Ouvrages inédits cTAbélard, Intr., p. lyiii
pôle d'un petit nombre d'hommes, qui font métier de traduire, sans aucune vue littéraire. Aussi quelle différence dans les productions de ces deux âges ! Dans le premier ce sont des poèmes latins où l'affectation de l'antique est poussée jusqu'à la plus ridicule pédanterie, des essais de philosophie demi -mystique, demi -platonicienne, des traités de rhétorique et de poétique à la façon des rhéteurs anciens, des encyclopédies, des œuvres polygraphiques, comme celles de Bède et d'Alcuin. Dans le second, ce sont d'immenses commentaires aux formes dures et barbares ; de gigantesques édifices, comme ceux d'Albert et de saint Thomas, tous conçus sur le plan de celui d'Aristote, dont ils copient fidèlement les concours ; une théologie âpre et dogmatique, jalouse de ses formules, et poussant jusqu'aux dernières limites la fureur de déterminer (c'était le mot) ; les sommes remplaçant les origines ou étymologies : dans cellesci les mots fournissaient le cadre; dans celles-là, les choses seules guident la marche de l'écrivain et tracent le plan du livre. Les glossaires, ces recueils singuliers de bribes grecques et hébraïques, où les beaux esprits du ixe siècle se procuraient à bon marché ces petits joyaux traditionnels dont ils se paraient aux jours de fête, tombent dans
l'oubli. Aussi Heeren a-t-il pu considérer l'avènement de la scolastique péripatéticienne, comme une décadence dans les études classiques du moyen âge f. Cela est vrai, sans doute, si l'on n'envisage que la forme et l'étude verbale de la littérature antique. Mais quand on embrasse tous les côtés de l'esprit humain, on trouve que la pensée travailla bien plus sous cette rude écorce que sous l'humanisme carlovingien. La philosophie moderne était fondée, l'esprit scientifique se constituait définitivement.
De tous les pays de l'Europe, l'Italie est celui où les études anciennes s'éteignirent le plus tard, et où l'aurore de la Renaissance commença le plus tôt à poindre. Boèce, Cassiodore et les laborieux travailleurs qui se groupent autour d'eux, jettent un vif éclat sur le seuil même de la barbarie, et fondent la culture savante de l'avenir. Au viie siècle, c'est l'Italie qui envoie aux Anglo- Saxons des lettrés à l'ancienne manière, saint Augustin, Théodore, Adrien, qui fondent chez ce peuple ingénieux la plus brillante série d'études philologiques qu'ait produite le moyen âge, si l'on excepte celle des Irlandais. Au vme et au ixe, ce
1. Geschichle der klassischen Lileratur ira MUtelalter, t. I, p. 224 et suiv.
sont des Italiens qui servent à la grande restauration de Charlemagne, bien qu'on ne puisse, avec Tiraboschi, leur attribuer tout l'honneur de ce beau mouvement, dont la plus grande part, il faut l'avouer, revient aux îles Britanniques1. En ce qui concerne la langue grecque en particulier, le ixe siècle n'offre aucun helléniste (si l'on excepte Scot Erigène), à comparer à Anastase le Bibliothécaire et à Luitprand. A vrai dire, la nuit du moyen âge n'a guère duré pour l'Italie que cinq ou six siècles. Et encore ressemble-t-elle à ces nuits du nord, durant lesquelles on sent que l'astre qui vient de se coucher et qui va bientôt reparaître n'est pas loin. Car le xie siècle est pour toute l'Italie une époque de renaissance, et cette renaissance nous conduit presque jusqu'au siècle de Dante, par lequel nous touchons à Pétrarque et à la brillante aurore qui éclaire, non plus de vagues lueurs, mais de superbes lumières toute la seconde moitié du xive siècle.
Montrer la tradition non interrompue des études classiques en Italie, tracer le caractère tout à fait unique des études italiennes, réunir sur l'école du Mont-Cassin un certain nombre de faits et de