons russes en caractères lisables par les Occid ntaux, il s'est servi des lettres usitées en polonais pour les sons correspondants ; mais il a cédé aux nécessités de la logique , en même temps que rendu hommage à la communauté de race des deux peuples.
Les caractères latins étant employés dans la plus grande partie de l'Europe (par toutes les nations de la race latine, y compris la Roumanie, qui, depuis quelques années, a renoncé & l'alphabet cyrillien, par celles de la race germanique, moins l'Allemagne, et par celles de la race slave, moins la Russie et la Bulgarie, sans parler d'ailleurs des populations helléniques), il est indispensable, dès lors qu'on veut rendre un mot accessible à la plupart des lecteurs européens, de l'écrire en caractères latins; et évidemment mieux vaut adopter le mode qui permet de reproduire un nom propre de la même manière pour toute l'Europe et mémo les deux Amériques, que de recourir à un moyen qui varierait autant de fols qu'il y a de langues diverses exprimées en caractères latins. Or, les combinaisons de lettres, auxquelles, dès l'origine, a eu recours la langue polonaise peuvent avantageusement être -employées pour tous les mots de celles des autres langues ou dialectes slaves qui ont encore un autre alphabet.
La Russie abandonnera-t-elle un jour son alphabet, qui est un dérivé de l'alphabet grec, approprié à la liturgie par l'Église d'Orient^ et^ après modification , généralisé par ukase de Pierre le
Grand, et adoptera-t-elle, quoique laliu, celui qui pré vaut dans la plus grande partie des pays civilisés, comme le fait rAllemagne,. qui a déjà, en partie, renoncé au sien? Les considérations théologiques sont moins puissantes aujourd'hui que les tendances civilisatrices. Mais ce n'est pas le lieu de traiter la question du schisme linguistique.
Je n'ai voulu qu'indiquer en peu de mots les raisons qui militent en faveur de l'adoption d'un système orthographique pour les noms propres slaves, de façon qu'ils soient écrits de la même manière partdut où l'alphabet latin est en usage. Écrits .selon le procédé polonais, tous les nou:s propres slaves auront dans les diverses langues le même aspect, ce qui est précieux pour écarter les confusions, tandis qu'autrement le même nom propre serait écrit d'une manière en français et d'une autre en allemand, ou en anglais, ou en italien, etc. Que si Ton objectait la diiEcuIté de prononciation, je répondrais qu il n'est pas plus difficile d'apprendre que chez les Slaves sz se prononce che que d'apprendre, comme on le fait à présent, que chez les Anglais w se prononce ou»
Il suifit de réfléchir un peu pour concevoir que la règle, aujourd'hui universellement adoptée, qui consiste à écrire les noms étrangers selon Torlhographe propre au pays d'origine, si simple pour les pays qui ont adopté l'alphabet latin, présente des difficultés inextricables pour un pays qui, comme la Russie, s'en tient à un alphabet spécial. Je sais quelles Russes, en se guidant d'après le sou, ont cru trouver des principes orthographiques; en réalité, ils n'ont rencontré que la confusion. En n'ayant souci que d'exprimer le moins mal possible la prononciation, un mot russe devra non-seulement être orthographié d'une façon à Paris, d'une srutre à Londres et d'une troisième à Madrid, mais pourra en français, par exemple, s'écrire de dix manières différentes. Pendant la guerre d'Orient, on pouvait lire dans les journaux français Menchikof, Mienchikoffy Mentchikov, Menschikow; on eût pu l'écrire encore : Mentchiquov , Mainetchikof, Meinetjikof, Miaineigikow , etc. Un Russe ne s'est-il pas dernièrement amusé, à Londres, pour ébaubir les Anglais, à orthographier son nom de la sorte : Tschem-' tschoutschnjkoff? Et pourquoi pas : Gemtchougenikow ou Jaime^ tchoujeniquov ? Je pourrais multiplier à l'infini la preuve que le système actuellement employé est une anarchie linguistique qui rappelle l'époque de la tour de Babel.
En adoptant la pensée de mon père, les étrangers auraient.uni-
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quement la peine d'apprendre le seul alphabet polonais pour prononcer tous les noms slaves^ et on éviterait la cacophonie présente. Personne n'écrit Chékspire, mais Shakespeare, et bien peu de Français prononcent mal le nom du grand poète anglais. Serait-ii tellement difficile à un étranger de se graver dans la mémoire qu^en polonais sz se prononce comme ch ( dans cheval ) ; cz^ comme ich; rz, comme ; (dans jardin) ; c, comme ts; que u se dit ou; que Vn à la fin d*un mot se prononce comme s'il était suivi d'un e muet.
Je n'ignore pas que ce système n'est pas parfait. Son côté le plus faible, c^est qu'il existe quelques lettres de plus dans l'alphabet polonais que dans l'alphabet latin. Je m'y conforme en attendant mieux.
ALEXANDRE PUSZKIN