‹ Mélanges religieux et historiquesChapitre 23 sur 84 · Tome I, p. 511 et suiv., édit. de Bonn · texte numérisé non relu

Tome I, p. 511 et suiv., édit. de Bonn

service à Mahomet ; c'est ainsi que les moines du Sinaï s'autorisèrent de ces légendes pour obtenir de Mahomet II l'exemption de la capitation et de certains impôts.

On peut hésiter également à suivre M. d'Ancona dans ses idées sur le rôle de Waraka, fils de Naufal, dans la légende chrétienne. Cet épisode intéressant de l'histoire de l'islam n'a été connu que par les travaux des arabisants tout à fait modernes. On peut dire qu'avant M. Gaussin de Perceval on n'en avait pas une intelligence complète. Il est douteux qu'un pareil élément soit entré dans la composition des premiers récits chrétiens sur le fondateur de l'islam. Les documents arabes authentiques sur la vie de Mahomet, comme ceux qui composent le Sirat errasoul, sont toujours restés inconnus aux Latins et aux Grecs. Il en faut dire autant des hadith. Le Coran, connu en Occident depuis Pierre le Vénérable, est, aux yeux de la critique, la meilleure biographie de Mahomet. Mais, pour savoir extraire une vie réelle d'un document aussi informe, il a fallu la critique la plus exercée. L'esprit sagace de M. Sprenger y a, de nos jours, à peine suffi.

Certes, tous ces récits sur les moines syriens avec lesquels Mahomet est censé avoir été en rap-

port sont incohérents, contradictoires. Ce nom de Bohayra paraît avoir été le titre d'honneur générique qu'ont porté à une certaine époque les ascètes en Orient, « l'élu ». Quelques traits, cependant, coïncident bien avec les conjectures que la critique est amenée à former. La ville de Bosra, où l'épisode est censé avoir eu lieu, n'est pas mal choisie, Bosra et ses environs ayant toujours été le siège des hérésies judéo-chrétiennes1. C'est bien dans cette région transjordanienne que Mahomet paraît avoir puisé ses notions sur le christianisme, notions qui ne sont nullement celles d'un chrétien orthodoxe, d'Antioche par exemple, mais bien celles des sectes nazaréennes et ébionites que saint Épiphane nous montre continuant leur tranquille et obscure vie dans les cantons les plus perdus de la Syrie2.

Ce qu'il y a de remarquable, en effet, c'est que ces légendes, en apparence si arbitraires, sur les commencements de Mahomet, sont, dans un sens

1. Le pays où Sergius est banni pour ses hérésies est appelé par Pierre le Vénérable, Vincent de Beauvais, Mathieu Paris, de noms divers en apparence, dont la meilleure forme paraît Thenme, c'est-à-dire Theima, par la confusion du yé et du noun dans un manuscrit où manquaient les points diacritiques.

2. Hist. des orig. du christ., t. V. pp. 421-422, 460-463 ; t. VI, p. 285 et suiv.; t. VII, p. 86-87.

général, en parfait accord avec la vérité historique. Mahomet est bien, en effet, un hérétique, d'une classe dont la science critique des temps modernes a parfaitement déterminé le caractère. Cette riche production de sectes qui caractérisa les deux premiers siècles du christianisme ne s'éteignit pas, comme on pourrait le croire, à partir de l'acceptation, au ive siècle, d'un christianisme orthodoxe et normal. Des sectes judéo-chrétiennes et ébionites demeurèrent florissantes au delà du Jourdain et de l'Anti- Liban1. Mal vues et persécutées par les empereurs orthodoxes, ces sectes ne firent jamais corps avec l'Église grecque proprement dite. Elles n'attendaient qu'une occasion pour se séparer de l'empire chrétien; elles la trouvèrent dans la conquête arabe du vne siècle. Beaucoup de ces sectes adhérèrent à l'islam durant cette période où l'islam n'avait encore qu'une demiconscience de lui-même et ne savait pas bien au juste ce qu'il était2. Nous savons que, près de cent ans après Mahomet, on célébrait encore les deux cultes simultanément dans la grande église

1. Hist. des orig. duchrist., t.V, pp. 47, 54, 61, 102 et suiv., 448 et suiv., 461, 465, 466; t. VI, pp. 284, 329; t. VII, pp. 131, 407, 423, 505-508, 623, 632, 633.

2. La numismatique proto- musulmane de Syrie est à cet égard le témoignage le plus frappant.

de Saint-Jean à Damas *. Est-il à cet égard un fait plus démonstratif que celui de Magloula et des douze villages, situés au nord de Damas, où l'on parle encore le syriaque? Ces villages sont musulmans, et cependant, s'il existe quelque part des Syriens authentiques, c'est bien là.

On a souvent relevé les traits de ressemblance qui existent entre le Coran et les idées des sectes judéo-chrétienne ou ébionites, telles que nous les connaissons par les hérésiologues chrétiens2. La kibla, c'est-à-dire l'habitude de se tourner pour la prière vers un point tenu pour sacré, était un des traits des plus vieux ébionites ; Jérusalem tanquam domum Dei adorant, nous dit saint Irénée dans un passage qui n'a été conservé que par la traduction latine. Le docétisme des gnostiques, c'est-à-dire la croyance que la passion du Christ ne fut qu'apparente, est un des dogmes fondamentaux des musulmans. Bien plus frappante encore est l'analogie qu'on a remarquée entre les dialogues pseudo-clémentins et la théorie musulmane du prophétisme. Selon l'auteur judéo-chré-

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