Introd. pp. vi, vu, vin, xi
Les mémoires intimes et les correspondances du xvnie siècle nous ont révélé le rôle de modérateur que Voltaire soutint constamment au milieu de l'école dont il fut le chef et nous ont appris combien il réprouva toujours les excès des médiocres disciples, qui prêchaient avec impudence l'athéisme et le matérialisme. L'éminente qualité de Voltaire, c'est le bon sens ; tout ce qui choque le bon sens, comme aussi tout ce qui le dépasse, agace cette délicate et irritable nature ; mais aussi tout ce qui est évidence, tout ce qui est fait immédiat de la nature humaine trouve en lui un spirituel et parfois éloquent défenseur. Dieu, la liberté, la morale, tels sont les trois points sur lesquels il s'est plu à combattre les excès de ses disciples imprudents, et sur lesquels M. Bersot a recueilli une série d'excellentes pages. La méthode du collecteur est d'autant moins suspecte, que les pages qu'il a rassemblées ne sont pas des fragments épars, comme ceux qui composent d'habitude les Morceaux choisis, mais de petits traités, tels que Voltaire aimait à en faire, où une pensée unique est développée avec verve et sagacité. L'Épître à madame du Châtelet sur la philosophie de Newton, YHomélie sur l'athéisme, Y Histoire de Jenni ou l'athée et le sage, le poème sur
le désastre de Lisbonne, de nombreux articles du Dictionnaire 'philosophique, les discours en vers sur l'homme, le poème sur la loi naturelle, et surtout la correspondance avec Frédéric sur la liberté, présentent des ensembles irréprochables et d'une âme bien franchement honnête. Sur ces bases essentielles de la morale, Voltaire n'a jamais fléchi, ou du moins s'est toujours relevé par les nobles instincts de sa nature. « Vous m'épouvantez, — dit-il au roi de Prusse, en réponse aux réflexions que celui-ci lui avait adressées sur le poème de la Religion naturelle, — j'ai bien peur pour le genre humain et pour moi que vous n'ayez tristement raison. Il serait affreux pourtant qu'on ne pût pas se tirer de là. Tâchez, Sire, de n'avoir pas tant raison, car enfin faut -il bien, quand vous faites de Potsdam un paradis terrestre, que ce monde-ci ne soit pas absolument un enfer. Un peu d'illusion, je vous en conjure. Daignez m'aider à me tromper honnêtement... Je me doute bien que l'article des remords est un peu problématique ; mais encore vaut-il mieux dire avec Gicéron, Platon, Marc-Aurèle, etc., que la nature nous donne des remords, que de dire avec La Métrie qu'il n'en faut point avoir. » Il ne faut pas juger les croyances religieuses de Voltaire d'après Can-
dide ou d'après ces traits de malicieuse satire qui remplissent sa Correspondance et ses Mémoires. Sans croire comme M. Cousin que Candide n'a été dans la vie de Voltaire que l'expression passagère d'un mouvement d'humeur, nous pensons que Candide n'exprime que la surface et non le fond même de la pensée de Voltaire. Oui, le fond de la satire voltairienne, c'est la dérision de la vie humaine, c'est le sentiment vif et profond des absurdités et des injustices de la société de son temps. C'est bien lui qui écrit à madame du Deffand : « Après avoir bien réfléchi à soixante ans de sottises que j'ai vues et que j'ai faites, j'ai cru m'apercevoir que, le monde n'est que le théâtre d'une petite guerre continuelle, ou cruelle ou ridicule, et un ramas de vanités à faire mal au cœur. » C'est bien lui qui écrit à d'Argental : « J'en reviens toujours à Candide ; il faut finir par cultiver son jardin; tout le reste, excepté l'amitié, c'est bien peu de chose; et encore cultiver son jardin n'est pas grand'chose. » Et encore : « Mon Dieu! que si j'ai de bon foin cette année, je serai heureux! » Mais ce murmure n'atteint jamais la Providence. Voltaire n'est pas Méphistophélès, crachant sur l'œuvre de Dieu pour le plaisir de blasphémer. Ce qui révolte l'âme juste et la haute
raison de Voltaire, c'est l'iniquité sociale de son siècle, c'est que lui-même ait été contraint de dévorer des affronts, sans en pouvoir demander justice, c'est que, pour faire triompher la raison, il ait été obligé de prendre mille détours et de se résigner à ce que, dans un siècle meilleur, nous appelons des bassesses ; c'est que « pour faire for tune, il vaille mieux dire quatre mots à la maîtresse d'un roi que d'écrire cent volumes l » . Aujourd'hui, au milieu de cette société qu'il a faite, voyant les droits de chacun garantis, le privilège aboli, la justice réformée, Voltaire n'écrirait plus Candide.
Un jour, tout sera bien, voilà notre espérance, Tout est bien aujourd'hui, voilà l'illusion2.
Le plus sage optimisme adopterait-il une autre formule? L'idée fondamentale de Voltaire et de tout le xvnie siècle, c'est que l'homme peut réformer par la raison les abus de la société. De là cette longue guerre qui remplit sa vie, ces généreuses aspirations qui réchauffent sa vieillesse, cette lutte de tous les instants contre l'arbitraire, la vénalité des charges, les abus de la justice,