LES ECRITS DU MARECHAL BUGEAUD
Il connaissait la fraternité d'armes, la seule e|ui jusqu'à ce jour n'ait pas été une trompeuse et ridicule parole. Il n'en savait que mieux à quoi s'en tenir sur les vrais sentiments que Dieu a mis au cœur même des meilleurs et des plus forts d'entre nous. Le maréchal Bugeaud, d'ailleurs, dont l'esprit n'était point rêveur, mais" pratique, qui tenait toujours des faits en réserve derrière les opinions qu'il défendait^ devait à une expérience personnelle des lumières particulières sur l'association. En 1842, il fonda en Afrique trois villages avec des soldats du même régiment. Les rêves des socialistes étaient réalisés dans cette colonie militaire. Là, on accordait à tous même part dans le travail et dans la rétribution.
On jouissait de cette liberté que promettent à nos enfants les ennemis de l'individualisme, pour prendre à M. Louis Blanc son barbarisme favori, c'est-à-dire qu'on était commandé de corvée pour toute chose, pour faucher, former les meules et serrer le grain. C'était là une société idéale, n'estce pas? Eh bien! voilà qu'un beau jour le maréchal Bugeaud, visitant sa colonie, remarque sur tous les visages une expression chagrine. Les soldats l'aimaient, car il avait les qualités qu'aime le soldat : l'indifférence des coups de fusil, la grande préoccupation des vivres ; quand on n'é-
24 QUKSTIONS MILITAIRES
tait pas tué avec lui, on mangeait. Il interroge donc ses travailleurs et leur a bientôt arraché leur secret. « Mon gouverneur, lui crie-t-on de toutes parts, désassociez-nous, nous ne récoltons rien, parce que nous ne travaillons pas. — Et pourquoi ne travaillez-vous pas? leur répond le maréchal. — Parce que nous comptons les uns sur les autres, que nous ne voulons pas en faire plus Fun que Tautre, et qu'ainsi nous nous mettons au niveau des paresseux. »
Le maréchal Bugeaud fut vivement frappé de ces dernières paroles qu'il a souvent citées. Il consentit au désir des colons, et la prospérité naquit quand l'association disparut. Cependant, comme le remarque le maréchal, ces hommes faisaient partie du même régiment où nombre d"entre eux n'avaient pas encore fini leurs congés; ils avaient donc ce lien si puissant des mêmes périls bravés, du même drapeau défendu; ils étaient célibataires, partant, étrangers à Fesprit d'isolement que crée la famille. Que serait l'association entre des hommes sortis de toutes les conditions et dominés par les intérêts du foyer? On devine quelle conclusion nette et vigoureuse fournit à Bugeaud ce raisonnement.
La liberté, dont les démagogues de nos jours font, du reste, assez bon marché, qu'ils sont con-