ÉCRITS DU MARÉCHAL BUGEAUD
Ce qui donne la plupart du temps, chez les peuples modernes, un caractère si mesquin aux mœurs politiques, c'est la rareté de ces existences, si fréquentes dans l'antiquité, où se mêlent la pensée et l'action. Un homme illustre par le conseil et par la main, pour me servir d'une expression romaine, ne se rencontre qu'à de longs intervalles. Les hommes nourris dans l'atmosphère des salles d'audience, rompus à tous les combats de la chicane, abondent dans notre représentation nationale, mais nous avons peu d'orateurs qui soient familiers avec le grand air et la poudre à canon. Et cependant, quand viennent les Jours de crise comme ceux auxquels nous sommes maintenant condamnés, les seules voix qui aient
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de Tautorité sont celles qui s^échappent des poitrines où Tair des batailles a circulé. Il n'est pas de civilisation qui puisse détruire chez les peuples certaines idées de tous les temps et de tous les lieux plus anciennes que la première pierre de la première cité. C'est à Thomme fort qu'il appartient de gouverner.
Or celui-là seul est doué de la force, qui possède un esprit ouvert à l'intelligence de la vie et un cœur fermé à la crainte de la mort.
Le maréchal Bugeaud avait ce don précieux de la force. Aussi avait-il embrassé la carrière pour laquelle Dieu, qui ne proscrira pas plus, quoi qu'en disent les philosophes, la guerre de notre globe que la foudre du ciel, avait créé son âme et son corps.
En ces Jours où la France rachetait au prix du sang sacré de ses soldats tout ce que les passions honteuses de ses tribuns lui avaient fait perdre dans l'estime du monde, Thomas Bugeaud entra dans l'armée française. Il porta le fusil et le sac. Il brûla des cartouches à Austerlitz. Cette humble et glorieuse condition à laquelle sa naissance, car il était d'une famille ancienne, l'eût peut-être soustrait dans un autre temps, lui donna cette grave, puissante et sympathique intelligence des misères humaines que n'atteindra jamais celui
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qui n'a pas connu rincommensurablc entassement de périls et de fatigues dont une seule heure de la vie militaire est remplie parfois.
Le maréchal Bugeaud était donc bien en droit de sourire quand il entendait protester contre le patriotisme de sa rude et laborieuse existence ces prophètes crasseux du socialisme qui n'ont pas, pour me servir de la poétique comparaison de l'Évangile, Péclat des lis, mais en ont toute Toisiveté. Dans ses œuvres, méditées sous la tente et derrière la charrue , car le maréchal Bugeaud fut, comme on sait, agriculteur presque autant que soldat, on sent, même aux passages qu'anime une gaieté virile, cette humeur un peu triste de l'homme que saisit malgré lui la rêverie des grands horizons.
Ces œuvres du maréchal Bugeaud sont l'objet de mon étude d'aujourd'hui, étude incomplète, car c'est dans les courts loisirs et avec les ressources bornées de la vie militaire qu'est écrit ce jugement sur un publiciste soldat. Je n'ai pas entre les mains tout ce qui est sorti de la plume du maréchal .Bugeaud ; mais ce que j'ai pu me procurer est marqué d'un caractère assez frappant pour qu'il y ait en moi une impression nette que je m'efforcerai de traduire nettement.
Je commencerai par déclarer que le maréchal
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Bugeaud a pour moi, comme écrivain, une incontestable valeur. Je le pense depuis longtemps, les véritables écrivains sont ceux qui ne font pas métier de leur talent, mais qui écrivent un certain jour, parce qu'il y a tout à coup dans leur cerveau quelque chose qui veut sortir.
Le style du maréchal Bugeaud a souvent de la verve, quelquefois de la finesse; il a toujours la qualité dans laquelle résident la dignité des hommes et la grandeur des choses; il est simple. Il n"a point une brutalité affectée ni une bonhomie de convention, mais il est la précise expression de rhonnête et saine pensée d'un soldat. Rien n'est plus éloigné de tout art de rhéteur que cette bonne et droite méthode du maréchal. Chez Bugeaud l'inquiétude de l'effet ne se sent dans aucune phrase. L'écrivain est en paix avec son esprit comme l'homme avec sa conscience. Ce n''est pas un orateur qui cherche à prolonger les plaisirs d'un auditoire, c'est un témoin qui devant la justice publique s'arrête là où le quittent la science des faits et la certitude de la vérité.
Un article publié en 1845 dans la Revue des Deux-Mondes, sous le titre de Bataille d'Isly, nous permet de juger Bugeaud comme écrivain militaire. Le maréchal adopte, dans ce récit de l'acte le plus écla'ant de sa vie guerrière, la ma-
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nière "impersonnelle de César. Il n'est pas un homme parmi ceux dont la sueur et le sang ont coulé dans nos campagnes africaines qui ne lise avec attendrissement ces pages remplies d'une sympathie profonde pour la patience et l'intrépidité de nos soldats. Il y a longtemps déjà, un prince dont le souvenir restera parmi les touchants souvenirs de notre histoire, parce qu'il était brave, parce qu'il avait été doué de la grâce française par le Dieu de François If et de Henri I\', le duc d'Orléans, haranguait en Afrique les convives d'un banquet où se trouvaient réunis, quoique les sergents alors fussent à leurs pelotons et non à la Chambre, des officiers, des sous-officiers et des soldats, et il leur disait : « Dans ce pays tout languit, tout s'use, excepté le cœur, chez les hommes tels que vous. »
Ces tières et mélancoliques paroles avaient raison : le sang de la France croupissait alors, excepté dans ces généreuses veines où les blessures ne permettront jamais qu'il soit stagnant. La maladie de langueur que le duc d'Orléans signalait a conduit ceux qu'elle rongeait à un accès de fièvre violente; mais la vie s'est conservée réglée et vigoureuse dans les cœurs auxquels le jeune prince s'adressait. Tandis que les mots abstraits égarent conscience et bon sens chez le peuple.
Tarmée reste avec les mots simples et clairs de sa vieille devise. Dévouée non pas à ces lois chimériques de la vertu qui inspirent les crimes et le pathos, mais à ces règles certaines de Thonneur d'où naissent les nobles paroles et les grandes actions, elle sait qu'il faut combattre, souffrir et se soumettre en ce monde pour être digne de la cité des hommes aussi bien que de la cité de Dieu. Dans le récit que le maréchal Bugeaud nous a laissé de la bataille d'Isly on sent à chaque ligne ce droit et noble esprit de Tarmée. Je ne sais rien de plus touchant qu^une description en quelques mots d'un punch donné au gouverneur de l'Afrique dans le lit d'une rivière p>ar des officiers de cavalerie.
On parla de la bataille qui devait se livrer le lendemain. Un toast porté par le futur duc d'Isly fut le signal d'un enthousiasme universel : « On se promit (ici je transcris les paroles mêmes du maréchal] de se secourir mutuellement de régiment à régiment, d'escadron à escadron, de camarade à camarade. » Des larmes provoquées par le sentiment le plus vif de la gloire et de l'honneur ruisselaient sur les longues moustaches... ce Ah! s'écria le général, si un seul instant j'avais pu douter de la victoire, ce qui se passe en ce moment ferait disparaître toutes mes