Muratori, Antiq. ital., t. III, p
l'histoire littéraire de l'italie. 339
goire, au vne siècle, préfère déjà aux flexions de la vieille langue synthétique le mécanisme plus clair et plus analytique des prépositions, peut-on croire qu'au xe et au xie siècle, après le triomphe de la barbarie, la langue savante eût encore le pouvoir de se faire entendre ? S'il est dit de Grégoire V, au xe siècle :
Doctus francigena vulgari et voce latina, Edocuit populos eloquio tri pli ci,
on doit l'entendre sans doute, non de ses sermons, mais des enseignements écrits et oraux qu'il dispensait au monde comme chef de l'Église. Enfin, pour admettre que les discussions des républiques italiennes avaient lieu en latin, il faudrait accorder à la masse du peuple, au xme siècle, une instruction supérieure à tout ce qu'il est permis de supposer. Si les dialectes de l'Italie étaient à peine compris dans toute la péninsule, si le Florentin, le Napolitain, le Sicilien, le Vénitien étaient presque étrangers l'un pour l'autre, comment une langue plus difficile, correspondant à un autre état de l'esprit humain, n'aurait-elle pas trouvé, pour se faire entendre du peuple, d'insurmontables difficultés?
Disons maintenant un mot des documents inédits publiés par M. Ozanam.
Le premier et le plus important est la Graphia aureœ urbis JRomœ, ou description de Rome durant la première moitié du moyen âge. L'intérêt qui s'attache à cette ville incomparable fait rechercher tout ce qui peut nous apprendre quelque chose sur son histoire, pendant la période obscure et triste qui s'étend d'Odoacre à Martin V. Par une révolution étrange, Rome fut, durant tout ce temps, le point le plus arriéré peut-être de l'Italie. On n'y trouve ni école ni université. La pauvreté y était extrême; l'art y produisait peu de chose. Les vieilles basiliques constantiniennes, les ruines encore debout en faisaient seules l'ornement. Les papes, toujours en camp volant, toujours préoccupés de leurs desseins de souveraineté universelle, ne songeaient pas à bâtir; la civilisation, qui florissait si brillante en Toscane et en Campanie, ne jetait aucun reflet sur cette ville triste et agitée, appartenant plus aux pèlerins qu'à ses propres habitants. Lorsque Martin V rentra à Rome, en 1420, Rome n'était plus qu'une ruine sur une ruine, une ville de vachers et de paysans ; les collines étaient complètement abandonnées ; quelques masures étançonnées le long du Tibre, quel-
l'histoire littéraire de l'italie. 341
ques basiliques croulantes, composaient la ville dont le nom gouvernait encore le monde *. Tel était pourtant le prestige attaché à ce nom, telle était la magnificence des ruines encore existantes, que la description des merveilles de Rome forme une classe intéressante d'écrits au moyen âge.
Les plus anciens documents que nous possédons sur la statistique de Rome déchue, comme les descriptions des quartiers faites sous Valentinien et Valens, et sous Honorius et Valentinien III 2. le fragment de Zacharie le rhéteur, évêque de Mélitène au vie siècle, sur les origines de Rome et de ses édifices 3, n'offrent que de simples énumérations des cirques, des théâtres, des naumachies, des marchés, des chevaux de bronze, des lupanars, des bains, des boulangeries, des portes, etc. La Descriptio regionum urbis Romœ, par un homme d'Einsiedlen du vme ou ixe siècle, publiée par Mabillon 4, YOrdo Momanus, publié par le
1. Telle était encore l'impression cTAmbroise Traversari, L. X. Epist. 30,37, apud Martène, Amplissima collectio,t. III, col. 341, 352.
2. Muratori, Novus thésaurus vet. inscriptionum, t. IV, p. 2125.
3. Publié en syriaque et en latin par le cardinal Mai, dans le tome X de sa Scriptorum veterum nova collectio.
4. Vêlera Analecta, p. 364 (2« édit. de 1723). Montfaucon, dans son Diarium italicum (p. 305), donnant le catalogue de la bibliothèque de Joseph Valletta de Naples, signale une autre Descriptio
même1, n'offrent également que les noms des quartiers, des basiliques, et quelques relevés d'inscriptions. Il faut arriver au Liber de miràbilibus urbis Romœ2, pour trouver quelques traces de l'originalité du moyen âge. On sait quel était le goût de cette époque pour les mirabilia. Ces lointaines merveilles avaient un charme infini pour la crédulité et offraient un thème avantageux aux amplifications des conteurs. Le Liber de miràbilibus urbis Romœ était jusqu'à présent la rédaction la plus complète de ce fonds de traditions légendaires, sur Rome et sur l'Empire, qui se trouvent éparses dans Godefroy de Viterbe, Martin Polonus et jusque dans Benjamin de Tudèle et les géographes arabes 3. M. Ozanam vient de nous donner un
regionum romance urbis, mutila in uno codice quem dispicere et evolvere per tempus non potuimus. Dans le catalogue de la bibliothèque de Reichenbach, publié par le cardinal Mai' (Spicilegium romanum, t. V, p. 217), on trouve aussi, sous le n° 31, un ouvrage ayant pour titre : Mirabilia urbis Romœ.
1. Musœum italicum, t. II: c'est le dixième parmi les différents écrits que Mabillon a publiés sous ce titre.
2. Il en existe un grand nombre d'éditions incunables : Mabillon Ta reproduit dans son Diarium italicum (p. 283 et suiv.). Nibby, à Rome ; M. de Murait, à Saint-Pétersbourg ; et, tout récemment, M. Graesse, à Dresde (dans ses Beitrœge zur Literatur und Sage des Mittelalters) ,en ont donné de nouvelles éditions.
3. Pour compléter cette liste, il faudrait y ajouter deux ouvrages inédits : 1° un vieux poème anglais : The stacyons of Rome, conservé à la bibliothèque cottonienne (Cal. A, 2, fol. 81), sans doute
l'histoire littéraire de l'italie. 343
texte plus important à beaucoup d'égards, en publiant, d'après un manuscrit de la Laurentienne, la Graphia aureœ urbis Romœ, livre fort autorisé au moyen âge, et cité avec toute confiance par le chroniqueur de Milan, Galvaneus Flamma.
La Graphia se compose de trois parties : 1° Origines fabuleuses de Rome. Cette partie ne reproduit nullement la tradition de Tite-Live ; c'est un mélange bizarre de traductions bibliques et païennes, où figurent l'un à côté de l'autre, et comme personnages historiques, Noé, Janus, Japhet, Nemroth, Saturne, Jupiter, Enée, Romulus. Il semble que l'humilité des origines romuléennes ait déplu au moyen âge. Rome , d'après l'auteur de la Graphia, s'est formée par l'agglomération de plusieurs villes fondées sur les sept collines par autant de rois ou demi-dieux. « Tous les nobles de la terre viennent y habiter avec leurs femmes et leurs enfants. » Une origine plébéienne, une fable de bergers semblaient, au moyen âge, au-dessous d'une si haute majesté.
un itinéraire de pèlerin dans la ville sainte ; 2° un De mirabilibus urbis Romœ, différent de celui de Montfaucon, que j'ai trouvé dans le n° 320 de la Reine, au Vatican, p. 29. Inc. Hœc sunt mirabilia urbis Romœ. Nota quod curai de creatione usque ad urbis Romœ construcîiojiem... Explicit statio ad S. Pancratium... Expliciunt stationes septem urbis Romœ, cinq colonnes très serrées.
Cette première partie ne se trouve dans aucune des descriptions de Rome mentionnées ci-dessus mais on la trouve dans Martin Polonus * , et elle se rattache à ce vaste système d'origines fabuleuses que les villes italiennes se créèrent au moyen âge, par la combinaison de données bibliques et mythologiques;
2° Description topographique de Rome. Ici la Graphia offre les plus grandes ressemblances avec le Liber de mirabilïbus. M. Ozanam croit reconnaître dans la Graphia des traits plus anciens, des souvenirs plus vivants et de vieux noms qu'effaceront bientôt de nouvelles mœurs. La légende, en effet, est bien plus développée dans la Graphia; mais la description des monuments anciens est plus complète dans le De mirabilihus. Or je serais porté à tirer de ce double fait une conséquence opposée à celle du savant éditeur. Une description de monuments tombant de jour en jour en ruines, et dont quelques-uns ont déjà disparu, perd nécessairement de son exactitude
1. P. 4, édit. Oporin, Bâle, 1569. Quétif et Echard (Script, ard. Prœd. t. I, p. 270) attribuent à Martin Polonus un Liber de mirabilïbus Romœ. On aura pris sans doute pour un ouvrage à part les détails qu'il a donnés sur ce sujet au commencement de sa chronique, et qui reproduisent presque textuellement le De mirabilibus de Montfaucon et la Graphia.
l'histoire littéraire de l'italie. 345
dans les remaniements et les textes plus modernes. Pour les légendes, au contraire, la rédaction la plus sobre est presque toujours la plus ancienne. Les développements, loin de témoigner des souvenirs plus vivants, attestent seulement que la tradition a séjourné plus longtemps dans l'imagination populaire, incessamment créatrice. Après tout, il n'est pas nécessaire de supposer que l'un de ces. ouvrages a servi de prototype à l'autre. A une époque où l'individualité littéraire n'existait pas, et où le plagiat n'excitait aucun scrupule, les deux compilateurs ont pu puiser à la même source. La Graphia mentionne la maison des fils de Pietro Leone qui vivait en 1116, les tombeaux des papes Innocent II et Anastase IV morts, l'un en 1143, l'autre en 1154. Ces dates semblent fixer la rédaction définitive à la seconde moitié du xne siècle. On ne peut affirmer toutefois que la deuxième partie de la Graphia soit un tableau réel de l'état de Rome à cette époque. Plusieurs des édifices qui y sont mentionnés n'existaient plus depuis le sac de Henri IV et de Robert Guiscard. Il faut croire que les guides de Rome au moyen âge continuaient à mentionner plusieurs monuments qui avaient depuis longtemps disparu, et dont ils copiaient la description
dans des textes plus anciens. Zacharie le Rhéteur parle aussi bien souvent des monuments qui ne se voyaient plus de son temps;
3° Cérémonial de la cour impériale, noms de dignités, détails sur le théâtre, l'orchestre, les couronnes de l'empereur, le triomphe, le costume impérial, les eunuques, les armées, lepatriciat, etc. Ces détails sont transcrits en partie d'Isidore de Séville. Rien n'y rappelle l'empire carlovingien ; c'est le tableau de la cour byzantine ou plutôt de l'empire dégénéré d'Occident, tel qu'on peut se le figurer devant les mosaïques de Saint -Vital de Ravenne. M. Ozanam précise trop peut-être en y voyant la description du cérémonial qui avait lieu quand l'empereur de Constantinople venait à Rome. Il n'y vint qu'une fois, en 663. Le christianisme, d'ailleurs, apparaît à peine dans tous ces détails; au contraire, les images du paganisme s'y montrent sans cesse et donnent lieu au symbolisme le plus étrange1. La première des
1. Le symbolisme des dix couronnes de l'empereur, qui a paru tout à fait nouveau à M. Ozanam, se retrouve en partie dans quelques appendices de la chronique des empereurs de Martin Polonus, qui manquent, ce me semble, dans le texte imprimé. Je donne ici le passage d'après le n° 70 du fonds de Saint-Germain. « Imperator romanus débet coronari tribus coronis, videlicet prima de ferro, quia significat potentiam et fortitudinem, et de hac corona ferrea débet coronari per archiepiscopum Colloniensein in
l'histoire littéraire de l'italie. 347
formules pour l'investiture des patrices reproduit textuellement l'une de celles que Du Cange a publiées. Une loi sur les eunuques est citée du Code Justinien (1. IV, tit. 42). En comparant ces détails à ceux que donne Constantin Porphyrogénète , sur les cérémonies de la cour byzantine, on trouve dans la Graphia un fonds plus simple, qui a dû précéder l'étiquette de Constantinople. Ainsi, tout en maintenant l'époque relativement moderne de la rédaction de la Graphia et la diversité d'âge et de provenance des documents qui la composent, il semble que la troisième partie nous représente, mêlé de fables, le cérémonial de la cour impériale, au temps des derniers empereurs d'Occident.
Si le texte de la Graphia est souvent inintelligible, la faute n'en doit pas être attribuée à M. Ozanam. Ce n'est pas d'après un seul manuscrit, ni sur une copie dont l'éditeur n'a pas toujours l'entière responsabilité, qu'on peut restituer
yilla quae Aquis dicitur in Collonicensi diocesi. Secunda est de argento, quia significat quod in ipso débet esse clara justicia et munda, et de hac coronatur per archiepiscopum Mediolanensem in ecclesia Modoecensi, et est ejusdem diocesis. Tertia est de auro, quia significat majoritatem et nobilitatem omnium metallorum ». On retrouve un symbolisme analogue dans le Panthéon de Geoffroy de Viterbe (ap. Pistorium, Script, rer. germ., t. II, col. 358)„
un texte aussi peu soigné et aussi peu compris des copistes que l'était celui de la Graphia.
Une critique chagrine saurait peut-être déterrer dans quelque bréviaire, dans quelque recueil de liturgie locale, telle ou telle des hymnes que M. Ozanam donne comme inédites. Si ces hymnes offraient un bien sérieux intérêt, il faudrait remercier M. Ozanam d'avoir passé sur ce scrupule, et de n'avoir pas tenu compte d'un genre de publication qui ne les aurait pas empêchées de rester à jamais inconnues. Malheureusement, quelques-unes de ces hymnes n'ont de valeur que pour montrer l'extrême affaiblissement des esprits, l'épuisement de la langue et de la pensée, à l'époque où elles ont été composées. Les poésies d'Alfano et de Guaifre du Mont-Cassin ont bien plus d'intérêt. Là, on sent réellement un dernier souffle de l'antiquité : on peut dire, sans aucune exagération, que le moyen âge n'a pas fait de meilleurs vers lyriques1. Ughelli, le Père Tosti, M. Giesebrecht, ont successivement publié des fragments de ces curieuses poésies ; il faut savoir gré à M. Ozanam de les avoir complétées. Est-ce bien
1. Alfano pousse le scrupule jusqu'à demander, dans une de ses pièces (p. 265), la permission de changer la quantité d'une syllabe, afin de faire entrer dans un vers le nom de l'abbé Didier.
l'histoire littéraire de l'italie. 349
un moine du xie siècle que Ton croit entendre en lisant cette ode Ad Romualdum Causidicum.
Dulcis orator, vehemens gravisque Inter omnes causidicos perennem Gloriam juris tibi, Romualde,
Praestitit usus ; Ulla quem nunquam potuit notare Criminis labes, graviter tenentem Nunc viri prudentis ubique callem,
Nunc sapientis.
Tous ceux qui ont écrit sur l'histoire littéraire d'Alfano paraissent avoir ignoré que la bibliothèque du Mont - Saint - Michel (maintenant à Avranches) possède sous son nom une traduction du traité de la nature humaine de Némésius, avec le titre de Premnon fisicon, id est stipes natura- Uum (7rps(jLvov çuaixûv)1, laquelle se trouve aussi mentionnée dans un catalogue de l'abbaye du Bec du xne siècle2. Cet ouvrage n'est point indiqué dans la liste très complète que Pierre, diacre du Mont-Cassin, a donnée des œuvres d'Alfano ; on n'en trouve aucune trace dans la bibliothèque de ce monastère. Faut-il l'attribuer à un autre Alfano qui lui succéda sur le siège de Salerne?
1. Ravaisson, Rapports sur les bibliothèques des déparlements de l'Ouest, p. 185 et suiv.