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Quoiqu'elle ait lieu durant la période électorale *, j'ai voulu que cette réunion se fît dans les conditions ordinaires des réunions publiques ; nous n'y dirons pas un mot de politique, ni d'élections. Il s'agit d'une œuvre de charité, d'une infortune touchante qui doit concilier toutes les opinions. J'ai pris même un sujet sur lequel tout le monde puisse être d'accord. Ces jours -ci ont été témoins de bien des luttes ; mais il y a consolation à songer qu'il est un point sur lequel tout le monde est d'accord, c'est l'amour du bien, le goût du

1. Les deux morceaux qui suivent sont des conférences prononcées par Ernest Renan au cours de sa candidature en Seine-et-Marne

llfc2 MÉLANGES RELIGIEUX ET HISTORIQUES.

progrès. J'ai donc choisi pour cet entretien, messieurs, un sujet qui pût nous réunir tous, nous offrir des exemples à tous, je veux parler d'un des plus grands hommes de la France, d'un homme pour lequel la renommée a été injuste, car, si elle avait été juste, c'est au premier rang qu'il serait; je veux parler de Turgot. On peut dire que cet homme illustre eut prévenu la Révolution française si ses avis eussent été suivis. Il en avait tracé admirablement le progrès, il avait montré la voie pour obtenir pacifiquement toutes les réformes qui ont été obtenues ensuite par la violence. Il eut le tort de tous les sages ; il ne fut pas écouté. Les événements le vengèrent. C'est surtout à la postérité à le venger, à relever cette grande et pure mémoire, à lui donner le piédestal où sa génération ne sut pas le placer.

Anne- Robert- Jacques Turgot, baron de l'Aulne, naquit à Paris le 10 mai 1727. Sa famille était fort ancienne, et selon l'usage d'alors garda toujours son nom propre, sans jamais prendre celui de ses fiefs. Il fut d'abord destiné à l'état ecclésiastique. La plus grande pureté de mœurs, une modestie qui* allait jusqu'à la timidité, une extrême application au travail, les vertus les plus douces justifiaient, à cet égard, les vues de sa

famille et l'espoir qu'elle avait de le voir élevé aux premières dignités de l'Église; mais son caractère judicieux et sa conscience délicate le décidèrent à ne pas suivre ce parti. Quels que fussent son respect et sa soumission pour ses parents, il pensa que chaque homme est le véritable juge de la tâche à laquelle il se sent propre, puisque c'est lui-même qui doit rendre compte à Dieu, à la patrie, à l'humanité, de l'emploi de sa vie, et qu'on ne peut lui imposer des obligations auxquelles il ne croit pas pouvoir s'assujettir. Turgot borna donc la déférence pour les projets qu'on avait eus sur lui, à l'étude de la théologie; il en fit un cours avec distinction, on peut dire même avec une véritable piété, celle qui consiste dans l'amour du bien et de la vérité. Il conserva toute sa vie ce sentiment profond qui est la base de toutes les religions et qui dédaigne les subtilités métaphysiques ainsi que les pratiques minutieuses auxquelles trop souvent on borne sa religion.

Il fut nommé prieur de Sorbonne en 1749. Ces fonctions lui imposaient l'obligation de prononcer à certaines époques des discours latins. Turgot sut tirer de ces banales harangues le plus utile des enseignements. Pour la première fois, furent

proclamés dans la vieille enceinte de la théologie la doctrine du progrès, la perfectibilité humaine, les droits de la raison, les droits de l'humanité. Dans ces discours mémorables, on retrouve presque toutes les vues que le ministre d'État devait plus tard développer. Il y prédit particulièrement, dès 1750, la séparation des colonies anglaises de la métropole. Il annonce que cet événement inévitable étendra la liberté du commerce, et fera respecter davantage les droits des hommes réunis en société.

L'immensité de ses études n'avait pas de bornes. Il embrassait le monde entier. En tout, il portait la méthode la plus profonde et la plus lumineuse. La philosophie de l'histoire sortait, pour ainsi dire, de son cerveau complète et animée du plus noble esprit. Il était, à cette époque, lié avec les abbés Morellet, de Brienne, de Boisgelin, de Véry, de Cicé, ardents comme lui à l'étude des problèmes sociaux, ouverts à toutes les nouveautés. Un jour cependant, en 1751, Turgot déclara à ses amis qu'il allait les quitter. Il ne trouvait pas que les opinions auxquelles ses études l'avaient amené lui permissent de continuer à porter l'habit ecclésiastique. Ses amis le détournèrent vivement de cette résolution. Turgot persista : « Il m'est

impossible, dit-il, de porter toute ma vie un masque sur ma figure. »

A l'âge de vingt-sept ans, nourri des plus fortes études, il quitta donc l'état ecclésiastique et entra au Parlement. Il n'y réussit que médiocrement. Cette compagnie était alors bien peu éclairée ; les idées les plus étroites, l'obstination la plus aveugle y régnaient. Turgot avait d'ailleurs une certaine sauvagerie, un peu de gaucherie naturelle qui contrastait singulièrement avec les hardiesses de sa pensée. Il n'avait pas la parole facile, car un goût délicat lui faisait toujours penser à quelque chose de mieux qu'il ne gisait, et quoiqu'il parlât avec une pureté rare, il n'était jamais content de ce qu'il avait dit. Dans la société, son éducation ecclésiastique le faisait aussi paraître un peu neuf. Il ne réussissait bien à développer sa pensée qu'avec ses amis intimes. Aux autres, il paraissait froid et sévère; on se sentait un peu gêné avec lui. Gela lui nuisit dans sa carrière politique, surtout dans ses rapports avec la cour. Les cours savent rarement préférer à la frivolité apparente le bon sens, l'honnêteté et la solidité d'esprit.

On était alors au plus fort de la querelle des jansénistes et des molinistes. Les ecclésiastiques molinistes refusaient les sacrements aux dévots

jansénistes et les magistrats les leur faisaient porter par arrêt ; on voyait des gendarmes escorter dans les rues les prêtres qui portaient les sacrements aux malades. Le bon sens de Turgot se révolta. Il prêcha la séparation de l'Église et de l'État, et montra les absurdités où l'on tombe quand l'État veut se mêler de ces querelles qui touchent à l'âme, et qui doivent toujours pouvoir se passer de gendarmes. Il créait en même temps l'économie politique par ses admirables articles insérés dans Y Encyclopédie. Avec Trudaine, Gournay, de Quesnay, il étudiait ces profondes questions de liberté du commerce, de la monnaie, du produit net, du papier-monnaie, des foires, des marchés, des fondations, des impôts, de la charité publique, qui sont devenues la base de l'ordre social de notre temps. M. de Gournay surtout, intendant du commerce, lui fut fort utile, et lui apprit que « la liberté, comme il le dit lui-même, est l'âme du commerce ». Le 8 août 1761, Turgot fut nommé intendant de la généralité de Limoges, et mis ainsi en mesure de réaliser partiellement les grandes mesures qui avaient été jusque-là le rêve de sa vie.

Il est difficile de se figurer le désordre, la misère qui régnaient alors dans les provinces. Le

despotisme de Louis XIV, les abus du règne de son successeur avaient tout ruiné. C'était un arbitraire complet, une administration sans règle, pleine de vol, totalement ignorante des règles les plus élémentaires de la science économique. Tout autre que Turgot eût reculé devant la réforme d'un monde aussi corrompu. Il s'y engagea courageusement. Au désordre, à l'arbitraire, il fit succéder la régularité, l'équité. La corvée pour les travaux publics était la plus lourde des charges qui pesaient sur le paysan. Turgot réussit à prouver à ses administrés qu'il était de leur intérêt de capitaliser une fois pour toutes cet impôt. On craignit longtemps quelque piège caché sous cette opération. Turgot fut obligé d'employer pour la réaliser un mécanisme assez compliqué. Il y réussit, et le mauvais legs du moyen âge et de l'antiquité disparut de la province confiée à son administration.

Pendant treize ans, Turgot fut absorbé par ces soins de tous les jours. On n'avait pas encore vu un philosophe, un savant, se dévouer ainsi au bien public et au soulagement de ses semblables. Les principes de la vraie économie politique étaient fondés et appliqués. La corvée était supprimée, un réseau de routes, construites sur un

nouveau système, couvrait tout l'ouest de la France. Ne pouvant entièrement détruire les octrois, qu'il condamnait cependant en principe, « parce que, de quelque manière qu'ils soient imposés, ils retombent toujours sur les revenus de la terre, » il adoucit au moins le mal en les contrôlant minutieusement. Le recrutement militaire était odieux aux populations et servait d'occasion à des luttes sanglantes ; Turgot parvint à calmer cet esprit de rébellion en permettant la cotisation contre le billet noir et le remplacement volontaire. Il proposa même au ministre de la guerre un nouveau système de levées, composées « de miliciens fournis par chaque paroisse », et qui, sans la quitter, « pourraient au besoin fournir des troupes réglées ». S'il ne put abolir la taille, il obtint des dégrèvements considérables. Il donnait pour instruction aux préposés du fisc « de traiter les paysans avec douceur, de s'occuper de leurs intérêts et de leurs besoins, et de se mettre à portée de les soulager ». La disette de 1770 et 1771 montra combien son esprit était fertile en ressources. La fondation des bureaux de charité, l'emploi des populations secourues à des travaux d'utilité publique, la liberté du commerce des grains, et, comme contre-poids à cette liberté, qui aurait pu

n'aboutir qu'à l'accaparement, la suspension du privilège de la boulangerie, furent des choses entièrement neuves. Il descendait jusqu'au dernier détail. Ce fondateur de la plus haute philosophie de l'histoire publiait des instructions à ses administrés « sur les différentes manières peu coûteuses de préparer le riz », et propageait la culture de la pomme de terre. Il exposait sans cesse aux propriétaires leurs devoirs envers leurs métayers et leur rappelait souvent que « ces pauvres gens s'épuisent à mettre en valeur les biens de leurs maîtres, lesquels doivent à leurs travaux tout ce qu'ils possèdent ». En vain on lui offrit des intendances plus ■ considérables ; il voulut suivre ses précieuses expériences. Pas une idée de réforme et d'amélioration sociale réalisée de notre temps qui n'ait eu pour précurseur le grand et excellent penseur. Vers le même temps, il faisait la connaissance d'Adam Smith, que l'on considère souvent comme le fondateur de l'économie politique, mais qui en réalité dut à notre compatriote ses idées les plus fécondes. Les vues de Turgot sur la formation et la distribution des richesses, sur les valeurs et les monnaies, sur le prêt à intérêt, datent de ce temps ; on n'y a depuis rien ajouté, tant l'illustre philosophe a su donner

à ses découvertes un cachet magistral et en quelque sorte définitif.

Le 10 mai 1774, Louis XVI monta sur le trône; Turgot entra au ministère le 20 juillet de la même année. Jamais on ne fut en droit de tant espérer. Un prince plein de bonté, tout dévoué à son peuple ; un ministre éclairé, savant, honnête. Que fallait-il de plus ? Hélas ! messieurs, il eût fallu chez cet infortuné roi un peu moins de faiblesse; il eût fallu surtout qu'un déplorable entourage ne fût pas là pour arrêter l'effet de ses meilleures intentions, pour empêcher la mise en pratique des idées admirables du ministre. Turgot fut au ministère ce qu'il avait été dans son intendance du Limousin, habile financier, économiste profond, philosophe excellent. Développer les colonies par un système de liberté commerciale et administrative et par l'abolition graduelle de l'esclavage, pratiquer une stricte économie, rétablir le trésor déplorablement obéré, et cela sans recourir à la banqueroute, sans augmentation d'impôts, sans emprunt. Voilà son programme. Il sait à quelles haines ce programme l'exposait; il sait qu'il sera odieux à la plus grande partie de la cour, qu'on lui imputera tous les refus, qu'on le peindra comme un homme dur, que le peuple,

aisé à tromper, lui reprochera les mesures mêmes qu'il aura prises en sa faveur. Il n'en persiste pas moins dans la ligne qui est pour lui celle du devoir. Son plan reposait sur des idées dont la grandeur étonne, liberté du travail au dedans, liberté du commerce au dehors, réforme de la constitution politique, création d'un système général d'instruction publique. 11 procéda hardiment, supprima les pensions honteuses, payées à l'avidité des courtisans par l'avidité des fermiers, substitua au déplorable système des fermes celui des régies, résilia les baux où les intérêts de l'État avaient été déplorablement sacrifiés. En même temps, il dégageait la législation fiscale des procédures vexatoires, relevait l'industrie nationale, rétablissait la liberté pour le commerce des grains et pour presque tous les commerces, renouvelait le système des voitures publiques, facilitait tous les transports, jetait les bases de notre système hypothécaire et de crédit foncier, s'imposait pour règle absolue de ne manquer à aucun engagement. Le crédit se releva merveilleusement ; les banques hollandaises offrirent des emprunts à moins de cinq pour cent. Turgot cependant ne négligeait pas les sciences, sources et principes de tous ces progrès. Il fondait des chaires nou-

velles, encourageait les savants illustres du temps, concevait l'idée d'un système métrique unitaire. Enfin, il se donna pour collègue le vertueux Malesherbes. Son intention était de voir ce grand citoyen à la tête de l'organisation de l'instruction publique qu'il rêvait. Hélas ! tout cela n'était que chimères. Les plans de ces deux grands citoyens échouèrent contre des fatalités qu'il ne dépendait d'aucune force humaine de conjurer.

Il est écrit, messieurs, que tous ceux qui se dévouent à servir l'humanité en sont punis par l'ingratitude, "et voient se tourner contre eux ce qu'ils ont fait de meilleur. Rassurez- vous, messieurs; cela ne découragera jamais personne. Quand on aime le bien, on le fait sans espoir de récompense, on le fait malgré toutes les ingratitudes. Turgot ne put échapper à la loi commune de l'humanité. A Limoges, il avait pu faire le bien sans trop d'obstacles; cela lui fut bien plus difficile à Paris. Toutes les médiocrités, toutes les routines, toutes les sottes prétentions se liguèrent contre lui. Le Parlement d'abord : cette compagnie dont l'histoire est si triste au xvme siècle, et qui a déplorablement contribué à amener la Révolution par son esprit à la fois frondeur et arriéré, par sa routine, par son égoïsme, com-

battit de toutes ses forces les plus justes mesures du ministre. Le peuple imita : des émeutes accueillirent ses meilleures réformes. Le clergé: lors de la cérémonie du sacre de Louis XVI, Turgot conseilla de retrancher de la formule du serment royal la promesse d'exterminer les hérétiques. On lui trouva bien d'autres griefs : on l'accusa d'être athée, et naturellement on ne manqua pas de preuves. Le raisonnement qu'on fit pour le prouver vaut la peine d'être cité. Turgot avait établi de nouvelles voitures beaucoup plus promptes que les anciennes, qu'on appelait iurgotines. Les vieux coches roulaient quelques heures par jour ; le matin, chacun avant de partir pouvait aller à la messe. Gela fut impossible avec le nouveau système. Il fut établi dès lors que Turgot empêchait les gens d'aller à la messe ; un homme qui empêche les gens d'aller à la messe n'y va pas ; qui ne va pas à la messe est un athée.

C'était surtout la cour et le monde corrompu créé autour de Versailles par les deux derniers règnes qui haïssaient Turgot jusqu'à la mort. Il avait réduit les pensions de l'un, les vols de l'autre; ce ne pouvait être qu'un mauvais citoyen. Ses collègues du ministère, presque tous gens frivoles, le jalousaient. Ce que l'homme léger sup-

porte le moins, c'est le voisinage de l'homme sérieux. Une ligue fut bientôt formée pour l'évincer ; on alla jusqu'à supposer de fausses lettres, que l'on présenta au roi. Le roi résista quelque temps. Turgot, vers ce moment, préparait les plus belles réformes. En janvier 1776, il présentait au roi un Mémoire sur six projets d'édits tendant à supprimer la corvée, la police de Paris sur les grains, les offices sur les quais, halles et ports de la même ville, les jurandes, la caisse de Poissy, et à modifier les droits sur les suifs. C'était anéantir une des inégalités les plus choquantes qu'eût léguées le régime féodal, fonder la liberté du travail et assurer définitivement la liberté du commerce, c'était proclamer l'égalité de l'impôt. A la corvée, dont il révélait l'injustice et l'origine récente, Turgot substituait un impôt territorial supporté sans distinction par tous les biens -fonds. « Pour ne pas se faire deux querelles à la fois », Turgot consentit à ne pas grever les terres du clergé; la noblesse n'en fut que plus irritée. Le garde des sceaux, Miromesnil, se faisant l'organe de cette opposition, prétendit « qu'en France le privilège de la noblesse doit être respecté et qu'il est de l'intérêt du roi de le maintenir ». A quoi Turgot répondit « que

les dépenses du gouvernement ayant pour objet l'intérêt de tous, tous doivent y contribuer, et qu'il est difficile que sous ce point de vue le privilège pécuniaire de la noblesse paraisse juste ».

La suppression des maîtrises et des jurandes rencontra d'autres adversaires dans les maîtres et les patrons. Linguet se fit le défenseur de leurs prétentions et opposa, non sans succès, comme il arrive si souvent en France, la rhétorique de l'avocat aux solides raisons du savant. « Dieu, avait dit Turgot, en donnant à l'homme des besoins, en lui rendant nécessaire la ressource du travail, a fait du droit de travailler la propriété de tout homme, et cette propriété est la première, la plus sacrée, la plus imprescriptible de toutes . » Il est clair que par ce droit au travail Turgot n'entendait pas fonder une nouvelle espèce de tyrannie; il énonçait cette grande vérité que nulle entrave ne doit être apportée à la libre activité de l'homme et que l'État ne doit intervenir en ces matières que pour veiller à l'exécution des contrats individuels.

Le roi, le 6 février, approuva les six édits ; mais il restait à les faire enregistrer au Parlement. Turgot montra ici de la roideur de caractère ; en se prêtant à quelques négociations avec

ce corps puissant, il eût peut-être réussi à l'entraîner. On ne put le faire sortir de ce raisonnement, très philosophique, mais très peu politique: « Si le Parlement veut le bien, il enregistrera l'édit. » C'était beaucoup trop compter sur la vertu et le bon sens des hommes. Parmi les six édits, le Parlement n'enregistra que celui qui supprimait la caisse de Poissy et la remplaçait par un supplément d'octroi. Les cinq autres édits furent l'objet de remontrances extrêmement vives. « Je vois bien, dit le roi, qu'il n'y a ici que monsieur Turgot et moi qui aimions le peuple ; » et il prit luimême l'initiative de ce lit de justice du 1 2 mars 1 776 que Voltaire appela un lit de bienfaisance. Le président d'Aligre, l'avocat général Séguier maintinrent comme un principe « la franchise naturelle de la noblesse et du clergé » ; ils s'élevèrent contre « l'indépendance effrénée de l'industrie ». Les édits furent enregistrés ; le triomphe de Turgot fut accueilli à Paris par des démonstrations de joie ; mais l'irritation du Parlement fut à son comble ; tous les privilégiés atteints dans leurs intérêts par les justes réformes jurèrent la perte de l'homme éclairé qui avait le tort, en ce siècle corrompu, de tenir compte de la justice et de la raison. Des émeutes éclatèrent ; on crut qu'elles avaient

été provoquées par le prince de Conti. Monsieur, frère du roi (depuis Louis XVIII), traçait ainsi le portrait de l'homme de génie qui était à ce moment la gloire la plus solide de la France : « Il y avait en France un homme gauche, épais, lourd, né avec plus de rudesse que de caractère, plus d'entêtement que de fermeté, d'impétuosité que de tact ; charlatan d'administration ainsi que de vertu, fait pour décrier l'une, pour dégoûter de l'autre, du reste sauvage par amour-propre, timide par orgueil, aussi étranger aux hommes, qu'il n'avait pas connus, qu'à la chose publique, qu'il avait toujours mal aperçue; il s'appelait Turgot. »

Marie-Antoinette ne prit point de part directe à la chute du ministre philosophe ; voici ce qu'on lit dans la correspondance à sa mère, récemment publiée par le chevalier d'Arneth : « J'avoue que je ne suis pas fâchée de ces départs (Turgot et Malesherbes) ; mais je ne m'en suis pas mêlée. » Ah ! la malheureuse ! qu'elle aurait dû en être fâchée! Dix-sept ans plus tard, se souvint-elle de M. Turgot?

Le roi, malgré son fond de bonté, était souvent, par boutades, lourd et grossier ; il le fut cette fois» On conseillait à Turgot de donner sa démis-

sion ; il ne le voulut pas ; ayant la conscience de ne vouloir que le bien, il ne voulait pas avoir l'air d'abandonner lui-même la partie ; il attendit sa destitution. Le 12 mai 1776, comme il venait d'entretenir le roi d'un nouveau projet d'édit : « Encore un mémoire! » lui dit celui-ci; et, après la lecture finie : « Est-ce tout? ajouta le roi. — Oui, Sire. — Tant mieux, » reprit Louis. Deux heures après, Turgot recevait sa lettre de renvoi. Tout ce qu'il y avait de sage porta le deuil. « Ah î quelle nouvelle j'apprends ! écrivait Voltaire. La France aurait été trop heureuse. Que deviendrons-nous? Je suis atterré. Je vois plus que la mort devant moi depuis que M. Turgot est hors de place. Ce coup de foudre m'est tombé sur la cervelle et sur le cœur. » Le patriarche de Ferney vengea noblement le grand ministre dans 1' « Épitre à un homme ». Lors du dernier voyage qu'il fit à Paris, il voulut le voir et « baiser cette main qui avait signé le salut du peuple ! »

La cour triompha, l'homme de bien était vaincu. Turgot mourut cinq ans plus tard, après une retraite remplie de nobles travaux.

La Révolution vengea Turgot. Il avait vu juste ce qu'il fallait faire, ce que la Révolution, ramenée au sentiment vrai de ses devoirs, fit plus tard. Je ne

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suis pas de ceux qui n'admettent que fatalité en histoire. Les réformes voulues par Turgot et par tous les précurseurs de la Révolution étaient inévitables; il fallait qu'elles se fissent; il était sûr qu'elles se feraient. Mais comment devaient -elles se faire ? Il y a un moment, messieurs, dans la marche d'un torrent où une pierre détermine sa marche. Les faits une fois déchaînés, rien ne les arrête; mais à l'origine, tout est possible. Oui, on pouvait prévenir la Révolution française; on pouvait arriver au résultat qu'elle a obtenu sans des violences aussi énormes. Turgot vit tout ce qu'il fallait faire pour cela. Ce qui manqua, ce ne fut pas le ministre. Que manqua-t-il, messieurs? Un roi. Le pauvre Louis XVI, mal inspiré, mal conseillé, renvoya presque outrageusement le seul homme qui eût pu le sauver. L'entourage du prince fut cette fois ce qu'il est presque toujours, la cause de la ruine du prince, le vrai fléau des monarchies. La monarchie pouvait échapper au naufrage, s'il y avait eu un roi capable de résister vigoureusement à des princes du sang jaloux et intrigants, à une reine légère et étourdie, à une noblesse de cour superficielle et corrompue. Ce miracle ne se réalisa pas. Il arriva ce que vous savez. Plaise au Ciel que, si désormais, pour

sauver des situations graves, il se présente des Turgots, il n'y ait pas des chambellans pour les traiter de rustres, de prétendus gentilshommes de cour pour les chansonner, un roi pour les abandonner !

Revue de Paris, 1er juin 1901.

Messieurs

Je rappelais, il y a quelques jours, dans une autre enceinte, près d'ici, que le général Grant, actuellement président des Etats - Unis , avait commencé sa haute destinée par la réputation qu'il se fit, comme moniteur, de ces écoles du dimanche qui ont tant contribué à répandre, en Amérique, l'instruction populaire. Avec une profonde droiture, mille fois plus pénétrante que l'habileté de nos politiques les plus pénétrants, la grande République américaine a compris que

1. Cette conférence, prononcée à Lagay le 1" mai 1869, fut lue par M. Jean Psichari à une séance de la Ligue des Droits de V Homme et du Citoyen, le 30 avril 1901.

la culture intellectuelle et morale est pour les trois quarts et bien plus peut-être, dans la formation de l'homme, que travailler à l'instruction et à l'éducation des citoyens, c'est créer des valeurs à la patrie, assurer ses progrès, la préserver des révolutions, et lui assurer la seule gloire qui, dans les siècles modernes, soit enviable, celle de la paix et de la liberté. Je n'insisterai pas sur ce point; il est trop clair pour avoir besoin de preuve. On parle à peu près sans contradicteur, au moins avoué, toutes les fois qu'on parle de la nécessité de l'instruction publique, et de l'instruction primaire en particulier.

Je voudrais traiter avec vous aujourd'hui une question plus difficile, celle de la nécessité de la science ; je voudrais vous prouver que les recherches en apparence les plus stériles, des recherches qui ne peuvent être comprises que d'un très petit nombre de personnes, sont souvent celles qui amènent les plus importants résultats, et contribuent le plus directement au bien du peuple. On entend des personnes, souvent amies du bien public et désireuses du progrès, soutenir que les recherches, qui n'ont qu'un intérêt scientifique, doivent être abandonnées aux curieux, aux amateurs, que l'État n'a pas à s'en occuper. Il y a,

par exemple, au Collège de France, ce grand établissement qui représente tout ce qu'il y a de plus élevé dans la science, des chaires de mathématiques et de chimie transcendante, où il n'y a pas dix élèves (et cela est tout simple, il n'y a peut-être pas vingt personnes à Paris capables de comprendre ce qu'on y enseigne). « A quoi bon, disent quelques-uns, prodiguer les deniers de l'État à de tels enseignements ? Gomment de pareilles chaires contribuent-elles à l'instruction du peuple? Ne vaudrait-il pas mieux employer l'argent qu'on y consacre, à des enseignements plus accessibles et dont un grand nombre de citoyens puissent profiter? »

Eh bien, j'espère vous prouver que c'est une erreur, qu'il n'y a pas de chaires plus utiles que celles-là, ni d'argent mieux employé que celui qu'on y consacre. J'espère vous prouver que bien loin d'être indifférente à la démocratie, la science pure rend les plus grands services à la démocratie et contribue plus que quoi que ce soit au grand but de la démocratie, qui est l'émancipation et l'amélioration du peuple.

Une chose évidente, d'abord, messieurs, c'est que chaque découverte pratique de l'esprit humain, correspond à un progrès moral, à un progrès de

dignité pour l'universalité des hommes. Sur des monuments bâtis il y a près de trois mille ans, les monuments de Ninive découverts il y a près de trente ans, vis-à-vis de Mossoul, on voit représentée la manière dont on dressait ces colosses qui décoraient ces monuments, et dont vous pouvez voir quelques spécimens au musée du Louvre; le mode de traction est d'une simplicité effrayante : des centaines d'hommes, attelés et tenus au cou par une corde, tiraient, par la tension de tous leurs muscles, le taureau colossal; à chaque dix hommes, il y avait un préposé aux travaux qui distribuait à tort et à travers des coups de bâton, comme on ne le fait pas maintenant pour les chevaux. Cela est horrible, cela vient de ce qu'il n'y avait pas alors de machines; l'animal même était très peu employé : les bras de l'homme étaient presque le seul moyen de traction que l'on eût.

Prenez une galère antique, un de ces grands navires des Grecs, si admirables de construction. Quel en est le moteur, messieurs ? C'est encore la force des bras. Dans les flancs de ce beau navire, il y a un enfer, il y a là des centaines de créatures humaines, entassées les unes sur les autres d'une façon à peine concevable, et qui, menant

une vie d'éternels gémissements, livrées aux plus cruels traitements, faisaient aller les rames et marcher le navire. Gela a duré presque jusqu'à nos jours ; nous avons des tableaux de ce qu'était l'intérieur d'une galère sous Louis XIV. C'est à faire dresser les cheveux sur la tête, et ce n'est pas sans raison que le mot de galère est resté synonyme des plus terribles travaux forcés. Pourquoi ces horreurs? Il n'y avait pas de vapeur alors, l'art de la navigation était peu avancé; les bras de l'homme, appliqués directement à la rame, étaient le seul propulseur. Prenez notre plus grand vaisseau : la somme d'effort musculaire dépensée à la manœuvre est presque insignifiante.

Dans l'antiquité, vous avez un autre travail presque aussi pénible que celui de la rame : c'était celui de la meule. Il n'y avait pas de moulins à eau ni à vent, on broyait le blé à force de bras, au moyen de deux meules dont l'une était conique et l'autre s'emboîtait dans la première. Tourner la meule était synonyme du plus cruel châtiment. Les moulins ont fait disparaître cette hideuse occupation .

Il n'y a pas jusqu'aux inventions les plus meurtrières qui n'aient servi à la civilisation. Avant la poudre à canon, celui qui avait un bon

cheval et une bonne armure était tellement supérieur au pauvre homme désarmé, que celui-ci n'avait qu'à plier devant lui; depuis la poudre à canon et l'artillerie, la supériorité du chevalier, du seigneur féodal, a disparu. Tout homme, pourvu qu'il soit brave, est l'égal d'un autre; dès lors, nos grands États modernes, négation de la féodalité, ont été créés. Rien ne prouve mieux, messieurs, combien toutes les parties de l'humanité sont solidaires. Une découverte faite à un bout du monde devient émancipatrice, instrument de progrès à l'autre bout; un savant solitaire découvre une loi de la nature, et cette loi, bien connue, fait disparaître des supplices, des douleurs et des hontes héréditaires : un calcul abstrait aboutit à des mesures de haute philanthropie. Étudions en effet, comment se sont faites toutes ces inventions qui ont délivré l'humanité d'une foule de maux et de fatigues cruelles. De deux manières, messieurs. Parmi ces innombrables inventions qui ont tellement pénétré notre vie que nous avons presque cessé d'y penser, il en est d'immémoriales, qui semblent vieilles comme le monde, dont les inventeurs sont le plus souvent inconnus, et qui n'ont pas été le fruit de recherches scientifiques, Qui a inventé tous nos usten-

siles domestiques, tout notre outillage agricole et celui de nos métiers, la pratique de tous nos arts mécaniques? On l'ignore. Assurément ce n'étaient pas des esprits médiocres, que ceux qui ont inventé les véhicules, la boussole, l'imprimerie, le travail des métaux, la distillation, la poudre à canon, les règles fondamentales de l'agriculture, de la bâtisse. Mais ce n'étaient pas précisément des savants, faisant des expériences, travaillant dans des laboratoires. Ces découvertes supposent des esprits très ingénieux, mais non pas une théorie profonde de la nature, des séries de raisonnements superposés. Elles ont été faites d'une façon empirique et non par de profonds calculs. Au contraire, d'autres inventions supposent une étude approfondie des lois de la nature. Jamais des gens, quelque ingénieux qu'on les suppose, ne bénéficiant pas des acquisitions successives d'une science organisée, n'auraient découvert l'emploi de la vapeur, le télégraphe électrique, le gaz d'éclairage, le télescope, la photographie. Voilà des découvertes savantes, supposant une science organisée. Eh bien, messieurs, désormais il n'y en a plus guère d'autres à faire. Le champ des découvertes instinctives, empiriques, en quelque sorte, est épuisé : on ne trouvera plus

rien sur les grands chemins ; il faut s'engager dans les chemins les plus secrets, les plus détournés. Il n'y a plus moyen de créer des instruments nouveaux à l'humanité, si l'on ne procède pas par l'analyse la plus profonde, par une analyse qu'un très petit nombre d'hommes peuvent comprendre. Quelques exemples éclairciront ma pensée.

En 1819 et 1820, il y avait à Paris et à Copenhague des savants, égalements inconnus de la foule, également plongés dans les travaux en apparence les plus inintelligibles. Le Danois s'appelait QErstedt, le Français s'appelait Ampère. Le Danois remarqua un-fait qui le frappa, c'est l'action qu'un fil métallique exerce sur l'aiguille aimantée placée dans son voisinage, quand un courant électrique le traverse. Le 11 septembre 1820, Ampère eut connaissance du fait observé par QErstedt. Il était depuis longtemps préoccupé du même ordre d'idées. Sept jours après il annonça à l'Académie des Sciences un fait beaucoup plus général : c'est que deux fils conjonctifs parallèles s'attirent, quand l'électricité les parcourt dans le même sens, qu'ils se repoussent, si les courants électriques s'y meuvent en sens opposés. Les phénomènes électromagnétiques ou électro-dynamiques étaient dé-

couverts : par des déductions qu'il serait long d'exposer ici, la télégraphie électrique était fondée; Ampère monta, dans son cabinet, un petit appareil qui ne différait de ceux qui fonctionnent aujourd'hui de tous les côtés que par les dimensions et par les appropriations pratiques.

Voilà donc une découverte capitale, qui a pénétré toutes les habitudes de la vie et qui est destiné à un avenir qu'on peut à peine entrevoir, qui sort du laboratoire de deux savants absorbés par les études les plus élevées.

Ampère était un médiocre professeur, il était distrait, bizarre, obscur; c'était le cas de faire l'objection à laquelle je réponds : « Des cours de ce genre sont-ils bien vraiment ce qu'il y a de plus utile, un professeur clair, un vulgarisateur qui attirerait des foules autour de sa chaire, ne vaudrait-t-il pas mieux ?» Et voyez, messieurs, combien l'objection eût été peu fondée : le cours en apparence peu compris, peu apprécié, donna naissance à un organe essentiel de l'humanité, qui contribuera puissamment, n'en doutons pas, à changer la face du monde.

Je pourrais vous citer une foule d'autres exemples? La force de la vapeur a-t-elle été trouvée d'une manière fortuite et empirique?

Nullement. Papin, Watt étaient des savants, des savants très profonds, et, sans longues expériences, on n'aurait jamais pu faire cette découverte, la plus extraordinaire qu'on puisse citer. L'éclairage au gaz est la conséquence de la théorie des gaz. Nul n'aurait pu s'en douter sans les obscurs travaux des chimistes du dernier siècle.

L'éclairage électrique a son origine dans la connaissance d'une force à peine visible dans la nature, une force que l'homme ne voit se trahir que par des faits insignifiants, l'attraction du succin, la torpille, et par un fait qui n'a aucun lien apparent avec ceux-là, la foudre. On en pourrait dire autant de la galvanoplastie.

Les progrès de la navigation sont également dus à la science. Comparez la navigation de nos jours à celle d'autrefois. Quelle différence! Autrefois, on allait de cap en cap, on craignait de perdre la terre de vue. Aujourd'hui, la hardiesse des voyages n'a plus de bornes. A qui doit-on ses progrès? A Galilée, à Newton ; la détermination des longitudes, problème fondamental de la navigation, n'a pu être résolue que par de profondes découvertes, d'où sont sortis des procédés que le plus simple marin manie de nos jours presque sans réflexion. Or rappelez- vous ce que furent Galilée

et Newton : des savants spéculatifs, absorbés dans les problèmes les plus abstraits et les plus hauts calculs. Les calculs de Newton en particulier étaient si élevés que dix personnes au plus en Europe pouvaient les suivre, et que lui-même par moments avait peine à en retrouver le fil !

Je n'en finirais pas, messieurs, si je voulais énumérer toutes les découvertes usuelles qui sont ainsi sorties de la science abstraite. La photographie, source d'applications si variées, si instructives, n'eût jamais été possible sans les progrès de la théorie de la lumière. Dans la découverte elle-même, il y eut beaucoup d'empirisme; Niepce et Daguerre procédèrent par les voies les plus singulières ; on ne peut pas dire que soient là des savants comme Ampère et OErstedt ; mais c'étaient des personnes au courant de la science et profitant des engins imaginés avant eux.

Parlerai -je de la chimie, messieurs, de ses étonnantes applications qui ont transformé l'industrie et amené un énorme accroissement de la richesse, au profit des nations instruites et civilisées? La découverte de la soude artificielle, due à Leblanc, vers 1789, par exemple, a été une chose capitale. Pas une opération chimique

où cet important produit ne soit employé. Ce morceau de papier, ce verre, cette peinture, ce linge que nous portons, ces habits, la soude joue un rôle capital dans leur fabrication. Autrefois on ne pouvait tirer la soude que des cendres végétales. Quand on a bien analysé ses composants, on l'a produite directement. Une immense économie a été réalisée et, du même coup, un grand déplacement dans la richesse : la soude artificielle est l'objet' d'un commerce qui s'élève peut-être à un milliard. Autrefois, on tirait la soude d'Alicante et de la côte d'Espagne ; les progrès de la chimie ont transporté la richesse à la Sicile, principale source du soufre. Mais voyez comme rien ne supplée à l'activité d'un peuple : ce n'est pas la Sicile qui en a bénéficié : c'est l'Angleterre.

Les matières colorantes m'offriraient un exemple analogue. Les progrès de la chimie, en utilisant les produits qui sortent d'une usine à gaz, ont ruiné le Guatemala, d'où se tirait la cochenille. Ainsi s'est établie cette grande loi, que la nation la plus industrielle, c'est-à-dire la plus savante, l'emporte sur les autres, que la nation qui n'est pas industrielle, c'est-à-dire savante, est à la merci d'une découverte qui peut tarir d'un jour à l'autre la source de ses richesses. L'existence

des sociétés, en un mot, messieurs, est de plus en plus fondée sur la science.

Et ne dites pas que cela n'est vrai que de la science appliquée. L'application vient toujours des plus hautes théories. Aucune des applications que nous venons d'énumérer n'eût été possible sans les Lavoisier, les Berthollet, les Thénard, les Berthelot, et tant d'autres savants chimistes qui sont la gloire de notre siècle.

L'agronomie, elle-même, cette industrie toute pratique, a bénéficié en bien des choses de la science abstraite. Voyez ces machines agricoles, ces batteuses , à combien d'efforts de bras elles suppléent ! Souvenez-vous combien pénible était autrefois le travail de la moisson; maintenant une machine supporte tout l'effort et le rend inutile. Souvenez -vous quelle révolution a produite dans la richesse publique la fabrication du sucre de betteraves ! Et les engrais artificiels ! Voilà encore une application bien directe de la science. Autrefois, avant les progrès de la chimie, on prenait les corps de la nature comme quelque chose de complexe et on les exploitait comme tels ; on allait péniblement les chercher fort loin. Maintenant que l'on connaît les éléments, on prend les éléments là où on les trouve, on refait le composé et l'on

n'est plus obligé d'aller le chercher péniblement là où la nature l'avait placé. De là de grandes économies et toute économie est autant de gagné pour le peuple, puisqu'il peut ainsi avec moins de travail, se procurer une jouissance ou une nécessité.

Je m'arrête, et cependant que n'aurais-je pas à dire des bienfaits que l'humanité doit au progrès de la physiologie, des sciences de la vie? Autrefois, telle maladie cutanée était tenue pour incurable, pour constitutionnelle au plus haut degré, on défendait de la guérir. Maintenant, on la guérit radicalement, en quelques minutes. Et quand on marchera hardiment dans la voie ouverte par les Claude Bernard, par les Robin, il n'y a pas de bornes, messieurs, à ce qu'on peut espérer : une foule de maux tenus pour sans remède seront soulagés ou même tout à fait écartés.

Ai -je réussi à vous montrer , messieurs, que ces études en apparence réservées à un petit nombre, sont des mères fécondes de découvertes dont tous profitent, que le peuple a le plus grand intérêt à ce qu'il y ait des savants qui travaillent à agrandir le cercle des connaissances humaines, que les plus belles inventions sortent de travaux d'abord

obscurs et solitaires? Et ces inventions ne sont rien, comparées à ce qu'on pourrait faire. Et le bien qui en est résulté pour le peuple n'est rien, comparé à celui qui en sortira. Songez qu'il n'y a que cent ans à peine que l'on applique sérieusement la science aux besoins de la vie. Que les machines et les inventions nouvelles soient parfois une cause momentanée de trouble et de gêne pour l'ouvrier, c'est ce qui arrive malheureusement, car les transformations sociales se font lentement, ou du moins ne vont pas du même pas que les inventions ; l'équilibre met du temps à se rétablir. Mais je n'ai aucun doute sur l'avenir. Je suis convaincu que les progrès de la mécanique, de la chimie, seront la rédemption de l'ouvrier ; que le travail matériel de l'humanité ira toujours en diminuant et en devenant moins pénible, que, de la sorte, l'humanité deviendra plus libre de vaquer à une vie heureuse, morale, intellectuelle. Jusqu'ici la culture de l'esprit n'a pu être qu'une chose de luxe, car les besoins matériels sont impérieux, il faut avant tout les satisfaire. La condition essentielle du progrès est que cette satisfaction devienne déplus en plus facile, et il n'est pas trop hardi de prévoir un avenir où, avec quelques heures d'un travail peu pénible,

l'homme acquittera sa dette de travail, rachètera sa liberté. Soyez sûr que c'est à la science que l'on devra ce résultat. Aimez la science, messieurs, respectez-la. Croyez-le, c'est la meilleure amie du peuple, la plus sûre garantie de ses progrès.

Et que serait-ce, si je vous parlais des sciences historiques et morales, de ces principes de douceur, d'humanité, de tolérance, qui sont le résultat le plus clair de la philosophie moderne? Que serait-ce si je vous parlais du jour que les recherches, en apparence les plus spéciales, jettent sur la nature de l'humanité, de son histoire, si je vous montrais les lumières qu'il est permis de tirer de la connaissance du passé pour la direction du présent? La charte des droits du peuple a été trouvée par des savants. Voltaire, c'est-àdire l'homme qui a le plus fait pour former dans le monde l'empire du bon sens, de la justice et de la tolérance, Voltaire est sorti de ces études historiques et morales. Ce fut l'étude souvent approfondie du passé qui lui révéla combien de maux engendrent l'ignorance, la superstition, les préjugés. Turgot, Condorcet, puisèrent également dans leur immense savoir cet admirable sentiment du progrès qui doit les faire placer si haut parmi les bienfaiteurs de l'humanité. Cette science, que

l'on regarde souvent comme une sorte d'aristocratie dédaigneuse, est au contraire ce qui enseigne le respect du peuple, c'est là qu'on apprend son histoire, son avenir.

La science est comme une cascade dont la source est dans les glaciers des montagnes, au milieu des neiges, dans une atmosphère où très peu de personnes peuvent vivre. De là elle descend en mille ruisseaux, elle arrive à la portée de tous. Elle devient un bienfait pour tous. Sous prétexte que le glacier où elle prend sa source est trop élevé, gardons-nous de nier ses bienfaits. Pour prendre une autre image, gardons -nous de faire comme le sauvage qui coupe l'arbre pour avoir ses fruits. Il y a là un danger réel, mais j'espère que la société moderne l'évitera. Quelques personnes superficielles voient les résultats pratiques de la science et croient pouvoir les atteindre directement, sans les théories physiques et chimiques, sans les mathématiques qui ont donné naissance à ces prodiges. Pour ces personnes, il n'y a que les applications qui comptent. Elles voudraient les fruits sans l'arbre, les conséquences sans le principe.

Je ne suis pas de ceux qui s'inquiètent outre mesure de l'erreur de quelques personnes. Je ne

crains pas que la démocratie la partage. L'avenir, messieurs, est à la démocratie ; dans les choses de l'esprit comme dans toutes les autres, il faudra un jour compter avec tout le monde et non avec quelques classes privilégiées.

Ce que l'influence démocratique favorisera un jour, sera, j'imagine, très aristocratique. L'art que le peuple encouragera un jour, ce sera le grand art et non les mièvreries où se complaisent les époques fatiguées. Voyez-vous, dans un musée ou une exposition, le peuple ne s'arrête jamais devant ce qu'on appelle le tableau de genre. Il va de suite aux grands sujets. En 1848, dans les lectures publiques, il n'y avait que les très belles choses, Corneille, par exemple, qui réussissaient.

La littérature que le peuple inspirera sera, je l'espère, une littérature noble, s'adressant aux hauts sentiments, et non une littérature frivole, consistant en jeux d'esprit et en tours de force d'exécution. Le style que le peuple voudra sera le français de grand aloi, simple, naturel, non cette langue maniérée, variable à tout vent de doctrine, que la fantaisie individuelle essaye de créer. J'espère de même que la démocratie future, sans entrer dans le détail de la science, en saisira d'instinct l'esprit et la portée. Le peuple comprendra que

le progrès de la recherche positive est la plus claire acquisition de l'humanité, et que cette acquisition importe avant tout à ceux qu'elle délivre et ennoblit.

Un monde sans science, c'est l'esclavage, c'est l'homme tournant la meule, assujetti à la matière, assimilé à la bête de somme. Le monde amélioré par la science sera le royaume de l'esprit, le règne des hommes libres.

Réunissons-nous, messieurs dans ces espérances. La foi au progrès est la grande consolation de ceux qui travaillent et luttent pour l'avenir. Rappelez- vous, messieurs, l'illustre Condorcet. En 1793, victime de la Révolution qu'il avait plus que personne préparée, le voilà proscrit, forcé de fuir. Il trouve un asile dans les environs de Paris, chez une personne dévouée. Que va-t-il faire dans sa retraite, sous le coup de la mort? Il écrit un livre admirable, le tableau des progrès futurs de l'esprit humain. Quel courage, messieurs! La mort le menace à toute heure; une âme moins forte eût maudit cette Révolution ingrate, qui voulait le tuer, lui qui l'avait faite. Lui n'a pour le présent ni colère, ni reproches; il n'est pas un moment ébranlé, il écrit son livre sous la menace du plus aveugle fanatisme, il trace l'idéal qui sera

un jour réalisé. Admirable sérénité d'un sage! Il annonce le triomphe prochain de la liberté et de la justice, pendant le règne de la tyrannie. Sa plume ne tremble pas un instant. A peine quelque bruit du dehors lui parvient dans sa retraite.

Un jour, un débris de feuille publique lui apporte le texte de cette terrible loi des suspects qui vouait à. la mort quiconque donnait asile à un proscrit. Il annonce alors à la femme courageuse qui l'avait recueilli, madame Verney, qu'il va la quitter. « Je suis hors la loi, dit-il — Et moi, lui répond madame Verney, je ne suis pas hors de l'humanité. » Condorcet s'échappe, vit plusieurs jours dans les bois de Clamart. La faim l'oblige à en sortir ; quelques jours après il était mort. Ne le plaignons pas; il eut sa foi, cette foi qui dans les moments où le ciel est triste, nous ouvre l'avenir, cette foi qui nous assure que d'autres après nous jouiront de nos travaux.

A son exemple, ne nous laissons pas ébranler par des épreuves passagères, sachons espérer, (comme Condorcet, à l'heure des orages), des jours plus heureux, où l'humanité, devenue sage, profitera des efforts de ceux qui travaillent pour elle et se seront dévoués pour elle.

Je borne là ces réflexions, messieurs, heureux de m'être trouvé en rapport avec une population si intelligente, si bienveillante et si pleine de sympathie.

Grande Revue, 1er mai 1901.

Messieurs,

Nous célébrons, chaque année, par cette réunion plénière de toutes les classes de l'Institut, la date anniversaire de notre fondation. Il y a aujourd'hui quatre-vingt-douze ans que la Convention nationale vota la loi fondamentale de notre corps. Nous ne sommes pas nés, messieurs, au milieu du calme et de cette situation sociale assurée que l'on suppose favorable aux arts dits de la paix. Nous commençâmes d'exister quand rien n'existait ; nous grandîmes dans la tourmente, et nos pères, Daunou, Carnot, Lakanal, furent des hommes de fer, au regard terrible, qui avaient parcouru les cercles du monde infernal et, comme les initiés

des mystères antiques, depuis qu'ils en étaient sortis, ne riaient plus. Ils avaient vécu des années dans la familiarité de la mort et cela les rendait forts pour organiser la vie. Ce n'est pas la première fois qu'un tel phénomène s'est produit. Le xve et le xvie siècle, en Italie, furent des époques atroces, et ils virent le réveil de l'esprit humain. L'orage n'est pas mauvais pour la croissance des grands arbres ; de très belles choses se créent dans des temps très durs.

La constitution de l'an III, proclamée le 22 août 1795, décrétait déjà notre existence: « Il y a pour toute la République un Institut national, chargé de recueillir les découvertes, de perfectionner les arts et les sciences. » C'était bref et naïf. On n'avait pas le temps alors de faire des phrases ni de se demander si les arts se perfectionnent. Les temps marchaient avec une rapidité foudroyante. La Convention avait fixé le terme de son mandat au 26 octobre 1795 ; elle était à la veille de sa dissolution ; rien n'était fait encore. Le 25, à trois heures de l'après-midi, elle vota la loi que voici :

« L'Institut national des sciences et des arts appartient à toute la République ; il est fixé à Paris ; il est destiné : 1° à perfectionner les

sciences et les arts par des recherches non interrompues, par la publication des découvertes, par la correspondance avec les sociétés savantes et étrangères ; 2° à suivre, conformément aux lois et arrêtés du Directoire exécutif, les travaux scientifiques et littéraires qui auront pour objet l'utilité générale et la gloire de la République. »

On parlait de gloire en ce temps-là I Le présent était sombre ; mais on croyait à l'avenir; on avait la foi qui crée, l'audace qui se rit des obstacles, la jeunesse qui ne doute de rien. C'est sous la tente dressée ainsi à la hâte, entre une émeute et une victoire, au bruit du canon de vendémiaire et des triomphes de Sambre-et-Meuse, que nous vivons paisiblement depuis cent ans.

Deux hautes idées préoccupèrent les hommes simples et grands qui tracèrent le premier dessin de l'institution naissante. L'une, c'est que toutes les productions de l'esprit humain se tiennent et sont solidaires les unes des autres. L'Institut embrassa, selon le langage du temps, les Sciences, les Lettres et les Arts. Ce fut là son originalité. Plusieurs pays ont des académies qui rivalisent glorieusement avec les nôtres par l'illustration des personnes qui les composent et par l'importance de leurs travaux ; la France seule a

un Institut où tous les efforts de l'esprit humain sont comme liés ' en faisceau, où le poète, le philosophe, l'historien, le philologue, le critique, le mathématicien, le physicien, l'économiste, le jurisconsulte, le sculpteur, le peintre, le musicien peuvent s'appeler confrères. Pensée de génie, vraiment ! C'est grâce au large parti pris par la Convention que les diverses spécialités de la culture intellectuelle ont évité chez nous le pédantisme, conséquence inévitable de l'isolement, qui dévore ailleurs, comme une rouille, les produits les plus délicats de l'esprit.

L'autre idée qui domina nos fondateurs, idée non moins féconde, bien qu'à certains égards sujette à l'objection, c'est que les sciences, les lettres et les arts sont une chose d'État, une chose que les nations produisent en corps, que la patrie est chargée de provoquer, d'encourager et de récompenser. L'exagération d'un tel principe peut être assurément funeste ; elle amènerait la ruine de la culture intellectuelle, sous prétexte de la protéger. Nous pensons cependant que l'État ne peut se désintéresser des choses de l'esprit. A côté de la liberté absolue laissée aux tentatives privées, nous admettons que l'État doit avoir, en cet ordre, des institutions, des récom-

penses publiques. Le roi de France, proclamant, depuis le xme siècle, avec ses docteurs gallicans, que l'État n'est que la raison gouvernant les sociétés, fut le créateur de cette conception, qui tient à ce qu'il y a de plus profond dans l'esprit français. Le roi de France ne restait étranger à rien de ce qui constitue le développement humain. Il s'intéressait à tout ce qui vit, à tout ce qui émeut l'opinion, à tout ce qui brille, par ses académies, par son collège royal, par sa cour et les princes de sa famille, il servait tous les progrès. L'État français, continuateur du roi de France, a gardé la même tradition. L'État ne saurait être indifférent au bien, puisque ses actes, surtout quand il rend la justice, supposent la distinction du bien et du mal. Peut-il davantage rester indifférent au vrai? Non certes. Les conditions des sociétés modernes, au point de vue de la guerre, de l'industrie, de la politique, relèvent essentiellement de la science, et la nation qui se mettrait en dehors de la haute culture serait infailliblement vaincue et conquise. La beauté n'est que l'éclat du bien et du vrai ; une civilisation complète ne saurait la négliger.

Cela ne veut pas dire que l'État patronne une physique, une chimie, qu'il ait des opinions litté-

raires à lui ou un goût personnel en fait d'art. L'État n'a pas sur tout cela d'opinion particulière; il ouvre un champ clos à la dispute, il veille à la loyauté du combat ; il ne prend parti pour aucun des combattants. Voilà comment il se fait qu'un corps tel que le vôtre n'est atteint par aucun de ces changements de doctrine qui sont la condition du progrès scientifique. Votre base est, si j'ose le dire, insubmersible, n'étant liée à aucune théorie capable de varier. Votre loi constitutive n'implique d'autre dogme que la foi à la raison ; elle admet d'avance tout ce qui résultera d'une légitime application de l'esprit humain.

Ce caractère d'impersonnalité se retrouve dans vos travaux. Ils ne servent aucune opinion ; ils servent la science. Par la loi du 4 avril 1796, la continuation des grands recueils commencés sous la royauté par l'Académie des Sciences et par l'Académie des Inscriptions et Belles -Lettres, vous fut dévolue. On jugea que, dans une société où, en haine des corporations, on avait tout rendu individuel et viager, l'Institut avait seul assez de continuité pour accepter l'héritage de ces grands travaux. Ainsi, avec plus de liberté que les anciennes corporations, vous avez l'avantage d'un corps qui ne meurt pas, et, de la sorte, vous avez

donné à notre siècle ces merveilleux instruments de précision que jamais l'industrie privée ne pourrait provoquer, encore moins exécuter.

Le programme créé par nos pères, vous l'avez donc parfaitement réalisé, messieurs. L'infinie variété des talents qui se rencontrent dans votre sein, la liberté qui est votre règle fondamentale, font vous bien vraiment Y « Institut national » décrété par la Convention le 22 août 1795, réalisé par elle le 25 octobre. Ne pouvant ici louer les vivants, je ne tirerai ma démonstration que des morts. Parmi les douze confrères que nous avons perdus depuis un an, vous trouveriez des représentants de toutes les opinions qui divisent les hommes, et cependant il n'est pas un de ces chers disparus qui n'ait contribué pour sa part à l'œuvre commune de pacification et de progrès que nous poursuivons. Quels noms je trouve, messieurs, dans le registre mortuaire, où toutes nos classes, excepté celle des Beaux-Arts, cette fois heureusement épargnée, comptent pour des pertes cruelles ! — Garo, cet excellent écrivain, ce littérateur exquis, qui savait donner tant de charme aux problèmes les plus délicats de la morale et de la philosophie ; — M. de Viel-Castel, l'historiographe assermenté au vrai, qui a fixé la

trame du récit pour quinze années de notre histoire contemporaine ; — M. de Wailly, M. Jules Desnoyers, M. Germain (de Montpellier), qui comptèrent entre les plus assidus ouvriers des grandes recherches accomplies de nos jours sur l'histoire, Fart et l'archéologie du moyen âge; — M. Louis- Eugène Benoist, travailleur en l'œuvre non moins excellente de la reconstitution, par les moyens critiques, des textes de l'ancienne littérature latine; — M. Batbie, jurisconsulte si sagace ; — M. Paul Bert, M. Vulpian, qui ont écrit leurs noms en découvertes capitales dans ce progrès des sciences de la vie, qui est peut-être l'œuvre la plus importante de notre siècle ; — M. Gosselin, le chirurgien éminent ; M. Boussingault, que nous respections, dans son extrême vieillesse, comme le dernier survivant de cette grande école de savants, issue de la Révolution et dont la France libérale doit être si fière.

Ces pertes, vous savez les réparer, messieurs. Toujours en rapport avec la jeunesse et la vie du pays, vous n'êtes pas de ces sages moroses qui se retirent sous leur tente, quand la foule n'est pas de leur avis. Cette pauvre patrie, plus on la déchire, plus vous l'aimez. Nous espérerons pour elle contre toute espérance ; nous n'admettrons hors d'elle

aucune joie. Le pays, dont vous ne vous séparez jamais, vous regarde et est fier de vous. Le jour est encore éloigné où un matérialisme grossier persuaderait à la nation qui s'est faite au nom des idées, de se désintéresser des idées. La démocratie moderne n'abdiquera pas plus que la Convention le souci des exercices de l'esprit et des recherches de la science pure. La culture humaine est à plusieurs degrés. La pluie fécondante se forme dans des hauteurs inaccessibles, descend de là pour humecter la terre. La division du travail est la condition du progrès et néanmoins le mérite supérieur de l'œuvre humaine est le bien commun de tous. La gloire d'une bataille gagnée est indivise entre le général qui en a conçu le plan et les bras loyaux et forts qui l'ont secondé. Il n'y a vraiment qu'une noblesse, celle du devoir accompli; la vraie égalité est celle qui résulte de notre égale sujétion à une voix impérative dont l'origine est hors de nous.

Vous avez coutume, en cette séance, messieurs, de décerner deux prix qui n'appartiennent pas à telle ou telle de nos académies, mais à l'Institut dans son ensemble. L'un est le grand prix biennal pour lequel vos cinq classes proposent à tour de rôle l'œuvre la plus méritante qui s'est pro-

duite dans la période des dix dernières années. Cette fois, la présentation était faite par l'Académie des Beaux-Arts. Le prix a été décerné à un sculpteur dont le haut mérite est salué de tous, M. Antonin Mercié, auteur du groupe en marbre, destiné à la décoration de la chapelle funéraire de Dreux, et composé des figures du roi Louis - Philippe et d'une figure symbolique personnifiant a la fois le deuil et les souvenirs héroïques du lieu. L'Académie a entendu récompenser par cette haute distinction les œuvres antérieures de M. Mercié, admirées de tous, et sa vie consacrée avec une rare persévérance au culte de l'art élevé. J'aime mieux laisser ici la parole au juge excellent sur le rapport duquel l'Institut sanctionna, le dernier, la proposition de l'Académie des Beaux- Arts.

Vous décernez aussi, dans cette séance, le prix fondé par Volney, pour le meilleur ouvrage paru dans l'année sur la science comparative des langues. Ce prix est décerné par une commission mixte de l'Académie française, de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, de l'Académie des Sciences. La commission a décerné le prix, cette année, au savant philologue, M. Graziado Ascoli, professeur à l'Institut de Milan, pour son ouvrage

intitulé Lettere glottologiche. En couronnant ce bel ouvrage, la commission a également voulu reconnaître le mérite d'une vie entière fructueusement remplie par des recherches pleines de sagacité.

Prononcé à la séance publique des Cinq Académies, le 25 octobre 1887.

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