Hérodote, II
par le sort ; nous croyons cependant que, quand même l'art grec se fût trouvé dans des conditions semblables, quand même les templiers et les teutoniques se fussent logés à l'acropole d'Athènes (l'analogue a eu lieu dans une certaine mesure), le génie grec se décèlerait encore.
En somme, chaque peuple crée au moins une des conditions fondamentales de la conservation de ses monuments. L'architecture est le critérium le plus sûr de l'honnêteté, du jugement, du sérieux d'une nation. Un vieux mur est un témoin historique sans appel. L'historien peut, dans une certaine mesure, juger les peuples et les époques par la solidité et la beauté des édifices qu'ils nous ont laissés, quoique les destinées historiques que traverse un pays créent à cet égard, tout mérite égal d'ailleurs, de grandes inégalités.
Et d'abord, la première condition pour vaincre le temps, c'est le goût du solide en toute chose. La sincérité absolue, qui est la règle de l'architecture, ce devoir de ne rien dissimuler, de ne rien faire pour l'ostentation et l'apparence , cette grande obligation de toujours supposer qu'on travaille pour l'éternité , supposent une force morale que l'antiquité classique seule a connue. L'édifice classique n'a pas besoin
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de réparations ; une fois les pierres montées, elles ne se sépareront plus, à moins d'un effort violent de l'homme. L'intérieur du mur est aussi sain que le parement; nulle lésinerie ni sur le choix des matériaux, ni sur le soin qu'il a fallu pour les travailler et les assembler. On a usé des mois pour obtenir ce jointoiement imperceptible, fin comme un fil. Condamnation éternelle du moyen âge et des temps modernes ! Qui n'a vu, il y a quelques années, en passant sur le Pont -Royal, ces honteux murs des Tuileries, formés de deux revêtements menteurs, dissimulant un ignoble blocage, composé de boue et de gravois ? Et nos constructions du moyen âge ! Quel manque de soin et de jugement! Quand on a la volonté de bâtir un temple digne de la Divinité, comment se contenter d'aussi misérables matériaux ? Aucune pierre du Parthénon n'a moins de la taille voulue par sa situation ; toutes, même celles qu'on ne voit pas, sont du marbre le plus parfait. Et quel soin dans le détail ! Pour le gothique, le détail n'a rien de précieux ; pour l'artiste grec, chaque détail a sa valeur et exigeait un ouvrier excellent. Ce sont des merveilles à leur manière, que les tombeaux musulmans et les mosquées du Caire ; le dessin en est admirable ; le plan sur le
papier semble tout de génie ; dix ou vingt ans elles ont été charmantes , autant qu'un crépissage et un visage fardé peuvent être charmants ; aujourd'hui, ce sont de sales ruines , un amas de poutres, de lattes et de torchis, trahissant les voleries de l'entrepreneur, l'esprit superficiel du constructeur. Dans mille ans, elles n'existeront pas plus qu'il n'existera une église gothique, et, dans mille ans, le Parthénon, les temples de Pœstum, si on ne les démolit pas, seront dans l'état où ils sont aujourd'hui. En art comme en littérature, comme en religion, comme en politique, la maxime « malheur aux vaincus ! » est vraie au bout de plusieurs siècles. Pour durer, il faut être vrai : ce que le temps renverse a toujours en son principe quelque chose de défectueux.
Faut- il nier cependant l'existence de toute archéologie phénicienne? Non, sans doute. Cette archéologie est pauvre, réduite à un état pitoyable; mais elle existe. En réunissant les monuments et les objets décrits dans notre ouvrage à ceux qui étaient connus auparavant ou qui ont été découverts depuis, on obtient un ensemble de monuments et d'objets du même style, sans contredit antérieurs à l'influence grecque. Ces objets, on les trouve dans les localités certainement phéniciennes, et on
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ne les trouve pas ailleurs. C'est en suivant ce faible filon qu'on arrive à tracer d'une manière sûre le vrai caractère de l'art phénicien. Cet art, sorti primitivement, ce semble, du troglodytisme, fut, dès qu'il arriva au besoin d'ornement, essentiellement un art d'imitation; cet art fut avant tout industriel; cet art ne s'éleva jamais, pour les grands monuments publics, à un style à la fois élégant et durable.
Le principe de l'architecture phénicienne est le roc taillé, non la colonne, comme chez les Grecs. Le mur remplace ensuite le roc taillé, sans en perdre totalement le caractère. Rien ne porte à croire que les Phéniciens aient eu la voûte à clef. Ce principe du monolithisme, qui domina l'art phénicien et syrien, même après l'adoption de l'art grec, est bien le contraire du style hellénique. L'architecture grecque part du principe de la division des pierres, et l'avoue hautement. Jamais les Grecs ne tirèrent du Pentélique des blocs comparables pour la grandeur à ceux de Baalbek et de l'Egypte ; ils n'y voyaient aucun avantage ; au contraire , avec des masses si énormes, qu'on veut utiliser tout entières, l'architecte est dominé; la matière, au lieu d'être subordonnée au dessin de l'édifice, contrarie ce dessin. Les
monuments de l'acropole d'Athènes seraient impossibles avec les blocs syriens. Dans le style grec, la beauté du mur est un objet capital ; or le mur grec tire sa beauté des joints observant des règles symétriques et répondant aux lignes de l'édifice. Les pierres d'un mur en un tel style ont toutes la même dimension, et cette dimension est commandée par le plan ; ou bien, comme dans l'appareil pseudisodome , l'inégalité même des assises répond à une loi de symétrie. Les pierres de l'architrave, les métopes, les triglyphes, sont des blocs distincts, même quand il eût été très facile d'étendre un même bloc sur plusieurs de ces parties. Des faits qu'on remarque fréquemment en Galilée, des coupes de pierres où trois ou quatre membres sont tirés d'un seul quartier, eussent paru en Grèce des faits mons'trueux, puisqu'ils sont la négation de toute logique. Dans le style grec, chaque pierre a son unité; car elle représente un membre, et il n'est pas naturel de faire plusieurs membres d'une seule pierre. Le principe de la construction grecque n'est nullement, comme cela eut lieu à Amrit, de tirer le plus de parti possible du bloc apporté de la carrière. Chaque bloc est assujetti d'avance et par le plan même de l'architecte à une taille déterminée
d'après sa place dans l'édifice ; les ouvriers l'amoindrissent, s'il est trop grand, à l'inverse des Phéniciens, qui lui laissent toutes ses superfluités. Maître absolu de ses matériaux, l'architecte grec poursuit des délicatesses que l'art de bâtir a négligées partout ailleurs. L'architecte syrien, phénicien et même égyptien *, est aux ordres de ses matériaux; la pierre ne répond pas à la ligne voulue par l'idée ; la pierre, pour eux, est toujours plus ou moins le roc, la matière indéterminée. Voilà pourquoi les Grecs n'ont guère fait ce qu'on rencontre à chaque pas en Phénicie, à Jérusalem, en Perse, à Pétra, en Lycie, en Phrygie, de l'architecture sur le roc vif2.
De vastes murs à assises colossales, sortant en quelque sorte tout faits de la carrière 3 : si bien que le trait caractéristique d'un édifice soigné était qu'on n'entendît pas dans sa construction le bruit de la scie ni du marteau4; tel était donc le caractère essentiel des monuments phéniciens. La na-
1 . Les architectes égyptiens mettaient beaucoup de négligence, ou du moins très peu de prévoyance, dans la préparation de leurs matériaux.