‹ Mélanges: questions militairesChapitre 13 sur 15 · HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE

^PREMIER volume)

Un de ces hommes d'autrefois qui aimèrent la Révolution, en ses premiers jours, pour ce qu'elle avait de généreux et surtout de hasardeux, un de ces seigneurs à Tâme française, c'est-à-dire audacieuse, gaie et sensée, le marquis du Châtelet, disait au, marquis de La Fayette : « Je veux bien mourir, mais je ne veux pas m'ennuyer pour la liberté. « C'est là une hardie et sage parole. L'ennui est en même temps le plus formidable et le moins nécessaire des maux. Je ne sais point d'œuvre, si sérieuse soit-elle, d'où l'on ne soit en droit de le chasser; il doit être soigneusement banni de la tâche du politique et de la tâche de Thisiorien.

En quel endroit sera jamais déplacé, quelle en-

ireprise corrompra jamais cette lumière, cette chaleur, ce mouvement de Tàme que j'appellerai sans peur Tamusement? Un historien de la Révolution française raconte qu'en ces jours de hardiesse, de nouveauté, d'étranges combats et d'étranges fêtes qui commencèrent cet âge merveilleux, tous les citoyens trouvaient aux spectacles de la place publique un intérêt si puissant que les théâtres étaient abandonnés. Le plaisir qu'ont pris nos pères aux émotions dont furent alors bouleversées la société française et Fâme humaine n'a rien donné de mesquin ni de frivole à ce qu'ils ont fondé.

Pour ma part, je le dis sincèrement, tout homme ou tout événement marqué de ce caractère froid et triste qui fait éprouver une impression fatigante dans l'histoire et dans la vie manque d'une véritable valeur. Autour des personnages et des faits qui ont remué profondément l'humanité, il y a je ne sais quoi de chaud et d'attrayant, une atmosphère pleine d'un feu qui ne s'éteint pas avec les années. Les Gracques, Marius, César, ont encore dans leurs souvenirs comme une flamme qui échauffe et empourpre, suivant une expression d'un poète allemand, le ciel de nos pensées; que nous font les noms de Turgot et de Necker? Le plus grand homme de la R-évolution française, c'est celui avec

lequel s'associe le moins l'idée de l'ennui, le comte de Mirabeau.

Nous en voulons venir à ceci. La grande qualité de M. Michelet comme historien, c'est d'être et d'avoir toujours l'intention d'être amusant. Il pense à Tégard de l'histoire comme M. du Châtelet à l'égard de la liberté, il ne veut point que pour elle on s'ennuie. Ce sentiment de M. Michelet, qui est tout à fait nôtre, nous rend pénible ce que nous avons à dire de son dernier livre. Son Histoire de la Révolution française n'est une bonne œuvre d'aucune façon.

Que l'histoire n'ait point cette impartialité réclamée avec une pédante emphase par les hommes du lieu commun, qu'elle soit passionnée, rien de mieux. De quelle passion doit-elle être animée? "Voilà ce qu'il faut bien comprendre, C'est de cette passion haute et généreuse qui s'attaque aux idées, non point de la passion mesquine qui s'en prend aux faits. Au-dessus des événements qu'il raconte, il faut que l'historien fasse sentir son âme tantôt heureuse et triomphante, tantôt sombre et irritée, subissant tous les mouvements que prêtent à l'âme divine ceux qui voient en Dieu le témoin de la vie humaine. Mais ces faits que sa colère ou son amour peuvent éclairer tantôt d'une lumière sinistre, tantôt d'un jour bienfaisant et pur, j'entends qu'il

les respecte; Je ne veux pas qu'il écrase celui-ci pour donner à celui-là plus de grandeur. En un mot, dans ce qui domine le récit, la passion, dans le récit même, la vérité : voilà ce qui fait, suivant nous, la grande et touchante histoire.

Alors que les enthousiasmes et les haines d'un historien s'exercent sur tous les détails du drame qu'il raconte, font produire ceci au grand jour, reléguer cela dans l'ombre, suppriment cette parole, cachent ou transforment cette action, ce n'est plus de rhistoire qui est produite, c'est du pamphlet : M. Michelet vient d'écrire un pamphlet sur la Révolution française.

Ah ! nous concevons qu'on soit profondément remué par cet âge héroïque et cependant si récent de notre histoire. Nous l'avons dit déjà : origine de notre foi politique, la Révolution française est un véritable mystère qui arrête notre jugement et fait éprouver à notre cœur toute sorte de mouvements violents et confus. Poussés les uns contre les autres par les souffles de ce grand orage, tous nos sentiments sont cruellement froissés. Sur ce champ de bataille où les vainqueurs et les vaincus nous appartiennent, où tous les cadavres sont la chair des nôtres, où le sang de toutes les blessures est notre sang, il s'élève, à côté des cris triomphants, des soupirs, des sanglots de voix saintes, généreuses,

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douces, qui font pénétrer jusqu'au fond de notre âme les tendresses et les douleurs d'une pitié sans nom. Certes je me crois exempt plus que personne de cette sensibilité fausse et fâcheuse qui embarrasse la vie, qui perd Ténergie de la pensée, qui compromet la franchise des actions. Je ne me plains pas que certains fronts soient brisés par des balles; quand la guillotine, suivant l'expression de Camille Desmoulins, tombe comme un coup de sabre sur une tête virile, je sais penser à ce qui rend les yeux sans larmes et le cœur silencieux ; mais il est, dans la Révolution française, des victimes pour lesquelles il faut exiger les pleurs. Sur les tombes où Ton a couché de chères dépouilles, où Ton a étendu des femmes mortes qui avaient été insultées, on ne doit point permettre qu'un pied dédaigneux se pose jamais. Quand vous vous approcherez de ces monuments sacrés, nous vous crierons toujours de vous mettre à genoux.

Vous qui vous abandonnez à tant d'émotions en écrivant Thistoire de la Révolution française, n'oubliez pas les deux émotions qu'elle réclame le plus, celle de la pitié et celle du respect.

M. Michelet, dans son introduction, a écrit deux phrases qui permettent de juger son histoire. Ce sont deux phrases sur Marie-Antoinette. Dans

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Tune il appelle M. de Coignj ^( le second amant de la reine». Dans l'autre, en parlant de M^^e Jules de Polignac, il dir, lui Thistorien, le professeur, rhomme sévère, ce que pouvait peut-être dire à sa Jacqueline, pour prendre le brûlant langage de Camille Desmoulins, Hébert ivre du vin de la barrière et du sang de Téchafaud. En 1789, il sortit de ce qu'on nomme la fange, de ce que je nommerai, moi, l'infamie et la sottise, un pamphlet qui s'appelle l'Orgie royale, ou l' Autrichienne en goguette. C'est dans ce libelle que M. Michelet a été prendre son outrage à la mémoire de deux femmes dont l'une est morte comme Ton sait. C'est Tesprit de cette œuvre faite pour être arrachée par le bourreau à la prostituée qu'il n'a pas craint d'évoquer.

Il est, pour ma part, dans les scènes révolutionnaires, quelque chose qui m^inspire plus d'horreur que la lanterne, et la guillotine, et les noyades, que la mort enfin sous les aspects les plus bizarres et les plus hideux, c'est l'insolence. Un jour de cette époque où Louis XVI était prisonnier en son château, Marie-Antoinette se mit à une fenêtre des Tuileries. Un canonnier qui montait la garde fit reculer toute rouge d'indignation cette auguste et gracieuse tête. Cet homme venait d'insulter la femme qu'il gardait. Je ne sais

pas ce qu'il advient de ces insulteurs inconnus qui • se sont toujours trouvés sur la route des héroïques infortunes, Je sais seulement que, entre tous les crimes des âges où ils paraissent, leur crime bas et honteux produit une impression particulière de colère ou de dégoût. C'est si lâche et si mal de faire monter la rougeur à quelques-uns de ces fronts pâles où se lisent les clémentes tristesses et les immortels espoirs ! S'il est un esprit à respecter, un cœur à aimer, un sort à plaindre dans la Révolution française, ce sont Tesprit, le cœur et le sort de Marie- Antoinette, Dans sa vision du jugement dernier, Byron n'a pas craint de montrer Louis XVI arrivant au ciel comme saint Denis, sa tête à la main. Mais le maître du château de Newsteadt, le pair d'Angleterre, le fils de ces gens de mer qui bravaient les vents et les coups de sabre, s'est bien gardé de placer dans son poème le nom de Marie-Antoinette. Elle avait, cette reine qu'on a tuée, tout ce qui manquait à son époux : l'énergie, la fierté, la franchise, le dévouement passionné. Quelle fut sa vie privée? On sait et l'on sent qu'il ne s'y trouva jamais de honteux mystères. Y rencontrait-on de ces secrets que peuvent cacher les existences les plus pures de femmes ? C'est ce que j'ignore. Tous ceux qui ont eu l'honneur d'approcher la reine n'ont vu autour d'elle que du

respect, même dans ces familiarités que sa bonté rendait si précieuses et sa grâce si charmantes. Là seulement où l'on aurait pu les résoudre, personne ne s'est jamais permis de poser ces questions, abordées d'une façon si insolite par M.Michelet. Il est certain que nul n'eut le droit de flétrir son existence. Quant à sa mort, si cette femme, dont les larmes et le sang coulèrent en même temps sur Téchafaud, si la du Barry était morte comme elle, on respecterait la du Barry.

Ce n'est pas seulement Marie-Antoinette, c'est tout ce qui en 89 était au premier rang dans la société française qu'outrage M. Michelet. S'ils n'ont point un sang plébéien dans les veines, ceux-là mêmes qui ont servi avec le plus de dévouement la cause populaire ne trouvent pas grâce devant lui. Du reste, il n'est pas de propos bizarre et erroné que M. Michelet ne semble prendre plaisir à accueillir. Il nous montre des jésuites qui vont dans les cachots livrer assaut à la pudeur des prisonnières, des prisonniers qui disputent leurs nez aux rats, des seigneurs qui au milieu d'une fête font placer des barils de poudre sous les tables pour tuer ou estropier leurs vassaux. Il fait ses délices de tous ces bruits absurdes qui dans les mauvais jours rendent le peuple fou et la rue sanglante. C'est que M. Michelet est

p réoccupé d'une seule pensée : écrire une histoire populaire.

C'est pour le peuple que M. Michelet écrit l'histoire, et son histoire n'a qu'un seul héros, le peuple. Il y a déjà nombre d'années, une nouvelle école historique s'annonça en déclarant que les rois, les princes, les grands hommes, avaient occupé les historiens trop longtemps; qu'il fallait mettre de côté tous ces ambitieux personnages, et faire venir à leur place, sur le premier rang, les gens inconnus, la foule, tous ceux qu'on ne nomme point parce qu'ils n'ont nulle part gravé leurs noms. Les rois seront cachés derrière leurs sujets, les généraux derrière leurs soldats. Quand on racontera le triomphe de César, on oubliera César lui-même, pour ne s'occuper que du légionnaire qui escorte et du portefaix qui regarde passer son char. Voilà ce que les chefs de la nouvelle école promettaient; mais ce programme était d'une exécution si difficile, si insensée, qu'après tout cette histoire n'avait point paru encore où le peuple seul devait agir. M. Michelet a voulu tenir les promesses que d'autres avaient faites, et, pour écrire la légende du peuple, il n'a pas cru pouvoir mieux choisir que l'histoire de la Révolution française.

Il est certain, et c'est même la grande honte de

notre âge révolutionnaire, qu'au moment où la royauté agonisait au milieu des outrages, où toutes les puissances de Tordre ancien se brisaient, ces âmes sans liberté et sans dignité qui ont besoin d'adorations serviles cherchèrent un Dieu pour leur encens. Le Dieu qu^ils prirent fut tout naturellement celui dont la foudre grondait. Ils se prosternèrent devant le peuple. Ces hommes qu'a flétris si énergiquement La Bruyère furent dépassés. Ceux-là au moins ne tremblaient point pour leur vie et ne menaçaient point la vie des autres qui s''agenouillaient devant Louis XIV. La Révolution française vit naître une race féroce et sordide de courtisans embrassant, comme cet infâme Hébert, qui tendait sa main hideuse à Tor de Bouchotte, la misère pour rester riches, la mort pour rester vivants. Ce tyran qui avait une grosse voix avec laquelle il insultait, un grand sabre avec lequel il tuait, le juge de Foulon et de Berthier, le maître de la rue, inspira tant de respect et de terreur, même à des esprits honnêtes et énergiques, qu'on donna peu à peu , dans le monde révolutionnaire, à la royauté du peuple le rôle absurde et impie qu^avait eu la royauté des princes dans le monde ancien. On dit au peuple : « L'État, c'est vous. » Chaque souverain en bonnet rouge, regardant sur le seuil de son

échoppe la foule passer, eut à ses côtés son Villeroy murmurant à son oreille : « Mon maître, vous pouvez disposer de tous ces gens-là. >> Le peuple a donc fini par Jouer vraiment un grand et formidable rôle dans la Révolution française; mais ce n'est pas de son sein que la Révolution est sortie.

Le peuple s'inquiétait encore des miracles et des billets de confession, lorsque éclata, dans le haut de la société, ce grand mouvement d'insurrection spirituelle qui a commencé notre âge révolutionnaire. Quand Voltaire défendait Sirven et La Barre, le peuple voyait encore sans déplaisir le sang hérétique dégoutter des roues. Ce qui caractérisa notre Révolution dans les premiers jours, ce fut justement ce qu'elle eut d'étranger aux pensées et au langage populaires. C'était dans la philosophie, dans la morale, dans les régions hautes et sacrées de l'àme humaine une sorte de renaissance semblable à celle qui se lit dans les arts et les lettres, au temps de Léon X et de François l^""^ quelque chose de radieux et d'élégant, de cette élégance antique qui s'unit avec tant de bonheur à l'inquiétude du vrai et à l'amour du bien, dans les immortelles rêveries de Platon.

Le premier volume de M. Micheiet commence

à Fouverture des états généraux et finit à cette journée du 6 octobre, où furent faits à la royauté les premiers de ces outrages qui ne se réparent pas. En cette année de 1789, qu'il ne raconte même pas tout entière, M. Michelet aurait pu certainement trouver autre chose à retracer que les émotions de la rue. Mais où ne vivent pas ses héros, il ne veut pas vivre. Dans Tendroit où la Révolution avait alors sa vraie, son attachante histoire, dans TAssemblée, il n'entre que les jours d^émeutes, avec les femmes de la halle et les hommes aux bras nus.

Il n'est donc rien de moins rempli, partant d'une valeur historique plus mince, que le premier volume de cette histoire mutilée à dessein. Alors pourtant qu'on s'est imposé cette tâche d'écrire un certain nombre de pages, il faut bien appeler à son secours quelques-unes des puissances de l'esprit; si Ton s'est mis en guerre avec les bonnes divinités, il faut évoquer les mauvaises, l'erreur si l'on a indigné la vérité, l'enflure si l'on a outragé le simple. On ne saurait s'imaginer toutes les idées bizarres qu'à défaut des idées naturelles et justes a réunies M. Michelet. D'abord, sans s'inquiéter en rien des faits présents et des faits passés, avec un incroyable oubli ou un merveilleux dédain de tout ce qu'il sait, de

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tout ce qu^il a raconté, il commence par faire de cet être collectif qui est son héros, du peuple, un personnage fantastique comme TAhasvérus, le Prométhée ou le Napoléon de M. Quinet. Avant la prise de la Bastille jamais on n'avait entendu parler d'insurrection populaire. La Jacquerie et la Saint-Barthélémy sont les rêves de quelque cerveau malade d'aristocrate; jamais la faux du paysan ou l'arquebuse du moine mendiant n'a tranché une tête ou atteint une poitrine de gentilhomme.

Il existait en 8g, depuis des siècles, sur le sol de France, couché dans l'ombre maudite des deux citadelles de l'iniquité, l'église et le château, un être humble, doux et malheureux, plein de tendresse pour ceux qui le frappaient. Cet être avait passé, sans se plaindre, par toutes sortes d'étranges et douloureuses vicissitudes; par une, entre autres, qui aurait dû modifier sa situation d'une façon profonde : par la mort. " Le peuple mourut sous Louis XV, dit sérieusement M. Michelet. Un jour que l'amant de la du Barry était à la chasse, il rencontra un homme qui portait un cercueil; dans ce cercueil était lé peuple. »

Eh bien ! sous Louis XVI pourtant, ce mystérieux personnage dont Louis XV avait vu la bière était encore plein de vie. Voilà déjà une pre-

mière merveille, nous allons en rencontrer une seconde. Ce caractère, qui semblait si solidement affermi dans la clémence et dans la résignation, devint tout à coup haineux et emporté. Pris d'une soudaine indignation contre ses maîtres, le peuple décrète et commence la Révolution. Ces députés qui se promenèrent dans les rues de Versailles, salués par tant d'acclamations, ces députés qui avaient dans leurs rangs Mirabeau ne sont que d'infimes instruments du peuple, auxquels il serait honteux pour Thistoire d'accorder une trop sérieuse attention. Aussi est-ce avec une nonchalance dédaigneuse que M. Michelet raconte les premiers travaux de l'Assemblée nationale. Vient enfin le jour où tonne le canon de la Bastille, un de ces jours d'été comme Paris devait, depuis, en connaître plus d'un, où l'air brûle dans le ciel et le sang dans la poitrine des hommes; M. Michelet retrousse ses manches et commence sa besogne d'historien.

11 n'oublie alors aucun cri de colère et de meurtre, et comment fut abattue la tête de de Launay, et comment l'on brisa le crâne de Fiesselles : voilà ce qu'il raconte avec emportement, avec bonheur. 11 ne nous fait pas grâce d'une des gouttes du sang qui tomba sur le pavé. Certes nous n'aimons pas la Bastille; André Chénier l'a

nommée un enfer, Voltaire y fut enfermé; maïs, le jour où croulèrent ses murs, il s'accomplit quelque chose de terrible : le peuple mit pour la première fois une tète au bout d'une pique.

A partir du 14 juillet, la place publique, la grève peut fournir d'abondants récits à M. Michelet. Cest Foulon que Ton décapite en mettant du foin dans sa bouche; c'est Berthier que Ton massacre. Un homme jeune, passionné, qui devait plus tard mourir par pitié pour les larmes et par dégoût pour le sang, Camille Desmoulins, se donne l'odieux et grotesque titre de procureur général de la lanterne; et ce n'est pas seulement à Paris que sévissent la passion du meurtre, le goût de la destruction, c'est la France tout entière qui prend quelque chose d'agité et de furieux. Dans les campagnes on pille, on démolit les châteaux, et l'on brûle ces papiers précieux pour l'histoire qui consacraient les titres de maintes familles à la reconnaissance nationale. Ces actes enchantent M. Michelet. Après nous avoir montré ses bons amis les paysans faisant un feu de joie avec ces débris de vieux châteaux et d'églises sur lesquels il s'est autrefois attendri si fort, mettant au néant ces chartes dont il s'est tant inquiété, il s'écrie : ftO beaux jours! premiers jours de délivrance, j'ai vécu pour vous raconter! »

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Ce qui cause à tous les bons esprits un profond sentiment de tristesse et de malaise, dans ces jours si diversement remplis de la Révolution, c'est l'incroyable désordre par lequel il fallut alors passer dans les idées comme dans les faits. Après la Déclaration des droits de Thomme et cette romanesque nuit du 4 août, nuit d'été s'il en fut jamais, remplie d'ivresse et de songes, on vit commencer pour la France tout entière cette existence aux élans confus et opposés que produit la passion. M. Michelet raconte, en s'attendrissant, un fait terrible, suivant nous, qui fera bien comprendre notre pensée.

Depuis que la lanterne avait un procureur général, on sent quelle justice gouvernait Paris. Quelques jours après la mort de Berthier et l'émeute qui éclata contre Bezenval, on conduisit sur la place publique un homme qui avait tué son père. Ceux-là qui ne trouvaient point pour les aristocrates d'assez formidables supplices s'élancèrent sur l'échafaud du parricide et le renversèrent. Cette doctrine de sensibilité philosophique sur la peine de mort, que quelques-uns ont encore parmi nous, naissait en ces heures sanglantes dans des âmes de bourreaux. Ce qu'il y a de plus redoutable en ce monde, et malheureusement ce que donne la passion, parce que la passion nous

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enfièvre, c'est la rêverie mêlée à l'action. La Révolution a rempli Tair de chimères, et de quelles chimères! de ces chimères populaires qui sont d'affreux monstres, qui ont des ailes pour renverser et des griffes pour déchirer tout ce qu'il y a de noble et de courageux.

Il y eut un homme intrépide, et par-dessus tout sensé, malgré les hardiesses sans nom dont son existence fut remplie, qui eut le goût de lutter contre les monstres : ce fut le comte de Mirabeau. Peu de temps avant cette journée du 6 octobre, à laquelle est en ce moment arrêté le récit de M. Michelet, Mirabeau se montra héroïque en défendant le ifeto. Il affrontait, ce qui glaçait alors tant de cœurs, le danger mystérieux, sinistre, répandu partout, de la vengeance populaire; il compromettait ce qui lui était si utile et si cher, cette faveur publique dont les trésors suffisaient à peine pour racheter ce que quelques-uns nomment les fautes et les hontes, ce que tous appelaient les scandales de sa vie.

Eh bien! alors que Mirabeau montre tant de grandeur, M. Michelet n'a pour lui que des paroles injurieuses. Il lui trouve l'esprit mesquin et le cœur traître. Car le veto, pour M. Michelet, c'est une absurde et honteuse chose, c'est l'origine du gouvernement constitutionnel ; et pour ce gou-

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verncmcnt, sous lequel il n'y a plus ni procureur général de la lanterne, ni lanterne, qui laisse tuer les parricides et protège les jours des aristocrates, M. Michelet a le plus profond mépris.

Heureusement arrive la journée du 6 octobre. M. Michelet peut laisser là TAssemblée nationale pour retourner avec ceux-là qui ont seuls, suivant lui. le courage, le bon sens, la modération : avec les héros et les héroïnes de la rue. Cette journée du 6 octobre est pour nous une des plus affreuses journées de l'histoire révolutionnaire. S'il y eut des crimes commis le 14 Juillet, au' moins il y eut dans Tair pendant tout le jour, tant que luisit le soleil et que gronda le canon, une passion généreuse. C'est contre des murs d'où partait la mort que le peuple se ruait ; le 6 octobre, à Versailles, c'était à un château sans remparts et sans canons, où se faisaient tuer quelques hommes isolés, que des combattants innombrables livraient des assauts ; le 6 octobre on chercha une femme pour l'égorger; quand de stupides assassins, quand ceux-là que les révolutionnaires eux-mêmes nommaient des brigands, pénétrèrent dans cette chambre de la reine, qui fut défendue si noblement par de si braves gens, ils percèrent de leurs poignards le lit qu'ils trouvèrent vide. Jamais plus

d'imbécillité ne fut unie à plus de rage qu'en ce jour célébré par M. Michelet.

Il y avait à Versailles, le 6 octobre, des bataillons tout entiers de femmes, traînant du canon et armées de piques. Devrait-il être besoin de le dire ? C'est là un des honteux et douloureux spectacles de cette Journée. M. Michelet est pris pour ces mégères de tendresse et d'admiration profondes. Faisant un rapprochement entre le repas des gardes du corps, où il n'y eut de commis qu'une grande imprudence, et cette émeute où furent accomplis des crimes : « Le i"^"" octobre, dit-il, tout fut gâté parles dames de Versailles ; le 6, tout fut sauvé par les femmes de Paris. »

C'est sur ces mots que M. Michelet termine son volume. Il laisse les femmes de Paris ramenant le roi, la reine et le dauphin entre ces piques que surmontaient des tètes coupées. Louis XVI est silencieux, les yeux de Marie-Antoinette sont pleins de larmes : la royauté revient à Paris entre l'outrage et la mort. Voilà le tableau sur lequel M, Michelet s'arrête avec plaisir. Tout est réparé. « S'ils se laissent ramener à Paris, disait Mirabeau, en parlant du roi et de la reine, quelques jours avant le 6 octobre, on battra leurs cadavres, n Paroles terribles comme en pouvait seul trouver cet homme qui comprenait tout en cette vie d'une

façon si ardente et si profonde. Oui, c'était vrai, on devait battre leurs cadavres; mais il est temps maintenant qu'on ne les batte plus.

Le rôle de M. Michclet comme historien serait trop odieux, s'il n'avait pas son explication, et jusqu'à un certain point son excuse, dans un tour d'esprit chaque jour plus exalté qui se manifeste par mainte étrangeté en ses livres.

Nous avons dit quel personnage fantastique il faisait du peuple, comment il le représentait, soufiFrant, puis mourant, puis se révoltant. La dernière œuvre de M. Micheletest empreinte tout entière d'un caractère mystique qui forme sans cesse le contraste le plus bizarre avec la nature des idées dont il s'est fait depuis peu le partisan. Ainsi en défendant les doctrines de Voltaire, et Voltaire lui-même, il prend le style des auteurs catholiques, dans ses formes les plus accusées. c( Voltaire, dit-il, est celui qui souffre, celui qui a pris pour lui toutes les douleurs des hommes. » En quels autres termes saint Augustin ou sainte Thérèse parleraient-ils du Christ? 11 ne reste plus pour M. Michelet qu'à ajouter : « Saint Voltaire, priez pour nous ! »

M. Michelet, je crois l'avoir dit déjà à propos d'un autre de ses livres, est un poète, mais un poète dans la mauvaise aussi bien que dans la

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bonne acception du mot. La passion sert chezlui la faiblesse, et non pas la force. 11 a aimé et aimé avec emportement les objets les plus opposés. Si au moins il n"y avait que des amours dans son esprit! Malheureusement il s'y est glissé des haines; ce sont les haines surtout qui réclament de l'énergie. M. Michelet obéit au secret instinct d'une nature sans vigueur et sans frein, en faisant porter, dans son histoire, son admiration la plus vive, ses sympathies les plus brûlantes sur les bandes féminines de Tarmée révolutionnaire. Il a Jugé Marie-Antoinette, Louis XVI et leur entourage en tricoteuse. Quelquefois même, comme dans cet endroit, par exemple, où en parlant du cardinal de Rohan, il dit « ce polisson », c'est en tricoteuse qu'il écrit. L'insulte en son œuvre est violente, fébrile, insensée. Elle doit faire mal à tous, à ceux-là surtout qui, comme nous, ne voient jamais une place à l'outrage, même en ces endroits où doivent arriver dans les œuvres les paroles enflammées, et dans la vie les actes sanglants.

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(quatrième volume)

En avançant un peu dans la vie, la conviction me vient que nos devoirs en ce monde sont durs à remplir, mais qu'ils sont simples. Je ne crois plus à présent qu'aucun événement, même ce qui peut sortir de cet infernal chaos où le génie des révolutions Jette l'existence et la pensée des peuples, puisse précipiter dans d^inextricables embarras la conscience d'un honnête homme. Je n'admets plus un seul de ces sophismes que depuis vingt ans on répète pour excuser ce que Je suis heureux de haïr, fier de mépriser. Toutes les fois qu'un sentiment éternel de notre cœur est blessé, Je dis qu'il y a crime, Je repousse l'absolution que l'outrage fait à des lois impérissables pourrait trouver dans quelque loi éphémère née de la morale des factieux et du despotisme des factions.

Cette manière de voir, qui est à l'usage des gens épris de la simplicité, cherchant les voies droites propres aux vigoureux efforts du cœur, ennemis des malsaines fatigues de l'esprit, cette

manière de voir me rend maint jugement facile. Ainsi les hommes et les faits de cette Révolution française, qui, pour les habiles, les doctes, les philosophes, ont été Poccasion avidement saisie d^un si grand nombre de systèmes, me paraissent maintenant des faits et des hommes que les plus simples lumières de notre bon sens et de notre conscience suffisent à nous faire apprécier. Un temps viendra, je Tespère, où tout le monde pensera ainsi. On rendra au crime le nom de crime, à la folie le nom de folie. Le sang et la boue reprendront ceux que leurs détestables destinées y avaient ensevelis. Ce temps n^est pas encore venu; et la saturnale n'a point cessé des ovations que Ton décerne à des renommées honteuses, à des mémoires souillées, à des êtres qui seraient confondus les premiers du culte qu'on leur rend, même s'ils sortaient du tombeau avec la démence de leur orgueil.

M. Michelet est un de ces écrivains dont la plume a voulu ressusciter à travers les pages de l'histoire ces fêtes impies qui flétrirent le talent de David. M. Michelet porte en triomphe les plus honteuses idoles que le caprice des révolutions ait suspendues un moment au-dessus de la fange.

J'ai parlé, il y a longtemps déjà, de cette étrange histoire où nous apparaissent tous les égarements

de la science qui s'est séparée de Dieu, c'est-à-dire de la vérité, de la justice et de la raison. Mais à répoque où j'écrivais sur M. Michelet, je ne savais pas encore quelles funestes suites pouvaient avoir les rêveries malfaisantes des docteurs. Je me méfiais bien de ces chimères que je voyais sortir de cervelles lasses et tourmentées emportant avec elles, à travers le monde, la fièvre des nuits, le délire des veilles, les dangereuses ardeurs de la solitude. J'étais loin de penser toutefois qu'elles auraient une si grande puissance de mal. Je croyais que le jour les ferait pâlir ; ce sont elles qui ont voilé le jour. Aussi ce volume que j'ai sous les yeux maintenant, qui commence au 10 août et qui finit au procès de Louis XVI, m'inspire, je l'avoue, un sentiment de répulsion plus vif encore que celui même où M. Michelet ramasse contre la mémoire sacrée de Marie-Antoinette les calomnies de ces pamphlets aussi odieux que les échafauds qu'ils ont fait dresser. M. Michelet n'est plus maintenant ce magicien qui joue avec des formules dont il ne sait pas le pouvoir. Il voit sévir le fléau qu'il a appelé, et il continue ses conjurations. Ainsi sont faits, du reste, nombre de ceux qui se livrent aux jeux périlleux de l'esprit. La philosophie sentimentale du siècle dernier a beaucoup crié contre la guerre,

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le jeu des rois. Il est un jeu plus redoutable cent fois : c'est le jeu des philosophes, c'est-à-dire la science turbulente et audacieuse, lançant sur les nations l'erreur qui a, comme Tincendic, des ailes pour se porter partout où il y a quelque chose d'utile à détruire et de vivant à étouffer.

Il y a longtemps que ce jeu-là fait souffrir notre malheureux pays. Peut-être donc n'est-il pas mauvais qu'aux chimères conquérantes de certains maîtres de la pensée il vienne s'opposer quelquefois les paroles réelles et simples d'un de ces hommes qui se dirigent vers le but commun de la vie à travers ces voies sans autres dangers que ceux dont l'honneur et Dieu nous disent d'avoir le mépris.

M. Michelet commence son quatrième volume par Papologie du lo août. Le lo août est précisément une de ces journées que ni la morale, ni la logique des partisans les plus déclarés de l'appel au peuple ne peuvent justifier. Au 10 août, il n'y a pas eu d'outragé que la justice et de vaincu que la royauté : l'insulte et la défaite ont frappé, en même temps que le descendant des rois, l'oint du Seigneur, le représentant de la France antique, cette Assemblée qui devait nous construire dans une terre promise une sereine et indestructible cité.

Les députés de la France attendaient dans Tanxiété, pendant que le canon grondait aux Tuileries, Fissue d'une bataille qui se livrait sans leur ordre. Le vainqueur devait les trouver dans les bagages du vaincu. Le peuple leur dicta les lois que le roi leur eût dictées. Je ne sais point pour notre pays scène plus dégradante que celle où fut abolie la royauté. Il y avait là deux souverainetés, pour parler la langue même des révolutionnaires, jetées par la tempête dans un même asile; cet asile fut violé. Une des couronnes fut brisée, Tautre avilie par Tinsurrection. Ce qui m'a souvent causé, en lisant VHistoire de la Révolution française, un sentiment tout particulier d'indignation et de courroux , c'est cette soumission à tous les caprices de la foule que je trouve la grande honte du siècle dernier. Bien des fois j'ai pensé à ce mot de La Bruyère : « Rien n'enlaidit le courtisan comme la présence de son maître », en me représentant ces hommes qui cachaient leur peur sous la grimace de Tadulation, alors que leur maître en haillons quittait la rue, son Louvre fangeux et ensanglanté, pour venir leur ordonner de transformer en lois les changeantes inspirations de sa cruauté et de son ivresse. Le lo août la royauté mourut et le despotisme comm.ença ; ce despotisme dont la France

aura bien de la peine à secouer le joug, parce qu'il n'est jamais abattu de façon à ce que la peur puisse être sûre qu'il ne se relèvera pas.

Si accoutumé qu'on doive Tétre aujourd'hui à voir s'attaquer l'outrage aux plus grands noms, aux plus nobles pensées, aux sentiments les plus purs, aux actions les plus touchantes et les plus dignes, je crois qu'on peut encore être étonné en lisant le récit du lo août dans le livre de M. Michelet. Ce jour-là, comme chacun sait, une poignée de braves gens vint se mettre parmi les troupes rares et désunies qui étaient chargées de défendre le roi. A ces heures solennelles où se jouent les destinées des peuples, il y a d'autres apparitions, Dieu merci, que ces apparitions hideuses qui semblent tenues en réserve dans je ne sais quel Tartare par le génie de la révolte : on voit quelquefois alors venir dans le palais des rois une espèce d'hommes grave et intrépide, qu'on voyait rarement aux jours de fête , mais dont on connaît toutefois les traits et surtout le cœur. Dès le matin du ro août, la famille royale vit arriver ces amis, dont le seul aspect est déjà une consolation, parce qu'il reporte sur des pensées à la fois élevées et douces des âmes irritées contre des forfaits et des bassesses. Le vieux maréchal de Mailly était parmi ces serviteurs de

Louis XVI, qu'on a nommés les chevaliers du poignard, parce qu'ils avaient été obligés de cacher leurs armes sous leurs vêtements pour se rendre au poste périlleux où Thonneur les appelait. Le maréchal se jeta aux pieds du roi dans la cour des Tuileries, et jura, Tépée à la main, de mourir pour le petit-fils d'Henri IV. « L'effet fut grotesque, dit M. Michelet, et dépassa tout ce que la caricature a représenté des voltigeurs de i8i5. »

Je souhaiterais à Thomme que j'aimerais le mieux, d'être une heure dans sa vie grotesque à la façon dont le fut le maréchal de Mailly. Je dirai même à M. Michelet que je préférerais à toute la gloire des Thucydide etdes Tacite le bonheurqu'eut ce vieux soldat dont il se moque. Parmi ceux-là mêmes qui sont peut-être aussi républicains que M. Michelet, mais qui ont le cœur fait d'une certaine façon, et dont le front s'est ridé autre part que sous les rayons de la lampe, j^en trouverais, j'en sais plus d'un qui penserait comme moi. Mais le même sang, quoi qu'en disent les démocrates, ne coule pas dans toutes les veines; je n'en veux pas d'autres preuves que le jugement de M. Michelet sur le maréchal de Mailly.

Il y a un homme qui dans la journée du i o août fut pour M. Michelet aussi sublime que le mare-

chai de Mailly fut bouffon. Cet homme était un boulanger du Marais qui s'excusait sur son patriotisme des lâches et stupides meurtres que lui reprochait sa conscience. « C'est grand péché pourtant, disait le boulanger, de tuer ainsi des chrétiens; mais enfin, c'est autant de moins pour ouvrir la porte à TAutriche. » Voilà le mot que M. Michelet trouve magnifique et qui résume, suivant lui, la révolution du 10 août. Il est à croire que ce boulanger patriote n'alla pas aux frontières quand y tonna le canon des Autrichiens. D^habitude les héros de Témeute ne vont guère où la victoire se remporte sans barricades et se célèbre sans cabaret. La politique les réclame sur le pavé de Paris; ils laissent le métier de vrais soldats, non plus de soldats d'une heure, à des gens ridicules comme M. de Mailly, secondé par de pauvres paysans que leur ignorance ne rend encore propres qu'à mourir pour le pays. Quoi qu'il en soit, du reste, le boulanger de Michelet disait une de ces sottises qui par malheur résument bien d'autres révolutions que celle du 10 août.' Le peuple crie : « Trahison! » C'est le mot qui le soulève, qui l'emporte, qui le rend furieux. Et des hommes qui savent tout ce qu'il y a de sacrilège imposture dans cette parole, à laquelle obéissent les tempêtes, s'en vont répétant cette formule magique. La Journée du 10 août se

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lit au cri de trahison ; c'est au cri de trahison aussi qu'eurent lieu les journées de septembre.

Une des plus admirables lois que Dieu ait établies dans le monde moral, c'est assurément cette nécessité vengeresse qui oblige un esprit complaisant pour une erreur ou pour un crime à se contredire misérablement ou à contracter de continuelles et douloureuses alliances avec toute une série de crimes et d'erreurs. M. Michelet, par son approbation du lo août, se trouve enchaîné aux Journées de septembre. Aussi son livre me présente un éloge devant lequel a reculé l'auteur même des Girondins. Nous avons eu Téloge de Robespierre nous avons eu l'éloge de Danton, nous avons eu l'éloge de Marat. Un écrivain devait se trouver pour l'emporter dans cet assaut de folies monstrueuses : M. Michelet nous donne l'éloge de Maillard. Maillard était un huissier qui avait conduit à Versailles ces mégères dont plus tard fut entouré l'échafaud. Ce misérable pénétra, le 2 septembre, à l'Abbaye. Voici comment M. Michelet le juge: « Maillard,dit-il,voulait le massacre sans nul doute; mais, homme d'ordre avant tout, il tenait également à deux choses : 1° à ce que les aristocrates fussent tués ; 2'' à ce qu'ils fussent tués légalement... Il procéda avec méthode, se fit apporter l'écrou de la prison, et sur Técrou fit les appels de

sorte que tous comparussent à leur tour. Il se composa un jury, et il le prit, non parmi les ouvriers, mais parmi des gens établis, des pères de famille du voisinage et de petits marchands. »

Puis, après avoir cherché la justice chez ces hommes qu'on ne sait comment nommer, parce que leur forfait est sans nom, M. Michelet veut encore y trouver les plus nobles venus du cœur, la sensibilité, le désintéressement. Il se livre, à propos de quelques pièces d'or trouvées dans des vêtements sanglants, à ce dithyrambe tant de fois entonné sur la probité du peuple au jour de ses colères; puis il s'attendrit sur quelques absolutions prononcées par ces pères de famille qui composaient Thonnète jury de Maillard. Je crois avoir déjà eu Toccasion de dire ma pensée sur cette admiration, dans laquelle se complaît la philosophie révolutionnaire, pour l'humanité des assassins, la probité des incendiaires, pour les sentiments vertueux enfin de tous ceux dont la vie est un outrage perpétuel à la vertu. C'est un sujet sur lequel je reviendrai un jour. Une des causes de ce grand désordre dont nous souffrons tous aujourd'hui, parce qu'il a passé de la pensée aux faits, de l'esprit à la chair, est certainement cette alliance impie que les hommes de confusion essayent d'établir entre tout ce que Dieu a séparé.

Reconnai:sons-le pourtant, M. Michelet fait une grande différence entre les assassins et les victimes de septembre. Il est aussi malveillant pour la princesse de Lamballe qu'il est bienveillant pour Maillard,

La princesse de Lamballe, suivant lui, était une personne bornée; Tinsignitiance de son esprit se réfléchissait sur ses traits. Son affection pour la reine n'était, en définitive, que de la courtisanerie. Je ne sais pas où M. Michelet a puisé ses jugements sur cette noble femme : il est certain que la princesse n'était pas, comme M^^ Roland, un bel esprit de l'antiquité; c'était une des plus charmantes créatures de son temps, et sa mort fut une des morts les plus belles que nous offre l'histoire de tous les siècles. N'eût -elle eu en ce monde d'autre mérite que le courage de sa dernière heure, elle serait pour moi bien au-dessus de tous ceux qui ont su comment on traite la vie, mais qui n'ont pas su comment on traite la mort. Quant au crime qui l'a frappée et s'est acharné sur son cadavre avec une si étrange et si infâme recherche de l'horreur, il suffirait seul pour flétrir à mes yeux toute une série de faits, tout un ordre de pensées, toute une race d'hommes, tout ce qu'on nomme enfin une révolution, « Nos ennemis, dit M. Michelet, n'ont voulu voir dans la Révolution

française que la tache de sang » ; c'est que la tache de sang était grande et aurait suffi à ternir ce qu'il peut y avoir de plus éclatant en ce monde. Je conçois donc que les systèmes philosophiques de Saint-Just et les doctrines religieuses de Robespierre, les funestes oripeaux devetius aujourd'hui des haillons, dont notre pauvre France n'a pas pu se débarrasser encore, paraissent flétris par le sang qu'ont répandu les saints de M. Michelet.

Car, après tout, quelle est donc la gloire que le meurtre a flétrie dans la république de 93 ? Est-ce la gloire de nos armées?- Celle-là est chose sacrée, mais isolée, Dieu merci, detoutes les infamies qu'on veut ensevelir dans son éclat. Je ne crois pas qu'il y ait un bienfait au monde, même un bienfait dont puisse jouir une nation tout entière, qui vaille la peine d'être acheté par une certaine espèce de meurtres, par les meurtres de FAbbaye, par exemple. J'admets un instant que je me trompe. Quel est le bienfait que la Terreur a payé? La Révolution française n'a eu quelque apparence de grandeur qu^au temps où une seule goutte de sang ne s'était pas répandue encore pour ses doctrines. Les seuls hommes qui, l'un par l'éclat du génie, l'autre par la pureté du cœur, aient vraiment été dignes de représenter ce qu'elle eut de noble et d'entraînant, Mirabeau et La-

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fayette, quittèrent le premier la vie, le second la patrie, en maudissant les proscriptions. Pourquoi la France s"'est-elle arraché le meilleur sang de ses veines? Est-ce pour une loi. pour une vérité, pour un principe, pour quelque chose qui soit encore vivant et nourrissant le cœur des peuples ? Non, c'est pour les pédantes rêveries de Saint- Just et de Robespierre, pour l'atroce vanité de Danton, pour la féroce lâcheté de Marat, enfin pour cette meurtrière inquiétude à laquelle était condamnée la Montagne par ses chimères et ses passions.

C'est contre Tesprirque M. de Maistrea nommé, dans son religieux langage, Tesprit de l'abîme, et non pas contre le génie de la patrie que se révolta une population héroïque. Le soulèvement de la Vendée suivit les crimes de septembre. M. Michelet n*a point contre les Vendéens assez de malédictions. Il en fait des insurgés d'abord. Quelle insurrection pouvait-il y avoir après les journées d'août et de septembre, si ce n'est insurrection contre la tvrannie de Témeule, contre les violences et les cruautés des factions? En 91, il n'y eut point de troubles en Vendée. Après cette nuit d'aveugle enthousiasme, où la noblesse française se dépouilla de tout ce qui faisait sa force, ces gentilshommes vendéens, dont on a voulu faire les

champions intéressés des droits féodaux, imaginèrent-ils de se mettre en campagne? Non, ils laissèrent leurs paysans derrière la charrue et restèrent tranquilles dans leurs châteaux. Mais lorsqu'on apprit en Vendée qu'il y avait à Paris des hommes qui voulaient chasser de la patrie ce qui en avait paru jusqu'alors l'iime immortelle et la vie terrestre, Dieu et le roi, on courut aux armes pour venger la royauté et défendre la religion. Voilà quelle fut la révolte de la Vendée.

Les révoltés, on les connaît, et leurs ennemis mêmes jusqu'à présent n'avaient pas imaginé de les insulter. Les Bonchamp, les La Rochejacquelein, les Charette, les Lescure, ont eu cet honneur de faire revivre en France, après tous les blasphèmes et toutes les moqueries du XVIIIe siècle, une che%'alerie plus fervente et plus pure que celle des âges les plus croyants. Puis, mettant en pratique cette fraternité dont le nom était un si dérisoire mensonge sous un autre drapeau, ils associèrent à leur gloire les plus humbles défenseurs de leur cause. Les paysans eurent en Vendée un magnifique rôle. Je ne sais pas ce que leurs journées de poudre leur valurent dans l'autre monde, mais elles leur valurent la noblesse en ce mondeci. Les soldats vendéens furent pour leurs chefs des compagnons. Il n'y eut à travers les brous-

sailles sacrées du Bocage qu'une grande famille de preux. Malheureusement on envoya contre cette race héroïque des hommes qui, eux aussi, avaient bien mérité de Thonneur et de la France. Les gens qui massacraient dans les prisons, qui conduisaient les charrettes à Téchafaud, qui criaient dans les clubs, ne s'exposaient pas plus aux balles des Vendéens qu'à celles des Prussiens et des Russes. Partout où il fallait frapper, non plus des victimes, mais des combattants, ils envoyaient cette espèce d'hommes intrépides que les coups de fusil attirent. De ces hommes-là je veux dire deux mots. Peut-être ai-je quelque droit d'en parler.

Tandis que M. Michelet fait du Vendéen une brute et un brigand, il élève au contraire jusqu'aux plus hautes régions de l'héroïsme le soldat de la république, et le soldat de la république pour lui c'est le volontaire parisien. Certes ce n'est pas à moi de déprécier ceux qui s'appellent et ont vraiment le droit de s'appeler les enfants de Paris, c'est-à-dire ceux qui sont le sang jeune et généreux de la grande cité. Un des écrivains de ce temps-ci nous a peint une fois, dans un éloquent tableau, tout ce qui se trouve derrière une barricade. A côté de l'écrivain envieux et impuissant, de l'ouvrier paresseux et

débauché, de tous ces hommes déjà vieillis parles passions et par cette double misère de Tàme et du corps qui est le châtiment du désordre ici-bas, il y a souvent un enfant, un enfant insoucieux et turbulent qui vient au jeu du combat, chante et rit tant que la poudre parle, et, quand le calme se rétablit, ne veut plus quitter son métier de soldat. C'est là le volontaire parisien. Ne m'en faites pas un adepte inspiré de toutes les sombres doctrines des clubs. Il criera avec plaisir à Theure de son départ : Vive la république ! c'est vrai, car c'est à ce cri-là qu'il a tiré son premier coup de feu et cassé les lanternes ; mais il est le premier, croyezle bien, à se moquer de toutes vos farouches billevesées. Rien ne répugne plus à sa nature que le jargon des visionnaires; et le jour où un capitaine qu'il aura vu gai et dispos au feu, avec lequel il aura échangé des quolibets à travers les balles, lui dira : « Va me chasser les bavards qui sont dans cette grande maison que tu vois là-bas », l'histoire nous apprend comment il marche. Tous ses scrupules politiques, s'il en avait, seraient levés par un roulement de tambour.

Tandis que le sentiment chevaleresque jetait son dernier éclat dans la Vendée, un autre sentiment se développait en France sous la république, le sentiment militaire. C'est à l'instinct militaire

et aux actions glorieuses qu'il produisit, que les politiques de pS ont voulu accoupler leurs lâches passions et leurs actes infâmes. C'est en vain qu'ils veulent s'attacher à l'uniforme sacré de nos soldats. Il n^ a rien de commun entre le canon et l'échafaud, entre les Marceau et les Marat. Le jour où la république disparut de la France avec les assemblées, les clubs et les émeutes, nos armées n'en continuèrent pas moins à vaincre sur tous les champs de bataille. Il s'était formé dans les camps, sous le soleil, une France, celle qui fut le premier royaume et demeura l'arche sainte de Napoléon, où la politique n'avait rien à voir. Là, on connaissait les deux mots seulement qui sont restés sur nos croix. On ne s'embarrassait point l'esprit d'autres formules. On se battait pour culbuter l'ennemi, voir de beaux coups et gagner aux drapeaux de nobles cicatrices. Dieu merci, ils existent encore ces hommes braves et simples, dont les gens aux ténébreux systèmes voudraient confisquer la gloire à leur profit. Ils existent encore avec leur dévouement à qui les guide, et ils sont un redoutable obstacle à plus d'un coupable projet.

Le malheur voulut qu'en 93, dans la confusion universelle que quelques misérables étaient parvenus à établir, ils se soient heurtés à des hommes

dignes d'être dans leurs rangs. Certes, je regrette réchange de balles qui eut lieu entre des fusils français dans le Bocage. Mais il faut qu'une nation soit punie de ses crimes; et ce n'est pas seulement dans sa chair corrompue qu'elle doit être frappée, elle doit pâtir dans ce qu'elle a de plus sain et de plus pur. Les guerres civiles, qui , en quelques mois, quelquefois en quelques jours, enlèvent à une nation sa force, son orgueil, son éclat, sont les justes châtiments des révolutions.

On ne saurait trop blâmer ceux qui exaltent des faits qu'évidemment Dieu réprouve, puisqu'il les accompagne de tant de trouble, qu'il punit, puisqu'il les accompagne de tant de malheurs. Voilà pourquoi j'ai parlé avec cette énergie du livre de M. Michelet. Peut-être y a-t-il, du reste, dans ce livre toute espèce de qualités littéraires. Je suis disposé à le croire, M. Michelet m'a toujours paru un homme doué de savoir et d'éloquence. Je ne l'en plains que davantage quand il s'égare, car il encourt cette malédiction prononcée contre les docteurs par l'Évangile :

« Malheur à vous qui avez pris la clef de la science et n'y êtes point entrés! »

La clef de la science avec laquelle la science nous reste fermée, c'est la puissance de notre esprit développée par la méditation et par l'étude,

mais dirigée par nos intérêts ou par nos passions. On les rencontre dans toutes les avenues de la vérité, ces hommes qui ont la clef de la science et restent au seuil de l'immortelle demeure. Les philosophes et les rhéteurs ont la clef de la science et n'y entrent pas; à la porte où ils ont vainement heurté, Thomme droit et Thomme simple viennent frapper à leur tour. Dieu les entend et leur ouvre.

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