‹ Mélanges posthumes d'Adam Mickiewicz, première série [microform]Chapitre 55 sur 59 · LE POIGNARD · texte numérisé non relu

LE POIGNARD

a Le dieu de Lemnos t'a forgé pour les mains de l'immortelle Némésis, 6 poignard vengeur! mystérieux gardien de la liberté, dernier juge de la violence et de Topprobre ! Lorsque la foudre divine est muettCi lorsque le glaive des lois est rouillé, tu brilles, tu viens réaliser les espérances ou les naalédictions. L'ombre du trône, la pourpre des habits de fête, dérobent en vain ton éclat aux regards du scélérat que tu menaces. Son œil épouvanté te pressent et te cherché au milieu des repas spendides. Tes coups inévitables se trouvent, et sur les routes et sur les flots, près des autels et sous la tente, malgré le rempart de mille verrous, et sur un lit de repos et dans les bras de sa famille.

« Le Rubicon sacré bouillonne franchi par César; Rome succombe, la loi n'est plus qu'un vain fantôme ! Soudain Brutus se lève, et César meurt abattu aux pieds de Pompée que réjouit son dernier soupir.

« D^ nos jours, la proscription, ténébreux enfant de la révolte, poussait des cris sanguinaires. Un bourreau hideux veillait auprès du cadavre mutilé de la liberté nationale ; cet apêlre du carnage envoyait les plus nobles victimes à l'enfer insatiable : mais le tribunal des deux te remit à l Euménide vengeresse.

< Sand, martyr de l'indépendance ! meurtrier libérateur ! que le billot soit le terme de ta vie, la vertu n'en consacre pas moins ta cendre proscrite; un souffle divin s'y conserve encore; ton ombre courageuse plane sur le pays si cher à ton cœur; elle menace toujours la force usurpatrice, et sur ton auguste* mausolée brille, au lieu d'épitaphe, un poignard sans inscription. »

330 A LEXANDRB PUKZKIN.

C'est en cette même anoée 1820, 13 février, que le doc de Berry tomba BOUS le poignard de Louvel, de qui Charles Nodier a dit qu'il était emmanché d^une idée libérale.

Au milieu des attentats qui se commettaient contre Louis- Phi<* lippe, des sentiments analogues se faisaient jour dans des feuillet clandestinement publiées , où^ par exemple, une pièce de vers débutait ainsi :

O yertu ! le poignard, seul espoir de la terfe» Est ton arme saerée, alors que le tonnerre ' Laisse régner le crime

Sand s'était fait l'organe de la jeunesse allemande du Tugen4 bund contre le traitrô qui avait mis au servi ee de l'autocratie russe une plume allemande.il appelait Kotïebaeac^t empoisonneur de9 Âmes.» «Ce jeune )^omme exalté» dit 6. G. Gervinui> n'ayant paa succombé aux blessures qu'il s*ètait faites lui-même, expia soi) crime sur Féchafaud le 20 mai 1820, avec une résignation sereine qui inspirait de la pitié même aux gens les plus grossiers. » {His^ toire du XIX' siècle^ traduit de l'allemand, par J. F, Minssen, voL V. Paris, 1864.)

De semblables appels à l'énergie d^un seul, au milieu do l'apathie de tous, pour venger une violation de la loi morale, comme 91 le mal pouvait être répaj*é par un autre mal, ont plus tard armé le bras d'Or8ioi.*(14 janvier 1858.)

Je n'ai pas à traiter ici la question si délicate du tyrannicide, tour à tour préconisé par les fanatiques politiques, sectateurs de Brutue, et condamné avec Dante, qui plaçait au plus profond de l'enfer le meurtrier de Jule» César à côté do celui qui livra Jésus. Je dirai seulement que si cette Ode est ce qui popularisa le nom de Puszkin en Russie, c'est aussi surtout ce qui Fa fait connaître en Europe. Quand M. Michelet eût achevé son chapitre de Charlotte Corday, il dit : «Je viens de faire mon Qdê au poignard,»

Le prince Pierre Wiazemsiij, né en 1792, prit part à la campagne do 1812* Chargé de fonctions publiques à Varsovie avant 1830, il s'y lia avec la société polopaine, apprit le polonais, traduisit des fables de Krasicki et les sonnets de iVlickiewicz. Il a écrit des élégies, des épltres en vers, des épigramniçs. U vit actuellement à rétranger pour des raisons de eanté,

Dierzawin, Gabriel, né à Kazan, en i743t d'une famille tartare, fut lin instant ministre de la justice en 1802, écrivit des odes religieuses, auacréontiques, satiriques, militaires et adulatriceg, Il mourut en 1816. Ses œuvres ont eu beaucoup d'éditions,

Zukowski, Basile, né en 1783, était un enfant naturel qui s'était

ALEXANDRE PUSZKIN. 33i

improvisé ca nom. Il a rédigé des revues^ écrit des articles de critique littéraire, des ballades, des récits de voyage, des contes en vers. Il a traduit beaucoup de morceaux de Goethe, de Byron, de Moore et V Odyssée d'Homère. Il fut le précepteur d'Alexandre IJ, et mourut à Baden-Baden en 1852. Ses oeuvres complètes parurent à Pétersbourg en 1848-49 en 13 volumes.

fiatiuszkow, Constantin, né en 1787 à Wologda, ût les campagnes contre Napoléon, fut attaché aux légations russes de Rome et de Naples, puis fut atteint de folie: Il a imité Tibulle et Pétrarque et est estimé comme prosateur. Ses œuvres ont paru, en 1820, à Pétersbourg. On y remarque des Lettres sur la Finlanie, une Soirée chez Çantémir, du Caractère de Lomonosow, etc.

Au dix-huitième siècle, la mode était aux portraits. Comme toutes

les modes françaises, céUe-là dura plus longtemps dans le Nord que

^ dans son pays d'origine. Nous croyons qu'il ne sera pas sans intérêt

* de citer ici le portrait de Mickiewicz, tracé en français de la main

d'une amie russe :

« Quel est cet homme dont le front semble couronné de regrets, même au milieu des festins et des fêtes? Serait-il isolé sur la terre? Non... car des regards amis se dirigent verà lui, et y restent attachés, comme s'il était le foyer dont ils réfléchisssent la lumière. Serait-il fatigué de la vie? Son regard est triste, son sourire sardoniqtie... Eat-il, comme Byron, le but que la passion et l'envie ont choisi pour lancer leurs traits? Est-ce une lyre brisée, qui ne rend plus de sons? ou bien, comme une lourde chaîne sur des main» captives, le remords ne pèse-t-il point sur ses pensées? — Mais non, son âme est libre et pure. L'aspect de la vertu est pour lui sans reproche. Une action noble, un sacrifice généreux, tout ce qui est vrai, tout ce qui est beau*, l'attendrit et l'exalte. Une harmonie touchante et sublime le pénètre d'une sainte joie... sainte f car elle est mélancolique. Son âme se repose alors; son génie s'abreuve d'accords mélodieux; il devient lui-même tout harmonie; mais un mot est proféré et sa joie s'est éteinte. Ses .yeux se sont fixés immobiles sur l'objet qu'ils regardaient avec intérêt; une vive rougeur brille sur ses joues... C'est la clarté d'un volcan, ronge, subite et solennelle. Quel est donc ce mot si puissant? Est-ce là parole qu'une fée a prononcée à sa naissance, et qui doit aujouiti'hui changer ses destinées?

a J'interroge... quelqu'un vient de nommef devant lui une terre étrangère... ^H^an^ér^pour nous... sacrée pour lui. C'est là où sa mère a essuyé sa première larme; c'est là où, pour la première fois, son cœur a aimé, où les traditions ont bercé son génici où la pensée et la patrie en ont fait un poète ! Que de sentiments, que

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de souveDirs, que de vie en un mol! — Le jeune sauvage, Iransporté en Europe, aperçoit une plante de son île ; il s'élauce sur elle en criant : Taïti! O Taïti ! Il Teifibrasse et ne peut s'en détacher. Ainsi l'âme de l'étranger a répété le nom de sa terre natale. — Le vent de la Lithuanie a fait vibrer les cordes de cette harpe éolienne... Alors le barde des forêts entonne le chant des forêts. — Il répand autour de lui sa pens-ée et son âme. Il s'ddresse à tout indistinctement; il ne voit près de loi que des frères. Ses expressions sont conciâes, passionnées, énergiques; e la patrie attentive écoute ces sons lointains ; elle recueille ces révélations poétiques, et s'enorgueillit de ce talent indigène, car elle est seule, toujours, partout, le foyer qui l'éclairé etTéchaufiTe; c^est la colonne de lumière qui conduisait le peuple de Dieu dans le désert; c'est le feu de la mère-patrie qus les colonies grecques emportaient dans les terres étrangères. •

Remarque. — Ce portrait a été écrit à Moscou en 1828. Ceux qui se rappellent cette époque n'auront pas oublié l'accueil que fit la haute société de la vieille capitale au poète polonais. Les jeunes auteurs russes lui adressèrent des vers. Mickiewicz continua ses relations avec ses amis de Moscou, jusqu'au moment où sa position dans Témigration polonaise le porta à rompre ces liens, et le sépara de ceux qui avaient tant admiré son grand talent poétique et même le sentiment qui l'inspirait.

Mickievicz dédia à la princesse Zénéide Wolkonski sa pièce de vers : La Chambre grecque (Pokoj Grecki). En envoyant à la princesse le recueil de ses sonnets sur la Crimée, il fit pour elle une gracieuse épitre, qu'il traduisit lui-même en français:

« Poésie ! tu n'es pas l'art de peindre ! Quand je veux peindre, pourquoi mes pensées ne peuvent-elles paraître qu'à travers les paroles d'une langue étrangère, comme les prisonniers à travers les barreaux de fer qui cachent et défigurent leurs traits.

o Poéde! tu n'es pas Tart de chanter, car pies sentiments n'ont pas la voix qui puisse être comprise : ils sont comme ces ruisseaux souterrains dont personne n'entend jamais le bruit.

« O Poésie inprate ! tu n'es même pas l'art d'écrire : j'ai écrit des vers et je lui ofîie ces feuilles. Elle n'y verra que des sigues incompréhensibles, que des notes d'une musique qui, ht'las! ne sera jamais exécutée. » (Œuvres choisies de la princesse Zénéirfe Volkonsky, née princesse Beloselsky, — Paris et Garlsruhe, typographie de W. Hasper, imprimeur de la Cour. — Carlsruhe, 1865.)

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