Fragments philos., t. III, p
2. De Agobardi, archiep. lugdunensis, Vila et Opcribus, 1846.
Aussi bien la vie d'Agobard n'est -elle pas exclusivement celle d'un lettré ? Il prit une part active aux affaires de son temps ; les deux principaux épisodes de sa vie, sa conduite dans les démêlés de Louis le Débonnaire avec ses fils, cette lutte si difficile à apprécier à la distance où nous sommes, et à travers les lieux communs dont on l'a entourée, et ses démarches contre les Juifs de Lyon, protégés par l'empereur, fournissent d'excellents traits au tableau des mœurs de son époque. M. Macé aurait su avec plaisir sans doute que la médaille hébraïque frappée par les Juifs en l'honneur de Louis le Débonnaire, et dont il parle d'après le P. Menestrier, a été retrouvée en Belgique, après avoir été perdue plus de cent cinquante ans. M. Carmoly en a présenté la notice à l'Académie royale des sciences et belles-lettres de Bruxelles, le 6 décembre 1834, et en a donné une nouvelle explication à la place de cellesde Menestrier et de Boissy, qui sont tout à fait chimériques. Cette médaille devait être suspendue dans la synagogue de Lyon. La légende est d'un très mauvais goût et d'un pathos insignifiant. Le seul fait historique qui y soit mentionné est le couronnement de Louis à Rome.
Quoique la monographie de M. Saint-René Tail-
landier sur Jean Scot Erigène ait déjà plusieurs années de date, on nous pardonnera d'y revenir en cet article consacré aux études carlovingiennes1. Erigène, en effet, est la figure la plus originale du siècle le plus lumineux de cette première période. Par sa portée philosophique, par son savoir philologique, par une connaissance de la langue grecque, telle que pas un Latin ne l'a possédée en dehors de l'Italie durant tout le moyen âge, il forme une exception unique, une apparition étrange que rien ne semble préparer, et qui reste isolée et sans conséquences dans toute la série du développement de l'esprit humain. La thèse de M. Taillandier, qui épuise Scot Erigène comme philosophe, le laisse d'ailleurs à peu près intact comme philologue. Or, Erigène est bien plus encore un phénomène philologique qu'un phénomène philosophique.
Il a pourtant, sous ce rapport, des antécédents,
1. M. Saint-René Taillandier discute comme douteuse la question de la patrie de Jean Scot Erigène, et n'ose décider si le nom de Scot désigne un Écossais ou un Irlandais. Mais indépendamment du surnom d'Erigène, le nom de Scot appliqué à un savant émigré sur le continent désigne sans exception, au moyen âge, un Irlandais. L'Ecosse n'a eu, à cette époque, d'autres lettrés que les Hibernais, qui habitaient les colonies savantes de Hy ou d'Iona. La culture d'Erigéne est d'ailleurs identiquement celle de l'école irlandaise.
et ces antécédents sont dans l'école irlandaise. Erigène, pour apprendre le grec, n'a pas eu besoin de voyager à Athènes, comme le suppose sa légende ; il trouva dans sa patrie la meilleure école d'hellénisme qu'ait eue le moyen âge latin. La lecture du Iïepî (pôasw; ^spia^ou, indépendamment de la traduction de saint Denys l'Aréopagite et de saint Maxime, prouverait qu'Erigène a possédé une connaissance vraiment approfondie de la langue grecque. Ce précieux ouvrage, en effet, est parsemé de longues citations textuelles : toute la terminologie en est empruntée à la langue grecque; et dans cet ordre de spéculations, la terminologie, c'est la philosophie elle-même. Peut-être les philologues modernes, avec leur exacte et sévère méthode, auront-ils peine à pardonner à Erigène des étymologies comme celles-ci1 : « Proprium divinse bonitatis est ex non existentibus in existentiam, quae vult fieri vocare. Nam et hoc nomen quod est bonitas non aliunde originem ducit nisi a verbo graeco quod est pôw, hoc est clamo. Bo<o, autem et xaXéw, hoc est clamo et voco unum sensum possident, etenim qui vocat sœpissime in
1. Je cite d'après le manuscrit du rapt ç-jo-sco; que possède la bibliothèque d'Avranches.
clamorem erumpit. Ideoque graece dicitur xaXd,-, id est bonus, 8ùt?> tcxv-oc xaXsï elq Tvjv oùcc'av,hoc est eo quod omnia vocat in essentiam. — Angeli dicuntur quasi Eggigi, hoc est juxta ipsum Dominum constituti ; Eggis ( 'Eyyu;) siquidem grœce dicitur juxta. — 2xsp£(Dtua quasi ^spaa^a, solidum simul. — loop vocatum, id est aqua, quasi JSoç ôpxusvov, hoc est species visa '. » Si de telles étymologies étaient prises au sérieux, elles donneraient certes une bien mauvaise idée du savoir grec d'Erigène. Mais celles de Platon ou de Varron sont plus mauvaises encore, sans que nous leur contestions apparemment le mérite d'avoir su le grec ou le latin. Le moyen âge, en fait d'étymologies, ne faisait que suivre la manière d'Isidore, qui suivait lui-même celle de toute l'antiquité. L'étymologie était prise plutôt comme un thème philosophique que philologique. On y cherchait un théorème bien plus qu'un fait de la langue. Quand Erigène nous assure que ô£o? vient de 6ao>, courir, parce Dieu est le courant de l'existence, dont la création est le lit, on ne peut le prendre plus au sérieux que
1. Sedulius Scotus, ua autre Hibernais helléniste du xe siècle, donne d'une manière analogue rétymologiedeàvOpwTCoç. « "Av6pco- 7iov, dit-il, id est hominem Graeci appellant, quod sursum spectet. » (àvà, ôpàco.)
Platon, quand il fait venir Atrée de àxeip^;, et Agamemnon de àyaGxoç f7ctpov|. L'étymologie, pour l'antiquité et le moyen âge, différait fort peu du calembour, et le calembour jouait alors un rôle important dans la phiîosophie1.
Le latin de ScotErigène, parsemé de mots grecs, peut paraître bizarre, quand on n'a pas le secret de ce style mi-partie, qui fut en si grande faveur chez les rhéteurs carlovingiens. A celui, au contraire, qui est familiarisé avec lampantem, pantorum, exippare, etc., qui passaient pour des expressions du meilleur goût, des formes comme glaucividus, altividus, citivolus, deividus, etc., paraissent tout à fait sobres et sévères.
Quant aux traductions d'Erigène, elles sont comme toutes celles du moyen âge grossièrement littérales. C'est le propre de toutes les philologies imparfaites de ne comprendre l'œuvre du traducteur que comme un mécanisme superficiel, consistant à mettre le mot sur le mot, sans songer à rendre le sens général et la pensée résultante. C'est qu'il est facile, en effet, d'apprendre les mots d'une langue
1. Quelquefois, du reste, la philologie d'Erigène est beaucoup plus délicate. Ainsi dans l'homélie sur saint Jean, publiée par M. Ravaisson, il insiste avec assez de justesse sur la différence de aveu et de y^plç.
et de trouver tant bien que mal le mot correspondant dans une autre. Mais il faut un long exercice pour saisir le sens complexe d'une phrase et les annexes divers de la pensée. Or, la méthode des versions littérales dispense de ce soin. Le traducteur n'a pas besoin de comprendre ce qu'il traduit ; il ne l'exprime pas pour son compte, et s'abritant derrière l'obscurité du texte, il se décharge sur le lecteur du soin d'y trouver un sens. On peut croire que les traductions faites du grec en latin aux beaux siècles de la littérature romaine furent exemptes de ce défaut. A cela près, on peut dire que, sans exception aucune, toutes les versions qui ont été faites, soit en Europe soit en Asie, avant les temps modernes, ont suivi ce système. On dit que les traductions du chinois en tartare-mandchou le portent jusqu'à la limite la plus extrême, rendant la racine par la racine correspondante, lors même que les nuances dérivées sont les plus diverses1. Toutes les versions orientales sans exception sont de même des versions radicales plutôt que littérales : les traductions d'arabe en hébreu, par exemple, ne présen-
1. Il en est de même des versions thibétainesdes livres bouddhiques. Cf. Eug. Burnouf, Introd. à l'Hist. du bouddhisme indien, t. I, p. 17.
tent que des calques parfaits, où chaque forme de l'arabe est rendue par d'autres formes convenues, de telle sorte qu'en ayant le secret de ce mode d'interprétation, on pourrait, sans erreur d'un seul mot, rétablir des pages du texte original. Toutes les anciennes versions de la Bible *, les traductions ecclésiastiques des premiers siècles furent faites dans cet esprit. Celle de saint Irénée était, dit-on, si obscure, qu'il fallait recourir à l'original pour la comprendre. Saint Hilaire, saint Jérôme, saint Grégoire, se plaignent aussi de la trop grande littéralité de ces traductions, qui les rendait inintelligibles. Le moyen âge fit de même et mieux encore ; car, quand il ne trouvait pas de mot correspondant au mot grec, il conservait ce mot lui-même, en le transcrivant d'une façon plus ou moins barbare. Ainsi, Anastase le Bibliothécaire, contemporain d'Erigène, dans sa traduction de Théophane, forgeait des mots latins sur les mots grecs, de telle sorte que pour en avoir la clef, il fallait recourir au texte2.
Scot Erigène a du reste exprimé en vers très
1. La vieille italique, par exemple, qui applique un mot latin sur un mot grec, comme le grec l'avait appliqué sur l'hébreu, sans se soucier que cela fasse aucun sens.