LES ECRITS DU MARECHAL
partout... Comment Jes esprits distingués qui professent cette théorie n''ont-ils pas remarqué un fait qui occupe toute la surface du pays depuis la Loire jusqu'aux Pyrénées ? C'est la culture par métayer... Le propriétaire fournit le capital de la terre... Le métayer n'apporte absolument que ses bras... Si le propriétaire entend l'agriculture, il fournit aussi son intelligence. N'est-ce pas là l'association complète, telle que la demande la démocratie pacifique? »
Bugeaud a raison. Nos usages, nos mœurs, nos lois, reconnaissent, établissent, sanctionnent la plupart de ces principes dont les socialistes réclament Tapplication avec tant de pompe et de fracas. La grande révolution qui a clos le dernier siècle laisse à peine quelques épis dans les champs de la démocratie pour les glaneurs attardés, et voilà une bande de moissonneurs qui se présente brandissant d'énormes faux; il ne leur reste plus qu'à déchirer le sol. « Les socialistes (c'est la remarquable phrase qui termine le traité de Bugeaud) veulent aujourd'hui fonder, par la spoliation et la guerre de classe à classe, ce qui a été fondé par la justice et la force des choses. »
Les Veillées d'une chaumière de la Vendée ne font que répéter les vérités contenues dans les Socialistes. Seulement cet ouvrage, que le maréchal
écrivit quelques mois avant sa mort, est marqué d'un caractère particulier. A la malice et à la force habituelle du style se mêle quelque chose de mélancolique. Ce pamphlet tient un peu de Tidylle; ce n'est pas une églogue de Gessner toutefois, c'est toujours l'œuvre d'un soldat, mais d'un soldat à qui était chère cette odeur des foins qu'il faut aimer, suivant Jean-Jacques, sous peine d'être un scélérat.
Dans les autres écrits du maréchal, Tamour de la nature ne s'exprime jamais qu'avec une extrême réserve; c'est un sentiment réprimé par cette pudeur dont tous les cœurs aux émotions fortes et vraies semblent rechercher le frein. Dans ce dernier ouvrage, le fond éternel de toutes les grandes âmes, la poésie, il faut avoir le courage de dire ce nom, se produit avec une liberté toute nouvelle. Les Veillées d'une chaumière de la Vendée sont empreintes d'une franche et expansive tendresse pour les champs,, puis d'un sentiment qu'avait encore traduit à peine l'esprit dont elles sont sorties. Dieu paraît dans ces pages, sa pensée domine les derniers horizons que contemple celui qui est placé déjà au seuil invisible de l'autre vie.
Paul-Louis Courier n'a pas de pamphlet qui débute avec plus de verve, en phrases d'un ton
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plus original et plus piquant que le dernier écrit du maréchal : " Probablement beaucoup de gens ignorent que le chou et la rave t'ont la prospérité de la Vendée. Mais qui s'occupe de choux dans ce temps-ci?... Et cependant il y a dans le chou et la rave mille fois plus de progrès réel pour le peuple que dans toutes les théories des Proudhon, des Louis Blanc, des Considérant et autres grands docteurs. >/
Cette vérité établie, Bugeaud nous donne un dialogue entre Pierre et Paul Carrier, les deux tils d'un de ces cultivateurs vendéens, pour qui le chou et la rave ont fait effectivement beaucoup plus que ne feront jamais tous les grands hommes du socialisme pour les ouvriers de Paris. Pierre est un homme instruit; il a été avocat; mais il a trouvé qu'on gagnait son pain d'une plus calme et plus honnête manière en se servant de ses deux bras qu'en faisant abus de sa parole et de son esprit; il a jeté les sacs de procès aux orties et s'est mis derrière la charrue. Dans la vie droite et simple qu'il s'est choisie, il apporte celte élévation de cœur et cette rectitude de jugement que donne aux natures courageuses leur victoire sur les ambitions de ce monde. Paul, moins instruit que son frère, n'a point trouvé sa voie comme lui. Il ne sait pas que Dieu a mis dans les épis plus
3o QUESTIONS MILITAIRES
de bien que n'en peuvent mettre les philosophes dans leurs livres. Les nouveautés des docteurs du jour rinquiètent; il s'est établi dans son village, depuis la révolution de février, un club entre l'école et le cabaret. C'est là qu'il passe ses soirées, il revient de ce lieu bruyant et malsain avec un cortège de chimères pire que les fantômes et les loups-garous du vieux temps. Il ne fait plus rien et demande du travail pour tous les bras. Il marche à grands pas vers la pauvreté et demande la suppression des pauvres. Chaque jour il verse le poison à son intelligence, et il appelle le règne de la raison. Enfin il est en train de devenir un parfait démagogue, quand son frère Pierre l'entreprend sur les doctrines qui alimentent la rhétorique des clubs.
Avant d'attaquer les principes mêmes du socialisme, Pierre Carrier s'en prend aux hommes qui représentent cette foi nouvelle dans le village où est le club de Paul. Il demande à son frère quels titres ont à sa confiance les apôtres de cette religion politique à laquelle il veut tout sacrifier. Celui-ci est un avocat sans probité et sans talent qui poursuit en province, dans la bassesse, une vie commencée, à Paris, dans la débauche. Celuilà est un mauvais chirurgien qui, pour conquérir ses honoraires, fait vendre la paillasse des paysans