‹ Mélanges religieux et historiquesChapitre 7 sur 84 · PAR M. ERNEST BERSOT · texte numérisé non relu

PAR M. ERNEST BERSOT

Les condamnations in odium auctoris sont les plus antipathiques au xixe siècle. Si nous valons quelque chose, c'est par l'esprit critique ; or, la conséquence naturelle de l'esprit critique, c'est la justice, je veux dire l'indulgence pour le passé. Lors même que tout bien pesé, nous nous décidons à formuler une accusation, ce n'est qu'après avoir formulé nos réserves et ménagé la part des bonnes et généreuses pensées. Nous savons qu'il y a des époques condamnées par la loi du développement nécessaire de l'esprit et pour le bien ultérieur de l'huma-

1. Le recueil où fut publié ce morceau n'a pu être retrouvé. Il est peut-être inédit.

nité, à nier et à douter, et nous ne pouvons nous montrer sévères contre ceux qui, à leurs propres dépens, nous ont faits ce que nous sommes.

Or, la véritable manière de témoigner au passé notre reconnaissance, c'est de montrer tout ce qu'il y eut chez lui de pur et d'élevé. Les œuvres complètes sont presque toujours une calomnie, parce qu'elles contiennent une foule de choses qui n'ont eu de sens et souvent n'ont d'excuse qu'en vue du but actuel qu'il s'agissait d'atteindre. Nous ne lisons qu'avec peine dans les œuvres de Bossuet toute la correspondance relative aux controverses du quiétisme, et pourtant ce grand homme fit une œuvre méritoire pour l'avenir en combattant cette erreur, qui n'était pas seulement un mauvais système, mais le symptôme d'un mal dangereux.

Plus qu'aucune autre, l'œuvre de Voltaire porte l'empreinte du but immédiat qu'il s'agissait alors d'atteindre; plus qu'aucune autre, elle réclamait la main reconnaissante d'un judicieux épurateur. M. Bersot, que personne n'accusera de trop de sympathie pour ce qu'on a appelé le matérialisme du xvme siècle, vient d'accomplir ce travail avec un tact et une intelligence remarquables. Son

livre présente dans un cadre d'une juste étendue, les meilleures pages de Voltaire sur les importantes vérités de la morale et de la religion naturelle. Sans doute, l'auteur ne prétend en imposer à personne et n'aspire pas à faire croire que ce soit là tout Voltaire. Ce n'est pas le Voltaire de Candide, de la Bible commentée, de l'Examen de Bolingbroke. C'est le Voltaire orthodoxe, mais celuilà même n'était-il pas assez négligé, assez méconnu, pour que ce fût œuvre pieuse que de le restituer aux amis de la bonne philosophie ? L'auteur le déclare donc sans scrupule ; il s'est imposé comme loi rigoureuse de retrancher toute polémique contre les religions, de ne donner que la philosophie sérieuse, distinguant ce qui est un jeu et ce qui est ' sincère ; enfin de supprimer les saillies d'une imagination trop libre. « Quant à cette suppression des libertés que se permet trop souvent Voltaire, je n'ignore pas, dit-il, que c'est chose délicate. Nous goûtons peu en France les auteurs expurgés, encore moins les éditeurs qui expurgent. Cette sagesse où l'on réduit un pauvre écrivain lui donne un air de victime, à l'éditeur un air de vertu farouche et de pudeur aisément alarmée qu'il est difficile de soutenir dans le monde, ne laissant le choix qu'entre la sainteté

et le ridicule. J'ai plaint, plus que bien d'autres, l'aimable Horace renonçant aux Grâces entre les mains du Père Jouveney, l'amant de Lalagé, au doux sourire, au doux parler:

Dulce ridentem Lalagen amabo, Dulce loquentem,

jurant de n'attendre désormais que de la vertu seule, sa sûreté et son bonheur :

Sola me virtus dabit ùsque tutum, Sola beatum,

en vers dont il eût fait pénitence éternelle. Mais il y a loin, Dieu merci, de quelques suppressions rares et toujours nécessaires aux licences d'un éditeur qui se met sans façon à la place d'un auteur et lui prête généreusement ses idées et son style. Ces suppressions sont imposées par la société présente, plus sévère, je crois, dans ses mœurs, que la société du xvne et du xvme siècle, certainement moins libre de parole... Voltaire, écrivant à cette heure, avec son tact exquis, sa connaissance profonde du public, se ferait autre pour d'autres lecteurs, et, en supprimant certaines libertés indiscrètes, on serait sûr de le livrer tel qu'il se livrerait lui-même K »

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