DE LA TERREUR
Voici radmiration pour la Terreur passée à Tétat de dogme aujourd'hui dans l'histoire politique. Cette infâme machine qui a dévoré mieux que le plus pur de notre sang, qui a englouti notre intelligence et notre honneur, Téchafaud révolutionnaire est porté en triomphe maintenant comme une arche sacrée.
L'erreur, quand elle a l'audace à ses gages, est une formidable puissance. On ne saurait dire avec quelle rapidité l'opinion la plus injuste, la plus fausse, la plus extravagante, accomplit une marche victorieuse dans l'esprit public, lorsqu'elle est poussée en avant par des esprits déterminés.
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Cette violence qui conquiert le ciel, suivant Texpression magnifique et sensée des mystiques, appartient rarement en ce monde, pour le malheur des destinées humaines, au bon sens, à la vérité, à la justice; notre histoire ne Ta que trop prouvé.
Ne laissons pas aujourd'hui les maximes impies remporter dans les régions de la pensée la victoire qu'autrefois, dans d'autres régions, nous avons abandonnée aux actions coupables. Repoussons avec toute notre énergie cette imbécillité désespérante qui livre les États à Tinsolence des factions, le public à l'insolence du paradoxe.
Malgré ces immenses oublis que réserve la mort à tant d'êtres et à tant de choses, il y a de mystérieuses époques dans l'existence des hommes, comme dans celle des peuples, pour le souvenir de ceux qui ont été vivre de la vie inconnue au delà du tombeau. De tout temps on a vu des fantômes apparaître tout à coup à l'esprit des nations : c'est surtout dans les temps de trouble que ces apparitions ont lieu. Les anciens, suivant leur usage, donnaient une forme poétique à une vérité, quand ils prétendaient qu'aux heures de tumulte pour l'âme publique les tombes laissaient sortir leurs hôtes. Malgré la paix de quelques années, nous sommes encore, et c'est bien ce qui commande à nos cœurs des vouloirs énergiques de prudence,
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dans un âge animé par des souffles révolutionnaires.
On voit, dit-on, en ce moment paraître de tous côtés les spectres d'une époque terrible. Quelques hommes au coeur violent et à l'esprit chimérique, épris d'un temps où régnèrent la mort et les songes, espèrent gagner à ce que les fosses creusées dans la Révolution se rouvrent. Ils y perdront si elles se rouvrent toutes.
C'est une prétention singulière, parmi ceux qui ont écrit dans un but révolutionnaire l'histoire de la Révolution, que celle de faire porter tout Tintérèt de ce grand drame sur quelques personnages seulement, sur les héros monstrueux de la Terreur. Depuis Malesherbes, Bailly, Mirabeau, jusqu'à Vergniaud, et presque jusqu'à Danton, on injurie ou Ton méconnaît tous ceux qui ont cru que la clémence pouvait être une vertu d'homme libre. On donne toute la grandeur, toute la gloire de la Révolution à ceux qui en ont fait toute la bassesse et toute la honte. J'ai pensé qu'il serait curieux de savoir comment étaient nées ces étranges doctrines. Pour cela, je parlerai d'un livre qui a paru il y a plus de vingt ans. Mais il est bon d'examiner l'état actuel du dogme avant de le prendre à sa naissance. Pour cela, disons quelques mots des œuvres qui paraissent aujourd'hui.
Des apologistes de la Terreur, M. Louis Blanc
est évidemment celui qui en a le mieux compri-s le secret. Il a Tesprit comme le langage du temps et des hommes qu'il admire. Je n'ai pas besoin de dire toutefois combien je le sépare de ses héros. Les anciens disaient : « Autre chose est de mourir, autre chose est déparier mort » ; on peut dire surtout : « Autre chose est de tuer, autre chose est de parler meurtre. » Je ne connais M. Louis Blanc que comme écrivain, et je me plais à croire, en ma foi dans les heureuses inconséquences de Tâme humaine, que, hors de ses œuvres, il n'aurait en aucune occasion ni goût pour le meurtre, ni respect pour les assassins. Mais le fait est que, dans l'histoire, M, Louis Blanc est terroriste. 11 a les deux caractères qui ont distingué les législateurs souverains de la Montagne, Robespierre et Saint-Just : il est rhéteur et logicien. Sa rhétorique et sa logique sont puisées dans Jean-Jacques, le maître des apôtres montagnards, leur prophète violent et jaloux, qui, forcé à d'indignes labeurs, n'a point connu le repos ni surtout la dignité du lis des champs.
Le style de M. Louis Blanc n'a ni la pureté ni l'éclat du style de Rousseau, mais il en a cette froideur singulière qui se cache sous des apparences enflammées. Il est certain qu'en la vérité réside toute chaleur; et Jean-Jacques n'a transmis rien de vrai à ses disciples, hors toutefois une seule
passion, la haine douloureuse de l'inégalité sociale. Quant à ce respect, quant à cet amour surtout si bruyamment exprimé de l'espèce humaine, Phôte inquiet et irrité de la maison des riches ne l'a jamais connu. Un homme qu'on n'accusera poin^ de partialité contre Fauteur de VEmile, M. Michelet, a fait sur Jean-Jacques une remarque littéraire d'une grande justesse. Ce qui caractérise, suivant lui, cet écrivain d'origine toute populaire, c'est quelq ue chose de curieux, de poli, de recherché, c'est l'absence complète de bonhomie, et par conséquent d'originalité. AI. Louis Blanc a pris de Rousseau toutes les façons guindées. Quelques-uns de ces traits comme il s'en trouve dans les écrivains aux vives et libres natures, dans M. de Maisire, par exemple, quelques-unes de ces saillies qui établissent tout à coup entre l'auteur et le lecteur d'un livre, en dépit de toutes les dissidences d'opinions, une brusque union dans la franchise, voilà choses inconnues à M. Louis Blanc. On trouve chez lui ce boursouflé, ce théâtral où les acteurs du drame révolutionnaire cherchaient leur autorité; il parle et raisonne à la façon de l'avocat d'Arras.
C'est une arme bien faible et toutefois bien meurtrière que son raisonnement. Je ne saurais dire quel respect j'ai pour la vraie logique. Je la crois indispensable à tous les esprits et à toutes les
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œuvres; sans elle Timagination elle-même ' est, jusque dans ses caprices, frappe'e de stérilité. Mais il existe une logique qui n^est qu^une vanité souvent périlleuse de Tesprit; c'est celle qui, dédaignant les routes éclairées par le bon sens, pratiquées par l'expérience, veut des chemins où ne brille que sa clarté et où ne s'avancent que ses pas. Il est une logique qui rompt avec le monde créé par la puissance divine pour s'élancer dans un monde créé par elle-même. Sans obstacle, puisqu'elle ne se trouve aux prises avec aucune force étrangère, elle s'avance, enivrée d'audace, dans une route toujours unie, toujours droite, mais qui conduit à des abîmes. C'est avec cette logique -là que Robespierre et Saint-Just voulurent autrefois égarer la France, et que M. Louis Blanc voudrait aujourd'hui égarer l'histoire.
M. Louis Blanc était donc porté vers les hommes delà Terreur par toutes les habitudes et tous les instincts de son esprit. Aussi s'est-il uni à eux franchement, fêtant avec enthousiasme toutes leurs haines. Ainsi n'a point fait M. de Lamartine, et des défenseurs de ces meurtriers c'est pourtant le plus dangereux.
J'ai essayé déjà de le dire avec force, je suis sûr de l'avoir pensé avec énergie : la grande douleur du temps présent, c'est la lutte entre l'ancienne
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religion de nos cœurs et la foi nouvelle de nos esprits. Il est bien certain que des autels ont été renversés qui ne se relèveront plus, mais il s^agit de savoir ce qui peut être retiré vivant de leurs sacrés débris. Je crois qu'il est sous les ruines de l'ancienne société des vertus qu'on ne doit point laisser pour mortes. C'est une justice que je rendrai à M. de Lamartine; il a fait de pieuses recherches sous les décombres, et sur tout ce qu'il a trouvé de noble, de grand, de digne, il a répandu de précieuses larmes. Mais n'a-l-il point pleuré sur des choses qui n'appartiennent point encore au trépas, et que l'on doit penser à faire vivre, non pas à ensevelir?
En même temps que M. de Lamartine voyait la mort là où elle ne sera point de longtemps, il a vu la vie là où je suis certain qu'elle ne sera jamais; converti nouvellement et par un violent effort à la foi révolutionnaire, il n'a pas vu avec qui était l'esprit de la Révolution. Il a cherché la fraternité chez des hommes sans entrailles, et la liberté chez des tyrans. Dans sa défiance de tous ses instincts qu'il voulait dompter, de tous ses goûts qu'il voulait immoler, il s'est élancé avec emportement vers ceux dont la voix méconnue de sa conscience lui criait de s'éloigner. Ce noble esprit a formé à travers le temps, avec des intel-
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ligences perverses, une alliance qui a quelque chose de douloureux et de re'prouvé. De là ce caractère inquiet, incertain, tourmenté de son livre, qu'attribuent faussement aux caprices d'une intelligence poétique les ennemis si nombreux et si intéressés de la poésie.
Le livre de M. de Lamartine ne serait point dangereux s'il était bien compris. On peut dire de son enthousiasme révolutionnaire ce que Vauvenargues a dit du génie de Tathée en un langage digne de Bossuet : « Une secrète tristesse en corrompt toutes les magnificences. » Malheureusement cette tristesse, visible seulement pour quelques regards, échappe à Toeil de la foule, que les magnificences éblouissent. M. de Lamartine a jeté un manteau bien plus étincelant que celui de Raleigh sur une mare bien autrement terrible que celle qui arrêtait les pas de la reine Elisabeth, sur une mare de sang.
Et c'est ce qu'il y a de plus généreux dans le public, ce sont les jeunes gens, ce sont les femmes qui traversent à sa suite cette fange sanglante sur ce pont précieux. De cet homme qui trouva dans l'horreur un unique refuge contre le ridicule, de cet avocat au bavardage intarissable comme sa cruauté qui voulait un Dieu dans le ciel, parce que la terre ne lui offrait plus assez de matières à
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harangue, le poète des Méditations a fait un héros paré d'attendrissante mélancolie et de grandeur fatale. Ce ne sont point seulement tous les personnages, ce sont toutes les idées et tous les faits révolutionnaires que M. de Lamartine transforme. Il semble que dans les jardins saccagés de la royauté les républicains de 98 aient respecté une seule chose, la mignardise pastorale du petit Trianon. Aux souffles embrasés qui régnaient dans Tâme fiévreuse de Jean-Jacques, était mêlé un petit souffle d'idylle, une sorte de zéphyr sentimental que je retrouve au sein de la Terreur dans son école triomphante. Ce penchant à Téglogue que représentaient, en des scènes folles, hideuses, les couleurs tendres dont se parait M. de Robespierre, est un des côtés par lesquels nous choque le plus Tâme à la fois inhumaine et puérile des terroristes. Eh bien! M. de Lamartine en fait, avec la magie de son talent, un sentiment immortel de la nature qui attendrit nombre de ses lecteurs. Je ne sais rien, quant à moi, de plus grotesque et de plus répugnant à la fois que ce bouquet qu'on vit un jour, dans une fête à TÉtre suprême , à la main de Robespierre. Aucune chose ne me paraît plus offenser la raison et le cœur que Pextravagance ou le mensonge de ce goût pour les fleurs chez Thommequi tuà Marie-
Antoinette et Lucile. Le bouquet de ce bourreau, M. de Lamartine, au lieu de le laisser tomber dans le sang et de ly écraser, Télève entre ses mains comme une offrande sur laquelle il appelle le sourire du ciel. Il n'y avait chez les hommes de la Terreur que des trésors de colère; aussi, autant ils déployaient de luxe dans les spectacles de leur fureur, autant dans leurs spectacles de paix ils montraient de honteuses indigences. C'est cette salutaire vérité que nous voile le talent de M. de Lamartine: il obtient des pompes de sa poésie ce que n'a pu obtenir des pompes de son pinceau David, qu'André Chénier nomma un jour le stupide David. David n'était pas stupide; mais alors qu'ils respiraient et marchaient, ces monstres qu'on lui ordonnait de travestir en dieux, la vérité se jouait des mensonges de son art; la vue des hideuses réalités qu'il s'efforçait de cacher pendant quelques heures sous de séduisantes apparences faisait irruption en son œuvre et en mettait à néant tous les artifices. De là ce caractère bouffon et sinistre de mascarades que toutes ses inventions ont été condamnées à porter, M. de Lamartine, plus heureux que lui, s'attaque maintenant à des êtres et à des choses qui ont disparu. Pendant qu'il vante la douceur de Robespierre, la main de Robespierre n'écrit plus des listes de
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mort. Tandis qu'il prête la piété fraternelle et le génie de la liberté au gouvernement de 98, les prisons sont vides et Téchafaud n'est plus un monument.
L'échafaud est en horreur à M, Michelet, c'est une Justice à lui rendre : il veut bien nous le déclarer dans son second volume; mais dans son premier volume il avait un certain goût pour la lanterne. La guillotine lui semble une machine aristocratique, ou, pour mieux dire, bourgeoise : car ce dernier mot, sur lequel nous reviendrons, est aujourd'hui le mot d'anathème dans la langue des démocrates. La lanterne, au contraire, est toute populaire. Elle représente la justice de la rue, justice qui nous a valu ces morts de Foulon, de Berthier, de Flesselles, racontées avec de sombres transports d'enthousiasme par M. Michelet.
M. Michelet ne veut de la Révolution que ce qui se passe en plein air, sur le pavé; tout ce que le ciel n'éclaire pas lui est suspect. C'est le peuple qu'il va visiter en son Louvre, c'est-à-dire sur la place publique. Quant à ces hommes qui se rassemblent sous des toits en se disant les délégués de la nation, il s'en écarte tantôt avec indignation, tantôt avec dédain; le cœur populaire ne bat plus en leur poitrine, et la cause de la liberté est perdue entre leurs mains. Aussi M. Michelet occupe-t-il
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une place à part entre les historiens de la Révolution. Si je parle de lui, c'est d'abord parce que son talent, né de nobles et rares inquiétudes, me paraîtra toujours, en dépit de ses excès et de ses écarts, une chose au-dessus du mépris. Et puis, c'est parce qu'après tout M. Michelet, en louant les tempêtes de la rue, comme d'autres en louant les orages de la Convention et des clubs, contribue à familiariser les esprits avec ces doctrines de violence qu'il s'agit pour nous de repousser. Du reste, il ne faut pas s'étonner si l'auteur des Mc~ moires de Luther et de V Histoire de France a, dans son admiration pour les passions révolutionnaires, un caractère particulier d'emportement. C'est un savant pris de ce délire qui naît quelquefois sous la lampe. Ce genre de délire est terrible. Quand rivresse s'abat tout à coup sur elle, cette pauvre raison des savants, si ébranlée par tous les efforts qu'elle s'impose, si troublée par toutes les recherches aux résultats opposés où elle va se consumant, ne peut pas soutenir une longue lutte. Au premier souffle, elle est emportée dans la lune.
Maintenant que nous avons vu avec quelle audace sont posées aujourd'hui les doctrines révolutionnaires, voyons avec quelle prudence elles furent autrefois hasardées. Cette étude nous
donnera une preuve de plus du danger qu'il y a, en politique, à mettre en avant des principes qui ont derrière eux des passions. C'est sous la Restauration que Thiers publia son Histoire de la Révolution française . Ses deux premiers volumes parurent en 1823. Ce sont les moins importants de l'ouvrage. M. Thiers était jeune alors et écrivait pour la première fois. Certainement, M. Thiers peut être placé parmi les hommes à qui le Ciel a le plus libéralement accordé le don terrible de la familiarité, pour prendre cette expression d'un Père de l'Église que le bailli de Mirabeau appliquait amèrement à son neveu. Cependant, à cette époque, il n'était pas encore familier avec le public. Ses mouvements étaient gênés à cette tribune invisible d'où l'écrivain harangue ses lecteurs. Mais en 1824 son troisièmeet son quatrième volume furent publiés, précédés d'une préface où se découvrait l'esprit du livre.
Cette année 1824 est, suivant nous, une des années importantes de la Restauration. Enivré par les succès qu'il avait remportés en Espagne, le gouvernement d'alors immolait celui à qui il devait sa gloire. Louis XVHI chassait à la fois de ses conseils, avec M. de Chateaubriand, l'esprit chevaleresque et Tesprit libéral; il détruisait sa parure et sa sauvegarde. La Chambre que des
élections récentes venaient de donner s'annonçait avec un esprit semblable à celui de la Chambre introuvable. Dans son adresse, elle s'était écartée de la pensée royale pour aller plus loin que le roi. L'irritation était donc permise en ce moment aux libéraux; leur opinion, chassée de la tribune et persécutée dans la presse, ne savait où trouver un refuge. Paul-Louis Courier s'était logé dans le pamphlet, Béranger s'était blotti dans la chanson, M. Thiers eut l'idée de s'établir dans l'histoire.
Aucun sujet ne pouvait mieux convenir à ses desseins que la Révolution française. Il est certain qu'alors ce grand mouvement de l'esprit moderne était calomnié. Les royalistes en étaient arrivés contre toutes les pensées libérales, celle-là même que leur chef avait promis de servir, à un incroyable degré de haine ouverte, de mépris public. « Il n'avait point perdu droit à toute estime, quoique sincèrement constitutionnel. » Voilà ce que je lis dans un écrit royaliste de ce temps à propos d'un aide de camp de M. de Lafayette. On juge des anathèmes que devaient lancer contre les hommes de g3 les gens qui parlaient ainsi des hommes de 89. On comprend, du reste, que toutes les expressions de la fureur et du désespoir parussent impuissantes à ceux qui, des geôles ou de
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l'exil, avaient assisté à la dégradation et à la mort de tout ce qui faisait Torgueil et Tamour de leur vie. Mais à côté de cette génération décimée qui marchait avec Témotion de la douleur et de la colère sur un sol rempli pour elle de restes abhorrés et de dépouilles chéries, cette génération était venue que M. de Maistre avait annoncée en disant, avec sa cruelle éloquence : « Nos neveux qui s'embarrasseront très peu de nos souffrances et qui danseront sur nos tombeaux. » M. Thiers appartenait à cette race joyeuse, et de plus il était de ceux qu'avait exaltés, et non point de ceux qu^avait abaissés la Révolution.
Il était las, irrité de tous ces transports d'indignation et de douleur pour des événements qui chez lui ne mettaient rien en deuil. Voici comment cette fatigue et cette amertume se traduisirent dans son histoire. Pour la première fois, ces dévastations de palais, ces exécutions de la rue, ces outrages à la royauté, ces meurtres de femmes, tous ces faits dont nul n'avait parlé sans émotion, furent racontés avec une morne indifférence. M. Thiers chassait de la tragédie révolutionnaire le chœur chargé de prononcer des paroles de courroux et de pitié. Il ne s'en tint point là. Bientôt, à la place des voix qui condamnaient les instincts et les actes sanglants, on entendit une voix
qui tentait de les absoudre. La façon dont le nouvel historien exposait la Révolution avait, comme on se rimagine, été applaudie vivement par nombre de passions froissées. On avait encouragé le jeune écrivain aux audaces. M. Thiers annonça, dans une préface mise en tête de son troisième volume, qu'il y allait avoir dans son histoire tout ce que pouvaient comporter les mœurs de son temps, c^est-à-dire une demi-vérité et une demijustice. Alors en effet il nous laissa voir la moitié de cette justice et de cette vérité que nous ont découvertes tout entières MM. de Lamartine et Louis Blanc.
Certes, je n'entends point prendre parti contre M. Thiers pour ces mœurs politiques dont il se plaignait. Ce qui excuse, au contraire, suivant moi, bien loin de Faccuser, son Histoire de la Révolution, ce sont les sentiments contre-révolutionnaires au milieu desquels elle est née. A Tépoque où les plus iniques dédains, les plus fatales colères s'efforçaient de confondre dans une même proscription les souvenirs sacrés et les souvenirs infâmes, les héroïques énergies et les basses violences, le bien et le mal, en un mot, de la Révolution française, il y avait un beau rôle pour Thistorien qui voulait, je ne dirai pas être impartial, c'est une expression fausse et glacée, mais être du parti
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ardent de la vérité et de la justice. M. Thiers éprouva dés 1823 ce qu'éprouvent aujourd'hui les hommes qui racontent la Révolution dans une pensée démocratique. Poussé à la fois par les passions de ses amis et par les passions de ses ennemis, dans Tardeur de plaire à ceux-ci et de combattre ceux-là, il ne sut point s'arrêter où sa conscience le voulait.
Puis je suis sûr que M. Thiers eut une des frayeurs les plus communes et les plus pernicieuses de ce monde. Il y a, en politique comme en bien d'autres régions, une terreur qui ôte d'habitude la générosité au cœur et quelquefois le bon sens à l'esprit : c'est la crainte de passer pour un homme à illusions.
Il est une candeur dont notre orgueil ne veut pas qu'on nous accuse. « Où est Bailly avec son beau jour? » s'écrie quelque part M. de Maistre. Pour avoir cru aux beaux jours alors qu'ils étaient si près des tempêtes, ceux qui ont eu les grandes pensées de 89 et fait les grandes choses de 91 ont encouru un anathème dont ils ne peuvent pas se relever. On ne veut plus être des leurs parce que le destin les a, dit-on, bafoués. Ils devaient voir venir, répète-t-on, d'inévitables orages. Inévitables, pourquoi ? C'est ici que se rencontre la grande question de la liberté.
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On a souvent reproché à M. Thiers la fatalité de ses doctrines. S'il est une histoire où la foi dans la fatalité soit mauvaise, c'est assurément celle de la Révolution.
Un homme a expliqué par les conseils immuables de Dieu cette étrange série de vertus et de crimes, mais cet homme était Tennemi le plus violent qu'ait jamais eu la Révolution française. Ce qu'il y eut, suivant nous, au contraire, de plus frappant dans cette époque saisissante, c'est cette liberté, qui se révélait partout, de l'homme visà-vis de toutes les puissances, celles de son cœur et celles de ses destinées II semblait qu'alors tout obstacle eût disparu de l'existence humaine. La liberté avait mis le pied sur la mort; je suis persuadé qu'elle aurait pu le mettre sur le mal.
Ainsi que cela arrive souvent pour le malheur de notre esprit dont on détruit ainsi la dignité, suivant le besoin de leurs passions, les écrivains démocratiques ont établi les doctrines les plus opposées. Le mal, par exemple, quand ils parlent de Tavenir, ils le suppriment, ils maudissent ceux qui s'obstinent à y croire; quand ils parlent du passé, ils rélèvent à une domination implacable, ils n'ont pas assez de dédain pour qui émet des doutes sur son autorité. Je suis convaincu que le mal ne peut pas plus que la mort disparaître de la
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terre. Mais il y a, j'en suis sûr, dans notre vie, des moments héroïques où le mal et la mort peuvent être domptés.
Ce sont ces moments-là que j'aurais voulus, dans rhistoire de notre Révolution, à l'époque où s'établit cette lutte monstrueuse entre l'infamie de notre guillotine et la gloire de notre drapeau ; je ne vois pas ce qu'il y a d'insensé à croire qu'ils étaient possibles. Les misérables qui , tandis qu'on se battait aux frontières, restaient dans les villes occupés à leurs échafauds, ont trouvé commode de prendre leur part dans la gloire de nos soldats. C'est pour le besoin de leur vanité en démence qu'on inventa cette doctrine qui, si elle triomphait, souillerait et tuerait notre honneur national : la nécessité de mettre un bourreau derrière elle pour pousser une armée française en avant.
Que la Terreur était fatale, et qu'elle a été utile, voilà ce que ses partisans ont répété. Moi, je crois que Dieu et les hommes pouvaient également s'en passer. Et puis, qu'elle soit fatale, qu'elle soit utile, ce qu'on peut affirmer ou nier, il est certain qu'elle offense l'humanité, et, ce qu'il y a de pire, qu'elle fait gronder la justice. Mais c'est encore une variation habituelle aux écrivains démocratiques : quand c'est nécessaire au besoin de leur
cause, ils ne trouvent jamais la politique assez idéale. Périsse Tunivers entier plutôt qu'un seul de nos droits ! Que les exigences de leur parti changent, et voilà leur système changé. Meurent tous les droits, pour que la République vive!
Du reste, il faut l'avouer, il y a un droit que, dans toutes les déclarations solennelles de leur préambule, les Constitutions républicaines n'ont jamais reconnu : c'est celui que tout homme a de n'être pas tué quand il ne tue pas. Parmi les propriétés que la République française ne garantissait point, il y avait la propriété de notre tête. Tenir à sa tête, c'est ce que M. Louis Blanc appelle de l'individualisme; de même que ne pas tenir à la tête de son voisin est ce qu'il nomme de la fraternité.
Je ne suis pas de ceux qui ne peuvent se consoler « de ce que des mortels meurent », comme dit Bossuet; je ne m'exagérerai jamais, je Tespère, ni la valeur ni la dignité de cette vie. Mais enfin, je crois que le droit de vivre est un des droits qu'un gouvernement doit maintenir à ses sujets. Ainsi ne pensait pas le comité de Salut public. En indignant rhumanité, les hommes de 93 indignaient la justice, et cette indignation-là est immortelle. Elle vit quand depuis longtemps le grand air a fait disparaître les traces du sang.
Quoique le sang soit plus lent à sécher qu'on ne le croit, ce qui se passe aujourd'hui le prouve. Dans cette œuvre déjà ancienne d"'un homme célèbre, sur laquelle nous avons dit quelques mots à peine, mais dont nous reparlerons bientôt, pourquoi est-ce à la Terreur d'abord que nous nous sommes adressé? C^est parce que, pour le malheur des doctrines républicaines, la Terreur est ce qui domine tous les souvenirs de la république. Évidemment, il y a encore sur notre sol un sang où glissent certains pieds. Ceux qui sentent sans cesse sous leurs pas cet irritant et effroyable obstacle sont pris de vertige. Si je puis, j'examinerai tous les excès, je passerai en revue toutes les folies auxquels a été poussé l'esprit démocratique du jour par cette influence maudite de la Terreur. Je veux le dire dès à présent : ce qui en définitive m'anime contre cette époque de la haine la plus implacable, c'est ce que son nom seul désigne. J'aimerais mieux ne voir jamais ni la liberté en ce monde, ni Dieu dans l'autre, que d'être conduit à Dieu ou à la liberté par la peur.