‹ Mélanges posthumes d'Adam Mickiewicz, première série [microform]Chapitre 49 sur 59 · NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÉRAIRE SUR PUSZKIN · texte numérisé non relu

NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÉRAIRE SUR PUSZKIN

L'espace de temps compris entre l'année 1815 et celle de 1830 fut une époque heureuse pour les poètes. Après la grande guerre, TEurope, fatiguée de batailles et de congrès, de bulletins et de protocoles, semblait prendre en dégoût la triste réalité et élevait ses yeux vers ce qu'on appelait le monde idéal. Alors apparut Byron. îl conquit bientôt, daiis les régions de l'imagination, la même place que l'Empereur occupait naguère sur le terrain du positif. La destinée, qui ne cessait de fournir à Napoléon des prétextes de guerres continuelles, favorisa Byron d'une longue paix. Pendant son règne poétique, aucun grand événement n'est venu distraire l'attention de TEurope tout occupée de lectures anglaises.

Dans ce temps, un jeuue Russe, Alexandre Puszkin, achevait ses études au lycée de Tzarskoë Sielo. bans cette école, dirigée d'après les méthodes étrangères, un jeune homme n'apprenait rien de ce qui aurait pu pro-

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fiter à un poète populaire; il courait môme risque d'y oublier beaucoup; il perdait les restes des traditions domestiques, il devenait étranger aux mœurs de son pays. Cependant la jeunesse de Tzarskoë Sielo trouva l'antidote contre Tinfluence étrangère dans la, lecture des ouvrages poétiques, particulièrement dans ceux de Zukowski. Cet homme célèbre* d'abord imitateur des auteurs allemands, devenu ensuite leur rival, essayait d'imprimer un caractère national à la poésie russe, en chantant les légendes et les histoires de son pays. Ainsi Zukowski commença l'éducation de Puszkin ; mais Byron l'enleva trop tôt de cette bonne école et l'emporta pour longtemps dans les solitudes fantastiques et dans les cavernes du romantisme.

Après avoir lu le Corsaire de Byron , Puszkin se sentit poète. Il produisit et publia coup sur coup un grand nombre d'ouvrages, dont les plus importants sont: le Prisonnier dans le Caucase et la Fontaine de Baktchiserai. Ces publications excitèrent un enthousiasme difficile à décrire : la masse des lecteurs s'étonnait de la nouveauté des sujets et des formes poétiques; les femmes admiraient la profonde sensibilité du jeune homme, la richesse de son imagination; les littérateurs étaient frappés de la force, do la précision et de l'élégance du style. Puszkin était déjà généralement recoimu pour le premier écrivain de son pays. Ces succès faciles, en lui inspirant l'envie d'en obtenir de nouveaux le plus tôt possible, nuisirent beaucoup au développement tranquille de son talent; car Puszkin était alors un enfant, sublime il est vrai, mais il n'était qu'un enfant: l'homme

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moral mûrit dans le Nord moins vite tpie dans rOccident. Le terrain social n'y renferme pas, à beaucoup près, autant d'éléments de fermentation que celui de la vieille Europe; l'atmosphère littéraire que l'on y respire n'est pas aussi chargée de l'électricité des pas sions. Aussi Puszkin commença-t-il à vivre trop lot, il gaspilla son talent ; il présiftna trop de ses forces, il s'élança trop tôt dans de hautes régions où il ne pouvait pas se maintenir par lui-même, il tomba dans la sphère d'attraction de Byron, et tournait autour de cet astre comme une planète attachée à son système, éclairée par sa lumière. En effet, dans les ouvrages de sa première manière, tout est byronien, les sujets, les caractères, l'idée et la forme. Et pourtant Puszkin était moins imitateur des ouvrages que possédé de l'esprit de son auteur favori. 11 n'était pas un fanatique byroniste, nous l'appellerons plutôt un byroniaque. Car, si les compositions du poète anglais n'existaient pas, on aurait proclamé Puszkin le premier poète de l'époque.

Un tel phénomène présageait dans le Nord une grande révolution littéraire; déjà les conversations des salons ne roulaient que sur les qualités ou sur les défauts du nouveau système poétique; la lutte du classicisme et du romantisme' était sur le point d'éclater en Russie; et il est singulier qu'en même temps il s'y préparait une révolution politique.

Il faut savoir que dans ce pays tout le monde est toujours plus ou moins mécontent du gouvernement; on Taccuse partout en secret, on en médit hautement. Néanmoins on continue à-travailler dans les bureaux, à mon-

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ter la garde; en un mot, tout le monde continue à servir le gouvernement. Un étraager, qui ne connaît pas la nature et la portée de cette opposition si ancienne, si universelle, et toujours si peu dangereuse, voyant partout les ennemis de Tordre de choses existant, et nulle part ses défenseurs, croit la Ruf.sie prête à commencer sa révolution , n'attendant qu'une occasion , qu'un signal.

Cette disposition des esprits» ce langage révolutionnaire du public, finirent par tromper les Russes euxmêmes, et malheureusement ce qu'il y avait de plus généreux parmi les Russes. Quelques gentilshommes et quelques officiers enthousiastes de la liberté crurent que

tous leurs compatriotes étaient animés des mêmes sen-

timents. Le moment était donc venu de renverser le despotisme et d'y suljstituer la monarchie constitutionnelle ou la république. Pendant qu'ils, tramaient ce complot dans Tobscurité des clubs, ils cherchaient à propager au dehors les idées libérales au moyen des correspondances et des livres. Les hommes de lettres forment en Russie une confrérie unie par plus d'un lien ; ils sont presque tous ou riches ou employés du gouvernement; ils n'écrivent la plupart du temps que pour acquérir de la gloire et de l'importance. Gomme le talent n'y est pas encore devenu une marchandise, on voit rarement éclater parmi eux la jalousie de métier et les haines d'intérêt; ou plutôt je n'en ai vu aucun exemple. Donc les littérateurs aimaient souvent à se réunir entre eux, se voyaient presque chaque jour et passaient leur vie gaiement au milieu des rêpas^ des lectures et de

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discussions amicales. Aussi élait-il facile aux conspirateurs, dont plusieurs étaient des hommes de lettres distingués, de faire des prosélytes nombreux parmi leurs amis de Pétersbourg et de Moscou.

Bientôt, comme à un signal donné, toute la littérature russe passa en masse du côté de Topposition. Ceux qui n'osaient attaquer le gouvernement par leurs écrits s'enfermaient à son égard dans un silence menaçant. Il faut avouer, à Thonneur des littérateurs russes, qu'ils montrèrent dans cette occasion une fermeté et un désintéressement dont il serait difficile de trouver l'exemple dans des pays plus libres et plus civilisés que le leur. Je crois que toute la somme d'argent avec laquelle le cabinet russe achète tant de défenseurs officieux ne lui aurait pas alors suffi à acheter des littérateurs russes de quelque réputation un seul article de journal favorable, un seul petit éloge, un seul mot de politesse. C'est tellement vrai que, lors du couronnement de l'empereur Nicolas, on n'a pu trouver à Moscou un seul poète qui chantât le sacre; et cette cérémonie se serait passée à l'insu des masses, si un barde étranger n'était venu de Paris entonner aux pieds de Sa Majesté russe un dithyrambe chaleureusement légitimiste.

Puszkin, faisant de l'opposition comme tous ses mis, lança, dans les dernières années du règne d'Alexandre, quelques épigrammes coatre sa personne et son gouvernement ; il composa même une Ode au poignard. Ces pièces fugitives, coururent en manuscrit de Pétersbourg jusqu'à Odessa; partout lues, commentées, admirées, elles valurent au poète plus de popularité que tous

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ses ouvr.'ges postérieurs bien autrement importants. Il est vrai que, pour oser écrire de telles choses e'i Russie, on a besoin de plus de conrage qu'il n'en faut pour tenter une émeute à Paris ou à Londres. Aussi, depuis lors, regarda-t-on Puszkin comme un chef d'opposition intellectuelle, comme un homme politique dangereux au gouvernement. L'empereur crut nécessaire de lui interdire le séjour de la capitale et de le reléguer dans une province. Cet exil lui sauva la vie ; car bientôt après on découvrit la conspiration. Le mouvement de Pétersbourg échoua, celui du Midi fut comprimé, et les malheureux révolutionnaires moururent sur l'échafaud ou disparurent pour jamais dans les mines de Sibérie.

Cependant le successeur d'Alexandre, Nicolas, sembla s'adoucir et changer de système, 'di4 moins à Tégard de Puszkin, Il le manda en sa présence, lui donna une audience particulière, eut avec lui une longue conversation . Ce fut un événement immense ; car on n'avait jamais vu aucun tzar converser avec un homme que Ton appellerait ep France un prolétaire, mais qui vaut en Russie beaucoup moins qu'un prolétaire chez nous (1). Car, bien que PuFzkin fût noble de naissance, il n'avait aucun rang dans la hiérarchie administrative. Or, un homme sans rang n'a en Russie aucune valeur sociale : ou l'appelle homme honoraire, créature surnuméraire.

Dans cette audience mémorable, l'empereur parla de la poésie avec intérêt. C'était la première fois qu'un en^pereur russe parlait littérature avec un de ses sujets !

(l) Ici Adam Mickiewicz s'exprime enOccidentaT. {NofecU VÉdiU)

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Il encouragea le poète à continuer ses travaux, il lui permit même de publier ce qu'il voudrait sans consulter la censure. Puszkin obtint ainsi un précédent en faveur de la liberté de la presse ; et l'histoire ne doit pas oublier qu'il fut le premier qui en a joui en Russie. L'empereur Nicolas montra dans cette occasion une sagacité rare : il sut apprécier le poète ; il devina que Puszkin avait trop d'esprit pour abuser d'un privilège exceptionnel, et trop d'âme pour ne pas conserver un souvenir de reconnaissance d'une si haute faveur. Cependant les libéraux voyaient de mauvais œil ce rapprochement entre les deux potentats. On commençait -à accuser Puszkin de trahir la cause des patriotes ; et, comme Tâge et l'expérience commençaient à lui faire un devoir d'être plus mesuré dans ses paroles et plus prudent dans ses actions, on ne tarda pas à attribuer ce changement de conduite à un calcul d'ambition.

Vers ce temps, parurent d'abord les Cigains et plus tard Mazeppa^ ouvrages remarquables et qui prouvaient la nature progressive du talent de Puszkin; ces deux poèmes sont mieux basés dans la réalité. Le sujet en est simple^ les caractères des personnages mieux compris et dessinés avec vigueur, le style y paraît déjà libre de toute affectation romantique. Malheureusement la forme byronienne comprimait encore, comme Tarmure de SaiU, les mouvements de ce jeune David; mais on voyait cependant qu'il était sur le point de la déposer.

Ces nuances, qui marquent le passage de l'artiste d'une manière à l'autre^ apparaissent clairement dans le plus

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beau, le plus original, le plus national de ses ouvrages, dans son Oneghin. Puszkin, tout en composant ce roman, le livrait par morceaux au public, comme Byron son Don Juan, D'abord il ne fit qu'imiter le poète anglais; bientôt il essaya de marcher avec ses propres forces, et finit par devenir original. Les sujets et les personnages d'Oneghin appartiennent à la vie réelle, à la vie privée, et sont des motifs tragiques ou des scènes de haute comédie.

Puszkin composa aussi un drame que les Russes estiment beaucoup et qu'ils placent à côté de ceux de Shakespeare. Je ne suis pas de leur avis; mais il serait long de motiver ici mon opinion. 11 suffit de dire que Puszkin était encore trop jeune pour créer des personnages historiques. IL ne fit qu'un essai de drame, essai qui montre suffisamment ce dont il aurait été capable un jour : Et tu Shakespeare eris, si fata sinantl

Le drame de Boris Godunow offre des détails et même des scènes admirables. J^e prologue surtout me parait si original et si grandiose, que je n'hésite pas à le regarder comme unique dans ce genre, et je ne puis m'empècher d'en dire quelques mots.

Après la mort du tzar Iwan le Cruel ou le Terrible, Boris Godunow usurpa le trône de Moscovie, ayant fait disparaître le fils de son prédécesseur. Bientôt un prétendant, qui se dounait pour l'héritier légitime de la couronne, arriva avec une armée polonaise, occupa Moscou et y régna quelque temps sous le nom de Démétrius. Tel est le sujet du drame. L'action se passe au temps du règne de Godunow. Le prologue s'ouvre

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dans une cellule de couvent. Un vieux moine achève d'écrire la chronique du règne précédent, 11 se rend compte à lui-même de son travail avec l'enthousiasme d'un auteur et la gravité d'un religieux. Dans ce moment, un jeune novice, endormi aux pieds du chroniqueur, s'agite sous le poids d'un rêve affreux. Il prononce en songe des noms étranges, il fait des allusions aux événements qu'il devrait ignorer. Réveillé enfin, il raconte une vision de batailles, d'émeutes, de révolu-* tions. Son récit, dont il ne comprend pas lui-même le sens, sert de complément à la chronique du moine; il iait prévoir l'avenir et devient le symbole prophétique du drame entier. On devine que ce novice sera le prétendant, le faux Démétrius.

Le drame, comme tout ce que Puszkin avait publié jusqu'alors^ ne donne pas la mesure de son talent. A l'époque dont nous parlons, il n'a encore parcouru qu'une partie de la carrière qu'il était capable de fournir ; il était dans sa trentième année*. Ceux qui l'ont connu alors remarquaient en lui un changement notable. Au lieu de dévorer avidement les romans et les journaux étrangers qui l'occupaient autrefois presque exclusivement, il préférait maintenant entendre le récit des contes populaires, les chansons nationales et This. toire de son pays. Il paraissait quitter les régions étrangères, s'implanter en Russie, et jeter des racines dans le sol natal. En même temps, sa conversation, où l'on apercevait souvent le germe de ses productions futures, devenait plus sérieuse. Il aimait à discuter les hautes questions reUgieui^s et sociales dont ses compatriotes sem-

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blaiout môme ignoi^r rexistciicc. Il subissait évidemment une transformation intérieure. Comme homme, comme artiste, il allait sans doute modifier sa manière précédente, ou plutôt en trouver une qui lui fût propre. Il cessa de composer des poésies, et ne publia que quelques ouvrages historiques que Ton ne doit regarder que comme autant de travaux préparatoires. A quoi se préparait-il ? A étaler un jour son érudition? Non. Il méprisait les auteurs qui n'ont aucun but, aucune tendance. 11 n'aimait pas le scepticisme philosophique et l'impassibilité artistique de Gœlhe. Que se passait-il dans 80U âme? Aspirait-elle en silence le souffle de cet esprit qui anime les productions de Manzoni^ de Pellico^ et qui semble féconder la méditation de Thomas Moore, devenu silencieux lui aussi? Ou bien, son imagination travaillait-elle à incorporer les idées du genre de celles de Saint-Simon et de Fourier? Je l'ignore; dans ses poésies fugitives et dans ses conversations, on trouvait des traces de ces deux tendances. Quoi qu'il en soit, j'ai été convaincu que son silence poétique était d'heureux augure pour la littérature russe. Je m'attendais à le voir reparaître bientôt sur la scène comme homme nouveau, dans toute la force de son talent, mûri par l'expérience, raffermi par un long exercice. Tous ceu!^ qui le connaissaient partageaient mes désirs. Un seul coup de pistolet détruisit toutes ces espérances.

La balle qui frappa Puszkia porta un coup terrible à la Russie intellectuelle. Elle possède dans ce moment des auteurs distingués : il lui reste Zukowski, poète plein de noblesse, de grâce et de sentiment ; Krylow;

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fiîbulistericlie d'invention, inimitable dans l'expression; le prince Wiazemski, qui brillerait même parmi les Français par son esprit ; mais personne ne remplacera PuFzkin. Il n'est pas donné à un pays de produire pi us d'une fois un homme qui réunit à un si haut degré les qualités les plus diverses et qui semblent s'exclure mutuellement. Puszkin, dont les lecteurs admiraient le talent poétique, étonnait Tauditoire par la vivacité, la finesse et la lucidité de son esprit. Il était doué d'une mémoire prodigieuse, d'un jugement sûr, d'un goût délicat et exquis. Quand on l'entendait raisonner sur la politique étrangère et sur celle de son pays, on l'aurait pris pour un homme vieilli dans les affaires, et nourri de la lecture quotidienne des débats parlementaires. Il se fit beau(*,oup d'ennemis par ses épigrammes et ses sarcasmes. Ils s'en vengeaient par des calomnies. J'ai connu le poète russe d'assez près et pendant un assez long temps: je lui trouvais un caractère trop impressionnable et parfois léger, mais toujours franc^ noble et capable d'épanchement. Ses défauts paraissaient tenir aux circonstances, au milieu desquelles il se trouvait ; ce qui était bon en lui venait de son cœur. Il est mort âgé de trentehuit ans.

Un ami de Puszkin,

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