‹ Mélanges: questions militairesChapitre 11 sur 15 · LES BUREAUX ARABES 3 J · texte numérisé non relu

LES BUREAUX ARABES 3 J

qu'on Tentend chez les nations modernes est pour eux chose à la fois répugnante et inconnue. Cet homme de guerre qui entend leurs réclamations à toute heure, et, quand il le peut, donne une suite immédiate à toute affaire qu'on porte devant lui, représente la seule autorité qu'ils puissent accepter. Les rapports journaliers qui se sont établis entre les indigènes et les officiers des bureaux arabes exercent maintenant sur les tribus une action des plus intéressantes à étudier et que chaque jour voit se développer.

L'officier du bureau arabe n'est plus seulement pour les tribus comprises dans son cercle un chef militaire qui veille à la répression des délits, au maintien de l'ordre et au recouvrement des impôts; c'est un homme d'un caractère éprouvé et d'une intelligence reconnue, qu'en mainte occasion et sur maint objet d'utilité publique on se fait une loi de consulter. Ainsi ces progrès que maintenant l'on remarque parmi les indigènes, ces maisons qui sur quelques points remplacent les tentes des caïds, ces travaux d'agriculture, ces plantations d'oliviers, ces constructions de moulins qui changent déjà l'aspect de certaines tribus, sont dus aux officiers des bureaux arabes. Rien n'est entrepris sans leur conseil, rien ne s'opère sans leur concours.

L"habile direction qui a dans ces derniers temps communiqué à TAlgérie un mouvement dont ne s'est pas assez occupée l'attention publique, trouve à l'heure qu'il est d'énormes ressources dans un commandement que chaque jour elle fait agir avec plus de force et organise avec plus de régularité, dans le commandement indigène. Toutes les tribus qui reconnaissent notre autorité sont gouvernées en notre nom par des agas, des bachagas, des caïds que nous choisissons avec soin et surveillons avec vigilance. Ces chefs, dont la puissance était d'abord une sorte de concession faite à la nation conquise par la politique et la clémence de la nation conquérante, ont pris maintenant un rang important parmi les agents les plus utiles et Ton peut même dire les plus dévoués de notre domination. Il y avait aux courses d'Alger de i85o un indigène qui attirait sur lui les regards de la foule par son visage guerrier et la croix de la Légion d'honneur suspendue à son burnous; ce chef était Si-Chéritî-Bel-Arch, qui, sur un ordre du gouvernement français, venait, avec i,5oo hommes des goums, de poursuivre, d'atteindre et de frapper dans le désert des fractions de tribus insoumises dont nous voulions punir les déprédations. Ce fait d'une expédition composée tout entière d'indigènes, et agissant cependant avec énergie sous

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Pimpulsion de noire autorité, est un des faits les plus remarquables et peut-itre les plus féconds pour l'avenir qui se soient encore produits en Afrique. A Pendroit où cessent nos postes, nous en sommes venus maintenant à organiser des postes arabes, qui sur les routes les plus lointaines protègent les voyageurs. Les provinces de Constantine et d'Oran sont sillonnées sur plusieurs points par des patrouilles indigènes; dans la province d'Alger, toute rentrée de la Kabylie, le voisinage de TArbah, la vallée de Tisser, sont maintenus dans un état de sécurité par nos caïds et nos agas. Les services que nous rendent tous les chefs qui ont reçu de nous le burnous d'investiture deviennent chaque jour plus efficaces et plus nombreux.

Ce commandement indigène, si utile, si important, mais si délicat à manier, est surveillé parles officiers des bureaux arabes. Réunis par une même habitude du danger, par un même goût pour le mouvement, par un même entrain dans la guerre, nos officiers et les chefs arabes vivent dans une union d'où sort .chaque jour un nouvel avantage pour l'Algérie. Si l'on détruisait les bureaux arabes, on détruirait du même coup toute une organisation qui sans eux est immédiatement privée de vie.

L'organisation des bureaux arabes, que l'An-

QUESTIONS MIMTVIRES

gleterre serait heureuse de pouvoir appliquera ses possessions indiennes, a été créée par les généraux Lamoricière et Marey, elle a été perfectionnée, sous le gouvernement du maréchal Bugeaud, par un des hommes que de longues études ont le plus profondément initiés aux mœurs africaines, par le général Daumas. Sait-on ce que coûte à la France ce vaste réseau d'agents militaires qui parvient à contenir en Afrique plusieurs millions d'habitants? i6o ou 180,000 francs, le quart à peine du budget que réclamerait l'administration civile rêvée par quelques esprits.

L'enthousiasme n"est guère du ressort du critique; je pense même qu'il doit lui être interdit par les gens qui recommandent à l'historien Timpartialité, sans se douter qu'une histoire impartiale serait une histoire illisible. Eh bien ! cependant, nous ne pouvons pas nous empêcher d'éprouver cette passion proscrite en parlant du prince de Ligne, car il n'exista jamais d'esprit plus élégant et plus hardi, plus fou et plus profond, plus philosophique et plus mondain. Il fut parmi les écrivains ce qu'il était parmi les guerriers, un homme d'entrain et de génie, s'abandonnant toujours à une heureuse témérité. Gentilhomme autant qu'on puisse l'être, il traversa la période la plus orageuse du XYIII^ siècle sans s'éprendre d'aucune des chimères qui troublaient toutes les

têtes autour de lui. Pendant que des Montmorency, des Beauvau et des La Feuillade, se faisaient les propagateurs des idées nouvelles, il resta inviolablement attaché aux principes de Tordre ancien. C'était dans ses regards que les yeux de Marie-Antoinette cherchaient une expression furtive de sympathie, quand les applaudissements de toute une salle de spectacle accueillaient quelque allusion contre la roNauté.

On sait que le prince de Ligne était d\ine des plus vieilles familles de Flandre, mais on Ta tant de fois proclamé Français par l'esprit que nous lui chercherons des aïeux parmi nos écrivains. Si l'on donnait au sage Montaigne un peu de l'allure hardie et fanfaronne de Brantôme, on aurait un caractère semblable à celui de notre héros. Le prince de Ligne appréciait la lecture des philosophes anciens aussi vivement que l'auteur des Essais; mais il disait comme l'auteur des Dames galantes : « Nous autres gentilshommes, nous portons l'épée au côté et l'honneur sur la pointe, y^ Quand une action se passait sous ses yeux , il cherchait à se rendre compte, comme Montaigne, des ressorts qui Tavaient produite; mais, s'il avait eu, comme Brantôme, à décrire l'entrée de M. de Guise, il n'aurait pas plus oublié que lui le cheval, le pourpoint et la plume du Balafré, en un

mot il saisissait avec une égale promptitude et reproduisait avec une égale fidélité le côté délicat et caché des choses, leur côté extérieur et frappant. Saint-Évremond doit être aussi compté parmi ces précurseurs, mais Saint-Evremond ne possédait pas plus que Montaigne cette fougue belliqueuse qui est le principal charme du prince étranger. C'était un Normand d'un tempérament assez calme; Tallure un peu pesante de son style, parfois énergique et vigoureux, rappelle celle des chevaux de son pays. Quand il veut tourner un madrigal, il mêle au gros sel de Scarron la fadeur de VAstrée. Il y a la différence de tout un siècle de politesse et d'élégance entre ses longues épîtres à la duchesse de Mazarin ou à la comttsse d'Olonne et les adorables lettres du prince de Ligne à la marquise de Coigny. Ce qui rapproche ces deux écrivains, c'est la même préoccupation de tout ce qui constitue la vie humaine : la réflexion, Pétude, le plaisir; c'est le même désordre dans la manière de présenter les sujets et de les traiter. Pour s'efforcer de ramener à l'unité d'une seule œuvre tous les accidents de l'existence, toutes les émotions de l'âme, il faut se sentir la volonté persévérante et forte qu'inspire une véritable vocation littéraire. Il est mille fois plus tentant de rendre les impressions telles qu'on les reçoit, de prendre

les aspects tels qu'ils se présentent, sans ordre, sans suite, sans transition; c'est ce qu'a fait le prince de Ligne, comme presque tous les écrivains de qualité; il en résulte qu'en feuilletant les trente volumes qui composent le recueil de ses œuvres, on croit parcourir une galerie de tableaux. Les batailles de Salvator Rosa sont à côté des paysages de Claude Lorrain et des intérieurs de Metzu. Si nous avions affaire à un auteur de profession, nous lui ferions un reproche de ce désordre; mais nous ne devons pas oublier que c'est un grand seigneur qui parle, et qu'on ne le lit que pour se consoler de ne pas l'avoir entendu.

Ce fut en Jy5g que le prince de Ligne arriva pour la première fois à Paris. Quelle épreuve ! Voltaire avait déjà écrit son Essai d'histoire générale, Montesquieu son Esprit des lois, Diderot et d'Alembert leur Encyclopédie. C'était ce qu'on peut appeler le plein XYIII^ siècle. La société était poussée hors des voies anciennes par une intempérance de langage encore plus grande que celle des mœurs. Le prince de Ligne eut le succès le plus brillant. Il était venu à la cour de France avec la mission d'annoncer à Louis XV l'heureux résultat de la bataille de Maxen. C'était y faire une entrée digne de lui. Il fut de toutes les

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parties de plaisir, de tous les soupers. Il se trouva avec La Harpe chez M"^^ Du Barry , avecd'Alembert chez M"ie Geoffrin, avec Voltaire chez M^e du Deffant. On a toujours eu à Paris, dans tous les temps, un goût passionné pour ces heureux élus du génie ou de la fortune que les Anglais avaient baptisés de ce nom si pittoresque et maintenant si avili de lions. Les manières aimables et folles du prince de Ligne eurent le succès qu'usurpèrent plus tard Faustérité affectée et le ton déclamatoire de ces affreux Américains en habits carrés et en perruques rondes dont on fut inondé au temps de la guerre d''indépendance. Le général autrichien goûta beaucoup Tesprit de M"ie du Deffant et celui de M^ie Geoffrin; mais c'est M^^ de Sévigné et M^e de La Fayette qu'il lui aurait fallu : car même dans les conversations tant vantées du XVIIJe siècle, la décadence du goût se faisait sentir. La véritable élégance avait disparu sous l'arrogante domination des gens de lettres, pour faire place à ce ton prétentieux et à ces tours maniérés qu'ils apportent dans le monde, comme les pédants y apportent leur latin. Sous Louis XIV, on était beaucoup moins religieux qu'on ne le croit d'ordinaire, mais le sentiment profond de la hiérarchie faisait que l'on avait pour Dieu les mêmes égards que pour le roi. .le ne sais quel

courtisan disait que la messe était le lever du souverain des cieux, et qu'il ne se permettrait pas d'y manquer. Voilà qui est comprendre la religion en homme du monde, sinon en chrétien. Sous Louis XV, on traita la majesté divine avec la même irrévérence que les autres majestés.

... Ces faquins qui, d'un ton familier, Parlent au roi du haut de leur grenier,

usèrent envers le Créateur de la même liberté de langage, et c'est ainsi qu'on substitua à un scepticisme élégant et voilé une impiété bruyante et de mauvais ton.

Il y a cependant une restriction à faire en faveur d'une petite fraction de la société, et c'est surtout cette fraction que le prince de Ligne fut appelé à voir. Ceux qui n'ont lu que les Mémoires de \Ime d'Épinav sont trop portés à juger du XVI 11^ siècle tout entier d'après ce monde d'actrices et de financiers où se fourvoyaient quelques grands seigneurs. Quoique la maréchale de Luxembourg chantât jusqu'au dernier vers la fameuse chanson qu'on avait composée sur elle, quand elle était M'ne de Boufïlers, je crois cependant que sa pudeur ne se fût pas accommodée aussi facilement que celle de Mme Darty des propos de d'Alembert aux soupers de M'ie Quinault : ce qui était bien

reçu dans ce qu'on appelait la coterie holbachique aurait été fort mal accueilli dans le cerclç qu'elle présidait. La marquise du Deffant elle-même, inalgré son penchant à la philosophie et son goût pour les philosophes, n'eut jamais souffert le cynisme irréligieux qu'encourageait la maîtresse de Grimm. C'était de toutes les femmes de ce temps-là celle qui avait le plus des grâces naturelles et, si l'on peut parler ainsi, de l'enjouement solide de M"ie de Sévigné. Les livres qui charmaient la solitude des Rochers n'auraient pas été déplacés sur les rayons de sa bibliothèque. Il lui appartenait de consoler dans les chagrins de sa déception un étranger qui arrivait tout rempli des souvenirs des Grignan, des Pomponne et des Coulanges. Aussi le prince de Ligne la vit beaucoup, et il se confirma auprès d'elle dans ce sentiment parfait des convenances et cette sûreté de jugement qui lui firent blâmer avec tant de force l'impiété fastueuse des d'Argens, des Maupertuis, des Jordans, des La Beaumelle, et, comme il le dit lui-même, de .tous ces gens de mauvais goût dont s'entourait Frédéric.

Après ce séjour à Paris, le prince de Ligne reprit sa vie des champs de bataille, animant toujours les soldats par cette brillante valeur qu'il se reprochait, avec sa grâce inimitable d'expression,

de troj^ déployer pour la galerie. L'année 1770, Frédéric voulut donner à son infatigable infanterie quelques instants de repos, et, pendant le court intervalle d'une paix armée, il s'en alla, moitié respectueux , moitié railleur , présenter hommage à l'empereur Joseph II, ce suzerain qu'il avait si souvent battu. Le prince de Ligne assistait à l'entrevue des deux monarques. Tout ce qui se passa alors enrichit sa mémoire de précieux souvenirs. Frédéric exerçait une grande puissance sur les imaginations en France; on l'admirait, grâce à Voltaire, comme une espice d'Antonin; en Allemagne, on lui savait bon gré de s'être forgé une épée digne d'être suspendue à côté de la vieille épée de Barberousse. L'esprit naturel lui faisait trouver des admirateurs même dans les rangs de ses ennemis. Je me souviens qu'il y avait alors dans la ville libre de Francfort un jeune homme issu d'une famille attachée au service impérial, mais ardent, rêveur, plein d'un amour exalté pour toutes les gloires, et, comme tel, épris de la renommée de Frédéric. Ce jeune homme, c'était Gœthe. Il nous a raconté lui-même les vœux qu'il faisait pour l'armée prussienne, tandis que son père logeait un commissaire de l'Autriche. Frédéric était le prince populaire par excellence; avec sa chemise tachée de

labac, son uniforme sévère et ses bottes fortes, il avait quelque lointaine ressemblance avec Phomme qui devait plus tard éveiller tant d'enthousiasme au delà du Rhin. Aussi Gœthe l'admirait sincèrement, et, chose bizarre, Gœthe était le représentant futur de toute une Allemagne pensante que Frédéric n'aurait pas comprise et qu'il ne soupçonnait pas.

Quoi qu'il en soit, tous les faits et gestes du roi de Prusse étaient de nature à exciter un vif intérêt, et un esprit observateur comme celui du jeune général autrichien ne devait omettre aucun de ceux qu'il lui était loisible d'étudier. Je crois qu'il n'existe pas une seule figure dans l'histoire, ni dans la poésie, ni dans les arts, sans même en excepter celle de Charles le"" de Van Dyck, qui soit plus vivante et plus hardiment dessinée que la figure de Frédéric telle que nous l'a peinte le prince de Ligne. On le voit parler et marcher, avec sa tenue savamment négligée, ses pieds poudreux, son jabot froissé, et cet habit blanc toujours sale qu'il avait mis pour épargner aux Autrichiens la vue de cette couleur bleue dont leurs regards avaient été importunés si souvent. Le prince de Ligne a bien su démêler et décrire ce double caractère qui était en lui, du grand capitaine et du petit philosophe. Tantôt il nous montre Frédéric

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presque sublime en nous parlant de ses batailles, en Jugeant Loudon ou le maréchal de Lacy; tantôt il le montre vulgaire et mesquin en récitant quelque épigramme de Tabbé de Prade sur la cour de Rome, ou quelque tirade de Lamettrie sur ce Spinosa dont on parle tant au XVI 11^ siècle sans que personne semble l'avoir lu.

Ce qui fait surtout le charme et la vérité des pages que le prince de Ligne a consacrées à Frédéric, c'est le rang de celui qui les a écrites. Les gens de lettres de profession, admis par hasard dans riniimité des personnes royales, n'ont pas le sang-froid nécessaire pour se livrer à une étude désintéressée et à un examen philosophique; ils sont trop occupés de savoir si leurs manchettes tombent bien, et si leur épée est toujours derrière eux. Voltaire lui-même, les jours où il allait à la cour, était absorbé dans la satisfaction que lui causait son habit mordoré. Le prince de Ligne n'était pas détourné de ses observations par ces pensées importunes et puériles; il savait qu'il était de ceux dont les rois sont forcés de s'entourer. Sans impatience de briller, sans crainte de passer inaperçu, il possédait cette sécurité, cette aisance qu'on aime tant à sentir en soi et à rencontrer chez les autres. Cest lui qui, le premier, lit le panégyrique de la science la plus utile dans le

monde, comme il le dit avec raison, la science d'écouter. Et cependant cet art du silence, cette attente de l'à-propos, enfin tous les ménagements que le tact inspire, n'affaiblissaient en rien Toriginalité de ses allures et la vivacité de ses reparties. Dans les conversations qu'il nous a transmises, ses saillies égayent souvent les discours un peu longs et un peu diffus du roi de Prusse. Enfin, un autre avantage qu'il devait encore à son rang au moins autant qu'à sa nature, c'était une intelligence complète de mille délicatesses difficiles à saisir pour un homme dont le séjour auprès d'un souverain n'est que l'épisode inattendu d'une vie accidentée. Rien ne peut donc présenter un intérêt plus véritable et donner une plus Juste idée des mœurs royales que le récit de l'entrevue du roi de Prusse et de l'empereur. Dans l'admirable portrait de Frédéric, cette préoccupation habituelle et mélancolique des choses élevées, ces distractions subites qui ressemblent à des mouvements de vertige, enfin tout ce qui caractérise un prince qui vit d'une vie intelligente nous est merveilleusement retracé.

Il était dans la destinée du prince de Ligne, ainsi qu'il l'a dit lui-même, de visiter toutes les cours, d'être admis dans le cercle intime de tous les souverains. Le comte d'Artois le vit dans une

excursion en Autriche; le jeune frèrede Louis XVI était alors aux jours heureux

Où son âge fleuri roulait son gai printemps,

comme dit, dans la charmante traduction de M'i^de Gournav, un poète latin cité par Montaigne. Il se prit d'un goût passionné pour le gentilhomme flamand. Le hasard réunissait deux caractères faits pour se comprendre, possédant au même degré les qualités aimables et hautes, Tesprit, la gaieté et Tentrain. Le prince de Ligne nous a raconté cette rencontre avec toute la grâce et Téclat de son style :

« Libre pour la première fois, M. le comte d'Artois ne savait comment profiter de cette liberté. Ce premier jet de la gaieté, de la pétulance et de la jeunesse, me charme ; sa franchise et son bon cœur, qui paraissent toujours dans tout, me séduisent. Il veut que j'aille le voir à Versailles, je dis que je le verrai à Paris lorsqu'il y viendra; il insiste, parle de moi à la reine, et la reine m'ordonne de venir. »

Voilà donc le brillant officier qui était venu portera Louis XV la nouvelle de la victoire de Maxen ramené de nouveau en France. La cour était plus attravante que jamais sous une jeune et gracieuse rune: mais que la France elle-même

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était changée! La société renouvelait jusqu'à son extérieur. On avait inventé le frac, et il y avait des heures du jour où un gentilhomme pouvait sortir sans cpée. L'enthousiasme pour les patriotes américains et les penseurs de la Grande-Bretagne remplissait les salons d'hommes recherchés dans leurs discours et négligésdans leur toilette, comme Franklin, Hume, et le digne ami de Thomas, rinsupportable Gibbon. Enfin il venait de se former une secte encore plus pédante que celle des philosophes. Les économistes commençaient à être à la mode. Le pesant Raynal réclamait le silence au milieu d'un souper en frappant sur la table avec sa grande main osseuse, et, chose incroyable, il se faisait écouter.

Le prince de Ligne gémissait de tous ces changements, mais il trouvait à Trianon un asile où Ton était à Tabri des Anglais, des économistes et des philosophes. Le baron de Besenval, le comte de Vaudreuil, le comte d'Adhema, la princesse de Lamballe et la belle Jules de Polignac, enfin, toute la réunion d'élus qu'animait Marie-Antoinette avait bien de quoi faire oublier l'ennui d'une soirée passée avec M. Hume ou M. Turgot. Quoiqu'il protégeât Beaumarchais, M. de Vaudreuil ne donnait pas dans les travers du jour, et quant au baron de Besenval, cet aimable fou qui

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demandait avec tant d^instancesà M. le duc d'Orléans la permission de brûler son escalier, il aurait été aussi contrarié sous une république que sous une monarchie, dans le goût d"une si exigeante et si capricieuse liberté.

Il y avait donc encore un cercle où n'avaient point pénétré les idées nouvelles ; c^était là que le prince de Ligne se renfermait le plus possible. Cependant, tout isolé que fût ce petit monde, il ne pouvait pas entièrement se préserver du contact blessant des mœurs du dehors. Les prétentions toujours croissantes, les nouveautés toujours plus hardies, y portaient par moments Tetlroi et le chagrin. Heureusement que tout y était bien vite adouci par le sourire, voire par la délicatesse du langage. Vauvenargues dit que les gens de cour ont le secret d'anéantir les plus grandes pensées, ils ont aussi celui d'anéantir les plus grandes terreurs. Qu'est-ce que le récit d'une émeute dans la bouche de M. de Vaudreuil, sous les ombrages de Trianon? Rien ne donne mieux Fidée de ce genre de consolations passagères et de sécurité factice qu'une délicieuse scène racontée par le prince de Ligne. C'était au temps de cette maudite invention de l'Assemblée des notables, comme il appelle la première tentative révolutionnaire ; on jouait le Tableau par-

lant devant la reine, dans la salle même où cette assemblée devait se réunir. Quand Cassandre dit :

Les notables du lieu vont ici s'assembler,

le prince de Ligne chercha le regard de Marie- Antoinette. « Elle me ht, dit-il, des yeux terribles pour prévenir toute plaisanterie, mais elle avait bien de la peine à s'empêcher de rire : c'était chose tout à fait amusante que Tair de prudence qu'elle prenait alors. »

Quelques années après, où le mai qu^annonçaient tant de sinistres symptômes va définitivement se déclarer, nous voyons le prince de Ligne à une autre cour plus excentrique, mais moins aimable que celle de la reine de France. Il suit l'impératrice Catherine dans ce fastueux voyage de la Grimée qu'il nous a raconté si poétiquement. Dans les lettres qu'il écrivait à la marquise de Coigny des rives de la mer Noire, l'imagination trouve de quoi satisfaire ses goûts les plus capricieux pour les splendeurs et pour les féeries. L'intrépide voyageur avait des instants d'éblouissement. Il nous a dépeint Tespèce d'ivresse que finissaient par produire en lui l'éclat continuel de la majesté impériale, les magnificences des réceptions, la rapidité de la course, et cette pluie magnifique de roubles éternellement alimentée

par les grands coffres pleins d'or qui garnissaient le carrosse de la tzarine. C'est dans cette excursion qu'il se lia avec le comte de Cobentzel, celui qu'il appelait le meilleur et le plus charmant des ambassadeurs, et avec M. de Ségur, le représentant de la France, homme d'une vie et d'un esprit faciles, ayant des rimes au service de tous les petits événements de l'existence et une conversation de voyage enjouée jusque sous le bonnet de nuit.

On descend le Danube dans des gondoles plus riches que celles qui ont porté les plus puissants d'entre les doges sur les flots delà mer Adriatique. Aux rivages de la mer Noire, on rencontre le roi de Pologne, qui reste trois jours et dépense trois millions. On fait des illuminations à éclairer toute la terre, et des feux d'artifice à incendier le ciel, s'il était encore aussi inflammable qu'au temps de Phaéton. Puis on traverse mille natures barbares, des pays où on cache les femmes, d'autres où on les offre à l'étranger. On entend mille acclamations étourdissantes, on a les yeux éblouis par cent costumes divers, et dans toute cette étendue de pays qu'on traverse, soit en gondole, soit en chaise de poste, on est toujours enfermé dans un monde à part, où l'on tâche de vivre comme à Saint-Pétersbourg et de causer comme à Trianon.

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Quoique Catherine n'eût pas le charme de Marie-Antoinette, le prince de Ligne -s'attacha cependant à elle. Son esprit, d'une incroyable souplesse, se pliait aussi bien au ton viril et aux habitudes martiales de Timpératrice de Russie qu'à la vivacité étourdie, mais délicate, delà reine de France. Il trouvait moyen de répondre les billets les plus fins et les mieux tournés à des lettres de la tzarine, commençant par ces mots : « Je vous écris au bruit du canon qui ébranle mes vitres. » L'impératrice, pour le flatter dans son goût de Pantiquité, lui avait donné un domaine dans la Tauride. Il voulut combattre pour Tempire qui le recevait dans son sein. D'ailleurs il appartenait à cette vieille race de gentilshommes qui, au temps des invasions de Bohême, liaient volontiers partie contre les Turcs. Un jour, il se revêtit de l'uniforme russe, attacha à son côté le yatagan, et alla faire avec Potemkin une campagne contre les barbares. Les récits les plus entraînants de bataille, les pages où l'on sent le plus l'inspiration guerrière, ne peuvent donner qu'une faible idée de l'entrain chevaleresque, de l'émotion belliqueuse qu'on respire dans ses lettres à cette belle époque de sa vie. Le matin, le combat après le déjeuner était passé en habitude, comme la promenade dans l'existence de château. On

allait parader gaiement devant les boulets, sur des chevaux fringants, en devisant de choses et d'autres. Le soir, le prince Potemkin, qui se serait fait volontiers amputer, comme Christian de Brunswick, au son des instruments, donnait des concerts sous sa tente. Là se trouvaient des officiers comme ce Roger de Damas, qui était brave d'une si jolie ardeur, et comme ce Guillaume de Nassau, qui, tout en se battant avec M. de Ségur et en le blessant, lui faisait des compliments sur le nœud de son épée. Les propos étaient joyeux en pareille compagnie. On se moquait des Turcs avec leurs habits de mascarade et leur cri sauvage, qui veut dire pas de quartier. Rien n'est beau et frappant comme ce dédain de la vie mêlé à tant de grâce et d^élégance. Il y a là une séduction qui opère toujours. La valeur est aux hommes ce que la beauté est aux femmes; le prince de Ligne en entendait admirablement la coquetterie.

Après les périls de cette brillante campagne contre les infidèles, revinrent les amusements de Saint-Pétersbourg. Mais un soir, au sortir de ce théâtre de l'Ermitage, que l'impératrice tâchait de rendre égal au théâtre de Trianon, un courrier vint apporter à M. de Ségur des nouvelles de France. L'esprit de notre ambassadeur était en-

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core tout rempli de son Crispin duègne, et, au milieu de ses projets de pièces, de ses ébauches de madrigaux, de ses plans de mascarades, enfin de toutes les préoccupations de sa politique galante, on jetait impitoyablement les écrasantes paroles de Mirabeau. Il apprit au prince de Ligne la triste nouvelle, et le prince de Ligne comprit le sens de tout ce qui s^était passé à Paris sous ses yeux. Cet étranger, qui nous a donné la plus précieuse de ses gloires, sa gloire littéraire, en écrivant dans notre langue, avait une véritable tendresse pour notre pays. Notre révolution lui causa un profond chagrin. Quand vient la honteuse et horrible époque où Ton fait monter sur l'échafaud celle qui lui a tant de fois souri, on sent dans ses yeux toutes les larmes qui remplissent ceux de Brantôme quand il parle de Marie Stuart.

Le prince de Ligne se rendit à Coblentz pour voir les débris de cette noblesse française qu'il chérissait entre toutes celles de l'Europe. Un jour, il proposa à M. le comte d^Artois de réunir quinze cents gentilshommes, et de se jeter avec eux dans Marienbourg. « Monseigneur, lui dit-il, si Ton sait en France que vous avez une place, on vous fera maître du royaume. » Mais on était entouré de mille obstacles; on ne pouvait ni se rassembler,

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ni avoir des armes. Ce ne fut qu''un élan belliqueux rapidement comprimé. D^ailleurs ces scènes d'horreur si étranges, si inattendues, dont la France était le théâtre, avaient frappé la noblesse de stupeur. La race d'hommes qu'il fallait combattre avait un aspect si insolite qu'on avait d'elle la crainte que fait éprouver aux plus braves soldats une nation inconnue. S'il y avait eu, comme au temps de la Fronde, le comte d'Harcourt d'un côté, M. de Bouillon de l'autre, les épées n'auraient pas manqué; mais qu'auraient fait des gentilshommes dans une guerre où M^^e Je Longueville était remplacée par M™e Roland?

La révolution qui se passait en France ne coûta pas seulement au prince de Ligne la perte de ses plus doux plaisirs; elle lui apporta un chagrin bien plus réel et bien plus poignant. Son fils Charles, celui qui après la prise de Sabacz lui écrivait : « J'ai la croix; vous pensez bien, mon père, que j'ai pensé à vous en montant le premier à l'assaut; » ce fils bien-aimé qui l'avait fait si souvent pleurer de joie par ses belles actions, mourut en 1792 dans les plaines de la Champagne. Plus tard, il vit pénétrer dans son pays ce drapeau tricolore dont la première victoire lui avait été si fatale. Les Autrichiens se plaignaient jadis d'avoir les yeux fatigués par la couleur bleue dont était vêtue

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Tarmée prussienne. Ces fameux habits bleus de nos soldats, que Béranger a chantés avec tant d'enthousiasme, étaient bien autrement redoutables. Quel devait être Tétonnement du prince de Ligne, lui à qui le nom de Français rappelait toujours les jeunes officiers parés de Fontenoy et de Raucoux, en apprenant que la France avait maintenant des combattants en bonnets de laine, qui marchaient pieds nus contre les canons!

Il assista à toutes les merveilles de l'empire, mais sans laisser cette époque se réfléchir dans ses œuvres, quoique sa vieillesse fût vigoureuse et qu'il n'ait jamais cessé d'écrire. Quel charme pouvaient avoir pour lui les cours bizarres de ces monarques improvisés, obligés, comme Sancho Pança dans son île, de demander à chaque instant des conseils sur l'étiquette? Il avait été relégué par Léopold II dans une espèce d'exil, dont on ne le tira qu'en 1808, année où il fut appelé à commander la compagnie des trabans. Il reparut à Vienne, mais il vécut isolé. Prodigue comme tous les hommes d'imagination, il avait laissé les débris de sa fortune dans toutes les capitales de l'Europe. Il s'était donc condamné à la solitude. Heureusement que, grâce à ses souvenirs, cette solitude, comme dit Jean-Jacques, pouvait se peupler d'êtres chers à son cœur. M'^^ de Staël,

qui parcourait alors l'Europe en exilée, le vit à cette époque de sa vie. Si profonde que fût la retraite du prince de Ligne, un philosophe aussi accoutumé au monde ne pouvait pas rompre entièrement avec lui. La fille de Necker, malgré son enthousiasme pour le triomphe philosophique de 89, n'avait jamais frayé avec d'autres républicains qu'avec M. de Montmorency et tous ces élégants factieux de la jeune noblesse, dont le prince de Ligne disait à la reine de France : « Vos charmants vilains sujets. » Elle se sentit attirée par une vive sympathie vers cet ancien courtisan de Marie- Antoinette , aussi dépaysé qu'elle dans cette Europe bouleversée par Bonaparte. Elle avait trouvé une conversation qui lui plaisait; et, pour cette nature éloquente et expansive, quels trésors de consolation il y avait là! Aussi elle voua au prince de Ligne une véritable reconnaissance pour les heureux instants qu'elle avait passés dans son entretien, et plus tard, quand elle recueillit ses œuvres, ce fut avec une sorte de piété enthousiaste, comme si elle s'était acquittée d'un devoir.

Le prince de Ligne mourut en 1814, Il ne voulut pas manquer au vieil usage observé par tous les capitaines de trabans, de laisser un legs à la compagnie. Il avait toujours aimé les soldats.

C'étaient les dragons de son père, dont les lèvres couvertes de moustaches avaient effleuré- les premières ses joues d'enfant. Il voulut laisser un témoignage d'affection à sa dernière famille militaire, et il ordonna par son testament qu'on vendît ses œuvres au profit de ceux qu'il avait commandés. L'empressement que mirent l'Allemagne et la France à accueillir les écrits du prince de Ligne donna à ce legs tout le résultat que pouvait espérer le testateur.

A présent que nous en avons fini avec les détails biographiques, voyons quelle valeur réelle avait l'héritage des trabans. Peu de personnes connaissent le prince de Ligne autrement que par le choix charmant, mais incomplet, que M^e je Staël a publié. Ses œuvres se composent de trente volumes, renfermant tout ce que Tintelligence humaine peut embrasser. Histoire, poésie, mémoires, idylles, comédies, souvenirs, anecdotes, pensées^ il n'est pas un seul genre qui n'y soit abordé, la plupart du temps avec talent, toujours avec originalité et franchise. Il est heureux pour les écrivains qu'il y ait dans la littérature ce que les artistes appellent des anatomies, c'est-à-dire que des hommes comme Montaigne et comme Jean-Jacques moulent pour nous les formes de leur cerveau. Le critique, en face de ces œuvres

multiples, complexes, difficiles à saisir dans leur ensemble, et cependant marquées d'un caractère d'unité, peut faire comme le professeur qui étend la main sur un corps en disant : « Voilà un homme. «

La personnalité se montre dans les lettres, sinon avec plus de vérité que dans les maximes, du moins avec plus d'intérêt et de grâce. Qu'elles aient les brillantes saillies de la conversation ambitieuse ou les tendres épanchements de la causerie familière, les lettres ont toujours quelque chose de vivant. C'est là qu'il faut chercher celui qu'on juge. Le prince de Ligne avait un commerce épisiolaire avec tout ce que l'Europe comptait de souverains illustres par leur puissance et par leur génie. Ce bon roi de Pologne, qui n'eut qu'un seul tort, celui d'appartenir toute sa vie à la classe des monarques sans royaumes ; cet empereur Joseph, qui fut accueilli à Paris avec un si grand empressement de curiosité que M^e Geoffrin le menaça de mourir s'il ne venait pas la voir; enfin cette grande Catherine, que Voltaire prônait avec tant de fracas, sont les augustes correspondants que le prince de Ligne a l'honneur d'entretenir. Et ce qu'on ne peut se lasser d'admirer, c'est que, dans les lettres où l'ambition du style pouvait être éveillée par celle de l'âme, il conserve tou-

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jours la simplicité et Taisance sans lesquelles il n'y a ni dignité pour Thomme ni originalité pour l'écrivain.

Les lettres à Stanislas renferment ce portrait de Frédéric de Prusse dont nous avons déjà parlé. L'ancien roi de Pologne était assez philosophe pour s'occuper sans souvenirs irritants et sans dépit jaloux d'un roi dont le voisinage ne lui avait fait que du mal, et dont toute la vie, pleine d'activité et d'énergie, était une continuelle épigramme contre la sienne. Cependant ce sentiment d'intérêt historique et de curiosité désintéressée était assez peu naturel chez un monarque pour que le prince de Ligne hésitât à y croire. Ce fut après une invitation bien formelle de Stanislas qu'il se détermina à faire sur le roi de Prusse un essai conservé tout entier dans le choix de M^^e de Staël. Le Frédéric des petits soupers littéraires de Berlin y est fort maltraité, mais le Frédéric de Rosbach et de Crevelt y est loué avec dignité et dépeint avec talent. Quand on vient de relire toute la correspondance de Voltaire avec ce marquis d'Argens, qu'il appelait Mon révérend père en diable, quand on a l'esprit tout rempli des épîtres rimées adressées tantôt à Frédéric Marc- Aurèle, tantôt à Frédéric Apollon, on trouve un véritable délassement dans le style simple, naturel

et facile du prince de Ligne; on a du plaisir à voir enfin sous une forme humaine, avec les habits de son temps, ce personnage si grotesquement travesti. Dans une galerie de tableaux, si vous voyez le prince de Condé en Mars, avec une ëpée grecque à son côté, des bottines à l'antique et un casque comme Hector, vous détournez bien vite la tête; mais qu'on vous le montre à Rocroi avec son pourpoint doublé d'écarlate, son chapeau à plume et son bâton de maréchal, vous vous arrêtez, vous regardez, et vous emportez un souvenir.

L'empereur Joseph était un tout autre souverain que le roi Stanislas. Il n'avait pas assez de loisirs pour étudier Thistoire, même celle de ses contemporains, autre part que dans la vie active. Les lettres que lui adresse le prince de Ligne sont courtes et portent toujours sur Tévénement qui vient de se passer. Elles sont écrites pendant la dernière guerre contre les Turcs, tantôt du camp d'Aruntzka, tantôt du camp d'Oczakou. Elles abondent en contrastes piquants parla façon sérieuse dont sont tracés quelques portraits, dont sont développés certains plans, et par la manière enjouée dont sont racontés çà et là des détails pleins de nouveauté et de bizarrerie. Les caprices et les fantaisies du prince Potemkin égayent à

chaque instant le récit des opérations militaires et des intrigues diplomatiques. « Il avait .eu une idée unique, celle de former un régiment de Juifs, qui s'appelait Israëlounky. Nous en avions déjà un escadron qui faisait mon bonheur, car les barbes, qui leur tombaient jusqu'aux genoux, tant leurs étriers étaient courts, et la peur qu'ils avaient à cheval, leur donnaient l'air de singes. » Il n'est pas une seule lettre à l'empereur d'Autriche où l'on ne trouve ainsi quelque fait curieux, toujours présenté d'une façon animée et pitioresquc. Il fallait du reste que le prince de Ligne eût un grand fonds de verve et de gaieté pour se mettre en dépense continuelle d'esprit avec un souverain fort juste et fort vertueux sans doute, mais aussi peu homme du monde que le dernier de ses sujets. L'em.pereur Joseph était venu à Paris dans le temps où les prétentions à la franchise du langage et les allures puritaines étaient le plus à la mode; c'est là ce qui fit son succès. Quand on parle de lui, les traits populaires abondent; c'était une espèce d'Henri IV, moins cette grâce des Bourbons qui brillait avec tant d'éclat dans le roi de Navarre. Un jour qu'il se promenait dans le cabinet de Marie-Antoinette en déclamant contre la poudre et contre le rouge, comme l'avait pu faire Jean-Jacques, la reine le reprit vivement, avec un

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de ces coups d'éventail que M"ie d'Epinay appliquait si bien aux griffes d'ours de Rousseau. Le prince de Ligne ne paraît Jamais avoir les impatiences de Marie-Antoinette. Toutes ses lettres à Joseph sont aussi pleines d'esprit français que si elles étaient adressées au comte d'Artois.

Un mot maintenant, avant de quitter les têtes couronnées, sur son commerce épistolaire avec Catherine. L'impératrice de Russie, au premier abord, a l'air de ressembler un peu à cette princesse palatine dont le cardinal de Retz dit : « Elle n'aimait de la galanterie que le solide. » El cependant, il est certain qu'elle prenait plaisir à toutes les recherches délicates du plus aimable, mais du plus désintéressé des attachements. A propos de Catherine, comme à propos de Frédéric, il est une réflexion qui revient toujours : c'est combien les plus spirituels d'entre les gens de lettres sont impuissants à nous initier à la vie des grands par l'extrême difficulté qu'ils éprouvent à y être initiés eux-mêmes Quelle différence entre la Catherine qui répond au prince de Ligne et celle qui répondait à Voltaire! L'une est souveraine sur son trône, avec la couronne en tête et le globe dans la main droite; l'autre est la femme du monde à son secrétaire et dans ses pantoufles. Et puis, comme l'échange des idées est plus

animé et plus intime! Le prince de Ligne écrivait à l'impératrice, à propos de sa correspondance avec Voltaire : « Je me représente Votre Majesté plus grande de quatre pouces, se tenant encore plus droite que de coutume, le menton presque en l'air, un grand panier, et n'étant seulement digne que d'admiration, ce qui est bien fatigant. » Que le seigneur de Ferney aurait ressenti de dépit, si une pareille lettre était tombée entre ses mains! Mais aussi pourquoi ne laisse-t-il pas de côté ce surnom ampoulé de la Sémiramis du Nord? Le prince de Ligne avait simplement appelé la tzarine Catherine le Grand.

Quoique le prince de Ligne, par l'originalité de son esprit et l'élévation de son rang, ait pu donner un caractère intime et personnel à toutes ses lettres, il en est cependant qui le font encore mieux connaître que celles qu'il adressait aux souverains. Il avait vu à Paris la marquise de Coigny. Quelle fut la liaison qui exista entre lui et cette aimable femme désignée longtemps par de discrètes initiales? Je n'en sais rien; mais Mme cle Coigny devint la confidente de ses plus belles rêveries et de ses plus chères pensées. Qu'il soit emporté sur les flots du Danube par la gondole pavoisée de Catherine, qu'il parcoure son domaine de la Crimée, ou qu'il se livre avec Po-

yO LITTKRATURE

temkin à de longues causeries en se promenant sous le feu des Turcs; enfin, quelle que soit la situation excentrique où le place tour à tour sa fortune voyageuse, il a toujours un souvenir pour son amie de la cour de France. Je m'imagine que la marquise de Coigny était séduisante parmi toutes ces femmes du XYIII^ siècle dont les romans et les mémoires nous ont déjà donné tant de types ravissants. Toutes ces lettres que le prince de Ligne lui écrit sont empreintes de cette galanterie moitié sentimentale et moitié railleuse qui a tant de puissance délicate et de charmes voilés. C'est

Quelque chose à la fois de tendre et de moqueur, Qui chatouille l'esprit et pénètre le cœur.

Il n'y a, pour offrir de pareilles nuances, que le délicieux conte de Ah! si, du chevalier de Boutflers. Eh bien! si précieux que soit ce genre d'attraits, il est encore le moins touchant et surtout le moins singulier de ceux que présentent ces lettres. Il n'est pas étonnant qu'un des plus élégants habitués du cercle de M^^ de Sabran se soit rencontré avec Fauteur d^Aline; mais, si on trouvait dans le prince de Ligne des mouvements semblables à ceux qui ont tant ému notre génération mélancolique et désabusée dans les Har-

LEPRINCE DELIGNE '] \

monies, cela ne paraîtrait-il pas d'une étrangeté piquante? Or voici ce qu'on lit dans une lettre datée de Parthenizza : « Hélas ! me dis-je en m'adressant à quelques personnes auxquelles je pense souvent, peut-être suis-je triste, peut-être l'êtes-vous aussi d'être séparé de moi par des mers, des déserts, des remords, des importuns, des préjugés? Peut-être aussi suis-je triste pour vous, qui m'avez aimé sans me le dire, et que j'ai quitté faute de le deviner? L'amour des vers et des champs, nos lectures, nos promenades, mille rapports secrets, nous avaient réunis sans nous en douter. »

Ne dirait-on pas que ces deux ou trois phrases ont été inspirées par notre poésie moderne? N'estce pas le penchant de nos auteurs élégiaques à se porter toujours vers les amis inconnus! On pourrait continuer les rêveries du prince de Ligne avec deux vers des Méditations :

Peut-être dans la foule une âme que j'ignore Aurait compris, mon âme et m'aurait répondu.

Et plus loin, après avoir vu reparaître dans une fantasmagorie rapide tous les tableaux de son existence, les fêtes, les voyages et les combats, après avoir rencontré partout le vide et le mensonge, un point radieux Tarrête subitement dans

ce chaos mouvant des choses humaines. « Aimer! dit-il, quel mot ai-Je prononcé? Je fonds en larmes sans savoir pourquoi ; mais que ces larmes sont douces! «

Ainsi, dans un moment de désespoir, le poète des Harmonies se laisse tout à coup reprendre au charme de Texistence en prononçant le même mot magique :

Amour, être de l'être! amour, âme de l'âme!

Femmes! anges mortels! création divine!

Seul rayon dont la vie un moment s'illumine!

Je ne regrette rien en ce monde que vous.

J'espère qu'on saura gré au prince de Ligne d'avoir connu les sources de Télégie dans un temps d'épigrammes et de madrigaux. On s'attend peu à rencontrer une pareille façon de sentir et de s'exprimer chez un homme qui ferraillait si joyeusement avec le baron de Besenval à la clarté des réverbères. On voit qu'on peut être aussi rêveur que Saint-Preux, sans quitter l'épée et la poudre. Le prince de Ligne avait autant d'enjouement que M. de Ségur, autant de bonne grâce que M. de Vaudreuil; il était d'une gaieté aussi folle et aussi bruyante que le permettent les mœurs mesurées

LE PRINCE DE LIGNE yS

et polies du monde; mais, sous ces dehors évaporés, sous ces habitudes de grand seigneur,

Il conservait toujours en un coin de lui-même Le mot mystérieux, le : « Sésame, ouvre-toi »,

Le sacré, le divin : « Je t'aime »,

Symbole de toute une foi.

Je préfère les Lettres du prince de Ligne à ses Pensées, et pourtant, dans ce genre de composition comme dans tous les autres, ses précieuses qualités amènent à chaque instant d'heureux effets. Ses maximes nous frappent souvent par la verve et par Téclat mondain du style, loin de présenter cette teinte austère et presque Janséniste que le jeune et mélancolique marquis de Vauvenargues avait conservée au milieu du XVIIIe siècle. Suivant une vieille expression française d'une énergie un peu populaire, elles n'engendrent pas la tristesse. On n'y sent aucune de ces pensées chagrines qui dominent d'ordinaire les œuvres des moralistes. Le côté consolant des choses, au lieu d'être méconnu ou affaibli au profit d'un système, est toujours aperçu et mis en relief. « Il ne faut pas se faire un monstre du plus beau des malheurs, de la guerre. J'ai vu tant de beaux traits d'humanité, tant de bien pour réparer un peu de mal, qu'il ne m'est pas possible de regarder la

Mélansrcs. 7

guerre tout à fait comme une abomination... J'ai vu mes grenadiers donner leur pain et leurs kreutzers à une pauvre famille; j'ai vu nos housards rendre à des personnes leur bourse et leur ouvrir la leur. 11 semble que Tâme s'exalte. Plus on a du courage, et plus on est sensible. En toute chose, c'est Témotion qui est sublime. » A côté de ces pensées écrites par un soldat honnête, il en est ou l'on trouve le tact délicat d'un courtisan. « Il ne faut pas toujours avoir raison pourplaire; il y a une manière d'avoir tort pour réussir. » Nous pourrions encore citer et commenter cent belles ou ingénieuses maximes; mais, comme le dit le prince de Ligne lui-même, à propos des recueils de La Rochefoucauld et de Chamfort, « ce sont des feux d'artitice qui durent trop longtemps » .

Tout à rheure on a vu le spirituel gentilhomme du XVI 11^ siècle dépasser son époque pour s'élever dans une de ses lettres à la mélancolie suprême d'une élégie de notre temps. Ce n'est pas seulement par la sensibilité, c'est aussi par l'intelligence qu'il a pressenti les idées et le goût de l'avenir. Nul n'a su mieux que lui tirer parti de cette fantaisie, de ce caprice, dont nous faisons tant de bruit à présent. Les merveilleuses petites créations que des talents fantasques et journaliers

LEPRINCEDELIGNE jS

font éclore, tantôt sur une toile de chevalet, tantôt dans le coin d'un feuilleton, ne sont pas plus saisissantes de physionomie et de couleur que certaines hluettes comme le Lapin de La Fontaine, ou VÉtat le plus heureux. Presque tout le monde connaît le Lapin de La Fontaine., mais l Etat le plus heureux a été moins souvent transcrit dans les cours de littérature. C'est la description du bonheur que peut goûter un maître de poste établi dans un village où il n'y a point de château, où sa maison est la plus belle et la plus riante, '( Il prie à souper les passants ou les voyageurs qui lui plaisent, il a un fusil à deux coups pour tirer sur la rivière des hirondelles de mer et des oies sauvages. Il a une cheminée qui ne fume Jamais. » Est-ce un contemporain deFlorian qui écrit ainsi? Non, ce n'est même pas un contemporain de Gesner. Si, comme on le disait jadis, il y a des pipeaux pour Texil, ceux-là pourraient Jouer un air de bourrée à faire danser de vrais paysans.

Au moment où les Jardins de Delille consommaient par leur succès la ruine de toute saine poésie en France, le prince de Ligne composait sur ce sujet si mal traité un essai de prose, dont le style est en même temps plein de grâce et de vigueur. Tous les Jardins de l'Europe y sont passés en revue, depuis les parcs verdovants de

Moulin-Joli et d'Ermenonville jusqu'à ces jardins de la Russie dont les fleurs délicates et frêles semblent, comme le dit M"'e de Staël, une puissance aristocratique.

Quelle que fût la prodigalité que mît le prince de Ligne à répandre de Tor sur les chemins que brûlaient les roues de sa chaise de poste, il a certainement moins gaspillé de florins que de pensées. L'aspect général de ses œuvres est celui d'un atelier avec des ébauches de toutes les scènes qui ont pu se passer depuis la création. Il a fait des essais sur les Égyptiens, des essais sur les Grecs, des essais sur les juifs, des essais sur les chrétiens qui habitent les villages des Alpes. Il n'est pas d'hommes, pas d'époques, qu'il n'ait jugés. Parmi ces amas de fragments écrits sur toute chose, j'en trouve un sur la vieille Europe et un sur la noblesse qui me frappent tous deux par l'énergie des sentiments et la fierté dédaigneuse du langage. Il y a là quelques traits semblables, en hardiesse et en grandeur, à ceux que tractent les doigts mutilés de Cervantes dans son immortel poème de l'hidalgo. La Vieille Europe est un tableau rapide des mœurs que la Révolution a détruites, peint avec ce luxe de détails saillants et de couleurs tranchantes qu'on aime tant aujourd'hui. « J'ai vu, dit le prince de Ligne, les jeunes

gens de qualité habillés tout à lait, Tépée au côlé, à sept heures du matin. Pas un qui allât à pied dans la rue; à cheval, en habit galonné, avec une grande suite, et jamais au trot; les grandes dames avec deux heiduques à la portière, des pages et un peuple de valets sur la voiture; les fils tremblants devant leur mère, les filles n'osant presque pas parler aux femmes mariées, des ministres écoutant sans répondre, inais qui faisaient accorder, les grandes actions connues, des pluies de bienfaits et de distinctions. »

Dans le morceau sur la noblesse, le style a la même force, la même véhémence, la même rapidité. Le sentiment aristocratique y est exprimé dans ce qu'il a de plus pur et de plus vrai, c'està-dire que le grand seigneur y est sacrifié au gentilhomme. Les titres y sont foulés aux pieds, comme dans le blason où les écussons n'ont pas de couronnes. Tout ce trafic honteux que les financiers enrichis et les représentants ruinés des grandes maisons faisaient les uns de leurs filles, les autres de leurs noms, y est énergiquement flétri. « Les mésalliances, que Je pardonnerais en faveur de Tamour, me paraissent détestables pour de l'argent ; les premières produiraient de beaux enfants, et les autres produisent à la longue de petites figures de courtauds de boutique... Le

baron allemand sur son rocher, le noble de Hongrie qui laboure avec des éperons à ses bottes, s'ennuient noblement et font mauvaise chère... Mais je parie plus, pour la défense d'un poste, sur leur fils que sur celui d'un grand seigneur qui a épousé la fille d'un entrepreneur de vivres ou d'un manufacturier. «

Tous ces morceaux détachés font connaître le prince de Ligne par un de ses côtés qui est le plus important, il est vrai, mais enfin qui n'est pas le seul. Sans parler de ses livres militaires, dont nous abandonnons l'appréciation aux gens du métier, nous avons de lui quelques ouvrages de longue haleine, qui ont Joui en Allemagne et en France d'une grande popularité. La Vie du prince Eugène renferme une fiction dans la forme, puisque le récit est audacieusement placé dans la bouche de l'émule de Marlborough lui-même, mais le fond est plein de vérité. Ce prince Eugène, à qui Voltaire écrivait :

Les grâces vous servent d'escorle, Et Cupidon vous tend les bras,

est peint tel qu'il était, plein d'humeur hautaine avec ses officiers et de mépris farouche pour les femmes, quoique dans ses derniers jours il ait eu sa veuve Scarron, comme son ennemi le roi de

France. Çà et là des portraits, comme ceux de Boufflers, de Vendôme, de Villars, sont çsquissés avec talent. Partout les événements les plus arides de la guerre sont racontés avec intelligence, avec feu, et une sorte d'entraînement rapide que le lecteur est tout étonné de partager.

L'Histoire du comte de Bonneval devait être Tœuvre favorite du prince de Ligne. On voit qu"'il Ta écrite de passion, en s'identifiant avec son héros. M. de Bonneval, dont Voltaire a rappelé en quelques mots la singulière destinée, était d'une fort ancienne famille du Limousin. Garde de la marine à treize ans, il répondit au marquis de Seignelay, qui voulait le casser pour son extrême Jeunesse, qu'on ne cassait pas des hommes de son nom. Il entra dans le service de terre après un duel éclatant avec le comte de Beaumont. Il avait fait merveille dans nos campagnes contre les impériaux, sous les ordres du duc de Vendôme, quand une maladresse de Chamillart priva le roi de cette bonne épée. Le ministre parvenu crut qu'il pourrait traiter le gentilhomme limousin comme un de ses commis. Bonneval répondit à une lettre grossière par une lettre qui finissait ainsi : « J'irai au service de l'Empereur, où tous les ministres sont gens de qualité et savent comment il faut traiter leurs semblables. » Quelques

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semaines après, il commandait un régiment dans Tarmée du prince Eugène; mais la hauteur de son nouveau général ne lui convenait pas plus que rinsolence de Chamillart. Il eut des démêlés avec lui et parla de duel, on lui répondit par des menaces d'emprisonnement. Las alors de tous les gouvernements de l'Europe, il quitta le drapeau de l'Autriche, comme il avait quitté le drapeau de la France, et passa en Turquie, où il prit le turban. 11 était aussi indiscipliné dans sa religion nouvelle qu'il l'avait été dans tous les états de sa vie. Il se moquait des imans, et buvait, en dépit de leurs préceptes, comme s'il eût été à Vienne ou à Paris. Casanova, que la fortune poussait aussi tour à tour vers les régions les plus opposées, vit le bâcha Bonneval, comme l'appelaient ses nouveaux compatriotes. La contiance et l'abandon s'établirent bientôt entre les deux Européens. « Il faut, dit l'ancien officier de Louis XIV à l'Italien, que Je vous conduise à la bibliothèque où je puise les consolations de la philosophie. » Et il le conduisit dans une grande pièce entourée de vastes armoires fermées et tendues de rideaux. Après un moment d'attente, il en ouvrit une brusquement et laissa voir une collection de bouteilles où tous les pays du monde connu étaient représentés par leurs vins. Ce n'étaient pas les

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seuls goûts français que le comte de Bonneval eût conservés; il aimait à reprendre le costume de son ancienne patrie; il se couchait sur un divan avec un habit de velours et des bas de soie blancs; C'était toujours dans cette tenue qu'il recevait les étrangers. On conçoit tout ce qu'il y avait d'attrayant pour une imagination comme celle du prince de Ligne dans la peinture d'une vie si bizarre et d'un caractère si aventureux. Il est peu d'hommes qui aient leurs fonts baptismaux dans une église du Limousin et leur tombeau dans une mosquée de Constantinople. Tous les incidents de cette existence ont un aspect étrange ou un intérêt romanesque; mais il en est un surtout qui plaît, qui frappe, et qui peut éire commenté avec un charme infini par les esprits portés aux divagations rêveuses. Le comte de Bonneval s'était marié; cet événement, qui d'ordinaire influe sur toute une destinée, n'occupa qu'un jour de sa vie. Le lendemain de son mariage, il avait une phvsionomie chagrine. M^e de Biron, dont il avait épousé la fille, s'enquit des motifs de cette tristesse; il lui répondit qu'il avait regret de l'acte de la veille. La belle-mère se piqua, le gendre partit pour l'Autriche, et de là pour la Turquie, sans jamais revoir sa femme. Et cette femme, que devint-elle? L'histoire ne dit pas si elle était belle,

et il serait important de le savoir; mais ce qu'on sait, et ce qui touchera, je pense, c'est qu'elle entretenait une tendre correspondance avec le bizarre mari que la Providence lui avait donné. Sa pensée infatigable et clémente le suivit dans tous les pays, et ne s'arrêta qu'à cette fameuse scène chez les Turcs, où le comte de Bonneval, qui donnait un banquet, quitta un instant ses convives et revint circoncis. Dès lors, il ne pouvait plus y avoir de commerce, même par lettres, entre un musulman et une chrétienne. Cependant, sur les derniers jours du comte de Bonneval, elle lui écrivit une fort longue épître qui lui parvint au moment où les prêtres de Mahomet cherchaient à endormir son âme avec les riantes promesses de leur ciel tout peuplé de houris.

Si le prince de Ligne avait réussi dans les vers, ou s'il n'avait pas essayé d'en faire, sa réputation littéraire serait sans tache; mais notre partialité pour lui ne va pas jusqu'à le proclamer poète. Avec autant de grâce dans le style que M"ie de Sévigné, autant de saillies dans la conversation qu'un Mortemart, il n'aurait pas pu tourner un madrigal comme M. de Ségur.

Au reste, cette faiblesse que le grand seigneur étranger avait le tort d'avoir pour notre poésie jette sur l'éclat réel de son nom une ombre qui

disparaît bien vite. Nous savons qu^ea se plaçant au point de vue exclusivement littéraire, on trouverait sans peine, dans tous les genres qu'a traités le prince de Ligne, des écrivains supérieurs à lui; mais, quand on réunit toutes ces œuvres si différentes, quand on rassemble ces lettres, ces maximes, ces essais d^histoire, ces réflexions morales, enfin tous ces fragments , avec lesquels on reconstruit ce que la mort cherche à briser, on découvre un caractère, on voit apparaître un homme, qu'on ne peut s'empêcher d'admirer et d'aimer. Extravagant dans sa bravoure et sa gaieté, le prince de Ligne était le représentant le plus complet de cette espèce de chevalerie fringante et poudrée qui, moins les croyances et l'amour mystique, continuait, au XVIIIs siècle, par le mépris affecté de la vie et l'élan dans le péril , la chevalerie du moyen âge. Il appartenait à la France par la nature de sa valeur comme par celle de son esprit. Si par le style il était de la famille des Sévigné , par la valeur il était de celles des Hocquincourt et des La Feuillade. Steinkerque, Nerwinde, Fontenoy, étaient des noms qui lui faisaient tressaillir le cœur. « Je ne puis me lasser, disait-il après avoir lu les charges de la maison rouge dans les récits de Voltaire; je ne puis me lasser de répéter les noms de tous ces jolis seigneurs. » Et, avec ces qualités brillantes

d'un mousquetaire français, il avait la bonté honnête et généreuse d'un soldat allemand. On doit aimer le prince de Ligne pour lui-même, mais on Taime aussi pour le monde qu'il a vu. Quand on a Tesprit saturé, comme nous Pavons eu , de toutes ces fausses peintures du XYIII^ siècle, inspirées par des mémoires de comédiens et de danseuses à ceux qui n'en ont étudié que le côté frivole et licencieux , on est heureux de lire des œuvres où l'on respire l'air de la société véritable, de cette société à qui les changements de temps et de lieu ne font subir, au moins dans les formes extérieures, que d'insensibles modifications. Au XVII le siècle, comme à toutes les époques, il y avait un monde aimable, élégant, poli, sans affectation bruyante dans ses vices : c'est dans celui-là que le prince de Ligne a vécu , c'est dans celui-là qu'il nous introduit.

Consiielo.. — La Comtesse de Rudohtadt.

Je n'oserais recommandera personne les sévères préceptes de Goethe, qui enjoignait à l'artiste d'être en dehors de son œuvre, comme Dieu, dans les systèmes de quelques philosophes, est en dehors de sa création. Je ne crois point qu'il soir désirable pour un poète de parvenir à reléguer son âme dans des régions inaccessibles aux passions dont il anime les êtres sortis de son cerveau. Mais il y a loin de cette sérénité surhumaine, de ce rôle impassible de destin qu'ambitionnait l'auteur de Faust , à une sage indépendance des événements que Ton dirige et des pensées que Ton remue. Ce don précieux qui permet seul au talent de déchaîner, sans être brisé par elles, les grandes forces créatrices du monde de Timagination, est la condition indispensable de toute sérieuse et durable

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renommée. Quand on ne Ta point reçu et qu'on a vainement tenté de l'acquérir, on peut être un conteur agréable, un éloquent romancier; on peut divertir et quelquefois même entraîner les esprits, on n'exercera jamais sur eux cette autorité continue, cette réelle domination qui appartient aux maîtres de l'art. Or, je ne sais pas un bien qui manque plus à l'écrivain dont nous parlons aujourd'hui.

Quand on veut expliquer la nature de George Sand, on a recours à la vieille comparaison de la harpe éolienne, que tout souffle fait vibrer. Ceux-là qui comparent les poètes à des instruments rabaissent et dénaturent singulièrement le caractère de la poésie. S'il y a quelques poètes qui soient des luths, ce ne sont point les vrais poètes. Combien je préfère à cette image de la lyre, qui revient sans cesse de nos jours à propos du génie poétique, le parallèle qu'établit Voltaire entre le poète et le conquérant. « Point de véritable poésie, dit -il, sans une grande sagesse; mais comment accorder cette sagesse avec l'enthousiasme? Comme César, qui formait un plan de bataille avec prudence et combattait avec fureur. » Dans la gigantesque ambition de son intelligence allemande, Gœthe voulait que le poète s'élevât au calme inaltérable d'un dieu; Voltaire, avec la mesure de l'esprit

français, lui demande seulement le sang-froid d'un général d'armée. Ce qui est certain, c'esrt qu'il a besoin d'avoir en lui une force supérieure à celle des passions dont il dispose; qu'il doit régir ses pensées, et non pas être régi par elles. Entre les écrivains qui gouvernent leur inspiration et ceux que leur inspiration gouverne, il y a tout l'intervalle qui sépare les régions où s'élèvent sur un même niveau les génies de tous les siècles et de tous les pays, des lieux où s'échelonnent à des distances inégales les variétés infinies de talents.

Un don d'éloquence naturelle dont le charme est appréciable à tous , des emportements de passion quelquefois si vrais qu'ils ont l'air de la soulager et, par contre-coup, soulagent le lecteur, une singulière intelligence du côté sensuel de la nature et de l'art, telles sont les entraînantes qualités qu'a reçues Sand. Nul plus que nous n'est disposé à leur rendre justice. Si George Sand n'avait Jamais aspiré qu'à prendre une place parmi ceux qui content pour conter, cette place fût-elle une des premières, nous ne la lui contesterions certes pas; mais, il y a quelques années, un critique, qui cependant s'était fait une réputation de sévérité presque farouche, mit sérieusement Lélia à côté du Phédon de Platon; elle-même, ce qui est plus fâcheux mille fois que l'aberration bizarre de

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cet Aristarque, s'est imaginé qu'elle avait reçu en effet l'esprit mystérieux qui s'échappait des cordes de la lyre antique pour remuer les pierres des cités, et elle entreprend de reconstruire une société nouvelle. Il n'y a donc rien que de légitime et peut-être même d'utile à examiner attentivement le talent de George Sand et à chercher de bonne foi quel rang ce talent doit occuper.

Le premier succès de George Sand îutindiana; mais ce ne fut point son succès le plus mérité. Indiana parut il y a près de douze ans. Il y avait alors dans la société tout entière, qu'une révolution venait de secouer, une sorte d'irritabilité nerveuse. On sait quel amour candide d'émotions violentes, quel besoin incessant de crises peuvent produire ces affections. Jamais boudoir n'a caché maladie de nerfs plus complète que celle qui régnait partout en France au temps A'Indiana. Ce qui fait de ce genre de souffrances un mal dont la médisance et la raillerie se sont emparées : la secrète complaisance qu'elles ont pour elles-mêmes, la disproportion de leurs forces réelles avec la violence de leurs démonstrations, tout cela se trouvait réuni dans la maladie du jour. Jamais les ménages n'avaient été plus paisibles qu'à cette époque où venait d'être consacré le triomphe suprême des mœurs bourgeoises, et le mot d'adultère frémis-

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sait sur toutes les bouches. Vous souvenez-vous quel fantôme monstrueux c^était que Tadultère en i83o? Les Furies de la tragédie antique n'avaient point voix plus retentissante ni plus redoutable aspect. 11 faisait entendre des gémissements funèbres ou des rugissements terribles au fond de tous les romans et de tous les drames. Il tenait la coupe de poison, le poignard, et brandissait même parfois la torche incendiaire. C'était, disait-on, le spectre qui annonçait le terme des iniquités du mariage. Le fait est qu'en attendant, on maintenait dans les rues à coups de fusil, avec bien d'autres institutions, l'institution menacée par la vision effrayante. L'ordre ancien reprenait sa marche, et ceux qui voulaient s'en écarter étaient obligés de revenir, bafoués ou châtiés, sur leurs pas; mais entin l'imagination était émue, et il lui faut bien du temps pour rentrer, soumise à Tautorité des faits, dans un calme qui lui répugne. Il y eut donc, à l'apparition à' Indiana , un grand bruit causé par l'explosion des sentiments de naïf enthousiasme et d'effrçi plus naïf encore qu'excitait cette prédication passionnée contre le mariage.

Quand on lit ce livre à douze ans d'intervalle de l'époque où il parut, toute la partie qui répondait aux émotions du jour, est-il besoin de le dire, semble sans intérêt, comme elle est en effet

sans valeur. Mais ce qui charme toujours dans ce roman et continuera longtemps à charmer, c'est ce qu'il y a d'observation réelle d'artiste et de véritable passion de femme mêlées à ce fatras de philosophie. Dans Valentine, qui suivit rapidement la publication à^hidiana^ on put croire que le talent de George Sand avait trouvé sa route, tant ses qualités brillèrent d'un vif éclat dégagées des passions factices et de pesantes rêveries. Valentine est un roman par excellence, ce qui est un grand mérite pour un roman. C'est un de ces livres d'où s'exhalent, comme de certaines fleurs épanouies dans d'ardentes atmosphères, des odeurs qui troublent le cerveau. Ce n'est pas une œuvre écrite par une plume habile; mais ce qui vaut mieux pour un ouvrage de ce genre, c'est une œuvre où la vie et la chaleur qui naît de la vie se sentent à chaque page. La nature n'y est point retracée telle qu'elle le serait dans un paysage du Poussin; mais elle y est reproduite telle qu'elle brille souriante et adorée dans le cœur d'un enfant qui sera poète. Avez-vous quelquefois rêvé devant une de ces adorables vues des champs qu'on aperçoit dans un tableau de Lucas de Leyde ou d'Holbein, à travers la fenêtre gothique de la chambre, propre et luisante comme celle de la Gretchen de Gœthe, où la Vierge Marie fait sa

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prière? Quel site plus touchant peut-on contempler que ces bonnes et honnêtes campagnes qui n''ont aucune prétention à reproduire Téclatante poésie du sol et du ciel de la Galilée, mais rendent dans toute sa bonhomie, qui porte aux larmes, le pays de verte lumière et de pâles peupliers que baignent l'Escaut et le Rhin ! Les paysages du Berrv, tels que les dépeint George Sand, ont cet attrait d'inestimable simplicité. Ils ne font point penser à d'autres descriptions; on ne songe point à les mettre au-dessus ou au-dessous des peintures de Bernardin de Saint-Pierre ou de celles de Jean-Jacques; mais un jour qu'en voyage on regardera un cheval attaché derrière une des haies du chemin, ou un chien bâillant sur le seuil d'une porte, ou la riante ouverture d'un sentier que traverse un essaim d'oiseaux, on les retrouvera dans son esprit, et on comprendra leur valeur.

Puis, ce qui charme encore plus que le sentiment de la nature dans Valentine, c'est le sentiment d'où naît tout l'art du romancier. Nulle part l'amour, le véritable amour, celui qui pousse, comme la chaude haleine des vents d'été, des bouffées de parfums et la tempête dans les âmes de vingt ans, n'éclate avec plus de force que dans ce livre. Quand Bénédict va se cacher dans les foins pour se rappeler une à une les joies dont

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Tont inondé les heures qu'il vient de passer sous le ciel avec Valentine : éclat de la verdure des champs, éclat des yeux de sa maîtresse, impression des tièdes émanations qui remplissaient Pair, impression du frisson amoureux que le bout d'une chevelure blonde a fait courir sur ses joues, ivresse de soleil, ivresse de sourire; quand il retrouve et sent frémir dans son sein tous les bonheurs de sa journée, il est impossible de ne point ressentir une de ces émotions délicieusement savourées qu'on rencontre dans les romans presque aussi rarement que dans la vie.

L'ouvrage qui suivit Valentine, ce fut Lélia.

George Sand a voulu faire de Lélia l'œuvre de sa force, et c'est certainement Tœuvre de sa faiblesse. Ce qui m'attriste, et m'attriste sincèrement après avoir lu les trois volumes dont se compose ce roman philosophique, ce n'est point la mélancolie superbe ni le doute désespéré de Lélia, ce n'est point la douloureuse résignation de Tremnor ni la candeur trompée de Siénio; non, c'est la profonde inutilité, au point de vue de l'art bien plus qu'au point de vue moral, du déluge de paroles que répand l'intarissable faconde de ces personnages. Suivant nous, le but de l'art, comme celui de toute puissance créatrice, c'est de produire des êtres qui aient une vie, et une vie

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distincte de celles dont ils sont entourés. Quand un personnage idéal n'apporte point 'dans le monde de Timagination une pensée qui nV soit déjà, on peut dire qu'il n'a pas le droit de s'v produire. Or, enlevez à Lélia la souffrance honteuse et même ridicule de son impuissance physique, il n'y a plus en elle aucun élan de douleur que n'aient exprimé René , Manfred et Obermann. Mais la forme, dit-on, dans les arts peut suppléer à Tidée. En admettant cette théorie, que combattent nombre d'esprits sérieux, on n'arrive qu'à une condamnation plus sévère de Lélia. Le seul mot de forme rappelle à l'esprit ce qu'il peut y avoir de plus opposé à la nature d'un pareil livre. Lélia n'a pas plus de forme que les brouillards, les pluies, les avalanches. Imaginezvous toutes les nuées qu'ont pu former en s'amoncelant les expressions vaporeuses de la poésie moderne, venant à crever soudain dans une seule œuvre, vous aurez un spectacle semblable à celui qu'offre Lélia.

Il est quelque chose qui m'a fait plus tressaillir que les endroits les plus éloquents de Manfred ; c'est un passage sur ce drame lyrique écrit par lord Byron lui-même dans sa correspondance avec Murray. L'illustre poète y avoue tout le vague de la pensée d'où son œuvre est sortie.

Rempli d'un mépris hautain pour les acteurs et les coulisses, l'espace étroit et les intelligences plus étroites encore qui découragent son génie au théâtre de Drury-Lane, il vient de faire un drame qui ressemble à cette gigantesque statue qu'on ne pouvait sortir, sans la mettre en morceaux, de l'atelier où elle s'était élevée; il vient de faire un drame qu'aucun théâtre, fût-il plus grand que ces théâtres de la Grèce dont la mer formait l'horizon, ne saurait contenir, un drame qui ne peut se jouer que dans son cerveau. On ne doit guère s'attendre à trouver des êtres humains pour personnages d'une pareille pièce; aussi lord Byron nous en prévient : il a pris des éléments et des génies. « Excepté deux ou trois, dit-il, mes personnages sont des esprits de la terre ou de l'air, ou bien encore des torrents. » Le fameux cri de défi que le Cid jette « aux Navarrois, aux Maures et aux Castillans » me semble d'une superbe moins gigantesque, d'une moins éblouissante audace que ce langage. Mais lord Byron a la puissance nécessaire pour le soutenir. S'il évoque des retraites mystérieuses qu'elles habitent dans la nature, et des retraites plus mystérieuses encore où elles se cachent dans l'âme humaine, les intelligences qui éveillent en nous les secrètes délices et les épouvantes inconnues, il est sûr de trouver

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sur SCS l'ivres, quand elles seront en sa présence, la formule magique qui les force à obéir.' George Sand est Télève inexpérimenté du sorcier. Elle a retenu quelques mots de la conjuration qui fait venir Tessaim des fantômes, et, quand ils sont venus, elle ignore la langue qu'il faut leur parler; alors le vertige la prend et les paroles sortent de sa bouche incohérentes , diffuses , précipitées. George Sand a fait quelque part, au sujet de Lélia, la même déclaration que Byron au sujet de Manfred. Elle a prétendu qu'elle avait voulu créer ses personnages, non point avec de la chair et des os, mais avec cette vague et insaisissable essence dont sont composés les êtres abstraits ou pris en dehors de la réalité. Par un secret de son génie, Byron est parvenu à former une figure brillante comme Tarc-en-ciel des vapeurs auxquelles il s'attaquait; George Sand les a laissées à leur état de brouillards.

A}îdré, Simon, Mauprat, les Lettres d'un voyageur, Spiridion, et bien d'autres œuvres encore se succédant avec rapidité les unes aux autres, caractérisent la marche incertaine de cet esprit; André est un heureux retour aux charmantes régions où est née Valent ine; les Lettres dhin voyageur, à quelques exceptions près, nous ramènent aux brumeuses contrées d'où est sortie

Lélia. Cet air, tantôt rempli d'une joyeuse chaleur et tantôt rafraîchi par des brises mélancoliques, ce véritable air de printemps que nous respirions avec Geneviève, les épîtres à Evrard le remplacent par un air pluvieux et glacé. MaU' pral et Simon renferment, dans une égale mesure, les qualités et les défauts qui se combattent chez George Sand. Quant à Spiridion, c'est une de ces œuvres qui, dans les existences littéraires où la faveur publique jette le plus de jour, trouvent moyen de s'entourer d'obscurité. Ceux-là mêmes qui font leurs délices des plaintes d'Indiana contre le mariage et des injures de Sténioàla vie humaine, ceux-là mêmes qui peuvent lire d'un bout jusqu'à l'auire les plus longs discours de Tremnor n'ont point sérieusement tenté de connaître Spiridion. C'est ce livre, et non point Lélia, qu'on eût pu comparer avec impunité au Phédon; personne n'aurait su si la comparaison était juste ou fausse. Ce qui ressort, je crois, pour tout le monde et aurait dû ressortir pour George Sand elle-même de ces entreprises multiples, c'est que l'auteur de Lélia n'était appelé ni à la philosophie proprement dite, ni à cette poésie, suprême partage, dans un siècle entier, de deux ou trois intelligences, qui se rattache à la philosophie, parce qu'elle est la pensée, le fond éternel et divin que

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renferme toute chose. George Sand a si peu compris cette vérité que, laissant croître son "ambition au fur et à mesure qu'elle avançait dans la carrière, elle a fini par prendre un rôle dont ne parviendrait peut-être pas à s'acquitter un homme qui réunirait aux vives lumières des esprits de Voltaire et de Montesquieu les profondeurs infinies des esprits de Gœthe et de Byron. Elle a commencé une série de romans auprès desquels cette grande œuvre de Don Quichotte, qu'un de nos plus éminents historiens ne craignait point de mettre entre les découvertes et les batailles dans les origines des temps modernes, n'est que Tœuvre d'un pygmée. Elle veut, par une suite indéterminée de fictions, faire entrer dans les intelligences tout un système de vérités politiques et de vérités religieuses dont le triomphe marquerait bien autre chose que le passage du Moyen Age à la Renaissance. Il ne s'agit de rien moins, pour les romans de George Sand, que d'avoir une place dans les causes de la merveilleuse révolution qui renouvellera, iion point quelques doctrines et quelques royaumes, mais toute l'humanité.

Horace et !es Compagnons du Tour de France sont les premières œuvres où l'auteur d'André nous révèle le secret de son entreprise. Quoiqu'il y ait dans ces deux romans, plus même que dans

d'autres livres de George Sand, Tempreinie bien visible de l'esprit qui les a créés; quoiqu'on y trouve de grandes délicatesses de talent, ils n'ont pas eu de succès. Un des chapitres à^Horace commence ainsi : « Eugénie était là sur son terrain, c'était une adepte fervente de la réhabilitation des femmes; elle commença à endoctriner le Mazaccio, etc. » On conçoit que le lecteur qui a entrevu une pareille phrase soit pris d'épouvante et ne veuille pas à toute force se laisser endoctriner comme le Mazaccio. George Sand dit d'un personnage de ce même livre, dont elle veut faire réloge : « Il fut tour à tour, et à la fois, fouriériste, républicain, saint-simonien et chrétien. )> Nous n'aurions jamais osé réunir ce grotesque assemblage de mots, mais nous sommes en droit de le prendre à l'auteur à'' Horace^ pour l'appliquer à l'œuvre entière où il l'a naïvement placé. Ce qui du reste rend ce roman d'une lecture encore plus difficile et plus répugnante pour le goût que la confusion des idées qu'il expose, c'est la peinture des mœurs qu'il retrace. Je sais peu d'intelligences d'une nature plus primitivement distinguée que celle de George Sand. Pour peindre M"e de Raimbaud, la lille des preux, l'auteur de Valentine trouva jadis sur sa palette des teintes tines et lumineuses, que Mignard et Rigaud eus-

sent été heureux d'avoir au bout de leurs pinceaux pourreproduireles beautésdelacourde LouisXIV. On lit au commencement d'Jndiana cette phrase singulièrement caractéristique , placée dans une boutade contre les bourgeois d'une petite ville : «■ Faut-il prendre le parti d'un sot ou d'un manant, vous les verrez accourir. » Eh bien ! une si funeste influence peut être exercée sur les esprits munis de la plus légitime hauteur, par cet abandon de la pensée, cette intempérance de langage, cet état de malaise moral qui résultent des mouvements inquiets et désordonnés d'une intelligence sans règle, que celle dont la plume a tracé les portraits d'Edmée et de Fiamma en est venue à peindre avec complaisance les moeurs des étudiants en médecine.

A Horace je préfère les Cotnpagnons du Tour de France, parce qu'au moins les personnages s'y trouvent en rapport avec les idées qu'ils représentent, c'est-à-dire qu'ils sont complètement faux. George Sand a eu le bonheur de ne point pouvoir pénétrer dans les ateliers de menuiserie comme elle avait pénétré dans les tavernes du quartier latin; de sorte que ses ouvriers sont aussi en dehors de la nature et, partant, d'une valeur aussi minime, mais d'une physionomie aussi agréable que les bergers de Boucher et de Watteau. La

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seule différence qui existe entre les compagnons du Tour de France et les villageois des dessus de porte, c'est que les traits longs et minces remplacent les traits courts et boursoufle's , que les couleurs brunes, d'un rouge sombre ou d'un blanc mat, remplacent le gris de perle, le rose tendre et le blanc nacré ; en un mot , que le convenu du siècle dernier est remplacé par le convenu du siècle actuel. Nous voici maintenant arrivé à ce long roman qui commence sous le nom de Consuelo et finit sous celui de la Comtesse de Riidolstadt. Clarisse Harlowe, dont nos pères ont accusé les dimensions avec tant d'amertume, était une œuvre de courte haleine en comparaison de ce livre. Mais Clarisse Harlowe n'avait à raconter que les accidents de sa vie et les émotions de son cœur, tandis que Consuelo a une histoire qui se rattache à celle des rois et des peuples. Si la mode de ces interminables romans s'établissait, elle rendrait à la fois plus difficile et plus précieuse la mission de la critique. Ceux qui les liraient seraient transformés en sortes de voyageurs dont on écouterait les récits avec curiosité, mais dont on ne serait point tenté d'imiter les excursions. Nous croyons toutefois que beaucoup de gens ont lu Consuelo, et, nous le déclarons tout d'abord, c'est un ouvrage qu'on aurait grand tort de ne point lire.

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C'est même parce qu'après tout nous espérons qu'un réel intérêt s'attache à ce livre, où' sont dispersées les ressources d'un incontestable talent, que, sans être rebuté par ses divagations ni découragé par ses longueurs, nous essayerons de Tapprécicr avec justesse, nous le désirons, et, nous en sommes sûr, avec conscience.

La réhabilitation de la femme... Voilà un mot qui était employé déjà dans Indiana, qui reparaît dans Horace, et qu'on trouve souvent dans Con~ suelo. C'est une formule qui semble cacher une idée fixe de George Sand. Cherchons donc un instant à nous rendre compte de cette idée. On a répété maintes fois que la femme était avilie dans la société antique. Cette opinion pourrait bien être aussi fausse qu'elle est vieille. Je soupçonne ceux qui la soutiennent de n'être jamais restés assez longtemps devant la Vénus de Milo pour voir s'animer ses lèvres. Si la royauté dont le front de la divinité païenne porte l'empreinte n'est point celle qui réside sous la coiffe austère d'une vierge de Cimabue, ce n'en est pas moins

une royauté. Une femme foui-nit au monde de l'antiquité un des derniers types dans lesquels se résumèrent toutes les merveilles de sa fabuleuse grandeur. L'année même où naquit celui qui promulgua la loi nouvelle, la galère de Cléopâtre traînait à sa remorque le vaisseau d'Antoine. Je veux toutefois que les anciens restent convaincus d'avoir méconnu le caractère divin qui est dans la femme, qu'insensibles à sa grâce, aveugles devant le mystère d'intelligence et d'amour dont elle est la dépositaire ici-bas, ils aient refusé de lui rendre hommage, ou ne lui aient jamais rendu qu'un hommage flétrissant, pourra-t-on faire le même reproche aux modernes? En vérité, il y a quelque chose qui confond la raison dans l'étrange mépris des faits affiché par les gens qui veulent détruire au nom de la femme une société dont la femme tient sa souveraineté. Les œuvres de George Sand sont une véritable Jacquerie où sont impitoyablement égorgés tous ceux qui portent des noms de gentilshommes. Or. par qui la femme fut-elle jamais placée plus haut que par la race vouée aux persécutions deVauieur dVndiana? J'aimerais à savoir ce qu'auraient dit M^e de Sévigné, Mme de La Fayette et M"^^ de Maintenon, après la lecture d'un pamphlet où l'on eût essayé de leur prouver qu'elles avaient besoin d'être

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réhabilitées. Je ne veux point parler de ces pauvres preux qu'un regard cruel mettait au bord du tombeau, et que cent coups de lance ou d'épée laissaient frais, dispos, pleins de vie; mais je ne puis m'empècher de songer aux personnages d'une plus récente époque : je me souviens de ces amis que réunissait Marie-Antoinette, de MM. de Coigny, de Vaudreuil, d'.Adhémar, de Besenval, et je me demande si c'étaient là les représentants d'une société où la femme était esclave.

C'est pourtant sur celte idée, dont il est impossible de trouver la valeur, renfermée dans des mots qui présentent à peine un sens, la réhabilitation de la femme, que George Sand a imaginé de bâtir tout un échafaudage de récits romanesques. Au fond d'une école de chant, à Venise, est un petit laideron qui loge dans son gosier le dieu même de l'harmonie. Les dieux ne se condamnent jamais à rester longtemps mal logés. Le génie, comme la jeunesse, a des clartés qui opèrent sur les corps les plus disgraciés la même métamorphose que le soleil sur les plus maussades masures. Consuelo , c'est ainsi que s'appelait le laideron, devient une belle fille à force de bien chanter, et le directeur du théâtre de la Fenice, le comte Zustiniani , est trop heureux de Tenlever à son maître le Porpora pour l'engager parmi ses

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virtuoses. Consuclo a des triomphes qui dépassent tous ceux des cantatrices que Venise a possédées avant elle. Mais elle est malheureuse au sein de ses succès, parce qu'elle a au cceur une passion pour un être dont la nature tst au-dessous de la sienne. Elle aime un chanteur, Anzoleto, né comme elle de race bohème, avec qui elle a joué tout enfant sur les marches des escaliers patriciens que baigne TAdriatique. Or, cet Anzoleto a une àme basse et jalouse. Au lieu de le réjouir, le bonheur de sa compagne d'enfance le torture. Eprise de la musique, comme sainte Cécile, ne connaissant de Part que son côté idéal, Consuelo éprouve une douleur dont elle pense mourir quand son œil plonge dans les abimcs ténébreux et félidés où remuent Tenvie , la haine, le désespoir, toutes les passions honteuses trop souvent mêlées aux existences d'artistes. Son aflliciion est d'autant plus vive que ces lîionstres inconnus à son regard, c'est dans le cœur de son amant qu'elle les voit ramper. Heureusement son enfance a été non moins sauvage, mais non moins pure que les brises de la mer au bord de laquelle elle s'est passée. Anzoleto n'a point reçu d'elle un baiser dont le souvenir puisse faire monter la rougeur sur son front d'un blanc de marbre, presque aussi chaste, quoique les clartés de la scène y soient

tombées, que les fronts ensevelis dans les monastères sous les bandeaux de lin. Elle se décide à quitter Venise et la vie de théâtre, puisqu'il en est temps encore, en emportant le trésor de sa pureté. Son maîu-e le Porpora la recommande à une famille qui habite dans les montagnes de la Bohême un château appelé le château des Géants. Une jeune fille de cette famille a besoin d'une gouvernante qui soit en même temps une amie. Porpora ne connaît personne plus digne d'un poste de confiance que son austère élève Consuelo. Cette première partie est écrite presque en entier avec la grâce et la chaleur du talent de George Sand; -mais peut-on dire la même chose de celle qui suit? On est en droit de s'attendre à ce qu^un château portant ce nom formidable de château des Géants, et situé dans un des sites les plus farouches de la Bohème, ait des trappes, des souterrains, et soit hanté par une nombreuse compagnie de revenants. Malheureusement, George Sand comprend mal le merveilleux. Ce n'est pas elle dont Poreille eût entendu jamais le bruit lugubre qu'a recueilli Hoffmann dans ce fameux conte du Majorât, qu'il ne faut pas lire les soirs où il fait du vent en face d'une trop profonde cheminée. Son château n'est pas digne d'avoir des tourelles dont les ardoises sombres et polies servent de mi-

roir à la lune. Il renferme bien des souterrains, mais des souterrains comme pourrait en concevoir rimagination d'un ingénieur des ponts et chaussées, et on n'y rencontre pas un seul fantôme, à moins toutefois qu'on ne prenne pour tel le tils même du châtelain, le comte Albert de Rudolstadt. Ce comte Albert est, en effet, une sorte d'être qui tient le milieu entre la mort et le vivant. Il est né d'une mère qui était sujette à de longs sommeils pendant lesquels on ignorait si la vie résidait encore dans son cœur. Il a lui-même cette maladie. Il dort sans cesse, et, quand il ne dort pas, il lient des propos tels qu'il a tout Tair de rêver. Malheureusement ses rêves ont un bien plus grand tort que d'être lugubres, ils sont ennuyeux. Lorsqu'il est éveillé, il s'abandonne à des discours propres à plonger les autres dans le sommeil qu'il a secoué. Issu d'une race hérétique, il s'imagine qu'il a vécu dans le corps de ses ancêtres, et particulièrement qu'il a été le plus fameux d'entre eux, Jean Zyska du Calice, le fanatique confesseur de la religion des Hussites. Le comte Albert part de cette malheureuse persuasion pour faire des homélies humanitaires, car il se trouve, par un secret peut-être de sa folie, que les doctrines de Jean Huss se confondent avec celles dont l'auteur à'Indiana est l'apôtre. Le

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comte Christian de Rudolstadt, et le baron .Frédéric, son frère, et la chanoinesseWanda, sa sœur, et sa nièce Amélie, Félève de Consuelo, ne savent que se désoler ou s'irriter, suivant leurs caractères , de ces interminables sermons. C'est à Consuelo qu'il appartient de découvrir leur sens profond et mystérieux. Créée pour être la femme de l'Évangile, dont Albert est un des premiers apôtres, Consuelo, dès qu'elle entend la parole de celui qui doit la convertir, sent tout son cœur rempli d'un sentiment de respect. De son côté, Albert, dès que la voix de Consuelo a frappé ses oreilles, a reconnu l'épouse de son âme, celle qui le tirera du crépuscule où il est encore plongé pour le conduire à la vraie lumière, de l'état maladif où il languit pour l'amener à la santé. Il se forme donc entre Albert et Consuelo une sorte de lien. Ces deux sérieux personnages s'unissent par une affection instinctive qui, chez l'un, a le caractère d'une admiration enthousiaste, chez l'autre , celui d'une tendresse mystique. Mais, si odieux que soit le mariage à l'auteur d'Imiiana, il faut, comme tous les romanciers de l'ère d'incomplète vérité où nous sommes encore appelés à vivre, qu'il se résigne à voir ce but fatal , cet inévitable poteau placé au bout de tous les sentiers du sentiment, se dresser à l'horizon des amours de

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SCS héros pour qu'elles conservent leur caractère religieux. Albert veut épouser Consuelo. On devine sans peine que sa famille accueille fort mal cette résolution. La chanteuse elle-même est loin d'accéder aux vœux du petit-fils de Jean Zyska. Outre l'obstacle presque invincible pour sa délicatesse de la résistance des Rudolstadt, elle leur oppose des obstacles inattendus tirés de son propre cœur. Le mot de mariage porte Tesprit sur tout un ordre d'idées fort incompatibles avec celles qu^éveille un fantôme. Ce pauvre Albert n^est pas un être assez distinct des êtres chimériques dont il s^entoure. Pour les séductions de sa parole, Consuelo oubliait sa personne, qui est singulièrement maigre, décharnée, tournée en manière de spectre. Elle le regardait comme un Verbe, et ne le trouve pas suffisamment incarné pour en faire son époux.

Un beau jour donc , afin de se soustraire au combat que se livrent en elle , d'une part, son dévouement pour Albert, de l'autre son indignation contre l'orgueil des Rudolstadt et un naturel désir de plus vivantes amours que ses amours avec leur héritier, elle écrit au prophète de sa religion une longue lettre où elle lui demande du temps pour venir à bout de l'aimer, l'assurant qu^elle dirigera vers ce but tous ses ef-

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forts , quitte le château des Géants et rentre en zingara dans la vie.

Consuelo a raison d'abandonner Tatmosphère où Albert la faisait vivre. Le roman de George Sand recouvre la chaleur et le coloris au fur et à mesure que son héroïne oublie le sombre visionnaire qui Pavait subjuguée. L'auteur de la Dernière Aldini excelle à peindre la vie d'artiste dans ce qu'elle a d'attrayant pour l'esprit. Consuelo rappelle un instant le Wilhelm Meister de Gœthe. On sait comme Wilhelm courait les grands chemins, cherchant à trouver de quelle voix Hamlet doit parler à Horatio, et se couchant avec délices sur la mousse verte des forêts ; mêlant sans cesse dans son âme la préo'^cupation de l'art à la passion de la nature. Consuelo s'en va comme Wilhelm, souriant au ciel, aimant les arbres, caressant l'herbe du regard et repassant dans sa mémoire la musique de maître Porpora. C'est sa réunion avec ce maître bien-aimé qui met un terme aux aventures de son existence voyageuse. Le Porpora est à Vienne où il passe ses jours à souffrir, s'humiliant vainement devant le poète en vogue Métastase, pour obtenir un libretto, quand tout à coup son élève chérie vient se jeter dans ses bras. Le maestro croit que son mauvais destin est vaincu. Sa mansarde humide et noire,

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OÙ son génie expirait sur les touches d''un clavecin usé, devient pour lui un asile de joie et de lumière, lorsque la voix de Consuelo y résonne. Qui pourra résister à cette voix? Que iMétastase Tentende, et il ne voudra point d'autre poitrine que cette poitrine sonore pour jeter aux oreilles du public ses rimes triomphantes. Hélas! l'abbé Métastase n'a plus assez d'intelligence sérieuse du beau pour comprendre le talent qui s'offre à lui ! La vie mondaine a tué toute poésie dans son cœur. L'inspiration n'ose point frôler son front, même du bout des ailes, dans la crainte de détruire l'élégant édifice des boucles poudrées qui le surmontent. Puis l'indifférence de Métastase n'est pas encore le seul obstacle contre lequel se brisent les espérances de Porpora et les efforts de Consuelo. Des intrigues de toute sorte se forment contre la grande chanteuse pour empêcher ses débuts; on trouve moyen d'intéresser à ces intrigues Marie-Thérèse elle-même, l'impératrice. Le cœur gonflé de courroux, l'esprit épuisé de lassitude, Porpora maudit le ciel et les hommes dans sa mansarde redevenue pour lui un séjour de misère et de ténèbres, quand un de ses élèves, premier chanteur du théâtre de Berlin, lui écrit d'amener Consuelo à la cour du roi Frédéric. Le maestro et la prima donna se mettent sur-le-champ

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en route; mais, à Tinstant même où ils pénètrent dans les Etats du roi de Prusse, un homme à cheval les aborde : cet homme est le baron Christian, Tonde du comte Albert de Rudolstadt. Le baron Christian apprend à Consuelo que son neveu, sur le point d'expirer, la demande avec instance, Consuelo se rend en toute hâte au château des Géants. Depuis longtemps déjà Albert n'ouvrait plus la bouche, mais il vivait encore, et ses dernières paroles avaient été pour exiger qu'on mît sa main mourante dans la main de Consuelo, et qu'on répandît sur son agonie les joies spirituelles d'un mariage avec la bien-aimée de son âme. La famille, soumise à tous ses désirs, exauce cette volonté suprême dès que Consuelo est arrivée. Le moribond trouve encore assez de force pour prononcer le oui qui unira sa mémoire d'une façon indissoluble à l'existence de la chaste artiste. Aussitôt que cette étrange cérémonie nuptiale est achevée, les forces qui semblaient lui venir d'en haut pour l'accomplir disparaissent. Son regard s'éteint, sa bouche se ferme, et le médecin, la main sur un cœur qui ne bat plus, s'écrie, dans un moment de silence plein d'angoisses, où tous les sanglots sont refoulés par la terreur : « Il est mort. «

Nous pouvons le dire dès à présent, nous qui

n'avons pas, à ménager la curiosité du public, le même intérêt que le romancier, il n'est point mort, malheureusement pour ceux qui vont lire la Comtesse de Riidolstadt^ mais Consuelo est terminée.

Quand on vient de fermer un livre et qu'on se recueille dans cet état de méditation involontaire qui suit Taccomplissement de toutes les entreprises humaines, que doit-on avoir sous le cerveau ? Lorsqu'on a lu ce Phédon auquel Lélia fut comparée, on a l'impression d'une pensée harmonieuse et distincte comme celle d'une figure géométrique, on éprouve une satisfaction d'intelligence nette et précise, semblable à celle que donne la solution d'un problème. Lorsqu'on a lu ce Manfred, auquel Lélia fut également comparée, on a l'idée d'un grand spectacle, saisissant et mystérieux, comme le spectacle même des choses naturelles, on ressent cette émotion profonde et mêlée de vertige que donne la contemplation d'une étendue solitaire d'eau ou de ciel. Enfin, lorsqu'on a lu Simple Histoire^ ou Manon Lescaut^ ou Rob-Roy, on a, et c'est peut-être encore ce qui vaut le mieux, le souvenir ardent et tendre d'un regard aussi vivant que les véritables regards dont la vie est éclairée; on est dans cet état charmant d'exaltation et de langueur qui

GEORGES AND Il3

accompagne le lendemain d'un bal où Ton a rencontré sans cesse dans l'atmosphère, à travers l'émanation des fleurs et le jeu des lumières, les rayons de deux yeux noirs ou bleus.

Malgré toutes les dissertations ambitieuses dont le roman de George Sand est rempli sur Tàme et Dieu, les religions et l'humanité, il est inutile de dire, j'imagine, qu'on n'y trouve pas une seule pensée qui puisse être pour une intelligence sérieuse la source d'une jouissance philosophique, et il est inutile de le dire aussi, quelques descriptions heureuses ne laissent pas dans Pesprit, après la lecture de cette œuvre, l'impression de poétique grandeur qui survit à une lecture de lord Byron. Mais au moins trouverons-nous dans Consuelo ce que nous sommes en droit de demander à l'auteur de Valentine, ce charme d'entraînante rêverie, cet attrait de mol et brûlant plaisir que doit renfermer le roman? Rencontrerons-nous dans ce livre ces êtres que l'on cherche à Tàge où la lumière du plus beau ciel ne semble jamais assez douce ni assez dorée, ces fantômes enchanteurs que conjurent les magiciens proscrits par Platon, ces personnages fictifs qui exercent sur les âmes des séductions périlleuses et chéries? Hélas! non. Les idées fausses dans un livre, produisent l'effet de la fausse lumière en peinture. Toutes les

ligures de Consuelo se ressentent du jour fâcheux dont elles sont éclairées.

Pour commencer par Théroïne même de ce long drame, est-il, je me le demande, un esprit où le visage de Consuelo puisse se graver en traits de feu comme celui de Manon ou de Julie? Le plus enthousiaste des lecteurs rêvera-t-il de Consuelo? Regrettera -t- il de ne point Tavoir connue? Je sais bien que la Sophie de Jean-Jacques était éprise de Télémaque. Mais Consuelo, qui ne l'emporte en rien sur l'élève de Mentor par Tattrait et la vivacité de caracière, n"a point dans le langage les mêmes grâces que le héros de Fénelon. On Ta répété maintes fois, un personnage n'intéresse point alors qu'il est trop parfait. Sir Charles Grandisson a empêché bien des seins de battre dans leurs longs corsets de baleine, pour n'avoir pas eu un peu de l'aimable noirceur si libéralement prodiguée à Lovelace. Si la perfection possible à une âme humaine nous glace, que nous fera éprouver une perfection en dehors de l'humanité? Excepté aux jours où elle joue avec Anzoleto, et à lïnstant où elle trouve qu'Albert ressemble trop à un spectre, Consuelo n'a rien qui explique pourquoi ses yeux s'ouvrent si noirs dans son visage teint par le soLil. Une tille de race bohème comme elle occupa aussi la scène

littéraire, et on sait avec quel éclat, il y aura tantôt quatorze ans. Celle-là avait bien dans les veines le sang qui doit couler sous la peau lisse et brune d'une Zingara. Frémissante et capricieuse, elle tenait du tambour qui résonnait sous ses doigts et de la chèvre qui bondissait autour d'elle, ce n'est pas son cœur qui se fût laissé prendre à des homélies philosophiques. On sait comme elle traitait l'érudition et la poésie de ce pauvre Pierre Gringoire. Mais une chevelure noire tombant en boucles luisantes autour d'un front martial, une taille altière et un hoqueton de cette éclatante couleur d'où naît l'ivresse de la vue, un hoqueton d'un rouge triomphal jeté sur une armure d'acier, voilà ce qui la subjuguait. La Esmeralda aimait Phœbus, et tout le public adorait la Esmeralda, parce qu'il comprenait sa nature.

Le comte Albert est bien plus encore que Consuelo en dehors de toutes les conditions qui peuvent exciter Tintéréi. On lui pardonnerait le visage pâle, les yeux ardents, tout l'aspect enfin du fantôme, s'il savait en avoir aussi la tenue silencieuse. Mais nul être ne fit jamais un plus grand abus de la parole que le comte Albert. Il est atteint d'une déplorable folie qui fait ressembler son délire à celui que pourrait avoir un professeur de Weimar

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OU de Carlsruhe. 11 débite dans d'interminables discours tout ce qu'il sait de philosophie et d'histoire. Imaginez-vous le cavalier noir qui emporte Lénore, au lieu de presser en silence sa fiancée contre sa poitrine de fer, se mettant à lui parler tout à coup d'humanité, de religion, lui faisant faire des remarques historiques et des analyses de psychologie, vous aurez une idée des scènes singulières produites par le rôle d'Albert. Dans les profondeurs d'une caverne où Consuelo est descendue pour le chercher, assis sur les bords d'une tombe fraîchement remuée, entouré de tous les mystères, de toutes les terreurs qu'une situation humaine peut réunir, il se met à raisonner sur les dogmes des Hussites, et à faire un long résumé de leurs guerres. Ce qui est la mort de tout intérêt et de toute poésie, ce qui est plus fâcheux mille fois dans l'art que l'extravagance avec ses lueurs bizarres, la rêverie avec ses ténèbres soudaines, c'est le faux. Albert n'est pas un être fantasque, ni même non plus un de ces êtres exceptionnels qu'on n'a jamais rencontrés dans la vie, mais qu'un effort du cerveau peut y placer. Non, Albert est tout simplement un personnage faux, et voilà pourquoi il n'y a rien en lui qui remue une pensée ou un sentiment dans mon esprit ou dans mon cœur. Quoique peu d'hommes ressem-

blent à Hamlet, je puis ra'intéresser à ce noble rêveur, parce qu'après tout, dans les tourments de cette âme intelligente et irritable, il n'y a rien que notre nature ne soit capable d'éprouver. Je puis même m'intéresser à ces torrents que lord Byron osa faire parler, parce que le génie du poète a saisi le langage que nous tiennent, sans l'aide des formules, l'orifice verdoyant des ravins et la poussière diamantée des cascades. Et je ne puis pas m'intéresser à Albert, parce qu'il ne répond à rien de ce que renferme le monde imaginaire ni le monde visible; parce qu'il n'est fait pour marcher ni au jour uniforme et limpide qui éclaire sir Charles Grandisson, ni aux clartés fantastiques dans lesquelles passe et se perd le docteur Faust. C'est une loi sublime de l'art que la vérité seule y engendre. Dans les régions de l'esprit, les personnages faux répondent aux ombres dans les régions terrestres. Une illusion seule les montre distincts du néant dont ils ne peuvent pas s'affranchir.

Quelques caractères secondaires ont seuls été traités avec succès dans Consuelo. Au sortir du château des Géants, quand la bohémienne reprend sa vie d'aventure, elle rencontre sur sa route un chanoine ami de la musique et des fleurs, dont les joues brillantes de santé, la bouche fine, 1ère-

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gard spirituel et un peu rêveur, toute la figure heureuse et saisissante, aurait pu être tracée par le peintre de maUre Martin et de Kj-eisle?'. Le chanoine de Consuelo nous fait retrouver ce talent qu'a reçu George Sand d'une nature gracieuse, distinguée et poétique, dans la mesure de poésie qui s'accorde le mieux avec les proportions habituelles du roman. Au lieu du personnage vulgaire à la face bourgeonnée, tout entier au lit et à la table, qu'un romancier ordinaire n'eût pas manqué d'esquisser, elle a créé un personnage nouveau dont le visage est bien nourri, mais intelligent, empreint, à travers sa bonhomie souriante, de l'idéale inquiétude inhérente à toute âme germanique, et rappelant, par quelques lignes royales du profil, le mystère d'une origine due à d'illustres amours.

Il est évident qu'un ou deux rôles épisodiques conçus avec bonheur ne peuvent point suffire à faire d'un livre une œuvre qui ait une valeur réelle. Mais, par un jeu singulier du hasard, il y a dans Consuelo un défaut immense qui, grâce à la nature heureuse dont il émane, remédie aux autres défauts de ce long ouvrage : c'est le manque de plan. Cette idée ténébreuse dont nous parlions tout à rheure, cette idée qui est l'origine du livre, la réhabilitation de la femme, George Sand, Dieu

merci ! l'oublie sans cesse ; et quand elle oublie, le caractère même de Consiielo recouvre un peu de grâce; tout le roman reprend de la vie et de la chaleur. George Sand, dans Consiielo, nous fait aimer ce qu'on maudit d'habitude chez les poètes : les moments où ils s'endorment, car lorsqu'elle s'endort, elle perd le souvenir des entraves dont elle s'est elle-même garrottée, et son talent, dans ses rêves, retrouve tout son charme avec sa liberté. La première partie de Consuelo, où l'idée du livre ne se montre pas encore, et la troisième, où elle est presque abandonnée, font songer à André et à la Dernière Aldini. Quand l'action se passe sous le ciel de Venise et sort du château des Géants, où elle était emprisonnée, pour courir à travers les champs, on retrouve le pinceau qui le dispute à celui de Canaletto dans l'art de rendre les vapeurs bleaes des lagunes et à celui de Wynantz dans l'art de reproduire la poussière jaune des chemins creux. Nous dirons donc qu'après tout, si Consiielo n'est pas même, comme roman, une œuvre vraiment sérieuse parce qu'il ne reste de sa lecture aucune impression dominante et durable pour l'esprit, c'est un livre qu'on est encore heureux de trouver, puisqu'on y sent parfois la présence d'une des plus heureuses intelligences de notre temps. Mais pourquoi faut-il que Con-

siielo nous conduise à la Comtesse de Riidolstadt ?

Ah! si le comte Albert était mort! Mais dans le monde de l'imagination les arrêts de la m.ort ne sont jamais irrévocables, et c'est pour ce monde une grande infériorité auprès de celui qu'éclaire notre soleil. Même quand elles atteignent un front à travers les anneaux d'une chevelure blonde, un cœur à travers les plis d'une lettre d'amour, je crois que les balles ont raison. Il y a dans la vie humaine des rôles longs et des rôles courts. Ces derniers, qui sont les plus heureux et les plus jolis, perdraient toute leur grâce, si le destin, par quelque artifice, venait à bout de les prolonger; pourquoi les romanciers n'ont-ils point des bières aussi bien closes que celles où l'on nous enferme pour nous confier au sein verdoyant de la terre? Comment ne sont-ils pas pénétrés de cette idée si simple et si vraie, qu'il ne faut jamais chercher à faire reparaître un sourire qui s'est évanoui ou des larmes qui se sont effacées; qu'il ne faut point rentrer dans la salle d'un festin après avoir pris congé des convives, qu'on ne recommence point

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deux fois les mêmes adieux, qu'on ne provoque point deux fois les mêmes regrets, que Ton aime bien d'un seul amour, que l'on meurt bien d'une seule mort?

Quand le plus parfait des héros ne serait point en droit de revenir à la vie après avoir fait pleurer son trépas par ses amis et par sa maîtresse, combien ne doit-il point paraître intolérable qu'un aussi triste héros qu'Albert ose sortir du tombeau ! Albert est le mauvais génie de Consuelo, le mauvais génie de George Sand elle-même. C'est cet importun personnage qui porte en lui les idées de philosophie obscures, ambitieuses et pesantes dont tous les endroits où il paraît sont infestés. Lorsque Consuelo a pris le parti de le laisser avec les rêves dans le château des Géants, nous l'avons vu, elle ramène sur elle l'intérêt. S'il était mort en effet quand le médecin, appelé auprès de lui, s'écriait : « Il est mort! » la comtesse de Rudolstadt eût été une tout autre femme, ou nous ne l'eussions jamais connue. L'un et Tautre de ces cas aurait certainement bien mieux valu que celui dont nous avons à parler. Comme Albert toutefois disparait un moment après la scène de son mariage et de son trépas, la comtesse de Rudolstadt a quelques pages de début où l'on sent encore un peu d'une chaleur qui ne reviendra plus

dans ce roman. Consuelo, malgré toute l'admiration qu'Albert lui inspirait, n'a point regretté très vivement ce lugubre époux. Elle l'a veillé avec beaucoup de sang-froid, enseveli avec infiniment d'adresse, puis elle a déclaréaux parents du comte qu'elle n'abuserait pas de leur déférence pour la volonté d'un mourant en prenant une fortune et en portant un nom qui ne lui étaient point destinés. C'est devant Dieu seulement qu'elle sera la comtesse de Rudolstadt; pour les hommes elle restera Consuelo la prima donna. Cette résolution est très goûtée par la famille d'Albert; et voilà Consuelo qui, quelques jours après la mort de son mari, se remet à chanter de son mieux la musique de Porpora sur le théâtre royal de Berlin. Le grand Frédéric l'écoute avec plaisir et paraît même disposé à ressentir pour elle un léger sentiment de faiblesse amoureuse, tel que peut se le permettre Tâme d'un souverain occupé de politique et de stratégie. Consuelo, qui déteste les tyrans, ne répond aux avances du roi qu'en se liguant contre lui avec sa sœur Amélie pour faire recouvrer la liberté au baron de Trenck, l'amant de la princesse prussienne. Frédéric, qui n'aime point avec obstination les chanteuses, fait enfermer la prima donna de son théâtre dans la forteresse de Spandau. La capti-

vite de Spandau est plus funeste à Consûelo que Frédéric n'avait pu le penser. La malheureuse créature trouve moyen d'y continuer activement, malgré les verrous et les murs^ un commerce qu'elle avait commencé, sous les auspices de la princesse Amélie, avec la société des Invisibles. Jamais gens plus fatigants que ces Invisibles, par les ténèbres de leur vie et de leur langage, ne se sont remués au fond même des mélodrames. Ils font parvenir dans le bec des oiseaux, à la prisonnière, des billets où ils lui promettent sa liberté si elle veut s'abandonner entièrement à eux. Consûelo accueille avec ravissement leurs promesses, et une nuit elle voit ses guichetiers gagnés ouvrir les portes de sa prison. Au pied de la forteresse d'où elle s'échappe, un homme l'attend, le visage couvert d'un masque, la taille enveloppée d'un grand manteau. Rien qu'en serrant la main de cet homme, Consûelo sent une indicible émotion s'emparer de son cœur. George Sand ne vous apprendra qu'au bout de cinq ou six volumes quel était ce personnage mystérieux; mais nous qui persistons dans notre système de narration ingénue, nous vous avouerons sans détour, dès à présent, que c'était le comte Albert de Rudolsiadt.

C'en est fait de notre héroïne. Maintenant

jusqu'à la lin du roman, elle sera sous Tinfluence d'Albert. Liverani, c'est le nom que donnent au personnage masqué les gens qui Tentourent, traverse avec Consuelo des forêts, des chaînes de montagnes et des fleuves, puis arrive enfin à une maison isolée, où il Tabandonne. Cette maison a l'air d'avoir été créée par l'imagination de M^e de Genlis. On ne saurait inventer demeure plus pédante. Sur tous les murs et même sur tous les meubles sont écrites des maximes qui pourraient être échappées à Fauteur du Palais de la Vérité. Nous devons rendre à Consuelo la justice de dire qu'elle s'ennuie prodigieusement dans ce séjour; cependant elle pourrait charmer les moments que la volonté des Invisibles lui prescrit d'y passer, par les rêveries d'une passion naissante. Elle a éprouvé dans sa récente excursion un charme magnétique auprès de Liverani. La figure de son compagnon lui est restée inconnue; mais des serrements de main et même des baisers ont été échangés dans une berline. La veuve d^ Albert a quelques regrets, elle qui a des prétentions, et des prétentions si bien fondées à une chasteté de Tordre le plus élevé, d'avoir subi le classique entraînement des voyages. Elle a bien, pour s"'excuser, maintes raisons tirées de l'attraction des atomes entre eux, des caprices impérieux du sort, des

impulsions mystérieuses que subissent les âmes; il n'en est pas moins vrai que la marche de son cœur ressemble un peu à celle qu^aurait suivie le cœur de Manon, voyageant au fond d^un coche avec un officier de dragons. Ce n'est pas nous qui serions en droit de lui reprocher cette faiblesse, après nous être plaint Justement que le sang de la Bohémienne ne coulait pas assez chaud dans ses veines. Nous regrettons, au contraire, qu'elle ne sache jamais accepter avec naïveté un mouvement de sa jeunesse, un instinct de sa nature d'artiste. Il faut toujours que la philosophie intervienne dans ses affaires. Sa peccadille lui inspire mille raisonnements métaphysiques, qui en font à ses yeux une faute moins vulgaire, mais plus grave qu'elle ne l'est en effet. La pauvre créature s'accuse d'avoir manqué à tout un ordre de devoirs. Ses joues se couvrent de rougeur quand elle lit quelques-unes des maximes sur la pureté et l'innocence dont sa maison est remplie. Ses remords deviennent bien plus poignants encore lorsqu'elle apprend qu'Albert est vivant, que c'est un des membres les plus respectés de cette société des Invisibles dont elle fait dépendre ses destins.

Cependant la société des Invisibles a choisi la comtesse de Rudolstadtpour devenir une néophyte de la religion qu'elle professe, et elle l'entoure de

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mystères. Elle lui prescrit de ne point quitter Tenceinte où Liverani l'a conduite, et sous peine de ne plus revoir son époux, de ne point songer à ce Liverani ; entin elle lui fait lire, pour la mettre en état de comprendre les vœux qu'elle l'appelle à prononcer, toute une série d'histoires philosophiques. Consuelo se résigne à son sort et entasse dans sa cervelle les dogmes de Luther sur ceux de Jean Huss. Un beau jour, elle se trouve ainsi en état de pouvoir, comme le moine de Wittemberg, défier Satan lui-même dans un tournoi théologique. Alors les Invisibles la font comparaître devant leur tribunal. Ils sont très satisfaits de la manière dont elle raisonne sur la liberté, l'humanité, le Christ, et maint autre sujet aussi approprié à l'intelligence d'une ancienne prima donna; mais ils ont résolu d'éprouver la force de son coeur après avoir éprouvé celle de son esprit; ils veulent savoir si elle n"a point conservé pour Liverani un sentiment qu'elle refuserait d'immoler à la foi qui l'engage à Albert. Un membre du tribunal, dont le masque laisse passer les anneaux d'une barbe blanche, est chargé de l'entendre en confession, afin d'épargner sa pudeur. Elle se retire avec ce directeur improvisé, et quelle n'est point sa surprise quand elle reconnaît une femme dans le révérend Invisible qui écoute ses aveux!

Oui, c'était bien une femme, et cette barbe? dirat-on ; elle était de la nature de celles qui servent aux travestissements du carnaval. C'était une ■femme, et une femme réhabilitée, une femme libre, une femme qui voulait porter la barbe et qui la portait. Si les critiques en étaient venus a être les voyageurs dont nous pariions au commencement de cette étude; s'ils rendaient compte d'excursions faites par eux seuls, comme on nous interromprait ici pour nous dire : Non, ce n'est point possible; vous abusez de notre crédulité. Heureusement les romans, même en douze volumes, se lisent encore. La femme qui confessait Consuelo ôta donc son masque et prit sa barbe dans sa main.

Au bout de quelques instants, la chanteuse sut quelle était cette déléguée des Invisibles. Elle avait devant elle la mère de son époux, la noble Wanda de Pratchilitz. Ce n'était pas encore assez pour la mort de nous rendre Albert, elle nous rend encore sa mère cent fois plus discoureuse que lui. N'est-ce point là un raffinement de cruauté? Wanda raconte qu'elle et son fils ont tous deux été arrachés au trépas par un médecin qu'elle a connu dans sa jeunesse, à une époque où elle ne portait pas de barbe blanche a u menton ; puis, malgré son affection pour Albert, elle en-

gage Consuelo, dans une longue dissertation sur Tamour, à ne point reprendre Tépoux qu'elle a cru perdre, si le devoir et non la passion la portent vers lui. Wanda veut qu'avant tout la liberté préside aux unions; elle sait ce qu'il lui en a coûté pour garder une fidélité de près de vingt ans à un mari qu'elle n'aimait pas. Mais Consuelo est inébranlable dans sa résolution d'immoler Liverani au comte de Rudolstadt. Après son entretien avec Wanda, les Invisibles la font passer par une série de nouvelles épreuves destinées à préparer son âme aux combats qu'elle soutiendra pour leur foi. On la promène dans les souterrains d'un château féodal où sont amoncelés des instruments de bourreaux et des squelettes de victimes ; enfin c'est là ce qui termine cette série de tortures morales. On lui demande si, oubliant pour toujours Liverani, elle veut retourner vers Albert; Consuelo, dans lin transport de vertu enthousiaste , redemande son ancien époux; et ce que le lecteur savait déjà depuis six volumes^ ce qu'elle-même aurait pu deviner avec la moitié de l'intelligence qu'elle emploie à comprendre Jean Huss et Luther, Albert et Liverani se trouvent n'être qu'un seul personnage. Quoique le comte de Rudolstadt et Consuelo fussent déjà mariés, les Invisibles trouvent à propos de les marier une seconde fois. Du

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reste il ne faut point se plaindre que ce mariage ressemble à ceux dont nous avons Phabitude. Wanda, qui a trouvé dans cette cérémonie nuptiale un prétexte à prononcer le plus long de ses discours, rappelle aux deux époux qu'ils ne se doivent rien Tun à l'autre, et les engage à ne point se Jurer fidélité.

L'épilogue qui termine cette œuvre la résume d'une façon complète ; il offre la quintessence de l'esprit répandu dans tout le roman. Albert et Consuelo sont devenus, après vingt années d'une vie consacrée à ébranler les trônes, de sublimes mendiants portant la philosophie et la poésie dans leurs besaces. Ils errent de village en village avec une troupe d'enfants en haillons, traqués par la police de tous les États, et protégés par Tamour de tous les peuples. Un docteur allemand, le docteur Spartacus, qui rêve la réforme de l'ancienne société, veut avoir l'avis d'Albert, dont il a entendu parler comme d'un saint par ceux de son parti, sur l'Ordre nouveau qu'il se propose de fonder. Il rejoint le comte de Rudolstadt dans les montagnes de la Bohême, et il l'aborde sans façon pour lui demander de vouloir bien lui apprendre le secret des religions et de l'humanité. Albert, après s'être fait prier quelques instants, consent à satisfaire la curiosité de Spartacus, et, tour à tour.

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jouant du violon, citant Pythagore, Platon et Leibnitz, il fait une réponse dont son interlocuteur se trouve complètement satisfait.

Voilà pourtant le monstrueux squelette que nous donne l'analyse de la Comtesse de B.iidolstadt. Maintenant, sur cette charpente informe, quelques pensées, quelques traits de style, quelques caractères, quelques heureuses combinaisons de faits jettent-ils une chair oti le scalpel rencontre la vie? Non, excepté dans les premières pages, la Comtesse de Rudolstadt n'offre même point le fugitif attrait qu'on aperçoit çà et là dans Consuelo. Étudié avec assez de conscience, le caractère de Frédéric est le seul dans ce long ouvrage qui excite un peu d'intérêt, et toutefois, je le crois bien loin de la vérité. Je m'en rapporte uniquement, pour la peinture des souverains, à ceux-là qui, non seulement ont vécu, mais qui encore étaient appelés à vivre dans leur familiarité. Cette façon de voir me met en déiiance contre nombre des traditions qui nous sont parvenues sur le roi de Prusse. Un héros antique ou un raccoleur, un philosophe né sur le trône ou un pédant couronné, voilà ce que Frédéric parut tour à tour à des gens auxquels échappaient les secrets de celte royale nature. Les passions actuelles de George Sand l'ont portée à choisir la façon de voir qui

était la plus défavorable à la royauté. Imaginezvous Gromwell mêlant à l'esprit militaire le pédantisme philosophique au lieu du fanatisme religieux, et vous aurez le Frédéric qu''elle nous a dépeint. C'est un tyran bourgeois offrant un continuel contraste entre l'élévation de sa fortune et la bassesse de ses mœurs. Le prince de Ligne se rencontra un jour au camp de Pempereur Joseph avec ce terrible héros prussien contre lequel il s'ét-ùt souvent battu. L\\utriche et la Prusse venaient de conclure une trêve, et le roi affectait avec Tempereur une chevaleresque courtoisie. Le prince de Ligne put donc s'entretenir librement avec Frédéric. Or, le souverain dont il nous parle est tout différent de celui qu^a fait agir l'auteur de Consuelo. C'est un vrai prince ayant dans ses propos et dans sa pensée un caractère d^élévation qui se montre sans cesse. Ceux qui naissent au faîte des trônes ressemblent à ceux qui voient le jour sur la cime des montagnes. L'habitude de contempler les abîmes ouverts à leurs pieds donne à leur esprit une fierté mélancolique où réside un grand charme de distinction. Ce sceau indélébile de dignité pensive qui marque les plus ouverts et les plus joyeux, comme les plus dissimulés et les plus moroses d'entre les souverains, Toeil du prince de Ligne accoutumé à lire dans les yeux

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des rois sut le trouver dans le regard de Frédéric. Peut-être George Sand, dont l'intelligence a tant de délicatesse, eùt-elle pu comprendre et reproduire les nuances que cet aimable seigneur avait saisies; mais, s"il en eût été ainsi, que serait devenue sa haine contre les tyrans? Dans Consuelo, elle avait frappé Marie-Thérèse; pouvait-elle épargner Frédéric dans la Comtesse de Rudolstadt? Le pauvre roi de Prusse a été immolé, et avec d'autant plus de perfidie qu'un ou deux traits ressemblants sont mêlés dans son image à une foule de traits fantasques et faux.

Ce mélange de faux et de vrai ne se retrouve plus, du reste, dans aucun autre caractère de la Comtesse de Rudolstadt. Le vrai disparaît entièrement. C'est à peine si nous osons revenir encore sur Albert. George Sand elle-même dit à la fin de son livre qu'il est repris souvent par les accès d'une folie dont nous sommes en droit de croire qu'il ne s'était jamais débarrassé. Or il faut clairement établir ce que Ton entend par un fou. Les fous comme le maître Kreisler d'Hoffmann, qui voient seulement dans le feuillage d'un arbre ou dans les couleurs d'un tableau des expressions de gaieté ou de tristesse que le vulgaire n'y démêle pas, ce sont des fous qu'on aime à rencontrer et dont beaucoup regardent la folie comme un don

divin. Mais les véritables fous, ceux chez qui le sentiment de la réalité au lieu d^étre passé, en se perfectionnant au delà des mesures habituelles, à l'état de seconde vue, s'est au contraire perdu entièrement ; ces jouets de l'illusion, ces poursuivants de chimères dont les âmes, loin de s'ouvrir à des vérités inconnues, sont resserrées et flétries par Terreur, on s'écarte d'eux avec dégoût. Leur folie, qu'on maudit et qu'on redoute, ne saurait rien produire, car la lumière du monde extérieur ne vient même point se colorer dans leur cerveau de teintes fantasques. Elle n'y pénètre pas, ou elle y brise ses rayons. On ne trouve sous leurs fronts que le vide et l'obscurité. Le comte Albert de Rudolstadt appartient à cette malheureuse classe de fous.

On a reproché souvent à la Julie de Jean-Jacques d'être prêcheuse. Lui-même, dans sa préface, convient que son héroïne a encouru cette accusation. Mais Julie est la plus simple et la plus silencieuse des femmes auprès de la comtesse de Rudolstadt. Consuelo, depuis l'instant où elle est affiliée à la société des invisibles, semble n'avoir plus d'autre désir, d'autre but que de philosopher; elle oublie jusqu'à ce caractère d'artiste qui devait être indélébile en elle. Au lieu d'étudier la musique, elle prépare des sermons, et des sermons que nous ne

nommons pas ainsi par métaphore comme ceux de Julie, de vrais sermons sur la nature du Christ, et non point sur Tamour; des homélies dont Tidée est inséparable des idées de chaire, de rabat et de bonnet carré. Eh bien ! cependant Consuelo est surpassée encore par Wanda. Wanda nous donne l'explication de ce mot que nous cherchions à comprendre : la réhabilitation de la femme C'est là ce que la femme devient quand elle est tout à fait réhabilitée. Elle siège dans des tribunaux, préside à des débats législatifs, célèbre des cérémonies religieuses; elle est magistrat, législateur, pontife, tout enfin, excepté la femme que nous avions connue j-usqu'à présent, la femme dont ce pauvre Adam fut tant charmé; la femme dont la chevelure lumineuse et la chair transparente et le regard mystérieux s'accordèrent si bien avec la verdure, les fleurs et le jour enchanté de TEden. Des faits à la fois ennuyeux et impossibles, des caractères en même temps faux et blessants, voilà ce qu'on trouve dans la Comtesse de Riidolstadt. Aborderons-nous sérieusement la partie philosophique de ce livre? Par l'analyse des personnages et des événements ne l'avons-nous point déjà jugée? George Sand a la prétention d'avoir reçu la triple inspiration qui fait le véritable philosophe, non point celui qui n'est bon qu'à rêver

au bord de la mer ou à se promener la robe flottante dans le jardin d'Académus, mais celui qui est né pour gouverner les peuples; elle embrasse à la fois la politique, la morale sociale et la morale religieuse. Le comte Albert explique sa morale religieuse en Jouant du violon; comme nous ne Tavons pas entendu, nous sommes hors d'état de dire si ses croches renferment ou non des erreurs. Certaines opinions de Consuelo sur le Christ, qu'il doit probablement partager, nous font supposer toutefois que ce violon émet plus d'une hérésie. Quant à la morale sociale, si nous nous en rapportons à ce même comte Albert, elle se trouve tout entière dans cette formule grecque empruntée à la philosophie de Pythagore : « O divine Tétrade! » La manière dont George Sand traduit ce dernier mot, qu'elle donne pour un synonyme de trinité, nous a un peu réconcilié avec elle. Nous avons vu qu'après tout elle était restée du parti d'Henriette contre Philaminte et Bélise, puisqu'elle n'avait pas voulu apprendre le grec. Du reste, en acceptant sans chicane le sens que George Sand donne au mot de sa formule, nous ne voyons point quelle signification cette formule peut avoir. Sa citation grecque reste la plus inexplicable des énigmes, en dépit de toutes les démonstrations dont elle l'appuie. Aussi re-

grettons-nous que la morale sociale ne nous ait pas été jouée sur le violon comme la morale religieuse. Elle eût été plus promptement expédiée et nous Teussions aussi bien comprise. Il n'y a d'intelligible dans ce livre que cette vieille politique de mélodrame qui est toujours à se débattre sur les théâtres du boulevard sous les ciseaux de la censure, comme un écolier tapageur sous la férule d'un pédant.

Consuelo, dans le souterrain d'un château antique, enfonce au milieu d'une poussière fine. Cette poussière est produite par les ossemens des victimes que la féodalité ensevelissait sous les voûtes de ses forteresses. Une pareille scène n'at-elle point l'air d'être empruntée aux élucubrations dramatiques si goûtées par les imaginations populaires? George Sand accueille toutes les traditions sur les potences, les trappes, les oubliettes, enfin ces griefs éternels dont il serait bien temps d'absoudre cependant ces pauvres nobles châteaux qui ne servent plus, avec leurs créneaux couronnés de mousse et leurs tourelles encombrées de nids, qu'à donner aux paysages une physionomie touchante et digne. Dans sa haine contre tout souvenir de noblesse, elle va jusqu'à dire : « Ceux qui ont reçu de leurs ancêtres la tache du patriciat. »

Le style de ce livre répond aux idées quMl renferme. J'ai trouvé dans la Comtesse de Riidolstadt de longues phrases qui cessaient tout à coup d'avoir un sens. Il n'est point d'œuvre où la déclamation règne avec moins de frein. La philosophie boursoufflée du XVIIIe siècle s'y réunit à la poésie vaporeuse de nos jours. Tantôt c'est le pédantisme sentimental d'une élève de M^e de Genlis, tantôt c'est la nébuleuse rêverie d'un maladroit émule de Byron. Le naturel a été banni de la forme aussi soigneusement que de la pensée; et, comme toutefois cet ouvrage n'est pas étudié, il en est résulté le plus fâcheux des effets, l'effet pénible et grotesque de la pompe mêlée à l'indigence. Ce style hàiif, négligé, qui a souffert de toutes les défaillances de l'improvisation, ne pouvait avoir et n'a pas cette richesse que l'écrivain acquiert pour son langage au seul prix du dévouement et du labeur ; du moins il pouvait être simple, et il a repoussé la simplicité.

Nous croyons, malgré les prétentions de George Sajid à représenter toute une société prête à s'établir sur les débris de la société ancienne, nous croyons que Consuelo a derrière elle les seules rêveries de l'intelligence qui l'a créée. Si par hasard nous nous trompons, si les accords du violon d'Albert et la formule de Pythagore ren-

fermaient vraiment le mystère d'un ordre nouveau, si Consuelo est Théroïne d'un monde futur comme Amadis et Tristan de Léonais ont été les héros d'un monde ancien, puisse ce monde futur être longtemps encore à sortir du cliaos qui le contient, car riiumanité, suivant nous, ne gagnera guère à son avènement! Userait fort triste de vivre dans une société composée de femmes réhabilitées qui ressembleraient à Wanda, et d'hommes régénérés qui ressembleraient à Albert. Le comte Albert de Rudolstadt, dans sa haine pour tout ce qui rappelle les idées anciennes^ n'a jamais voulu se servir d'une épée, mais il fait volontiers usage de ses poings. Quand le comte de Trenck insulte sa maîtresse, il ne lui en demande pas raison, comme l'eût fait à sa place lord Elmwood luimême, l'austère et religieux amant de miss Milner. Non, il craint trop de se conformer aux us détestés de la chevalerie; il a recours à un moyen plus simple : il fond à Timproviste sur son rival et lui casse les reins en le lançant au bas d'un escalier. Si ce sont là les façons d'agir que le monde nouveau doit consacrer, n'avons-nous point raison de tenir pour le vieux monde? Le vieux monde a la même répugnance pour le comte Albert et ses coups de poing, Wanda et sa barbe postiche. Nous trouvons en cela qu'il a raison, et nous

GEORGE s AND l3g

désirons, pour notre part, ne jamais rencontrer sur notre chemin des femmes qui veuillent porter de la barbe, des hommes qui craignent de porter une épée.

S'il y a, au point de vue littéraire, une différence à établir entre la Comtesse de Rudolstadt et Consuelo au point de vue philosophique et moral, ces deux œuvres se confondent d'une façon complète; et, sous la masse qu'elles forment en se confondant, une intelligence me paraît plus opprimée que celle du public, c'est Tintelligence même de George Sand. Les phrases ne sont pas plus légères parce qu'elles ne contiennent rien, au contraire les mots les plus pesants sont ceux qui renferment le moins de sens. La philosophie de l'auteur de Consuelo, toute vide qu'elle est, n'en met pas moins un poids immense sur son talent. Qui a poussé cet esprit aimable et facile à s'attaquer aux plus lourdes matières que l'esprit humain puisse traiter? Un incessant et irrésistible besoin de préoccupations nouvelles. Certes, un écrivain qui veut faire des œuvres d'imagination ne doit pas mettre son esprit au même régime qu'un savant occupé de recherches sur les manuscrits ou sur les médailles; il est bon qu'il ressente des émotions diverses et changeantes. Qu'aujourd'hui il soit tout entier à l'amour d'un

beau paysage, qu'il voie demain l'univers dans deux yeux gais ou rêveurs, rien de mieux. Quand il aurait même un peu des curiosités ardentes de la foule, quand il réclamerait sa place à ces spectacles tragiques qui ébranlent le cerveau des poètes, mais les fécondent, on devrait encore lui pardonner. Le mugissement d'un taureau blessé vaut pour ses oreilles le murmure d'une fontaine ou l'accord d'une mandoline. Cependant il faut qu'il sache se régler dans ses vagabondes passions pour tout ce que ce monde renferme d'objets saisissants et mystérieux, et il faut qu'il sache se régler en raison de ses forces. Le docteur Faust peut passer des méditations sous les sombres voûtes des cabinets d'étude aux transports d'orageuse ivresse sur les couches verdoyantes des forêts. Il lui est donné de comprendre tour à tour l'œil bleu de Marguerite, le pin qui étend ses bras noirs sur le sommet du Brocken, et ce livre, si plein d'inquiétudes et de bruit dans son immobile enveloppe, qui est couché sous les rayons de la lampe. Mais lorsqu'on n'a point reçu le génie du docteur Faust, on risque de devenir fou en l'imitant.

Pour quelques mystères qu'il est interdit à George Sand de connaître, que de secrets charmants lui sont livrés! Si les torrents ne l'entre-

tiennent point comme Manfred, je le demande à ceux qui ont lu dans les Lettres d'un voyageur sa description d'un fossé, n'est-il pas au milieu de l'herbe des fleurs qui lui ont parler' Vous qui aimez Valentine etFiamma, et Edme'e, vous savez si elle peut dire ce qui se passe sous les fronts où la grâce sourit? Que ne laisse-t-elle donc les vieux livres rester envers elle dans leur dignité jalouse puisqu'ils refusent de lui montrer leurs trésors? En jouant avec ces noms formidables, avec ces imposantes renommées de Platon, de Pythagore, de Leibnitz, elle me rappelle ces grands enfants de la Gaule qui, dans Rome prise d'assaut, eurent la fantaisie de caresser les barbes blanches des sénateurs assis immobiles sur le seuil de leurs maisons. Les augustes vieillards frappèrent au visage les téméraires qui attentaient à leur majesté. Ainsi font les graves personnages qu'elle s'en va étourdiment provoquer. Elle en reçoit une gourmade au lieu d'une réponse.

Ce qui a perdu George Sand, ce sont les maladroits enthousiasmes et les colères plus maladroites encore qu'elle a inspirés; ce sont ces gens qui lui ont dit avec admiration ou avec effroi les paroles de Stenio à Lélia : « Mais qui donc êtes- vous, si vous pensez ce que vous dites parfois? » Ce sont ceux-là enfin qui ont transformé en esprit formi-

dable et mystérieux cet esprit charmant qu'ils ne comprenaient pas. Ce n'est point du tout une nature inexplicable que la nature de George Sand. L'auteur à'Indiana a une organisation féminine par excellence, surtout dans ce qu'on a regardé comme sa force. Cette prétendue force pour laquelle on l'a exaltée et maudite, c'est au contraire de la faiblesse : seulement c'est cette faiblesse de femme toujours touchante et quelquefois sublime dans ses élans désespérés; c'est cette faiblesse qui fait tant aimer Didon en la poussant à sa perte; en un mot, c'est de la passion. Certes la passion est nécessaire aux poètes; mais il faut qu'ils aient aussi en eux cette puissance modératrice, ce génie de l'ordre qui, dans les royaumes de la pensée ainsi que dans tous les autres, empêchent seuls les couronnes de tomber. Que George Sand se résigne, puisqu'elle n'a point reçu ces dons, à ne point s'asseoir parmi ceux qui, en régnant sur eux-mêmes, ont acquis le droit de régner sur autrui! Il y a dans la littérature un genre ou la passion suffit; qu'elle se contente de ce genre. En suivant les lois de sa nature, que de gracieux sentiments elle aurait pu rendre! que de phrases lourdes et diffuses eile aurait pu ne point prononcer!

D'ordinaire, quand on juge George Sand, pour

expliquer les caprices de son talent, on fait des allusions faciles à des habitudes d'existence qu''elle-même s'est plu souvent à révéler. Au risque de produire au jour une étude moins complète, d'être moins exact dans l'appréciation de quelques faits, nous avons dédaigné tout ce qui nous semblait sortir des considérations littéraires. Nous n'entendons exercer qu'une seule critique, celle qui, sans s'inquiJter d'encourir les reproches d'austérité et même de raideur, ne va jamais chercher ses documents en dehors des livres sur lesquels elle prononce; quant à celte critique bavarde, tracassière, amie du scandale, qui ne s'interdit aucune curiosité ni aucune indiscrétion, nous l'abandonnons à cette race d'écrivains auxquels M. de Voltaire faisait répondre par son valet de chambre.

Etudes sur l'Histoire romaine.

J'espère que les femmes n'en reviendront pas à lire des pamphlets théologiques, comme au temps de Mme de Sévigné. J'aime le roman, et, loin de le croire pernicieux, je serais tenté de lui attribuer une utilité morale qu'il n'ambitionne certes pas. L'activité s'exerce assez rarement dans deux mondes à la fois. Je sais un poète qui, ayant un juste sujet de querelle et ne se sentant nulle inclination pour les épées, imagina d'écrire une histoire où il se battait dans la personne de son héros. L'histoire finie, il se sentit aussi soulagé, aussi guéri du mal de haine et de vengeance, que Benvenuto après avoir tué le meurtrier de son frère. Je ne donne point ce poëte pour un galant homme; mais je reconnais l'existence de la loi qu'il avait le tort de subir. Un fait accompli en

pensée cesse parfois de vous préoccuper, comme s'il était accompli réellement. Gœthe nous a avoué qu'il avait commencé Werther avec un grand désespoir au cœur, et que, Werther achevé, il s'était senti calme, philosophe, capable de braver les yeux noirs de toutes les Charlottes de l'Allemagne. Au lieu d'empêcher sa femme de lire les romans de George Sand, un mari très versé dans les secrets de la politique conjugale avait recours à ces œuvres tant redoutées des époux sans expérience, pour assurer la paix de son intérieur. S'il découvrait un matin des signes d'orage, une bouche silencieuse et armée de dédain, un regard de reine captive, un front d'archange rebelle, il allait chercher Indiana ou Valentine, puis se retirait discrètement pour laisser en tête-à-téte sa moitié avec l'instrument de ses desseins. Quand il rentrait le soir, sa femme l'avait maudit, détesté, abandonné, peut-être même avait-elle fait encore pis que tout cela, mais sa malédiction, sa haine, sa fuite et toutes ses autres fautes s'étaient passées dans les pages d'un in-octavo. Le logis conjugal n'avait été ni profané ni déserté, et une grosse nuée n'existait plus. Le mari attendait une autre tourmente, en se confiant dans l'auteur de Lé lia.

Ne désirons donc point que le roman soit Mélanges. 1 3

chassé de Talcôve des femmes; mais souhaitons qu'elles ne fassent accueil qu'aux bons romans.

Par bons romans qu'entendez- vous? — J'entends des œuvres comme Manon Lescaut, comme le Huron^ comme la Nouvelle Héloïse, et même comme Valentine. C'est, Je crois, m"expliquer assez clairement. Eh bien, quoique les bons livres de cette nature soient fort rares aujourd'hui, je suis persuadé qu'un espoir extravagant n'est point renfermé dans mon souhait. Notre époque est plus littéraire que ne voudraient nous le faire croire et le croire eux-mêmes certains romanciers. On me citera les immenses fortunes élevées sur la ruine du goût, du bon sens, de la patience, de toutes les qualités nécessaires à un écrivain. Soit; mais n'est-il point des lortunes au^si qui, formant un contraste complet avec celles-là, sont dues tout entières aux qualités les plus sérieuses et même les plus modestes dont puisse être orné un esprit livré à l'étude des lettres?

Dans quelques mois l'auteur de Notre-Dame, des Feuilles d'automne., de tant d'œuvres qu'ont entourées la gloire et le fracas des champs de bataille, va recevoir à l'Académie un homme connu seulement par quelques contes écrits avec soin... Et l'homme aux contes n'est pas un grand seigneur qu'on fait entrer sans peser son bagage; non, c'est

bien un écrivain dans lequel on récompense l'étude, le travail et la sobriété.

La faveur dont M. Mérimée a été l'objet nous paraît certainement très légitime; mais on ne peut nier qu'elle ne soit fort grande, et, partant, de nature à nous mettre tout à fait à Taise dans l'appréciation de son talent. M. Mérimée n'est pas un poète, et peut même à peine être appelé un romancier. Si quelqu'un a reçu un mince filon de Tor d'où sortent les chefs-d'œuvre, c'est bien lui. Il est conteur, et rien de plus.

Mais quelquefois c'est un conteur parfait. Si rhistoire qu'il débite n'exige ni longues réflexions, ni surtout élans de sensibilité; si c'est un de ces sujets comme il s'en présente quelquefois, où l'émotion et l'intérêt naissent uniquement d'un tableau, et d'un tableau restreint, il n'est point d'écrivain qu'il n'égale ou ne surpasse. Ce n'est pas lui qui eût jamais peint les craintes, les espérances, les tristesses, tous les mystères du cœur de Clarisse; mais comme il eût rendu le coup d'épée qui perce la poitrine de Lovelace! Il est peu de pages plus saisissantes que les huit ou dix pages qu'il a nommées la Prise d'une redoute. Un jeune homme, qui n'a pas encore vu le feu, rejoint son régiment, dans une soirée de bivouac, au moment où une action va s'engager : ce qu'il

y a de plus dur et de plus triste dans la vie militaire s'offre à lui pour ses débuts. On ne sépare jamais les idées de soleil et de gloire, quoique le Cid ait livré son premier combat à

Cette obscure clarté qui tombe des étoiles.

De pauvres gens qui ont autour d'eux, dans les ténèbres, l'image visible de Toubli où la mort les jettera peut-être dans un instant, ne vont pas à l'ennemi avec gaieté. Une secrète inquiétude ou une résignation bourrue, voilà ce que le nouveau venu rencontre sur tous les visages. Enfin l'action a lieu, et elle est si vive qu'il reste seul, de tous les officiers de son régiment, sur la redoute couverte de cadavres. Il n'y a point de fanfares dans son âme; sans blessure et victorieux, il garde son impassibilité soucieuse.

Ce récit est d'un grand effet, parce qu'il est d'une nature qui s'accorde merveilleusement avec le talent de M. Mérimée; talent simple, exact et ferme, sans Tor vrai de l'enthousiasme et le faux or de la boursouflure. Un sous-lieutenant qui fait bravement son devoir, et le coin d'un champ de bataille, voilà le héros et la scène qui conviennent à M. Mérimée. Élargissez le théâtre du combat, et de l'obscur officier, dont l'âme est fermée également aux ardeurs sacrées de l'héroïsme

et à rinfàme frisson de la peur, faites un capitaine illustre, au front qu'illumine un génie de conquérant, et aux veines où bouillonne un sang de preux, Fauteur de la Prise d'une redoute aura devant lui un sujet qui n'appartiendra plus à son pinceau.

Nous croyons donc que M. Mérimée s'est tout à fait mépris sur la mesure de ses forces quand il s'est imaginé d'écrire Thistoire. Nous ne reconnaissons point dans cette entreprise la justesse ordinaire de son esprit. L'histoire ne s'écrit qu'avec une grande chaleur de cœur et une grande étendue d'intelligence. Pour lutter avec les Guizot, les Thierrv. les Michelet, M. Mérimée sentait-il en lui cette verve de touchante poésie qui nous a émus, comme de récentes douleurs, des défaites du peuple saxon et du supplice de Jeanne d'Arc: cette force de constante sagacité qui nous a fait pénétrer dans tous les secrets de la révolution anglaise? Non; M. Mérimée ne disposait en faveur de l'histoire que des qualités très estimables mais très insuffisantes de son talent de conteur. Aussi a-t-il échoué dans sa tâche; et, s'il pouvait emplover, à faire deux nouvelles comme la Double Méprise et Colomba, le temps qu'il a mis à écrire ses deux volumes à'Etudes sur l'histoire romaine, nous éprouvons un bien vif regret, car ces Études alors

équivalent pour nous à deux bons récits de moins.

Les Etudes sm- l'histoire romaine forment deux volumes : l'un consacré à la guerre sociale, Tautre à la conjuration de Catilina. La guerre sociale, dans ses causes et dans ses résultats, embrasse le tribunat des Gracques, les combats héroïques des Marses et des Samnites, la lutte de Marius et de Sylla. Un pareil sujet a de quoi épuiser tous les trésors du génie humain. M. Mérimée nous a donné un travail soigné, consciencieux, qui nous reporte aux années du collège; non point pourtant que Tauteur de Clara Ga:[ul ait la bonhomie de Rollin, mais parce qu'il n'y a dans son livre ni émotion ni nouveauté.

Ce qui a peut-être le plus poussé M. Mérimée vers l'histoire, c'est la pensée que dans ce nouveau rovaume son indifférence de toutes choses serait d'un merveilleux effet. On sait combien était chère au siècle dernier cette opinion, qu'heureusement il ne mit pas en pratique, que l'impartialité est la première qualité d'un historien. Si Voltaire eût été impartial, où serait le génie de l'^'^.sai sur les mœurs ? Il faut bien se garder de proscrire la passion de rhistoire. Ce qui valut à la Conquête des Normands la meilleure part de son succès, c'est l'énergie de douloureux enthousiasme qu'in-

spireiit à M. Augustin Thierry la gloire ei les désastres des races saxonnes. De ce jeu sanglantdes révoltes et des batailles qui composent Thistoire des nations, Thistorien doit-il retirer son âme? ■ Je ne le pense pas. Qu'il choisisse, comme le Dieu de la Bible, un peuple entre tous les autres, et qu'il combatte pour lui.

Toutefois, je suis bien loin de confondre Timpartialité avec rindiffcrence. Je crois Timpartialité une chimère, mais une chimère généreuse. L'historien impartial ressemble d'ordinaire à ces rois honnêtes et indécis, qui, dans leur terreur d'être injustes pour un parti, laissent le désordre s'emparer de leur royaume. L'indifférence est une tout autre chose. Elle exerce sur Tàme humaine la plus forte des actions. Elle lui donne des trésors de vie Inconnus, ou tarit les sources d'existence qu'elle renferme. Elle lui fait jouer le rôle d'une puissance mystérieuse, supérieure à la puissance des dieux, ou elle la réduit à la condition d'une matière inanimée.

Est-il besoin de le dire? ces esprits que l'indifférence élève à des proportions gigantesques, ces esprits qui deviennent des dominations, des destinées, pour parler le langage de Manfred, ce sont ceux où est allumé le génie. En planant , sereine et insensible, comme si elle était déjà Tctoile que

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deviennent les âmes héroïques, au-dessus des scènes d'amour et de carnage, des jardins embaumés où disparaît Tamant de Juliette, et des champs de bataille où tombent les soldais de Richard II, Tâme de Shakspeare nous semble surhumaine et nous pénètre d'un sentiment religieux. Imaginez Pabbé Vertot prenant pour modèle dans ses écrits rhistorien dramatique des Anglais, et voulant se mettre aussi à planer au-dessus des choses mortelles. L^abbé Vertot ne parviendrait pointa se faire prendre pour la fatalité, et serait ridicule ou ennuyeux. Si nombre de talents, comme nombre de personnes, ne peuvent pas tomber dans le ridicule, bien peu ont reçu le don de se garantir toujours de Tennui. La Guerre sociale ne fait certainement pas sourire, mais peut-on dire qu'elle ne fait jamais bâiller?

C^est une courte histoire, j'en conviens, en un seul volume, je Tai déjà. dit. Est-ce une raison, toutefois, pour qu'elle ne renferme pas une phrase qu'il nous soit possible de citer? Je n'entreprendrai point une dissertation historique; qu'il y ait dans la Guerre sociale, telle que nous la raconte M. Mérimée, quelques détails jusqu'à présent inconnus, trouvés par une patiente étude, je ne le contesterai pas, en me permettant néanmoins d'affirmer que ces détails sont peu nombreux.

MÉRIMÉE l53

Mais est-ce bien là ce qui fait Tintérêt, même l'utilité d'une histoire, ce qui peut donner le mérite de nouveauté sans imposture et sans bizarrerie, nécessaire aux œuvres historiques comme à toutes les autres, pour avoir le droit d'exister? Quel est donc, je me le demande, Tattrait qu'exercent sur vous les vastes plaines du passé? Quelle puissance vous conduit aux rivages de cet Océan, si vous êtes insensible à toutes les voix qui sortent de ses profondeurs? Quoi ! vous nous racontez tout d'une haleine ce qu"il v a peut-être de plus curieux et de plus déchirant dans les annales de Rome, la mort des Gracques, ces pauvres fronts couronnés de Jeunesse, chauds des baisers maternels et rayonnants de gloire populaire, qu'on écrasa pour écraser leurs rêves; les funérailles de nations entières et de nations intrépides descendues en armes dans leur tombe; la sombre lutte de Marius et de Sylla, ces deux cœurs sourds aux accents suppliants et vibrants, aux voix furieuses ; ces hommes qui avaient du sang des dieux, mais du sang des dieux infernaux; meurtres et incendies, désespoir et courroux des peuples; le feu jusque dans les pierres des villes; la rage et la douleur jusque dans les os des hommes; vous nous racontez tout ce qui peut ébranler l'àme, et vous n'avez pas un cri de pitié, d'indignation ou

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d'enthousiasme ! Avouez-le, pour vous faire pardonner une semblable indifférence, il faut que vous ayez compté sur ce qui peut faire seul absoudre rinsensibilité du conquérant au trépas qu'il ordonne, et celle de Thistorien aux malheurs qu'il expose; sur ce don qui supplée à tous les autres dons de la nature, qu'un poète de nos Jours a placé au rang même des vertus; en un mot, sur le génie.

M. Mérimée, qui est si sceptique à Tendroit de tous les hommes et de toutes les choses, ne doit pas s'étonner si la modestie des deux ou trois pages de sa préface nous cause une médiocre illusion. Nous le disions tout à l'heure, son livre n'a certes pas la bonhomie d'un livre de RoUin. 11 n'est pas à présumer que l'auteur d\Arsène Guillot se soit mis tout à coup en léte d'être -tuile à la jeunesse des écoles. Non; il a fait une tentative d'ambition qui, sans doute, n'est point blâmable, car dans le royaume des idées la manie des conquêtes est d'ordinaire peu dangereuse, mais que le succès n'a pas couronnée. Sa sagacité habituelle lui a manqué : il ne s'est pas aperçu qu'en peinture on changeait de genre quand on augmentait la dimension de ses tableaux. Comme il peignait avec une admirable habileté un cheval couché dans une flaque de sang, une caisse brisée, un soldat

qui meurt, un officier que Ton panse, enfin quelques-uns des détails d'une bataille, il a cru qu'il pourrait peindre une bataille dans son ensemble. Cela lui était aussi impossible qu'il Teût été à son sous-lieutenant de la P7'ise d'une redoute de faire manœuvrer notre armée à Wagram ou à Eylau.

Dès rinstant où la force manquait à M. Mérimée, que pouvait devenir son talent, dont la force est Tunique ressource? Que la force trahisse Lesueur ou Poussin, certes voilà leurs oeuvres frappées ; mais elles ne le sont point mortellement. Si les murs viennent à manquer de relief, si la bure vient à ne plus faire de plis dans la cellule de saint Bruno; si tout à coup le feuillage paraît lourd, la chair mal éclairée, dans le paysage d'Arcadie, le paysage et la cellule n'en continueront pas moins à renfermer un sentiment qui en fera toujours de touchantes et nobles peintures. Mais représentez-vous TEspagnolet n'ayant plus dans son pinceau assez de vigueur pour mettre en lumière et en saillie ces corps sanglants, où ne souffrent que des nerfs et des muscles : qu'arriverait-il de ses tableaux ? Ce serait pis que des peintures sans valeur, ce seraient des choses sans nom.

Un génie tel que le génie de Shakspeare, mystérieux et supérieur à toute accusation de cruauté

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OU d'injustice, comme la fatalité ; un esprit dur et farouche, épris en esclave de la matière, mais robuste, intrépide, ne pliant sous aucun fardeau ; une intelligence enfin délicate , mais soutenue par la foi, l'amour, la grâce, tous les divins secours que donne le culte de l'idéal : voilà dans l'art les trois seuls leviers qui puissent remuer les lourdes masses ; voilà les trois sources des grandes œuvres.

Dans la Guerre sociale il n'y a point ce génie mystérieux sur lequel M. Mérimée comptait sans doute, qui en aurait fait un grand tableau effrayant et attachant comme les spectacles mêmes de la vie humaine. Il n'y a point cet esprit farouche et robuste, l'esprit de José Ribeira, que M. Mérimée s'est plu souvent à évoquer, mais sur lequel, en cette occasion, il ne comptait pas, j'imagine, car il eût fait de son livre quelque chose d'horrible, une vraie récréation de bourreaux. Faut-il ajouter qu'on n'y trouve pas non plus cette touchante intelligence qui enveloppe tous les objets qu'elle saisit d'une lumière délicate et immortelle? Ainsi donc, quand nous avancions tout à l'heure que les deux récits des Etudes sur F histoire roviaine équivalaient à deux contes bien faits de moins, nous ne faisions que rendre exactement notre pensée en ce qui concerne la Guerre sociale.

M É R I M éf. I 5j

L'aurioiis-nous exagérée sur la Conjuration de Catilina?

Si la Conjuration de Catilina n'exigeait point rétendue et la force de vue, la rectitude de jugement que demandait la Guerre sociale, elle réclamait, dans une plus forte mesure qu'aucun autre sujet historique, les dons de Péloquence et de la poésie. Qu'est-ce, en effet, que la conspiration de Catilina, sinon le sujet d'une sorte de poème ? A n'envisager cet événement qu'au point de vue de son importance dans l'histoire, on le trouve dénué d'intérêt et de grandeur. C'est un fait isolé et perdu au milieu d'une immense révolution. C'est le naufrage solitaire d'un vaisseau sur un océan chargé de flottes qui vont jouer le sort d'un empire.

Mais examinez -le maintenant d'une autre manière, en quittant le rôle de l'historien pour celui du poète, en vous souvenant qu'il est une région de l'intelligence où les hommes et les choses sont appréciés pour leur propre valeur, non plus pour celle des objets qui les entourent. Placez -vous dans cette situation d'esprit où Charles Moor nous semble aussi grand et nous attache plus que César , où nous sommes tentés de préférer le pistolet de Werther à l'epée de Napoléon : alors vous comprendrez Tœuvre , et

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la seule œuvre qu^on puisse faire avec la Conjuration de Catilina.

On a comparé à Catilina le cardinal de Retz. Si séduisant, si débauché et si factieux que fût Paul de Gondi, il ne pouvait, pas plus qu'aucun homme de son siècle, reproduire un type alors disparu de l'espèce humaine. Je sais bien que pourtant Molière allait se montrer et écrire son Don Juan; mais Catilina ne fut jamais compris par ceux mêmes qui applaudirent au Don Juan de Molière. Il y avait dans ce voluptueux de l'antiquité une inquiétude et un amour des libres espaces, quelque chose du pirate et du poète insoumis aux dieux, qu'il n'était donné à personne d'exprimer et de ressentir au temps de ÏArt poétique et des Jardins de Marly, des Lenôtre et des Boileau. S'il y eut une àme offrant quelque lointaine ressemblance avec l'âme qui médita Tembrasement de Rome, ce ne fut certainement point celle où le respect pour M. le Prince, le désir incessant du chapeau et le souci des caprices de Mnie ^Q Longueville ou de M"e de Chevreuse tenaient tant de place; mais ne serait-ce point par hasard celle où la clarté des incendies avait de si éblouissants reflets, où le bruit des mers avait de si sonores échos, qui était si prompte au blasphème, si ouverte aux ambitions orageuses et

démesurées; l'àme, en un mot, du chantre de Child-Harold?

Peut-on nier que le corsaire de Byron et Catilina ne soient de la même famille r Un homme aux yeux de flamme et au front de marbre, possédé de Torgueil patricien et d'un amour sauvage de la liberté, plein de sombre indifférence pour le meurtre et d'ardente passion pour le plaisir, connaissant à fond la magie de Tor et du sang, doué d'une attraction semblable à celle de Tabîme, objet d'adoration, de haine et d'épouvante pour les autres, parfois même pour lui; n'est-ce point là et l'amant de Gulnare et l'ennemi de Cicéron? Salluste, qui avait eu, il l'avoue lui-même, une folle jeunesse corrompue par l'ambition et perdue au milieu des grands vices; Salluste, qui était une créature de César, un Romain des derniers jours de la république, pouvait rendre et rendit merveilleusement un caractère dont il portait en lui les traits principaux. C'eût été un curieux spectacle que notre vie actuelle par ses inquiétudes et ses ardeurs, par la lumière nouvelle qui est sortie de ses orages, ramenant chez un écrivain d'aujourd'hui l'intelligence complète du héros de Salluste.

Mérimée ne nous a point donné ce spectacle. La Conjuration de Catilina, si c'est possible,

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offre encore moins de nouveauté que la Guerre sociale, car on ne trouve même point dans cette seconde étude quelque trace des recherches que dénote la première. C'est simplement un récit de collège, où Ton a pris soin de sarcler toutes les fleurs de rhétorique. Non, en vérité, Mérimée n'a pas été heureux dans ses essais d'histoire. Appliquée aux vastes compositions, sa simplicité est devenue sécheresse, sa sobriété, insuffisance; sa manière indifférente de juger le bien et le mal a produit la monotonie. Mais les études de Mérimée sur les Romains ne l'ont point fait renoncer à des études beaucoup moins vastes et plus intimes. Après les Gracques, Sylla, Marins, Catilina. n'oublions point Arsène Guillot.

Arsène Guillot.

Arsène Guillot ne ressemble guère à Manon Lescaut; mais ce n'est pas de cela que je blâme M. Mérimée.

Certes, l'abbé Prévost a montré un talent plein de délicatesse et de chaleur, un admirable talent de romancier dans cette oeuvre si justement ce-

lébre. Toutefois la fortune de son livre est' due bien moins à ce talent qu'à d'autres causes dont je veux parler.

La belle prêcheuse de Jean-Jacques, avec son regard si doux, où la volupté prenait tant de décence, et la philosophie tant de tendresse; la digne, la gracieuse amazone de Walter Scott, avec son œil hardi et gai; toutes les héroïnes dont on rêve depuis que les romans font rêver, ont soulevé moins de fervent enthousiasme, inspiré moins de constante sympathie que Manon Lescaut. Je me suis demandé d^où cela venait, et voici le résultat de mes réflexions.

La plupart des hommes ont un intérêt, et un intérêt profond, à se passionner pour Manon Lescaut. Manon Lescaut, c'est la première femme que nous rencontrons tous, comme le chevalier des Grieux, à notre début dans la vie. C'est le bonheur facile, auquel chacun est convié. Composez un livre pour prouver que le cheval de manège, dont le dos décharné est tendu à tout fashionable indigent qui veut figurer dans les allées du bois de Boulogne, vaut la petite jument capricieuse que monte lord B...., ou ce grand coursier à la crinière orageuse, à l'oreille inquiète et à Tœil en feu, que fait cabrer le colonel S...., je vous prédis un immense succès, et un succès

de la même nature que celui de Tabbé Prévost.

Et auprès des tilles bohèmes, et auprès de ce qu'on nomme les femmes du monde, nombre de galants trouvent doublement leur compte à croire en Manon Lescaut; auprès des femmes du monde, on comprend aisément pourquoi : parce qu'il est plus commode, disait récemment quelqu'un à maint poursuivant d'amour, d'explorer le logis de Justine que celui de la comtesse de LignoUe ou celui de la marquise de B...; auprès des filles bohèmes, pour une autre raison qui n'est pas moins bonne. Manon Lescaut trompe des Grieux, mais elle Taime avec passion. Cesi un baume puissant sur la plaie faite à Lamour-propre par la tromperie qu'un amour passionné. En se répétant tout bas : « Elle me trompe, mais elle m'adore; ah! c"est une vraie Manon », combien de gens qui, trompés en effet et n'inspirant pas la moindre fantaisie amoureuse, se comparent avec une orgueilleuse joie au chevalier des Grieux!

Je crois Manon Lescaut un type beaucoup plus séduisant qu'il n'est vrai, et partant je trouve qu'on l'a bien assez souvent reproduit. C'est une chose fastidieuse et presque irritante que de voir des cervelles se mettre en travail pour accoucher d'œuvres que d'autres cervelles ont déjà portées. Que de romans j"ai fermés parce qu'au premier

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chapitre on y parlait du fusil de Mademoiselle, du fouet de Mademoiselle, du cheval de Mademoiselle, enfin parce que j'étais sûr de voir apparaître une Diana Vernon, et que, hors de Roh-Roy, je me soucie peu des Diana Vernon.

Ainsi donc tant mieux si Ton prend le parti de nous montrer la courtisane, non point telle qu'un caprice d'imagination Ta faite une fois , mais telle qu'on la rencontre vraiment dans la vie. Ennuyé des déclamations sur les vierges folles, des rêveries sur la pureté indélébile des filles perdues, un écrivain imagina, Thiver dernier, de montrer sous son jour véritable une de ces créatures qu'on se plaît à peindre dans des lumières fantastiques : ce n'est pas à cet écrivain qu'il est permis de blâmer la pensée qui semble avoir produit Arsène Guillot.

Non seulement Mérimée a peint une vraie courtisane, mais, avec ce sentiment cruel de réalité, qui est le trait principal de son talent, il a choisi l'instant le plus triste, le plus durement douloureux de la vie dont il voulait révéler les secrets. On le sait, ces existences où étincellent tant de clartés de fêtes, où retentissent tant de bruits joyeux, sons d'orchestre, pétillements de vins, murmures de baisers, s'écoulent entre l'horreur d'une enfance rongée par la misère et celle

d'une mort désolée par Tabandon ; entre un berceau où crie la faim et un lit mortuaire où pleure la solitude; enfin entre deux extrémités pleines de tristesse et de ténèbres. C'est à une de ces extrémités que s'est placé M. Mérimée.

Arsène Guillot, courtisane et d'une race de courtisanes, car elle tient son métier de sa mère, est dans une affreuse situation : Tamour et même le plaisir la repoussent; une maladie, très commune chez les femmes de sa profession, s'est emparée d'elle : elle est poitrinaire. Il faut être M. Mérimée, l'écrivain qui prit plaisir à peindre la mousse sanglante qu'un effort de respiration fait venir à l'orifice d'une blessure au sein, pour placer dans un tableau une courtisane poitrinaire. La fièvre brûlant de sa chaleur morbide, sous les couches du fard et du carmin, ces joues qui appellent les baisers; enfonçant dans des orbites creux et plombés ces regards qui veulent rester voluptueux ; cette alliance de la folie et de la douleur; cette haleine de la mort, mêlée aux vapeurs de l'orgie, je ne sais point pour l'esprit et pour les yeux un plus cruel spectacle.

Arsène Guillot est donc poitrinaire, et, partant, condamnée au supplice de la pauvreté, car la vie se retire avec lenteur des corps minés par la phtisie. Avant que Pair se raréfie et disparaisse dans

ses poumons, elle aura le temps d'être mordue par la faim. Mais Arsène est décidée à éviter Tinjure de certaines douleurs. Un jour où, dans sa parure fanée, avec son visage tiétri, elle a été faire une vaine et dernière chasse aux amours effarouchés de la rue, elle remonte, une résolution au cœur, Tescalier de sa mansarde; arrivée dans sa pauvre chambre, elle ouvre la fenêtre et se précipite sur le pavé. A quelques pas du logis d'Arsène, demeurait une des femmes heureuses et considérées de cette terre, M^^ de Piennes, une habituée de Saint-Roch, rendant le pain bénis, donnant des nappes d'autel, faisant de -grandes aumônes par l'entremise de son curé. M"^^ de Piennes apprend en s'habillant pour aller entendre Otello ou Sémv-a7nis, car cette dévote^ jeune, jolie et fort mondaine, jouit d'une loge aux Bouffes en même temps que d'une chaise à Saint-Roch; Mme (je Piennes apprend le grand événement de son quartier. Sa femme de chambre lui raconte comment une malheureuse fille s'est jetée par une fenêtre et ne s'est point tuée. La honte et la misère tenaient trop à leur proie. Au lieu de se briser le crâne, Arsène s'est démis la jambe.

Mme de Piennes se décide à faire une bonne action sans son curé. Elle est dans un accès d'humeur charitable. La voilà qui s'enveloppe dans

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une douillette, met son chapeau, baisse son voile et court chez Arsène Guillot. Chemin faisant, elle se plaît à croire que sa future protégée a toutes les vertus d'une rosière, qu'elle a voulu se tuer dans un instant d'égarement parce qu'une vieille mère infirme expirait de misère sous ses yeux. Elle est assez désappointée quand la malade, dans les premières effusions de sa reconnaissance, lui révèle sa vraie condition; mais elle appartient trop complètement à l'espèce des dévotes, pour qu'une conversion à opérer ne lui paraisse point chose tentante. Son désappointement se change vile en joyeux espoir. Arsène a déjà un médecin, on va lui donner un confesseur. Sa bienfaitrice se chargera également de lui fournir des potions calmantes et des livres de piété.

Les Soirées de Neuilly, ce livre charmant, qui contient une si vive peinture des ridicules d'une époque passée, nous a appris que de vieux soldats aux moustaches tour à tour brûlées par le ciel d'Egypte et glacées par le ciel de Russie, des hommes qui avaient grisé des imans au Caire, battu des moines en Espagne et brûlé des patriarches à Moscou, communiaient, se faisaient confirmer, baptiser même ; enfin se soumettaient sans murmure à toutes les pratiques de l'Eglise pour gagner les belles pièces neuves à l'efîîgie d'un

Louis XVIII en jabot dont on payait leur obéissance. Pourquoi Arsène Guillot aurait-elle été moins docile que ces braves? La pauvre fille consentit à voir Tabbé Dubignon et à s'entendre lire le Chemin de la Croix ou toute autre œuvre de piété. Le choix des lectures lui importait peu, par une excellente raison : elle avait pris non pas la résolution, mais l'habitude de ne jamais les écouter. M"^^ de Piennes bénissait Dieu des grâces dont il comblait sa malade.

A quoi tiennent, hélas! les œuvres pies? Un matin, arrive chez la dévote un jeune homme, beau, bien fait, brave, spirituel, enfin un vrai suppôt de Satan, M. Max de Salligny. Max a connu Mnie de Piennes avant son mariage, il avait pour elle des élans très vifs de tendresse, quoique souvent interrompus par une vie fort dissipée, et il s'en fallait de beaucoup qu'il lui fût indifférent. Elle lui donnait des camélias, et Teût épousé, si quelques aventures de jeunesse n'avaient point fait décider, par un conseil de famille, que M. de Salligny n'était pas encore mûr pour le mariage. Max était parti pour l'Italie; pendant son absence, un de ces maris aussi commodes dans le roman que dans la vie, parce qu'ils ne parlent jamais, et sont même supposés ne point penser, était devenu le possesseur des

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charmes dont avait rêvé, peut-être même rêvait encore le voyageur. Malgré son insignifiance , aidé de Saint-Roch. de l'abbé Dubignon , des Bouffes et de tout le train du monde, ce mari avait fait oublier le galant. Autant les absents ont tort, autant ceux qui reviennent ont raison. Si les voyages ne les ont pas trop hébétés (les voyages hébètent souvent); si les cieux étrangers n^ont point rendu leur visage cuivré et leur tête chauve ou chenue, ils ont un moment de grand avantage sur les gens qui n'ont jamais quitté le logis, surtout quand ces gens-là sont des maris à la façon de M. de Piennes. Max de Salligny revient joyeux et dispos, avec quelques années de plus, mais quelques-unes de ces années de jeunesse qui colorent le regard sans mettre de rides au front. Il a la tête toute remplie de barcaroUes napolitaines ; avant même qu'on Tait aperçu, on Tentend chanter :

Addio, Teresa!

Teresa, addio !

et il a toujours au cœur le souvenir des camélias, car il devient tout rêveur dés qu'ail est assis auprès de M™e de Piennes.

Voici donc la dévote un peu troublée dans ses pensées religieuses. Eh bien ! ce n'est rien encore.

Ce Max est un véritable fléau pour la conversion commencée. Ce n'est pas seulement la convertisseuse qu'il va détourner de la grâce, c'est encore la convertie. Tandis qu'il recevait des camélias de M"ie de Piennes, M. de Salligny achetait des robes et des cachemires à Arsène. Jeune, beau, généreux, il avait inspiré à cette créature non point la passion romanesque de Manon pour Desgrieux, inais toute l'affection qui peut vraiment se développer dans ces pauvres âmes avilies, remplies d'une fange mouvante, où nul sentiment ne prend racine. En apprenant qu'Arsène est malade, Max fait ce que tout homme de cœur doit faire pour l'objet de ses amours, même les plus légères et les plus fugitives , il se rend en toute hâte chez elle pour lui offrir des secours. Vous devinez quelle rencontre a lieu chez Arsène Guillot.

Voilà Max et M^e de Piennes assis au même chevet. Ils ont éprouvé tous deux une surprise assez désagréable, dont tous deux ils se sont remis. Les femmes du monde, si vertueuses et sentimentales qu'elles puissent être, savent fort bien que des camélias, même des camélias qu'ont parfumés leurs cheveux, ne sont point aliments qui suffisent aux appétits des amours de jeunesse. Mais on aime mieux ne pas voir le pâté que dévore en

secret cette jeune fille qui a dîné hier d'une pêche en public. Iris a beau savoir que Toinon existe, elle ne sera jamais maîtresse de son dépit toutes les fois qu'elle vous surprendra avec elle. Cependant, Mm«de Piennes a pardonné à Max. Le visage d'Arsène éloigne tellement à cette heure toute idée de coupable plaisir ! Comment s'irriter du péché que cette chair mortifiée par la douleur expie si cruellement? La femme du monde, en pardonnant, a donc repris son assurance, et Max aussi a repris la sienne en se sentant pardonné.

C'est Arsène qui s'inquiète et souffre. Du goût qu'elle avait pour Salligny, les rêveuses ardeurs de la fièvre font une sorte de passion d'instant en instant plus puissante et plus douloureuse. M^eJe Piennes prend un moment le parti de séparer Max de sa malade; puis elle change d'avis. C'est une situation qui a du charme, que celle où elle va se trouver à l'égard de M. de Salligny. Etre aidé dans une bonne action par quelqu'un qu'on aime, ou seulement qu'on craint d'aimer, n'y a-t-il point là un vif attrait? Il sera donc permis à Max de venir tous les jours visiter Arsène; et pour que gCs visites concourent, bien loin de nuire, au salut de la malade, c'est lui qui lira tout haut le Chemin de la Croix, la Gloire de Marie, la Couronne du Chrétien..

La malade, qui n'écoute toujours point les sermons des Pères modernes de l'Église, mais que la voix de Max fait frissonner, que sa présence met presqu'en délire, avance à grands pas dans la mort pendant ces dangereuses lectures. Tandis que les paroles mystiques des livres dévots frappent vaguement ses oreilles, elle observe tour à tour Mme de Piennes et M. de Salligny. Ses instincts jaloux le lui apprennent : tous les deux comblés de ces biens qu'elle n\\ plus, la beauté, la sanié, la jeunesse, tous les deux appartenant à une race dont ils ne la croient pas, dont elle-même oserait à peine se croire, s'engagent dans un amour plein d'avenir, destiné à l'indulgence et même à la faveur du monde, devant son corps, où bientôt il n'y aura plus de vie, qui déjà est presque une chose pour eux.

Aussi Arsène ne résiste-t-elle point longtemps à ces affreuses tortures. Un jour, entre Max et Mme de Piennes, sa vie s'éteint; son agonie réveille les idées chrétiennes de sa dévote protectrice. La pénitente de l'abbé Dubignon prête une attention pleine d'anxiété aux paroles suprêmes de la pauvre tille. L'abbé Dubignon lui-même, qu'on a envoyé chercher, est là, se penchant avec angoisse sur la mourante pour lui inspirer un mouvement vers Dieu. « J'ai aimé, murmura

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Arsène d'une voix sourde... J'ai aimé », répétât-elle avec un triste sourire. Ce furent ses dernières paroles.

Puis, M. Mérimée finit son conte sans nous dire, mais en nous laissant supposer que Max n^en est pas resté avec M^^ de Piennes aux sourires, aux regards et aux camélias.

Je trouve que cette histoire d'Arsène Gnillot, prise certes à la réalité, pouvait fournir à M. Mérimée un fort beau conte. Seulement je crains que ce conte, il ne Tait point fait avec la perfection qu'il pouvait y mettre. Contrairement à ses habitudes, M. Mérimée, dans ce récit, a manqué en quelques endroits de fermeté et de franchise. Comme ses personnages sont tous vrais, je les ai rencontrés, et je vais vous dire leurs caractères.

Arsène Guillot, pour commencer par Théroïne, c'est la courtisane qui a eu son rôle dans toute jeunesse, la femme que l'on va trouver quand on est las, comme Max, de regarder des camélias ou qu'on n'a même point de camélias à regarder. Un soir vous vous êtes persuadé qu'Arsène vous aimait, un soir vous avez été convaincu qu'elle avait de l'esprit, deux fois vous avez été le Jouet d'illusions, Arsène n'a jamais eu de l'esprit et n'a jamais eu de l'amour. Sa pauvre cervelle, troublée par tant de caprices assouvis, de honte étouffée, de liberté

prise sans mesure, renferme une confusion d'objets vagues et flottants où Ton peut trouver, comme dans les veines du marbre, tout ce qu'on a fantaisie d'évoquer. Encore une fois, Arsène est une vraie courtisane, c'est-à-dire une chose de plaisir. Comme après tout, cependant, cette chose est faite de limon humain et placée dans la vie humaine, elle tient de son rang et de sa nature un intérêt philosophique plus touchant, plus élevé, plus fort que Tintérêt qui s'attache à une plante ou à un animal. Qu'elle vienne à mourir sous vos yeux, vous sentirez la même mélancolie, mais à un bien autre degré de puissance, qu'en voyant expirer un cheval de course ou s'effeuiller et s'anéantir une fleur.

Mme (je Piennes, c'est le type opposé à celui de la courtisane; c'est la pharisienne par excellence : l'égoïsme et la vanité forment vraiment le fond de son esprit. Quoique blanche, effilée et délicate, sa main panse lourdement les blessures. Tous les onguents employés par la médecine vulgaire de Tàme, elle les possède et ne demande pas mieux que d'en user; mais le vrai dictame pour les plaies du cœur, cette larme aux consolations toutes-puissantes, joyau divin qni se tire des seuls trésors de la bonté, nul affligé ne le recevra d'elle, car jatnais elle ne l'a connu. Vous avez perdu

votre maîtresse, un de vos amis a été tué en duel ; elle mettra sur-le-champ à votre service toute la pharmacie de Tabbé Dubignon : les Consolations de la Croix^ les Joies du Calvaire, la Douceur cachée des épines; et ce baume souverain que peut renfermer un regard, un serrement de main, un soupir, elle n'v songera même point. C'est la femme qui n'oublie jamais ni son corps ni son âme; or, c'est à la seule condition de s'oublier, que Pâme et le corps trouvent les élans victorieux. Aussi M'"6 de Piennes, malgré les mots sacrés qu'elle prononce et les fonctions augustes qu'elle veut remplir, manquera toujours de la vraie grandeur, comme elle manque de la vraie bonté.

Quant à Max de Salligny, il suffit de quelques mots pour le peindre. C'est tout simplement un jeune homme du siècle, bien doué, mais sans intelligence supérieure. 11 a l'éducation, les idées, les mœurs de tous les jeunes gens dont vous serrez la main avec plaisir. Ses amis en disent du bien, ses maîtresses l'estiment et peuvent l'aimer, même passionnément, si elles sont capables d'amour.

Eh bien! ces trois personnages ont-ils des rôles tout à fait d'accord avec leur nature? Jouent-ils bien le drame qu'on pouvait attendre d'eux? C'est ce que par malheur on ne peut pas affirmer

complèiement. Arsène, et c'était certes un point important, est dessinée avec un grand talent d'exactitude. J'ai entendu quelques personnes lui reprocher un trait que j'ai passé sous silence. Avant de recourir au suicide, elle se rend dans une église pour /aire un cierge, c'est l'expression conservée par M. Mérimée, afin que le Ciel lui envoie un amant. Je ne saurais désapprouver ce trait, il me semble confirmer ce que j'avançais tout à rheure sur le désordre de ces pauvres cervelles, où mille idées disparates sont entassées. Il est certains tiroirs où l'on trouve souvent, avec le ruban fané, le morceau de pain, le billet sali et le mauvais livre, Timage déchirée d'un scapulaire ou les grains poudreux d'un chapelet. Dans sa misère, Arsène songe un instant à Dieu, ainsi qu'en mourant elle songe à l'amour, par un caprice désolé, irrésistible pour elle, comme l'étaient ses caprices joyeux.

Peut-être Max pourrait-il être plus ému en voyant mourir une femme qui, après tout, s'écrie qu'elle l'adore, et dont les derniers instants sont affreux. Mais nous sommes convenus, je crois, de ne point demander de la sensibilité à l'auteur de Clara Gaïul; et puis Max est amoureux, et un amour nouveau sur un ancien amour, c'est un linceul de chaux vive jeté sur des dépouilles hu-

maines. 11 faut pardonner à Max si de ce qui tuait Arsène tout est brûlé dans son cœur.

Il y a trois rôles dans le drame de M. Mérimée, et deux nous semblent presque irréprochables. Pourquoi faut-il que le troisième porte une atteinte sérieuse à toute Taciion?

Voici comment nous avons découvert ce qu'il y a de profondément défectueux dans le rôle de M"ie de Piennes. M. Mérimée a donné pour épigraphe à son conte deux vers grecs. Il est permis à un académicien ^de comprendre et d^aimer la langue qui fait bouder Henriette. Nous ne reprochons donc point à Fauteur d\4rsè?7e Guillot d'avoir cité Homère, seulement nous blâmerons la pensée que révèle cette citation :

« Paris et Phœbus Apollo, en dépit de

ta vaillance , te feront périr devant les portes Scées. »

On se rappelle le passage auquel M. Mérimée a emprunté ces mots : c'est le discours qu'Hector, mortellement frappé, adresse à Achille. Le héros troyen répond aux insultes de son meurtrier en lui prédisant qu'à son tour il sentira le bras des dieux. Arsène Guillot, sans qu'elle s'en doutât bien certainement, ni vous non plus, Madame, pour nous servir d'une locution de romancier fort connue et que nous n'aimons guère, mais

que M. Mérimée a employée souvent, Arsène Guillot a fait cette prophétie à sa rivale.

Or c'est là ce qui m'explique pourquoi les traits de M"^^ de Piennes sont si mal accusés. M. Mérimée n'a point fait de la dévote le portrait qu'il en pouvait faire, préoccupé par l'idée fâcheuse de cette passion expiatoire à placer dans le lointain. Il n'a pas osé représenter avec son véritable caractère d'égoïsme mesquin, partant incurable, une femme destinée à devenir une digne proie de la grande Vénus qui s'attache à Phèdre. Je suis fort tenté de croire que M^^e de Piennes se rendra aux désirs de M. de Salligny, mais je suis très persuadé qu'elle ne fera point connaître l'amour au pauvre Max plus qu'Arsène Guillot. Ce qui lui est réservé ne ressemble guère au coup dont les dieux frapperont Achille; c'est tout simplement une intrigue qui ne causera aucun changement sérieux ni en elle ni autour d'elle, qui lui permettra de conserver sa réputation, l'affection de M. de Piennes et peut-être même l'estime de l'abbé Dubignon.

C'est en cherchant un effet compliqué que M. Mérimée a compromis le succès de son récit. Ce qui convenait à son talent dans le sujet qu'il s'était donné, c'est ce que ce sujet, pris à la réalité et marqué de son sceau, exigeait de simple, je

dirai même de morne énergie. Les teintes confuses et douteuses que répand sur les dernières pages d'Arsèiîe Giiillot la fausse partie du rôle de Mme de Piennes font un grand tort à cette œuvre. Toutefois, si le tableau de M. Mérimée n"'offre point toutes les qualités qu'on pouvait souhaiter d'y voir réunies, il en offre beaucoup encore et qu'on ne saurait trop apprécier. Il est d'une couleur étudiée et d'un dessin correct. En ce temps-ci, l'étude et la correction sont non seulement d un grand charme, mais d'un grand repos pour l'esprit.

Quo'xc^ut Arsène Guillot ne vaille ni Colomba ni la Vénus d'Illes, ce n'en est pas moins une œuvre recommandable, bien plus recommandable, suivant nous, que la Guerre sociale et la Conjuration de Catilina. Tout notre regret, c'est de ne point pouvoir appliquer à ce conte, sans restriction , ces vers qui s'appliquent d'une façon si exacte à presque tous les autres contes de M. Mérimée :

Un simple fait conté naïvement Ne contenant que la vérité pure, Narré succinct, sans frivole ornement, Pas trop d'esprit, aucun raffinement, Voilà de quoi désarmer la censure.

De qui sont ces vers? D'un homme qui réunis-

sait, on le voit, le bon sens de Boileau à la grâce de La Fontaine, mais auquel ce serait un crime d'élever une statue, suivant les Welches. Et d'où sont-ils tirés ? D'un poème qui est rempli d'attraits immortels, mais qu'il nous est défendu de nommer, de par les Welches.

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