Le recueil où fut publié ce morceau n'a pu être retrouvé
d'un homme de lettres. Mais elles n'en avaient pas moins leur place dans le mouvement des esprits, et les monuments qui nous en restent n'en seront pas moins dignes d'être recherchés, quand le temps sera venu d'écrire l'histoire de la critique moderne. Le nom d'Honoré d'Urfé, et par sa célébrité et par l'époque à laquelle il nous reporte, donnera peut-être quelque intérêt à ce morceau, et le fera lire avec plaisir par ceux qui désirent connaître l'esthétique de l'auteur de VAstréc.
L'ouvrage dont je publie aujourd'hui quelques fragments est une lettre de seize pages, datée du 14 décembre 1618 et adressée par Honoré d'Urfé à Charles-Emmanuel Ier, duc de Savoie, qui lui avait demandé un jugement critique sur YAmèdéide, de Gabriel Ghiabrera, l'un des poètes les plus vantés de son temps. D'Urfé fut toujours, on le sait, dans des rapports très intimes avec la Savoie, et spécialement avec ce prince, protecteur si zélé des belles- lettres1. Lui-même d'ailleurs avait chanté un sujet presque semblable dans sa Savoysiade ou Béroldide, poème consacré aux origines héroïques de la maison de Savoie.
1. V. les Études de M. Norbert Bonafous, sur YAstrée et sur Honoré d'Urfé, Paris, 1846, p. 48.
FRAGMENT CRITIQUE D'HONORÉ d'uRFÉ. 285
Gabriel Ghiabrera, ami de Paul Manuce, de Sperone Speroni, élève de Muret, est un de ces innombrables poètes italiens qu'on a cessé de lire après la circonstance qui a donné naissance à leurs vers, et en dehors de la petite cour pour laquelle ils chantaient. Il ne doit pas cependant être confondu dans la foule des versificateurs insipides du xvne siècle en Italie. Né à Savone en 1552, mort en 1637, il fait la transition entre l'école noble encore de Ferrare et le goût détestable des Seicentisti, et s'il participe déjà aux défauts de ceuxci, il conserve encore plusieurs des brillantes qualités de ceux-là. Peu de poètes ont déployé une aussi intarissable fécondité. Sans parler de ses tragédies, de ses comédies, de ses poésies lyriques, qui sont la meilleure partie de son œuvre, il a laissé cinq épopées in ottava rima : Yltalia liberata, la Firenze, la Gotiade, YAmédéide, leRuggiero. VAmédéide\ en vingt-trois chants, lui valut les faveurs de Charles-Emmanuel, qui ne put cependant réussir à le fixer à sa cour2.
Le sujet du poème est la délivrance de Rhodes par Amédée V le Grand. Quelques historiens de