Greg. Magni Epist. VIII, 29; XI
même à se débarrasser des instances de saint Amand, évêque de Tongres1. Dès cette époque, les Italiens paraissent ennuyés de la curiosité des étrangers, et prétextent souvent, pour y échapper, l'embarras de leurs propres richesses.
Une intéressante légende du vne siècle caractérise, ce me semble, assez bien l'état des bibliothèques en Italie à cette époque reculée. Quoique saint Grégoire eût adressé ses Morales sur Job à Léandre, archevêque de Séville, après la mort d'Isidore, successeur de Léandre, on n'en pouvait déjà trouver, en Espagne, un seul exemplaire. Un concile, rassemblé à Tolède par le roi Chindaswinth (649), choisit Taion, évêque de Saragosse, pour aller à Rome rechercher et transcrire cet important ouvrage. Taion y trouva fort peu de bon vouloir; on ajournait sa demande, sous prétexte que l'encombrement des livres empêchait de retrouver dans les archives ceux qu'il demandait 2. Rebuté de ces délais, il s'adressa, en désespoir de cause, aux portiers de l'église de
1. Baronius, Annales ad ann. 649, n° XLV: « Nam codices jam exinaniti sunt a nostra bibliotheca, et unde daremusei nullatenus habuimus: transcribere autem non potuit, quoniamfestinanterde hac civitate regredi properavit. »
2. oc Veniens ergo Romani praedictus Thaio episcopus, quum de die in diem videret petitionem suam a papa differi, quasi prae
Saint-Pierre, et obtint d'eux la permission d'y passer la nuit en prière1. Là il eut une vision merveilleuse. Vers minuit, les portes de la basilique s'ouvrirent, et l'église fut remplie d'une lumière si éclatante, que celle des cierges pâlit et s'effaça ; des hommes vêtus de blanc entrèrent et s'avancèrent en ordre, deux à deux vers l'autel de Saint-Pierre. Un vieillard se détache de la troupe, s'approche de Taion, et, après l'avoir salué, lui demande ce qu'il fait là à cette heure. L'évêque s'étant plaint des délais du pape2, le personnage vêtu de blanc le conduisit lui-même aux rayons des archives, et, par une faveur qui sera enviée de tous ceux qui ont fait des recherches au Vatican, lui mit le doigt sur le volume qu'il cherchait. « Explique-moi maintenant, lui dit Taion, quelle est cette belle compagnie. — Les deux qui marchent en tête, répondit le vieillard, sont Pierre et Paul; les autres sont les papes
multitudine aliorum librorum illi quos quaerebat inarchiviosedis apostolicae non possent reperiri... » Cf. Baronius, Ann. ad annum 649, n° LXXXI, et Prœf. Mor. S. Greg. in t. I,édit. Paris. (1705).
1. « Quadam nocte se ab ostiariis eeclesiœ B. Pétri apostoli expetiit esse excubium. »
2. « Illo causam âdventus sui ei per ordinem referente et de dilatione D. papœ conquerente... »
l'histoire littéraire de l'italie. 323
successeurs de Pierre, dans Tordre où ils ont vécu. Et, comme pendant leur vie ils ont aimé cette basilique, de même après leur mort ils l'aiment toujours et viennent fréquemment la visiter. — Dis-moi maintenant qui tu es, reprit Taion. — Je suis Grégoire, pour les livres duquel tu as enduré les fatigues d'un si long voyage. Je suis venu pour accomplir tes vœux et te mettre en repos. — Montre-moi aussi Augustin, dont j'aime les livres presque autant que les tiens. » Grégoire, sans lui répondre, alla rejoindre le cortège ; tous s'approchèrent de l'autel de Saint-Pierre, inclinèrent la tête, et sortirent dans l'ordre où ils étaient venus. Le matin, Taion raconta au pape ce qu'il avait vu, et, après avoir copié son volume, il repartit pour l'Espagne.
Le sens de cette légende est facile à saisir. Taion, fatigué des délais qu'on mettait à le servir, réussit sans doute, en s'adressant à des subalternes, à s'introduire dans les archives pour faire lui-même sa recherche. Excellente leçon, même encore de nos jours, pour ceux que leur mauvais sort réduit à compter sur la ponctualité des bibliothécaires de la ville éternelle !
Tout le moyen âge, à la lettre, se pourvut de livres en Italie. Le moine Augustin, plus tard
Théodore et Adrien, emportent avec eux en Bretagne des exemplaires de leurs classiques favoris. Cinq fois Benoît Biscop, abbé de Wirmouth, entreprit le voyage de Rome, pour y acheter des livres ; cinq fois il en revint chargé de manuscrits de toute espèce1. Paul Ier, en 757, envoie à Pépin tous les livres grecs qu'il a pu trouver2. Loup de Ferrières, en 85o, s'adresse à Benoît III pour avoir des exemplaires complets du commentaire de saint Jérôme sur Jérémie, du De oratore de Cicéron, des Institutions oratoires de Quintilien, du commentaire de Donat sur Térence. Il ne se lasse pas de répéter que ces ouvrages seront rendus dès qu'on en aura pris copie3. Plus tard Gerbert rapporte d'Italie une bibliothèque considérable, et il est peu probable qu'elle ait repassé les monts, quand il vint prendre possession du siège de Ravenne, puis du trône papal4.
1. Beda, Hùt. ecclesiastica gentis Anglorum, 1. I., c. xxix Mabillon, Annal. Ord. S. Bened., t. I, 1. XVI, n° 85.
2. Tiraboschi, Storia délia letteratura ilaliana, t. III, p. 102 (édit. Modena).