L'ART PHÉNICIEN
L'antiquité phénicienne * est de toutes les antiquités la plus émiettée. Gela tient à ce que le terrain géographique de cette antiquité a toujours été extrêmement peuplé ; durant les époques grecque, romaine, byzantine, croisée, musulmane, on n'a cessé d'y bâtir, d'y retailler les pierres anciennes, de débiter les gros blocs en moellons. Il est permis de dire que, depuis quinze ou seize cents ans, on n'a extrait en Syrie que bien peu de pierres de la carrière. On a toujours vécu des blocs antiques; nulle part la pierre n'a été aussi broyée. L'effet des croisades surtout fut désas-
1. Ce morceau est la reproduction des Conclusions de la Mission de Pliénicie (1874).
treux à cet égard. Amenés à s'entourer de gigantesques murailles de pierre, les templiers, les hospitaliers, l'ordre teutonique, la puissante féodalité de Syrie, dévorèrent tous les monuments antiques autour d'eux, et comme ils bâtissaient bien, comme la plupart des pierres avant d'être employées étaient retaillées, les traces primitives furent déplorablement oblitérées. Voilà la raison de cette dévastation archéologique que présente la côte de Syrie et de Chypre1. L'Asie Mineure, la Grèce, sont loin d'être aussi dépouillées ; et en Syrie même, dès qu'on sort de la zone occupée par les croisés, on trouve des régions d'une richesse archéologique extrême : le Hauran, la région au delà du Jourdain. Dans ces pays, la civilisation a été frappée à une certaine heure, et depuis on n'y a plus bâti. Le nomade est par excellence le conservateur des monuments. Sur la côte, au contraire, quelques endroits qui, par un vrai hasard, ont échappé aux constructions du moyen âge, Oum-el-Awamid et Amrit, ont seuls gardé des fragments d'une haute antiquité.
La situation de la Phénicie a beaucoup contribué à la dévastation de ses antiquités. Des monu-
t. Pour Chypre, voir l'opinion de M. de Vogué. Revue Archéologique, mai 1862, p. 345.
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ments placés sur le bord de la mer ont, bien plus de chance d'être démolis que des monuments situés dans des endroits peu accessibles, surtout quand il s'agit d'un pays comme la Syrie, privé de routes, de véhicules, et où tout ce qui dépasse les forces d'un chameau est intransportable. On amène la barque à pied d'œuvre, et on enlève les pierres avec une grande facilité. C'est ainsi que l'Éphèse païenne (distincte de l'Éphèse chrétienne ou Aïa-Solouk) a servi de carrière de marbre pour les édifices de Constantinople. Les constructions de Djezzar, d'Abdallah-Pacha, de l'émir Beschir, plus anciennement celles de Fakhreddîn, ont eu un effet analogue en Syrie. De nos jours, Athlith disparaît rapidement par suite de la même cause.
Les conditions de la conservation des monuments dans un pays sont de deux sortes : les unes tiennent au génie de la nation elle-même, aidé ou contrarié par le sol et le climat du pays qu'elle habite ; les autres tiennent aux circonstances historiques que la nation a traversées. L'Egypte présente à cet égard le phénomène le plus extraordinaire qui existe. Toutes les conditions, très difficilement réunies, de la bonne conservation archéologique s'y sont rencontrées. On peut dire
que la Phénicie a eu le sort justement opposé. La Phénicie et le Liban se sont trouvés, sous le rapport de leur haute et moyenne antiquité, dans la pire des situations. Sans parler des miracles de conservation archéologique, tels que Pompéi, l'Egypte, Ninive, le Hauran, combien l'Italie, où chaque ruine a été l'objet d'un vrai culte, combien la Sicile, combien la Grèce même, ont été mieux partagées ! L'insouciante barbarie de l'Arabe nomade, la pesante barbarie du conquérant germain, ont été bien moins funestes aux monuments que l'esprit subtil et mesquin qui n'a cessé de régner en Orient. Les ruines se conservent surtout dans les pays où l'on ne s'occupe pas d'elles ; en Syrie, pour leur malheur, les ruines n'ont cessé d'attirer l'attention des habitants ni de leur inspirer mille idées puériles, mille chimères. Une sorte d'instinct fatal porte le Syrien r dès qu'il trouve de gros blocs, à les débiter en petites pierres. Presque toutes les destructions ont eu en ce pays un caractère volontaire et intentionnel.
Les réactions religieuses comptent entre les causes qui furent en Syrie les plus funestes aux monuments. Le christianisme, qui se montra en Grèce si peu dévastateur des ouvrages antiques, fut dans
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le Liban éminemment démolisseur1. L'islamisme ne le fut pas moins, surtout pour les sculptures. La race du Liban, soit chrétienne, soit musulmane, est, si j'ose le dire, iconoclaste, inintelligente de l'art; elle n'a nul sens de l'image plastique; son premier mouvement est de la briser ou de la cacher. Je remarquai à Tripoli un sarcophage servant de fontaine publique, et dont le devant, sculpté, était appliqué contre le mur ; on me dit que c'était un gouverneur qui l'avait ainsi placé pour ne pas donner de distractions aux passants. Les églises maronites sont très sévères et excluent les statues2. Enfin l'avidité des gens du pays a amené d'énormes destructions. Pour voler les objets précieux contenus dans les tombeaux, on a brisé les inscriptions; toute sépulture susceptible d'être aperçue a été mise en pièces. Si l'on ajoute à cela les ravages des chercheurs de trésors, on comprendra comment l'antiquité phénicienne a été pour ainsi dire dévorée pierre à
1. Voir le récit des missions destructives de saint Jean Chrysostome, très bien présenté, par M. Amédée Thierry, Bévue des Deux Mondes, 1er janvier 1870, pp. 52 et suiv.
2. Cette prescription, commune à tout l'Orient ecclésiastique, paraît venir du primitif sentiment chrétien d'horreur pour l'idolâtrie, lequel fut, quant à l'origine, un sentiment avant tout juif et syrien.
pierre. L'anarchie du pays, le manque de tout contrôle public, ont contribué au même résultat. L'Italie, par exemple, qui a montré une remarquable ardeur de bâtisse au moyen âge, a néanmoins conservé une grande quantité de monuments anciens, car elle eut toujours des pouvoirs municipaux sérieux; le domaine public n'y fut jamais au pillage, ainsi que la chose a lieu en Orient. Ajoutons, comme je l'ai déjà dit, l'esprit subtil du Syrien. Le lourd paysan du moyen âge passe à côté d'une ruine sans la remarquer. Ici, dès qu'un village possède une antiquité, tous les esprits sont tournés vers cette antiquité; on la fouille, on la tourmente, on la sophistique sans cesse, tantôt par l'effet d'une certaine fausseté de jugement, tantôt par sottise ou par plaisir de détruire pour détruire. Quand on s'est bien rendu compte de ces conditions déplorables de l'antiquité sur la côte de Syrie, et notamment des ravages qu'exercent tous les jours les chercheurs de trésors, courant le pays, armés de leur petite barre à mine, on est surpris qu'il y reste encore un vestige du passé. Telle fut cependant l'activité des vieilles civilisations de ce pays que, malgré tout, la trace en est encore visible. La Phénicie, quoique fort effacée, se trahit par des indices qui
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mènent à des conjectures plausibles. Il faut se rappeler, d'ailleurs, que dans la recherche scientifique les résultats négatifs ont leur prix, puisqu'ils représentent des essais méthodiques et préalablement nécessaires à la connaissance de la vérité.
Les matériaux de la Phénicie sont faciles à tailler et invitent à l'emploi de gros blocs ; mais ils ne se prêtent pas aux ouvrages délicats. La destinée de la Grèce, en fait d'art, était écrite dans sa géologie ; il en fut de même de celle de la Phénicie. Ce calcaire ne comportait pas les fines ciselures que le marbre du Pentélique a pour ainsi dire inspirées à la Grèce. Quand la Phénicie veut, avec de tels matériaux, imiter le style grec comme elle l'a fait à Oum-el-Awamid, on sent tout de suite la différence; l'évidence intrinsèque de l'imitation éclate au grand jour. Un ouvrier habitué à travailler les métaux ou l'ivoire, si on l'applique à la pierre, trahira ses premières habitudes ; de même, en ces fragments d'Oum-el- Awamid, on sent un style formé sur d'autres matériaux et né dans un autre milieu. L'apparence grossière de tous les anciens monuments phéniciens vient de ce que les murs recevaient tout leur ornement de placages et de revêtements.
Mon voyage en Asie Mineure m'offrit à ce sujet un exemple qui me frappa et me fit très bien comprendre comment les formes de l'art sont commandées par les matériaux. Le bassin du Lycus, rempli d'un calcaire analogue à celui de Syrie, présente aussi des formes architectoniques analogues ; à Colosses, toute une nécropole fort ressemblante aux sépultures de Phénicie et de Palestine, des cippes lourds et massifs, anépigraphes, des tombeaux dans le roc, des fosses rectangulaires, semblables aux belles auges régulières de Bélat, près Gébeil ! ; à Hiérapolis et à Laodicée, de grands blocs de calcaires et des cuves de sarcophages à gros acrotères et à couvercles énormes comme ceux qu'on trouve en Syrie. Quelques mausolées d'Hiérapolis rappellent Burdj-el- Bezzak, d'Amrit. Hiérapolis, en particulier, employa dans ses constructions des blocs comparables à ceux de Baalbek et de Deir-el-Kala. Nulle part aussi bien que là, on ne comprend que de tels blocs ne prouvent rien pour l'antiquité d'une construction, que c'est là une affaire de lieu, une fonction du sous -sol, non une affaire de
1. J'ai aussi vu deux excavations du même genre à Scala Nova (Marathesium, nom phénicien?), près d'Ephèse.
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mode ou de temps1. Le sous-sol déterminant la qualité des matériaux est un élément capital. Babylone a eu des constructions comparables, sinon supérieures par leur masse, à celles d'Egypte ; il n'y reste guère que des collines informes, la Babylonie, faute de pierre, ayant dû construire ses temples et ses palais en briques.
De tout ce que nous venons de dire résulte déjà, on le voit, une certaine condamnation de l'art phénicien. Il ne sert de rien de prétendre que des fouilles plus heureuses et mieux conduites que les nôtres auraient amené la découverte de monuments insignes de cet art. Nous sommes les premiers à reconnaître que cela est possible ; mais pour découvrir l'art grec, l'art égyptien, l'art étrusque, même l'art persan et assyrien, de longues fouilles n'ont pas été nécessaires. Hérodote, qui nous témoigne son admiration des monuments de l'Egypte et de Babylone, fait à peine attention à ceux de la Phénicie et n'y mentionne que le temple de Melkarth, à Tyr 2. L'art phénicien a sûrement été de tous les arts le plus maltraité
1. La ville d'Hiérapolis de Phrygie, en effet, est tout entière de l'époque romaine, au moins en ses parties visibles. (Voyez aussi Laborde, Voyage d'Asie Mineure, pi. LXIT, 2« dessin.).