‹ Mélanges religieux, scientifiques et littérairesChapitre 6 sur 30 · ÉTUDE HISTORIQUE · texte numérisé non relu

ÉTUDE HISTORIQUE

Au milieu des vieissitudes dont l'histoire est remplie, il n'est pas étonnant que des hommes et des événements qui avaient jadis été flétris et traînés dans la boue, soient ensuite tirés de l'abaissement où ils étaient plongés , rendus a la lumière et réhabilités. Il n'est pas moins consolant de voir les noms qui ont subi ces flétrissures et cet obscurcissement momentanés , une fois qu'ils ont repris leur place dans l'histoire , s'y maintenir, sans être désormais exposés au danger de la perdre. Cette vérité "ne se révèle nulle part ailleurs avec autant de force que dans l'histoire des pontifes romains. Le sentiment de justice que caractérise notre siècle , apparaîtra aux générations futures dans les jugements qu'il aura prononcés sur les papes , plus que dans toutes les autres appréciations historiques qu'il pourra leur léguer. Le temps n'est pas encore loin oij la condamnation , sans aucune espèce de distinction , de tous les pontifes qui se sont succédé sur le siège de Rome ,

i Ce magnifique morceau a été publié dans la Revue de Dublin, en réponse à un Passage d'un Abrégé de l'histoire des républiques italiennes , que M. de Sismondi avait rédigé en anglais , à la sollicitation de quelques protestants.

iyi nUiNIFACE Mil.

constituait une j)arlic intégrante cl obligatoire de tout ouvrage de théologie , d'histoire , de philosophie ou de morale , émanant d'une plume protestante , lorsque l'auteur pouvait , par des voies directes ou indirectes, arriver à toucher ce sujet. Point d'exception. L;i série entière des papes était réduite à sa plus simple expression , et personnifiée dans une individualité abstraite qui , sous le nom de papauté , était stigmatisée comme le comble de l'infamie, frappée d'anathème comme ce qu'il pouvait y avoir de plus exécrable au monde. Réalisant le vœu de ce tyran qui souhaitait que le peuple romain n'eût qu'une tête , afin de pouvoir assouvir à son aise toute sa cruauté sur cette tête unique, les protestants avaient fait des souverains de l'Eglise une seule personnalité , afin de pouvoir l'abattre d'un seul coup. Enfin, l'épais nuage, qu'avaient formé les erreurs et les calomnies accumulées depuis des siècles , se dissipa et laissa percer la lumière. On commença par admettre des exce^otions ; on retrancha certains papes du nombre de ceux qu'enveloppait une condamnation générale : l'un fut loué pour avoir encouragé les sciences , un autre pour s'être montré le défenseur des libertés de l'Eglise. C'est ainsi qu'une longue suite de pontifes ont reçu peu h peu la tardive justice d'une réhabilitation historique. Le progrès qui n'a cessé de se faire sentir depuis la publication de la Vie de Léon X, par Roscoe jusqu'à l'ouvrage de Rauke, en passant par les écrits de Voisht , de Hurler et de Hock . est un fait littéraire trop récent et qui a été trop souvent signalé , pour que nous nous y arrêtions ici autrement que pour y faire allusion.

S'il nous fallait assigner une cause à ce changement survenu dans les sentiments et dans la manière de voir des historiens , nous l'attribuerions volontiers , en grande partie , au noble caractère de quelques-uns des derniers pontifes , dont la vie admirable a détruit beaucoup des préjugés qui existaient contre la dignité pontificale. Ce n'est pas qu'ils fussent meilleurs ou plus sages que ceux qui les avaient précédés , mais le divin enchaînement des desseins de la Providence mit davantage leur caractère en relief, et l'exposa d'une manière plus sail-

UONIFACK VIII /(/C^r^*^/^ ^^'^•'>

l;int(* iiiix i('!;;ii(ls dc ri''.iii()|)('. Hniolt \IV (''l.iil iiii liornnifî (ioiir (rime iiilcllii^cncc [iliis clcvoc^ , v\ (\(' nciIiis mod moindres (|iie ci'lli's dc Pic VI el (Ic Pic \ II II m'csI pninl doiilnix quo si lui, ou loiil ;iiilro papiMlii siècle (leriiier, eût élc pl.'icô dans l(»s im^incs circoiistiinccs , somiiis aux iiièiucs épreuves (jue CCS deux j)()u(iics , il eût inonlri' une rcrinclé , une résii'nalion , un héroïsme chrélicn aussi admirahle (|U(; h; leur. I/occasion lit seul défaut à lîonolt XIV : aussi est-il plus connu par ses éerils (pic par ses actes, il fiîra toujours les délices du lliéoloii;ien ci dcmciiiera à jiimais l'oracle de révoque et robjot de l'admiration des savants , mais a d'autres égards, son nom est pAle, et ne soutient pas la comparaison avec les papes (pic nous venons de nommer. Le courageux Brasclu et le doux Chiaramonti se trouvèrent jetés au milieu de circonstances plus dilliciles, et le sort des pontifes des temps anciens leur fut réservé. Le premier dut renouveler la lutte du sacerdoce contre rem])ire , non plus comme autrefois h découvert et sur les champs de bataille de la rivalité féodale , mais sur le terrain plus glissant et moins glorieux des contestations diplomatiques. Joseph II , le tyran législateur, savait mieux que Henri II comment porter atteinte aux libertés de l'Eglise. Mais son hostilité n'aboutit qu'à fournir l'occasion de faire briller un nouvel ordre de vertus sur ce siège, déjh si fécond en vertus de tout genre. Le même pape se trouva enveloppé dans une querelle contre une république nullement semblable aux républiques italiennes du moyen age , chez lesquelles une hostilité momentanée ne détruisit jamais un attachement sincère et profond à la religion catholique. Celle qui s'attaquait h Pie VI était rongée par la lèpre de l'incrédulité, et, dans sa haine pour la sainteté, elle s'efforçait de profaner tout ce qui était saint. Chaque agression nouvelle de ce fléau destructeur , regardé à juste titre par les nations comme leur ennemi commun , intéressait l'Europe au plus haut degré ; aussi le cruel traitement infligé par elle à un vénérable pontife, auquel sa vie pure , son caractère affable et ses cheveux blancs , donnaient des droits au respect et à l'estime de tous , ne pouvait manquer d'exciter la sympathie en faveur de la

29() BOMKACK Mil.

victime , en même lem[)s que l'exécTalioii contre ses oppresseurs. Pie VI mourut en exil comme Grégoire VU. Son successeur se trouva dans la nécessité de continuer cette lutte contre une autre puissance.

Nous pouvons aflirmor , sans crainte de nous tromper , que jusqu'à notre époque, la majorité des protestants n'avait jamais attaché aucune idée d'individualité au nom de pape. La notion (ju'ils en avaient , était celle d'une entité , perpétuée de génération en génération sous une variété de noms dépourvus de sens : les Cléments , les Innocents et les Benoîts , se succédant sans que nul sut comment ^ , et ensevelie au sein d'une grandeur presque inaccessible dans un lieu terrible , appelé le Vatican , autour duquel grondaient des foudres perpétuelles , destinées à tenir les intrus à une distance, respectueuse. Selon eux , on n'approchait qu'avec force génuflexions et prostrations , que dis-je? presque avec les marques de l'adoration, de cette majesté mystérieuse qui toujours sur son trône , la tète ceinte de la trij)le couronne , passait la journée tout entière en délibérations secrètes avec des cardinaux coiffés de larges chapeaux écartâtes , lançant des bulles , décrétant des indulgences et fulminant des excommunications. Nous ne parlerons pas des fictions plus grossières encore du fanatisme populaire, mais nous sommes convaincus que des personnes éclairées entretenaient, il y a quelques années, que, peut-être, des gens très-respectables entretiennent encore aujourd'hui des idées aussi claires , aussi sensées , aussi libérales au sujet du pape , que celles que nous venons de décrire. Mais lorsque Pie VII , dépouillé de ses ornements extérieurs , arraché de ses Etats , exilé et prisonnier, apparut aux yeux de l'Europe dans toute la pureté et la sainteté de son caractère personnel; quand on le vit si noble et si magnanime , si inflexible et en même temj)s sitôt prêt a oublier les injures reçues , rempli à la fois de

* Le feu roi Guillaume IV avait coutume d'adresser cette question à tous les catholiques qui l'approchaient : « Veuillez donc me dire quel est le nom du pape actuel ? »

HONIKACI. Mil

mnjcsh' el (!<" (Idiicriir ; Ic sjiccLicIc i\i' \,\\\\ t\i' sciliis iilUîn- (Iril hicii (les «(riirs , s'il iic les coiiN ci til point , ct coiitinij^nit une loiilc (Ir l;imis ii rccoiniMÎIn; line disliiiclioii morale ciilrc riïomine el In (Ji^iiiU* tloiit il clait n'\(Hii, el à admettre (jue. (.•ertaius papes ont poussé la Nortii plus loin (juc le commun des hommes.

Nous croyons nc^ |»as étie éloii^nés de la vérité en allirmant (jue l(\s événements aux(juels nous avons rapidement fait allusion, excitèrent un vif intérêt d;ms le publie et firent naître, à l'endroit de l'autorité papah^ (^t des papes eux-mêmes, un(î idée d'individualité (jui n'existait pas auparavant. C'est aussi notre opinion que plusieurs personnes furent amenées , par les mêmes raisons, ù comparer les vertus incontestables de ces ponlifes avec la conduite de leurs prédécesseurs dans des circonstances analogues , et que le choix des historiens protestants (|ui ont pris Grégoire Vil , Sylvestre II , et Innocent III , pour sujets de biographies spéciales , et qui ont fait d'eux le [)lus sublime éloge, peut être attribué , du moins en partie , à la querelle renouvelée dans les temps modernes, entre le pouvoir des empereurs et celui des papes : le regale et le pontificale , et à l'attention qui , par suite, se porta sur les luttes de ce genre , hvrées h des époques plus reculées. Les catholiques se sont montrés reconnaissants ; ils ont même poussé la gratitude à l'excès, pour cette lente et tardive justice rendue à leurs anciens héros ecclésiastiques. Après tout , cette justice n'a pas été complète. Le point de vue le plus élevé , le plus vrai du caractère et de la conduite des papes a souvent échappé à l'observateur protestant : l'inspiration divine qui animait les pontifes , l'immortelle destinée qui leur était réservée, la cause céleste confiée à leurs mains , les secours surnaturels qui les soutenaient ne pouvaient être appréciés à leur juste valeur que par un esprit catholique. Aussi ces divers points de vue manquent-ils trop souvent dans les ouvrages des historiens réformés , ou deviennent-ils sous leur plume de simples traits de capacité, de politique, d'énergie ou de vertu humaine. Puis , parmi ceux qui ont réhabilité les anciens papes , il y en

2\)H BOMKACE Mil.

;i bien peu dont les écrits ne se resseiitciU du vieux levain et dans lesquels on ne retrouve quelque arrière-j)ensée pleine d'amertume , sous la forme d'une protestation énergique , ou d'une violente diatribe contre la jjapauté : aussi ces retours vers le j)assé nous empéchent-ils d'éprouver une joie sans mélange à la vue des bons sentiments manifestés par nos nouveaux amis. La faute, nous le savons, en est h nous ; c'est à nous qu'il appartenait de réhabiliter nos pères spirituels : nous n'aurions pas dû laisser ce soin à la condescendance de nos adversaires. Quoi qu'il en soit, nous l'accepterons de leurs mains , non sans nous en sentir profondément humiliés , mais avec la résolution de ne jamais courber la tète ni recevoir les coups dont il leur plaît de nous frapper à l'.occasion. *

Nous avons déjii énuméré la liste des pontifes qui , dans ces derniers temps , ont trouvé des vengeurs parmi les protestants. Toutefois, il en est un-, dont personne n'a encore pris compassion, que nul n'a encore essayé d'arracher à la réprobation générale, dans laquelle il demeure plongé avec tant d'autres. Aucun écrivain moderne, même parmi les catholiques, n'a trouvé un mot de justification en faveur de Boniface VllI , car c'est de lui que nous voulons parler ; il est généralement rangé au nombre des mauvais papes: on le représente comme un homme ambitieux, hautain, tyrannique, opiniâtre, incapable de pardonner, et en même temps comme n'étant étranger cl aucune espèce de ruse, de trahison. et de bassesse. Il n'y a pas un acte de son règne , depuis son avènement au trône pontifical jusqu'à sa mort, qui n'ait été frappé de flétrissure , et au fond duquel on n'ait vu un crime ou un motif indigne. Or, si nous remarquons qu'il fut un de ces pontifes qui défendirent plus spécialement les prérogatives du siège qu'il occupait, contre les prétentions luales des princes temporels ; que presque toutes les accusations dirigées contre lui , ont leur source dans les querelles pohtiques ; qu'à sa mort il laissa ses ennemis triomphants , et , par conséquent , en mesure de ternir sa réputation , nous serons naturellement amenés à penser que la tache qui reste sur sa mémoire est de la même

HOMI ACK Mil 2\)\^

ii.'iliii'c (|ii(' (-('IK' i|iii chill iin|)i iincc :iii iioiii dc |)liisi(Mirs |)(iiili- It's, el i\\\v. ]c /.r\r des ('M*ri\;iins modciiics cii ;i f.iil (lisp.'ir.illrc.

II csl constiinl ijiic les iilliH|ii('s injmicuscs conli <• l.i iiifinnirc (Ic ('(' ponlilc , oiil coinnuMict'' dc son vivaiil . el (jii'cllcs se soul r»'|)rlrt\s d';'ii;i' en ;^i;(' jus(|ti';i nos jours. Nous uc p.-iilcruiis pns (l(\s infAmcs libelles , puhlK's en Imjuicc |)ar (luilhiiuiK' do iNoi;:)rct , son |)!iii(i|);il (MuuMiii , ct des icons (jui iiviii(îiit ressonti lo ])oids do sa sovérilô j)onlirK'aIo. D'autros hoinincs. au\(juols lours opinions polilicjuos on! ins|)ii('* une liostiliti' habit uollo oonlnî l'aulorilô ooolésiasli(|uo , loutos hîs fois tjao oollc-ci s'est trouviM* on oonllit avoo la puissance séculière , ont aido ;i inventor et l\ |)ropaii;ordos idées erronées , ou tout au moins oxagéréos, sur ses aetos et sur son caractère. Il faut dire encore cjuo Jionifaoo eut le malheur de compter des poètes au nombre de ses ennemis. Frn Jficoponc delfôdi, auquel du reste ses vertus ont mérité la vénération de ses contemporains , a épuisé sur lui tout le fiel de sa mordante satire. Mais . ce qui est i)lus grave encore . l'auteur de la Divina Commedin a puissamment contribué à vouer la mémoire de ce pontife à une haine injuste. Le poète Gibelin se serait bien gardé d'épargner un partisan aussi déclaré des Guelfes. Aussi , il n'hésite pas h l'appeler le prince des pharisiens modernes ^ le (jrand-prétre que l'esprit du mal veuille emporter'^. Dans ce poème, saint Pierre traite Boniface d'usurpateur, l'accuse de meurtres et d'autres crimes ^ ; le pape y est aussi averti qu*une place est préparée pour lui parmi ceux qui ont été précipités dans l'enfer pour crime de simonie ^. Avons-nous besoin de parler des annalistes de l'Eglise protestante, tels que les centuriateurs de Magdebourg et Mosheim , ou des historiens profanes comme Gibbon , Hallam et M. de Sismondi ,

' Lo principe dei nuovi farisci. Inf. XXVII. 85.

2 a II gran prête a cui mal prenda. » Ib. 68.

^ « Qnagii che usurpa in terra il luogo mio ,

Il luogo mio, il luogomio che vaca. »

* Inf. XIX. S2.

MH) BOiNIKACK Mil.

qui seinblciil avoir pus a tâche , do réf)éter successivement toutes les calomnies publiées contre ce grand pontife , et qui se coj)ient les uns les autres sans prendre la peine de vérifier les faits sur lesquels ils basent leurs jugements , ni de peser la valeur de ceux que leurs prédécesseurs ont émis?

Accoutumés h lire et à entendre j)orter sans cesse les plus graves accusations contre la mémoire de ce pape , la pensée ne nous serait peut-etrejamais venue de i)rendre sa défense , sans une circonstance , assez peu importante en elle-même , mais qui appela notre attention de ce côté, et nous porta à examiner jusqu'à quel point tous ces griefs étaient vrais. C'est à Giotto que revient le mérite , quel qu'il puisse être , de nous avoir inspiré cette pensée. Le portrait de Boniface dont cet artiste a décoré les murs de la basilique de Latran , et qui le représente sous des traits si différents de ceux sous lesquels l'histoire moderne nous le montrait , éveilla dans notre esprit un vif intérêt h son endroit , et finalement nous conduisit à examiner certaines accusations populaires intentées à sa conduite morale et à son gouvernement ecclésiastique. 11 ne tarda pas à nous apparaître sous un jour tout nouveau ; nous vîmes en lui un pontife qui avait commencé son règne sous les plus glorieux auspices et qui le termina au milieu des plus tristes calamités ; qui , dans le cours de son pontificat , consacra toutes les forces d'une haute inteUigence , cultivée par des études sérieuses et mûrie par une longue expérience des affaires ecclésiastiques, à la poursuite d'un but vraiment noble et élevé ; qui enfin , durant toute sa carrière , fit éclater de grandes vertus et put invoquer, pour excuse de ses fautes . le bouleversement des affaires publiques , la grossièreté de son siècle , la perfidie et la violence de la plupart de ses adversaires. Ces circonstances réunies durent nécessairement exercer une puissante influence sur un esprit naturellement droit, mais inflexible : de là cette a prêté de manières et cette sévérité dans tous ses procédés qui nous étonnent, quand nous les considérons au point de vue de notre époque , mais qui s'expliquent naturellement, si nous nous plaçons à celui de son

HONirvcr: \iii :{()!

sirclo. Ou riîsic , (jiiicoikiuc tliidic cnnscicMHKMiscmont l'Iiisloiro dv li()nif;ic(^ VIII, ne l.udcra pas ii se (onvji'mcrc (jiui ces. acciisatioDs de tliii'ctc, df hantcni- cl (riiill(!xil)ilil('' sont 1rs siMik's (lu'oii |uiiss(' |)(mI(M' conlic lui ; ciicoïc a-l-ori laison (\v sii|>|)usLM- (jiù'll('> oui ('11' l)('aii(oii|) cxaf^'érros par ses (MUicinis.

Pour (loiinor mu* idrc des jui^iMiicnls donl Honifacc N'III est viili;aii-(Mn(Mil l'ohji^ , nous ciUMoiis le passai^c (jiii le conccrfic dans 11' j)ctil inaïuicl d'hisloiiv aiKjiicl nous avons fail allusion, au coniiiKMiconuMit de notre travail : « Un pauvre ermite , hunihle, liniidi' et ignorant, suec^éda en '\2di à Nicolas IV, sur la chaire de saint Pierre et prit le nom de Celoslin V. Son élection lui le résultai d un accès d'enthousiasme relii^ieux (jui s'empara soudai [i des cardinaux , événement d'autant |)lus surprenant que le Sacré-llollége s'était toujours montré moins jaloux des intérêts de la religion que de ceux delà politique. Célestin Vne se maintint que quel(|ues mois sur le trône })ontifical ; toute sa sainteté ne put servir d'excuse h son incapacité , et le cardinal Benoît Cajetan qui lui nei'suada d'abdiquer , fut élu à sa place sous le nom de Boniface VIII. Ce pontife, homme habile et peu scrupuleux , joignant h l'expérience du monde une adresse consommée pour l'intrigue . aurait rendu au Saint- Siège le prestige qui , durant les derniers pontificats, s'était graduellement affaibli, si la violence de son caractère, son indomptable orgueil et ses transports de colère n'eussent constamment entravé la marche de sa politique. 11 s'efforça d'abord d'assurer la prépondérance des Guelfes avec l'aide de la France ; plus tard , il se querella avec la famille Colonna qu'il aurait volontiers exterminée ; enfin , ayant pris de l'ombrage contre Philippe-le-Bel , il le traita avec autant de hauteur que si ce prince eût été le dernier de ses vassaux. Insulté et même arrêté par ordre du roi de France dans son palais d'Anagni , le 7 septembre \ 303 , Boniface mourut quelques semaines après , de rage et d'humiliation . »

Ce n'est là qu'un abrégé de ce que M. de Sismondi a écrit dans sa grande Histoire des Républiques italiennes et, par con-

302 BONIFACi: Mil.

s;Vju(Mit , c'est dans ce dernier ouvrai^'e que nous irons cher- (•lu;r les cléments (jui sont censes avoir servi à composer ce portrait. Assurément, ce n'est pas le défaut de documents qui a pu induire rhi>torien en erreur. Grand est le nombre des auteurs contemporains , ou pres(|ue contemporains , qui ont rapporté les actes de Boniface VIII. Parmi les premiers, ii la vérité, on rencontre des témoignages qui sont en contradiction directe les uns avec les autres. Mais n'est-ce pas le premier devoir d'un historien loyal et sincère de nous instruire de ces différences? N'est-il pas tenu h nous dire qu'il existe une version différente de celle qu'il a lui-même adoptée et qu'il vient d'autorités qu'il a scrupuleusement pesées. Il y a plus : il nous doit l'mdication des sources où il. a puisé . afin que nous puissions contrôler ses conclusions. L'historien qui nous donnerait ce qu'Hérodote a écrit sur Cyrus , sans faire allusion à Xénophon , pourrait à juste titre être accusé de manquer de loyauté, llest vrai, d'ailleurs, que parmi les documents relatifs a Boniface VIII, les uns viennent de ses amis et de ses partisans déclarés ; mais les autres émanent de ses ennemis les plus acharnés , de ceux qui- lui avaient juré une haine mortelle. Or , nous le demandons , est-il juste d'admettre tout ce que ceux-ci avancent, sans contrôler quelque peu leur opinion d'après le récit des autres? La partialité ne devient-elle pas plus criante encore , lorsque les adversaires d'un homme ne prétendent parler que d'après ce qu'ils ont entendu dire et basent leurs jugements sur les bruits delà renommée , tandis que ceux qui élèvent la voix en sa faveur sont des témoins oculaires et dignes de foi? Puis , s'il se trouve des écrivains impartiaux , également prêts à parler pour et contre la conduite du pape . ne fallait-il pas au moins les consulter de temps en temps?

Quant à la seconde espèce de témoignages , tels que documents du temps, papiers officiels, décrets ou ])rocédures, c'est une omission impardonnable à un historien , de ne point y avoir recours , surtout lorsqu'ils peuvent servir à dissiper des doutes et à déterminer le jugement favorable ou défavorable

HONIKACK Mil .'{():{

(jii'il coiu iciit (Ic [lorlci sill nil |ni soiiiiîif^c on Mir nn cvriu;iiUMil . ( )\\ lions iiiiKiiis iilnsd'niic lois ncc.is.on dc \(»ir coinhicii CCS moyiis (rnniscr ;i l.i vcnic oiil cic ncj^lii^'c'S on nK'pii.scs pill" nos hislonciis inodcnics , ^rncriilcniciil (Iftinnics ));ii I'cspril (Icp.iili cl \H'\\ sciii|(iilcii\ ;i rcndioil (In cIioin des niiih''ri;iii\.

1 . Les iillii(|ncs dirii^/'csconlrc l;i i(''|)nl;iti()ii dr Bonifiici' \ III commiMiccMil ;i\cc son (dévalioii Mi Ik^iic ponliCicil. Alio (\v niicn\ fiiirc comprendre* coinniciil i! ;i |)ncii (''lr(î ainsi . il sera j)ciit-(Hn^ bon de Iraccr ici une c.s(juisse hisloricjue des

évélKMlUMlls.

Le j)ap(* Nicolas IV élail nioil le vciiidredi saini de l'an 12î)'2. l){\s divergences d'()j)inions assez i^raves s'elanl manifestées dans le conclave , le siège ajjoslolicpje d(îmeiira vacaiU, pendant l'espace de deux ans cl tioismois. An bout de ce temps, jiar un choix assez singuliei* , les cardinaux élurent , à l'unanimité , un saint ermite nommé Pierre qui demeurait dans les solitudes des Abruzzes. Quant au nom de sa famille , les écrivains contemporains ne s'accordent pas sur ce'point et l'écrivent indilTéremment J/?ir/'o , de Afiirronp,, de Morona ou Morono.Sow élection eut lieu \\ Pérouse,le.7 juin 1294. Son règne fut de courte durée. Au lieu de se rendre directement à Rome,, il écrivit aux cardinaux que les chaleurs de l'été ne lui permettaient pas d'entreprendre un long voyage, et, après avoir fait son entrée solennelle dans Aquila , il se rendit à Naples. C'est dans cette ville qu'il abdiqua le jour de la fête de sainte Lucie ( 1 3 Décembre ) , et la veille de Noël il fut remplacé par le cardinal Benoît , de la famille des Gaetani ou Cajetani, quiprit le nom de Boniface YIIL C'est lui qui fait le sujet de cette étude.

Ses ennemis n'attendent pas qu'il soit tranquillement assis sur le trône pontifical , pour commencer leurs attaques contre sa réputation. Ils attribuent à ses artifices l'abdication de Cèlestin , et ils flétrissent la prétendue bassesse des moyens par lesquels ils supposent qu'il assura sa propre élévation. Mos-

304 BONIFACE Mil.

licim accepte comme un fait incontestable la ])remi(Te de ces hypothèses, a Do lii vient, (ht-il , que plusieurs cardinaux, f)aimi lesquels on remarquait surtout Benoît Cajetan , lui conseillèrent d'abdiquei' la j)apaulé qu'il n'avait acceptée qu'à regret, et ils eurent la joie de voir leurs avis suivis avec la plus grande docilité. » Mais M. deSismondi entre dans de plus longs détails , et accorde une créance entière à tout ce que les ])lus mortels ennemis de Boniface ont publié à ce sujet. Voici en quels termes il rend compte de la conduite du cardinal , pendant le court |)ontifi('at de Célestin. « 11 y en avait un parmi eux (les cardinaux) , Benoît Cajetan d'Anagni , qui avait soin d'exciter leurs murmures , et d'accroître à leurs yeux le danger que courait la chrétienté. Cet homme n'avait point d'égaux en dissimulation : il avait su , en même temps , flatter les cardinaux qui le regardaient comme le soutien des prérogatives de leur collège , et dominer l'esprit de Célestin , qui n'agissait que d'après ses instructions et qui peut-être n'avait commis tant de fautes , que parce que son perfide directeur voulait le rendre odieux et ridicule. » Après avoir dit que le cardinal Cajetan offrit ses services à Charles II , roi de Naples , si ce prince voulait l'aider h monter sur le siège pontifical, M. de Sismondi poursuit en ces termes : (( Ensuite il ne s'occupa plus que du soin de persuader à Célestin d'abdiquer une dignité pour laquelle il n'est pas fait. Quelques-uns assurent qu avec un porte-voix il lui en fit descendre l'ordre connu du ciel. Indépendamment de cette ruse , il avait mille moyens encore de déterminer cet homme simple et timide dont il alarmait la conscience ^ . »

L'historien ne cite aucune des autorités sur lesquelles il s'appuie pour faire un récit aussi circonstancié ; seulement , en ce qui concerne le fait du porte-voix, il se réfère à Ferrettus VicenCinus , le plus violent de tous ceux qui se sont déchaînés contre le pape. Cette expression quelques-uns assurent^ dont M. de Sismondi se sert pour amener cette fable et la note dans

* Hist, fies républiques italiennes du moyen âge, tom. IV. cap. 24.

BoNiiACi-: Mil My»

l.i(|ii('ll(' il m\(K|iia rimloiil»' (Ic I'riirlli Iciidijucnt iiatiiu'llciik-mI l\ lions riiii'c sii|t|)()S('r i\\w ct' dci iiicr liistoncii , pai'nii plusitMiis .iiilros , f^aranlil la V(Macit<'' iic cc fail L(; />mrN/ , ijiMMiiplou' M. (Ic Sismondi, iii(li(|ii('rail aussi (l(;s historiens actui'll(MiHMil (^xislanls. Poiirlaiil il n'en csl pas ainsi : l-'ciictli iui-in(^in(^ nc prclciid ia|)|)()i Icr (jik; roj)inioii (ics autres ; fi'vunt cdani. Un homme (|ui se respecte devrait roui^ir de présenter une accusation aussi i,Mave , d'une manière aussi légère , et sans pouvoir la soutenir par des [)reuves plus solides. Mais ce n'est |)as encore l;i ce (jue nous trouvons de|)lus blâmable. Non-seulement tous les témoii^nages sérieux de l'histoire contem])oraine contredisent cette misérables fable , mais la version que Ferret ti nous donne de l'abdication de Célestin ditlere tellement de toutes les autres, elle est si évidemment insout(MKible , qu'à rexce[)tion de ce trait et de quelques insinuations malii^nes contre la conduite de Boniface, M. de Sismondi n'a pas osé le suivre sur ce point comme il l'a fait sur d'autres. Ferretti nous dit, par exemple, que Célestin remit soudainement , et sans que i)ersonne s'y attendît , son abdication entre les mains des cardinaux, et puis s'enfuit le même jour en Apulie. Or, il est établi qu'il demeura tranquillement à Naples et rendit hommage à Boniface qui fut élu dix jours après. Le même écrivain nous rapporte ensuite les intrigues du cardinal Benoit Cajetan auprès des autres cardinaux et du roi de Naples , il nous explique comment il se fit remettre le soin d'élire le pape et se nomma lui-même. M. de Sismondi , sans entrer dans aucune discussion , rejette tranquillement cette version et se contente de dire que Boniface fut élu par les suffrages unanimes des cardinaux. En voilà assez, quant au présent , pour montrer ce que nous devons penser de l'autorité de Ferretti , et de la loyauté avec laquelle M. de Sismondi se réfère aux sources de l'histoire. Nous reviendrons plus tard sur ce sujet.

La première question que puisse raisonnablement poser l'historien de Boniface VIII est celle-ci : « Le cardinal Cajetan a-t-il eu recours à des artifices peu honorables pour déter-

UEL

miner le papeCélestin h abdiquer? » Puis on pourra ajouter ; a S'il ne s'est servi que de moyens légitimes, n'avait-il pas dejiistes motifs peur faire ce qu'il a fait? » Nous commençons par déclarei- que l'ussertion de M. deSismondi , lorsqu'il nous dit que le pape fut trompé à dessein par le cardinal, est une pure conjecture ou une invention. Nous allons donc chercheiune réponse aux questions que nous avons posées.

D'abord nous établirons que les meilleurs auteurs contemporains ne nous autorisent pas à attribuer l'abdication du pape au cardinal Cajetan , ou du moins à lui plutôt qu'aux autres, si ce n'est en ce sens que peut-être il se rendit l'organe de l'opinion de tous. Ptolomdeus Lucensis , qui fut le confesseur de saint Thomas d'Aquin et qu'on ne saurait taxer de ])artialité en faveur de Boniface , rapporte les faits dont il a été témoin oculaire. Il nous dit , en termes généraux , que par suite de la conduite du pape , le Sacré-Collége lui suggéra la pensée de déposer la tiare , afin de détourner les périls dont l'Eglise était menacée : k Hoc igitur percipientes quidam de collegio jam incipiunt quereleri , et Ecclesiœ fluet uationem attendere , ac etiam eidem pontifici insinuare sub prœtextu suœ sanctitatis , quantum sihi- per iculum imminebat... Vadens igitur illuc (à Naples) multum stimulatur ab aliquibus cardinalibus quod papatui cédai , quia Ecclesia Romana sub ipso periclitabatur , et sub eo confundebatur : quibus stimuîis concitatiir sanctus pater^. » Ailleurs il dit encore : (( Hoc autem non obstante , adhuc aliqui cardinales mordaciter infestant , quod in periculum animœ suœ papatum detinebat , propter inconvenieniia et mala quœ sequebantur ex suo regimine^. »

* Ptol. Luc , Hist. Eccl. ap. Murât. R. I. S. torn. XI. p. 1200.

2 Ib. cap. 23. Raynaldus , dans sa continuation de Baronius , cite un passage de ce chapitre qui ne se trouve pas dans l'ouvrage tel qu'il est publié. Muratori fut le premier qui le mit au jour. Dans ce passage, le cardinal Cajetan est cité nommément : « Dominus Benedictus cum aliquibus cardinalibus Caelestino persuadet ut officie cédai , quia propter suam simplicitatem , licet sanctus vir et vitae magni foret exempli , sœpius diversis confundebatur Ecclesiae , in gratiis faciendis et in regimine orbis. »

b(jnifaci; mu 307

Un iiiilrc hisl(Mi('ii » (Mili'iiijMiiiiiu , Icmoiii uciiluifr de ce (|IM se |>assiiil il la ('(nii [toiililicaltî , le raidin.il Jacques de Saml-(jl(.M)r};es, connu aussi sous le uoni dr Slrphaiiesius, nous a laisse un loni; pornic avec uuc introduction en prose sur l'abtlication de (lélostin , cl un autriî sur le couronnement du Boniface VIII. Il nousaverlil dans son introduction (|U(M'c (ju'il éciil, il le sait paire (pTil l'a vu, (pi'il l'a touclié de ses [)ropres miuns, et il nous parle auisi de lui-nK^ine : aSritoqui noscrre desidcras, hune ({uidcm esse qui ex veridira re , vchiU prœsens , videns , ininistnins , palpans et (ludirns , notnsqup. ponti/ici {Ccplostiuo) <pn'n pofdifieihus carus, impaclmn comppfjil motrisquc refudil historiiini^ . » D'ailleurs le cardinal montre pour ('élestin un attachement cl un dévouement qui semblent sVtre proloniiiés au deli» du tombeau, puiscpi'il composa les prières et les répons (|ui se chantent dans son oHice*. Le récit en prose qu'il nous donne d(^ l'abdication de Célestin est très-court. Le voici : u Contre la volonté et les conseils de (juel(|ues-uns , en particulier des frères de son ordre (les moines Célestins institués par lui ) et malgré leur opposition , il montra qu'il était prêt à renoncer h la dignité pontificale , aussitôt qu'il eut la conviction qu'il pouvait le faire légitimement. Aussi au mois de décembre , le jour de la fête de sainte Lucie , vierge , lorsque déjà il n'était plus question de son abdication , il déposa les honneurs et le fardeau de la papauté entre les mains du Sacré-Collége. Les cardinaux, étonnés d'un désintéressement aussi admirable , reçurent cette abdication avec le plus grand respect et en versant d'abondantes larmes^. )) Mais, dans son poème, le cardinal de Saint- Georges entre dans de plus grands détails. Il nous dit donc que Célestin ayant conscience de son incapacité et trouvant qu'il lui était impossible de se retirer, selon son désir, dans une solitude artificielle au milieu de son palais, commença à songer sérieusement , dans la méditation et dans les larmes , s'il ne pourrait pas mettre un terme à son anxiété en se

» R. IS. torn. m. p. fil 4. -2 p. 615. Voir roffice,p. 668. 5 n, çfg

M)H BONIFACK Vin.

(Jépouillaiil de la dignité qui en était la cause. Il ajoute qu'il tient ces détails de Célestin lui-même qui les lui communiqua après son abdication ^ A l'époque où le saint pontife mûrissait ce plan dans sa pensée, il consulta un petit livre où il avait coutume de puiser d'utiles renseignements dans le cours de sa vie d'ermite. C'était, autant que nous pouvons en juger d'après la description qui est faite , un recueil des éléments du droit canon , à l'usage des personnes vouées à la profession religieuse^. Il lut dans ce livre qu'une personne , en possession d'une charge quelconque, était libre de s'en démettre, si elle avait de justes raisons pour agir ainsi ; raisonnant d'après ces prémisses , Célestin arriva à la conclusion qu'il devait jouir de la môme liberté. Une seule objection se présentait h son esprit. Chacun peut résigner ses fonctions entre les mains de son supérieur, mais le pape n'a point de supérieur. Pour résoudre cette difïiculté , il s'adressa à un ami^. Peut-être cet ami était-il le cardinal Cajetan ; cette conjecture nous semble même très-probable; Celui-ci , interrogé par le pape, combattit d'abord la résolution du pieux pontife et essaya de l'en dissuader , bien que sa conviction personnelle fut que cette abdication^ importait au bien de la chrétienté. Puis il

* VitaeS. Cœlestini , lib. Ill, cap. Ill, p. 638.

Cesserai Augustum Regalis culminis aulae In latus , et meditans sibiniet lacrymabilis inquit, [ut nos viva patris docuit vox.) L'auteur ajoute lui-même la glose suivante : « Scilicet auctorem operis : nam oretenus nibi dixit quœ sequuntur , post cessionem tamen. u

2 « Juris nonnuUa docens, excepta labore

» Arteve prudentum. » (p. 638.).

s Sed jubt't acciri coram, cui fatur, amicum. La glose ajoute : « Amicus ille quem Cœlestinus consulebat. » Ibid.

* a Ille tamen cautus mentem cogitare coegit :

» Cur, pater, his opus est? Quaenam cunctatio curara » Ingerit? Optatis obsiste gravare quietem. » Ibid. Nous ne pouvons résister au désir de nous livrer ici à quelques observations critiques, bien que le passage qui doit en être l'objet ne soit peut-être pas d'une assez haute importance classique , pour nécessiter une pareille digression. Le vers qui suit immédiatement ceux que nous venons de citer se trouve ainsi construit dans Muratori :

« Hœc praeter fundatae, pater, curanda per orbem. »

HOMI \( I Mil 'M)\\

njoiil;! (|ii(* s'il \ .iv.iil des ciuses siillis.irilcs , Ir |».i|»r ptnirdil , sans iiiiciiii clonic, KMionccr ;i sa (lii^'nilc >( (''en csl assez ,'|M reprit \r poutifc, a c'csl ,-i inoi inainh'iiaiil (|u'il apparlicDt dc; jiii^cr SI les raisons soul siillisanlcs. » (lélcslin lit alors vonir nil aniic ((mscillor' el en icciil l.i ini-nic assurance. C'est ainsi (jiic sa rt'solnlion se lorma. MainhMianI , en adnieltant HK^nie ((ne e(»t ami mandé |»;ir le pape tVil le cardinal CajtHan , comhiiMi CO récit, écril par nn lernoin ocnlaiio . dilVcn^ dc la viM'sion dc M. dc Sismondi et consorts! Nous y voyons (pn; Célcstin fut \v premier à concevoir l'idée d'imc abdication, et le cardinal de Saint-(ieori,'es assure (ju'il tient ce fait d(î la bouche mémo du pape; il nous rap|)orle aussi le [dit du livre consulté, lequel n'est [)as mentionne dans les autres historiens, bien qu'il paraisse parfaitement naturel , et ne ressemble point h une fiction. Le cardinal Cajetan est mandé et , au lieu de presser le pape d'abdiquer, il dissimule sa pensée (car nous admettons volontiers que son opinion ])ersonnelle devait coïncider avec le désir du pontife) et s'efforce de le dissuader , tout en lui donnant des renseignements propres à le confirmer dans sa résolution. Le pape cependant ne s'en tient pas là , et demande d'autres avis. Ainsi , quels qu'aient pu être les sentiments personnels du cardinal Cajetan en ce qui concernait

Le sens de ceci est loin d'être clair. Quoi qu'il en soit, le troisième mot est probablement une correction pour funda, lequel , sans avoir plus de sens que le mot qui lui a été substitué, a en outre le désavantage de laisser le vers incomplet. Mais Rubaeus (John Ross.) dans son Bonifacius VIII , (Rome 1651) cite le même passage qu'il a extrait d'un autre manuscrit , lequel est indubitablement correct , et nous loflVe ainsi : Hœc prœtcrfxenda Pater. Bien que ce mot ne soit certainement pas classique , il satisfait néanmoins au sens et à la mesure du vers. Une personne au courant de l'écriture cursive , en usage à cette époque , comprendra parfaitement comment fienda peut avoir été converti en funda , et avoir ainsi rendu nécessaire la correction de Papebroke. Mais que ferons-nous du reste du vers ? Rien , je crains , à moins que nous ne nous permettions une licence que l'éditeur a prise en plus de vingt endroits de ce chapitre. Car le texte de ce poème est loin d'être correct. Nous proposons donc la leçon suivante : Haec praeterfîenda , pater venerande, per orhem — Le mot que nous changeons serait écrit veerande , ce qui dans les caractères serrés de cette époque , pourrait très-bien passer par erreur, pour curanda.

* A'ocat inde alium quo firmius esset

Consilium. Firmabat enim. Gaudebat anhelus Presbyter altipotens, statuens in corde rclatum.

310 BOMFACK Mil.

I'ui i;L'iic(" (ic rabdicalioii du pape , cl nous iriiésilons pas i) dire qu'ils devaient (Hre en faveur de cette mesure , nous n'avons rien vu jusqu'à présent qui rappelle les artifices honteux ;» l'aide desquels on |)rétend qu'il fit naître cette pensée dans l'esjjrit de Célestin. Certes les faits cités j)ar un homme qui l'appoite ce qu'il a vu de ses propres yeux , ou qui donne sur les actes d'une personne et sur les motifs qui l'ont poussée à agir, des détails qu'il tient de la bouche même de celle personne , méritent bien qu'on y ait égard , ou que du moins on en prévienne le lecteur.

Un autre écrivain contemporain confirme une partie du récit du cardinal Jacques de Saint-Georges, et nous apprend aussi que Benoît s'eiïorça de dissuader Célestin d'abdiquer la dignité papale. Le bienheureux .^gidius Colonna , disciple de saint Thomas d'Aquin et ami particulier du pape Célestin et de Philippe de France , écrit dans son livre de Renuntiatione Paper, : « Comprobari posse ex pluribus nunc viventibus, Dominum Bonifacium Papam VllI , tune in minoribus agentem , et cardinalem tune existentem persuasisse Domino Cœlestino quod non renuntiaret ; quia suffîciebat collegio , quod nomen suœ sanctitatis invocaretur super eos , et pluribus audientibus hoc factum fuit^. »

Si l'on nous objectait que nous n'avons invoqué jusqu'ici que l'autorité d'hommes favorables à Boniface, nous pourrions demander à notre tour si le témoignage d'un ami présent sur les lieux ne vaut pas celui d'un ennemi éloigné? Mais nous allons donner le témoignage d'un homme qu on , ne saurait accuser de partialité en faveur de Boniface et qui a été à même de puiser ses renseignements aux meilleures sources. .Nous voulons parler de l'auteur anonyme de la vie de saint Célestin dont le manuscrit est conservé dans les archives secrètes du Vatican. Rubaeus^ ne fait qu'une légère allusion à cet ouvrage , mais nous en avons soigneusement extrait tout ce qui a rapport au sujet qui nous occupe. Voici

* Cap. Will. -' Bonir. Vlil. p. 13.

BOMKACK Mil 'ill

Ic liirt' (Ic (V li\i(* : i< /ncii>i( (If ctmliiiuti roiu rr.s(tli(fiu' ejus [C(Pl('slini^, (/ii(f (jidditin suns scripsil <li>r(>li(s. » Dans tout Ir (.'oiiis (Ic son uiiv!ii|^'c , riiiilnii iiKnihc iiiic coiinaissanci* si parrailc des pcnsikis les plus iiiliiiics de (Vfjoslin , (jinl doit riécossairciiuMil a\oir vccii d.iiis s.i I'aiiiiiiaiil»''. \Oici dans (|n(*II(»s ('ircoMslancos , selon lui. son alHl-cat'on ('\\\ lien : u Advmn'rutr vrrn (/uadntf/rsitud S. Martini papti die sanrtus dcrreril sohis nuntcrc el ornliotii rucarv , fvceriitiiuo sihi ccllnm liqnonin inlvn rdmcram fieri, ct crjyit in oadcni sohim inancrr , sicul ante fnccrc cunsucrcnit . » Le cardinal Ste|)hancsins' ainsi (]ut* Vilnius* ol d'autres autours constatent également la construction d'uiu» cellule dans rinlericMir du |)alais pontifical ; le premier de ces écrivains se plaint mèmecjue O'Iestin venait trop souvent s'y dérober aux devoirs (jue sa dignité lui imposait. Le disciple de Céleslin poursuit vn c(\s termes : (( Et sic code m ibi permanente , cœpit cocjitare de onere qnod portabat , et quo modo posset illud abjirere absque pcriculo et discrimine sua' animœ. Ad hos suoscogitatus adrocavit vnum saqacissimum atque probatissimum cardinalem tune tempon'.s Dominum Benedictum , qui ut hoc audivit gavisiis est nimium . et respondit ei dicens quod posset libère, et dédit eidem exemplum aUquorum pontifcum . qualiter olim renuntiaverunf . Hoc illo audito quod posset papalui libère renuntiare , iln in hoc firmavit cor suum , quod nullus ab illo poiiiit removere. v

Jusqu'ici cet historien qui fut l'ami et le disciple de Célestin confirme tout ce que nous avons appris par d'autres écrivains contemporains : nous y voyons clairement d'abord que l'idée d'une abdication ne fut pas suggérée au pape par le cardinal Benoît , à plus forte raison qu'elle ne fut pas 'provoquée \\ l'aide d'artifices illégitimes, mais qu'elle fut le résultat des méditations du pontife ; en second lieu , que le cardinal Cajetan fut mandé par lui en qualité de conseiller et se borna à lui donner l'assurance qu'il pouvait légitimement renoncer à sa dignité. L'allusion faite , dans le passage qui vient d'être cité a des cas

' Ibi sup. 6^8. - Ap. Ruh. p. 1 I .

:\\ 2 BONIFACK MM

antorieuis d'abdication est expliquée par une constitution que Célestin publia h cette occasion^, et que son successeur intercala dans le sixième livre des Décrétales^, aussi bien que par saint Antonin, (pii se réfère à l'abdication supposée du pape Clément 1" en faveur de saint Luc. Notre biographe poursuit en donnant la description d'une procession qui eut lieu , quand le bruit se fut répandu que le j)ape avait l'intention de se retirer. Ce trait est également rapporté par le cardinal Stephanesius , et avec plus de détails encore par Ptolémée de Lucques qui nous assure qu'il faisait partie de la procession "^ : « Une foule d'évôques et tout le clergé de la ville s'y joignirent , dit-il , pour se conformerai! désir du roi. Arrivés à Castel Nuovooii le pape avait fixé sa résidence, nous implorâmes, ajoute-t-il, sa bénédiction dans les termes ordinaires. » Le pape , par égard pour la procession , parut a une fenêtre avec trois évêques. Après la bénédiction papale, un des évêques qui faisaient partie de la procession s'avança et d'une voix forte et éclatante 1 i;oce et altissima et tuhalï) , de sorte que tous ceux qui étaient présents purent l'entendre , il supplia le pontife de ne point abdiquer. Célestin fit répondre , par un des évêques qui étaient auprès de sa personne, qu'il ne le ferait point, à moins que des raisons ultérieures ne vinssent déterminer sa conscience. Alors le prélat qui avait d'abord porté la parole entonne le Te Deum pour remercier Dieu au nom du roi et du royaume^. Après avoir raconté cet incident, l'auteur de la vie

^ Voici le compte rendu de cette constitution dans le style original de Paolino di Piero (extrait de sa Cronica publiée par Muratori , R. I. S. tom. II. p. 48) ; « Inquello anno quello Cœlestino papa andô a Napoli : e daddovero egli era nomo molto santo e religiose e di buona vita , e lo Re Carlo li fere grande onore , e ricevettolo graziosamente. Questo ferè una nuova decretale di nuovo , che mai infino à lui non era essuta , che fece che ogni papa d'allora innanzi potesse rinunziare il papato per utilita dell'anima sua ; e quando egli ebbe questo décrète falto efermo, ed approvato per ti suoi compagni... in presenza dei Cardinali si depuose il mante , è rinunziô la signoria e'I papato ; e fecene far carta. »

2 Cap. Quoniam. de Renunt. Sanct. Antonin. ad. Raynald. ad ann. 1295. t. IV , p. 155, ed Mansi.

"> Quod quura pcrpendisset rex et clerus , mandat fieri processionem a majori ecclesia usque ad regis castrum, oui processioni ego interfui. (H.E.ubisup. p. 1201).

* Ibid.

I1(>.M1A(.I. MU. i(|i{

iuioiivmc (le ('.('•Ifstiii coutimic ;ii[isi : (( Aiidii'ufi rt ridctis idvm PdjKi hinldin pictdli'in omnium (jtti tidnfint , dishiUl ilium rohinldtcin : scd d id'oftosiht ('(m(rj)ld nuiKjuam rcccssil , nrr /l('(il)i{s , nee rldinon'hns , nee rlldin rof/dviinihiis , srd ronhCuit dd Icmjius fevc odo tlirhïis. ni non molcstdrctnr ci sic jwr isidni sn/fcrcnddm omncs crcdchonl Hhnn (di ipso fxi'niluisse proposifo. Si'dinfrd (wto dics^ . convocnvit dd se qncni pra'di.rimus cdvdindlcm Ihmininn Hvnvdichnn , cl fee il se doccri et scrihi tohnn rcnuiitiationan , (imditcr et (junmodo facrrc dchcbal'^. » Ainsi nous trouvons une harmonie |);nfait<i dans les témoii:;nai;es de toutes les personnes présentes sur les lieux et dans eeux des hommes (|ui , en deux eirconstances diiïércntes , entendirent de la bouehe même de Célestin le réeit de ce qui s'était passé : tous s'accordent pour contredire les assertions de M. de Sismondi.

Mais cette version authentique de l'abdication de Célestin est confirjiiée par une foule d'autres témoignages venus de tous les côtés. Villani lui-même ne suppose pas que Boniface ait été le premier à suggérer à Célestin la pensée, d'abdiquer , il ne le fait intervenir qu'après que le pape a arrêté son dessein^. Que dis-je? quelque extraordinaire que puisse paraître une pareille assertion , Ferretti de Vicence , le ])lus fidèle allié de M. de Sismondi, a adopté la rnéme manière de voir que Villani ^ Anabrie Augerius , un des ennemis déclarés de Boniface , ne cherche nullement h lui imputer l'idée d'une abdication qu'il attribue tout entière aux sentiments de Célestin^.

' Ceci s'accorde encore parfaitement bien avec le récit de Ptolémée , qui place la process^jon vers la fête de saint Nicolas , le 6 décembre ; l'abdication eut lieu le 13 du même mois.

^ Cod. Arch. Vat. arm. XJI. cap. 1 . n" -f .

^ Questi (Messer Benedetto Guattani d'Alagna] si mise dinanzi al santo paôre sentendo ch' egli avea voglia di rinunziare il papato , dicendoli che facesse une nuova decretale. Istorie Florentine , lib. VIII. c. 5. torn. IV. Milan 1802.

* Ubi sup. p. 966.

•' Item quod cum ipse Coelestinus postea attendisset ipsum non esse idoneum ad regendum hujusmodi papatum... idcirco. VitaeRom. Pont.R. I. S. tom.III. p. 434.

31 i BONIFACF vm

Nous aurons recours plus tarda d'autres autorités , mais il en est une que nous ne pouvons nous empêcher d'invoquer ici. C'est celle de Pétninjue , laquelle peut éti-e considérée ii juste titre comme seivaul de contre-poids aux accusations de Dante. Dans son livre /> vita solilan'a , Pétrarque reproche au grand poète toscan d'attribuer l'abdication de saint Pierre Célestin à des sentiments de bassesse, ou de lâcheté ; et il s'attache à montrer tout ce qu'il y avait de noble et de sublime dans cet acte de désintéressement, il poursuit ainsi : a Je reviens ii Célestin dont le joyeux empressement à descendre du trône pontifical fit voir quelle violence il avait du faire ii son humilité pour y monter. J'ai entendu dire à des personnes qui avaient été témoins de cet événement qu'une telle joie rayonnait dans ses yeux et sur son front lorsqu'il sortit du consistoire, lorsqu'il se sentit rendu h la liberté et redevenu son maître , (ju'on eut dit qu'il venait , non jjoint de déposer un joug léger , mais de soustraire sa tête à la hache du bourreau. Un éclat angélique semblait répandu sur toute sa personne V «

Tel est , nous pouvons l'aiïirmer , le témoignage unanime de tous ceux qui ont été à même de connaître et d'apprécier les faits. Tous s'accordent à absoudre le successeur de Célestin de l'odieuse accusation d'avoir, par d'indignes manœuvres, amené l'abdication de ce saint pontife.

Cependant il existe encore dans le récit de M. de Sismondi deux ou trois points d'une importance secondaire, qui méritent néanmoins d'être sévèrement relevés , parce qu'ils sont de nouvelles preuves de sa mauvaise foi. 11 nous dit que Boniface s'efforça d'abord de gagner la faveur du roi de Naples , en lui faisant les offres de service les plus illimitées dans le cas où , avec l'assistance royale , il obtiendrait la papauté ; puis , qu'ayant surpris à ce prince la promesse de faire voter ses amis en sa faveur, il commença à mettre en œuvre ses artifices pour persuader a Célestin d'abdiquer. Or, outre que ce

' De vita soliljiria , lih. II. soc 111. tap. IS.

noNiivri: viii ill»

(Ici'iiicr IjiiI t'st lotiilcinciit coiilidN erse , Im vcisioii <!(• M de Sisinondi csl drmicc de loiilc icssciiihljmcc. ij* ciinJmnl Cajcljm et (',liiiil("^ d'Anjou (''tjiicMit , de Tiivcii de M. de Sismoiuli liii-rni^inc , ciniomis drclairs , et (-(Mtc mirnili/' avait été |)n)V()(|iir(' pai" une rrprimando srvrrr adicssrc^ par le promi(M' ail roi de Naples, lorsipic ci'lui-ri chnrchait ii s'iinmisc^er dans los allaiics du ("ionclavo l\ Péronsr '. D'un autre côté, Célestin étail le siijel du joiel sou auii dcNouc : il aNiiil aer,oid(* à Charles (oui e(^ (|ue ci^lui-ei lui avail deniandé et avait mf'^me eonsenli , pour lui plaiii^ , à trans'férer la coui- ponlificale à Naples. Kn un mol , Charles, selon M. d(î Sismondi , avait ac(jiiisla plus ij;rande infliienee sur l'esprit de Célestin*. Kh quoi! ee eardinal Cajetan (jue M. de Sismondi nous dépeint comme le plus hautain et le plus intraitable des hommes, se serait abaissé jus(iu'j\ brij^ucr la faveur de son ennemi? Ksfil possible d'admettre que ce politique si habile ou , pour nous servir de rex[)ression de ces adversaires , si astutieux se soit adressé à son ennemi afin de recevoir de lui l'assistance nécessaire pour écarter du pouvoir et siij)planter un homme dont cet ennemi gouvernait l'aspect et qui lui était entièrement dévoué? Mais la mauvaise foi de l'historien va i)lusloin encore. Le seul auteur (jui fasse mention de l'entrevue entre le cardinal Benoît et Charles , que M. de Sismondi paraît accepter comme un fait authentique est Giovanni Villani , et c'est à son autorité que l'auteur moderne se réfère , mais remarquons comment il la respecte. L'écrivain Florentin place la conférence apices l'abdication de Célestin, c'est-à-dire, à une époque où l'intluence que le roi exerçait sur l'esprit de ce saint personnage ne pouvait plus être d'aucune utilité au cardinal , et où ce prince pouvait vraisemblablement se montrer prêt à accueillir les ouvertures d'un homme qui devait , seloîi toutes les probabilités, succéder au pontife démissionnaire. Mais M. de Sismondi , qui admet le fait sans aucune difficulté ,

' I*tol. Lucen>. ubi sup cap. XXXI. |i. 1-200. Sismondi. 81. 3 P. 79.

316 BONIFACK VIII

en change arbitrairement la dale et le place antérieurement à l'abdication du pontife. Cette circonstance porle naturellement une grave atteinte à la réputation de Boniface. En effet, solliciter des sulïVages pendant la vacance du trône pontifical , n'aurait pas été un acte aussi méprisable que si cela se fût fait h une époque où il aurait été légitimement occupé. M. de Sismondi assigne deux raisons à ce changement. D'abord, dit-il, il n'était pas probable que le cardinal pressût le pape d'abdiquer avant de s'être assuré sa succession. — Nous avons vu que l'abdication de Célestin n'avait pas été le résultat d'un complot aussi odieux : nous avons fait sentir tout ce qu'il y avait d'improbable dans la tentative imputée à un homme tel que Boniface , pour se concilier les bonnes grâces de Charles, a Cela n'est pas probable , » dites-vous ; très-bien ! mais il aurait fallu ajouter : « Cela ne serait pas compatible avec le caractère de fantaisie qu'il nous a plu de donner à ce pape pour l'amusement de nos lecteurs. »

La seconde objection de M. de Sismondi, c'est qu'une entrevue après l'abdication n'était pas possible, parce que les cardinaux étaient alors rigidement enfermés en conclave. Cette assertion n'est pas plus exacte que les autres. Les cardinaux n'entrèrent en conclave que dix jours après l'abdication et n'y restèrent qu'un jour , car dès le premier tour de scrutin , ils élurent Boniface ^ Mais si M. de Sismondi veut soutenir que l'entrevue racontée par Yillani ne peut avoir eu lieu après l'abdication de Célestin, opinion du reste à laquelle nous souscrivons volontiers quoique par des motifs différents des siens , nous n'hésitons pas de notre côté à déclarer qu'elle ne peut avoir eu Heu au par avant. En. effet, s'il faut en croire im témoin oculaire , Ptolémée de Lucques dont nous avons déjà invoqué l'autorité , nous voyons que le roi Charles envoya , le 6 décembre , une procession composée d'évéques et d'autres membres du clergé pour supplier le pape de ne point abdi-

' « Excusso bis quino liimine Phœbi

Ciarcere claudunlur. » — Sleph. de Elect, lionif. VIll. ubi sup. 642.

BONMACK VIII "il ■;

ijiKM". Un aiitro rcrivain (|iii lui !•■ disciplr t-l W (•ompJij^iiun (i(lcl(^ de ci; d(M'iii(M' ikuiIiIc, ihuis iissiirc (|iic d('|Miis vv iiioiiUMit jiis(|(rii l;i vcùlli; de s(mi iihdicalioii , il liiit s.i ic'soIuImmi siH'ivlo. CoiniiKMil piirviciidrons-Moiis il (MMicilicr la sollicitude (|ii(* inonlrc le roi pour ciiipc^clKM- <iii<' N; s'u'^v, no vicnruî à va((iuM-, avi'c I't^xisliMice d'un complol pour déjJOSsrdiM- celui (jui Toccupait ? lN)uvons-nous (iavanlage supposer (jikî (lliarlos ait été d'inft^llii'ence avec iloniface , (;t cependani (|u'il ail ipinoré jus(]irau deruitM- inoineul l'iulention (]u'avait (lélestind(; renoncer à la j)apauté? Mais il y a plus : le cardinal Steplianosius, un témoin oculaire, nous af)pren(J (|ue Charles ne put cacher le violent déplaisir qu'il ressentait de l'élection de Boniface à hupu^llc^ il ne s'attendait nullement ^ Yoilii le respect dont M. de Sismondi fait |>reuve envers les autorités historiques.

Puisque nous sommes sur ce chapitre , peut-ôtre sera-t-il bon d'olTrir un autre échantillon des procédés de cet historien. Pour donner une preuve de l'arrogance de Boniface , il rappoi'te une histoire qui n'a même pas le mérite de la nouveauté. Voici le trait. L'archevêque de Gènes, Porchetto Spinola , s'étant présenté à l'autel , le mercredi des Cendres , pour les recevoir de la main du pontife, le pape lui aurait violemment jeté les cendres dans les yeux , en s'écriant : ce Memento quia GhilbeUinus es et cum GhibeUinis tuisin pulverem reverteris ! )) 11 ne manque pas d'autorités à l'appui de cette histoire. Ainsi , par exemple , George Slello la rapporte dans ses Annales de Gènes ^. Mais M. de Sismondi préfère renvoyer ses lecteurs à un nom plus connu et plus imposant , au savant Muratori qu'on ne saurait soupçonner d'avoir confirmé légèrement un trait si propre à déshonorer la mémoire du pontife. Le lecteur voudra-t-il nous croire , si nous lui disons que

* « Caroli spes cepta precando

Defecit, miserante Deo : sunt ista relatu

Digna , quod et patri nec non sibi prœstita noscens

Munera ab Ecclesia , vultus avertit et ora. » (De Elect. Bonif. p. 642).

'^ Georgii Stellœ Annales Genuenses, lib. II. R. I. S. tom. XVII. p. 1019.

318 BOMKACi; Mil.

Muiiitori , à l'endroit menu* (pûi ciU* M. de Sismondi . rejette précisénfient comme nue fable absntde l'histoiie qn'il lui t'ait donner comme vraie? Or, c'est ce qui est positif ^

2. Nous arrivons maintenant à la seconde question que nous nous sommes proposé d'examiner. La voici ; « Si le cardinal Cajelan n'a eu recours qu'à des moyens légitimes pour persuader au pape d'abdiquer , n'y a-t-il pas de graves motifs pour justifier sa conduite? »

Nous avons montré que ce cardinal n'avait employé aucun artifice coupable pour amener l'abdication du pape; toutefois nous admettons volontiers qu'appelé a donner son avis , il ait d'abord suivi l'impulsion naturelle de tout esprit honnête , en s'efforçant de calmer les alarmes du pontife et de le dissuader de son dessein ; mais qu'ensuite il lui avait fait comprendre qu'il était libre de déposer son fardeau. Nous sommes tout prêts à reconnaître encore que l'opinion personnelle du cardinal , conforme en cela en celle de tous les membres du Sacré- Collége , était en faveur de l'abdication. Quant à lui attribuer des sentiments et des vues d'ambition personnelle , plutôt qu'à ses autres collègues , c'est une imputation toute gratuite et que rien ne nous autoriserait à supposer, s'il n'eût pas été le successeur de Célestin. Quiconque profite de ce qu'un autre perd est infailliblement soupçonné par ses ennemis d'avoir amené la chute qui a causé son élévation. Cette induction n'est pas rigoureuse , mais malheureusement, dans un monde corrompu comme le nôtre , elle n'est que trop naturelle. Nous ne prétendons pas scruter le cœur de Boniface , nous ne garantissons pas qu'il ait été exempt de ce sentiment secret que la subtilité couvre du voile spécieux de l'intérêt public, quand, au fond, on ne cherche que soi-même. Mais deux choses nous frappent comme étant dignes de remarque. D'abord si le cardinal Cajetan avait été assez profondément ambitieux pour convoiter la papauté lorsqu'un autre en était revêtu ; s'il avait été assez adroit pour recourir avec succès à un expédient inouï ,

• Verum hoc fabulum sapit. Praef. in chron. Jacobi de VaragnaeR.!. S.tom.IX.p.3.

miMKACh VIII .il y

tel ijut* ('('lui (le coiiliaiiKlic le jioiidt»' ic^niinl .1 ahdujuci i*l pour s'iissiuci I'M (jiickjiu's jours hi iiosscssioii dr lobjrl dises cunvuilisi's , iiu'il lui l.illiiit cunijucin en d«''|)il de l'Iiosli \\i() ptM'somu'lIc du roi et du Siicré-dollci^i* , inondé , |ioui nous servir d'une ('\j)ression inodcMiic, de cMidiiuiux ujipoliljiins el fran(,'ais (jui veiiaicMit d'iHre créi's par un acte iM'-ccnl et eiitaelié d'irréi^ularilé ; si, disons-nous, loules ces suppositions étaient vraies , (iiii ram.iil eni|)(V"hé de faire une tentative pour salisfaire son amhilion , <nv//// l'éU^etion de; (léh.'stin , lorsfjue tous étaient las d'un interrègnes de deux ans , lorsqu'il n'avait encore eu aucune disj)ute avec Charles et que le [larti ronnain exerçait une |)répondéranc{^ absolue dans le conclave;? En second lieu, comment explicjuer la rapidit('' de son élection et l'unanimité des sutViages (|ui lui déférèrent la pajjauté , ii moins de supposer que ses talents, son savoir et ses autres qualités l'avaient désigné à ses collèii;ues comme l'iiomme le plus capable de remplir les fonctions sublimes du Souverain Pontife ? Et, s'il en a été ainsi , pourquoi, d'un côté, attribuer aux pires motifs ce cjui n'a été que la conséquence naturelle de causes évidentes ; ou , d'un autre côté , pourquoi imputer à un homme une ambition désordonnée et mé[)risable , s'il n'a fait que ressentir i'intluence de cette passion à laquelle tant de gens se laissent aller, quoique si peu puissent la justifier , comme Cajetan , par leurs talents , leur position ou les promesses de leur avenir? En d'autres termes , pourquoi attribuer à la ruse et à l'intrigue l'élévation d'un homme doué d'un génie supérieur , comme si ce n'était pas lii un événement dont nous sommes témoins tous les jours, le résultat d'une loi sociale , constante? Pourquoi vouloir faire d'un homme un monstre , parce qu'il sent sa supériorité et qu'il cherche h prendre la place à laquelle il sent qu'il a droit ? Ce n'est pas que dans le cas où tels auraient véritablement été les sentiments de Boniface , nous désirions le justifier : — l'hur.vlité qui , jointe aux talents les plus transcendants, n'aspire qu'à la dernière place , est le signe infaillible auquel on peut reconnaître celui qui est digne de la plus élevée. Mais notre objet n'est pas ici d'étabfir que Boniface a été un saint : nous voulons seulement le défendre

:J20 BONIFACE Vfll

contre les calomnies piic lesquelles on a terni sa mémoire. Admettons, si l'on veul, qu'il a été ambitieux ; qu'en pourra-Ion conclure? qu'il était un homme fragile et peccable comme nous. Voilà tout.

Mais revenons l\ la question qui nous occupe : nous nous contenterons de rendre un compte sommaire des actes de Célestin durant son court pontificat , en ayant soin de puiser nos renseignements dans les auteurs contemporains. Voici le témoignage de Jacques , archevêque de Gènes qui écrivait vers cette époque. Après avoir dit que Célestin créa d'un seul coup douze cardinaux , usant eu cela de la plénitude de sa puissance, et plus tard un autre encore , contrairement à toutes les formes et aux usages établis , dans la plénitude de sa simplicité , l'archevêque poursuit en ces termes : « Dabat enim dignitates , prœlaturas , officia , in quibusnon seguebatur curiœ consuetudinem , sed potius quorumdam suggestionem et suam rudem simplicitatem. Multa quoque alia faciebat , in quibus non sequebatur prœcedentum patrum vestigia, neceorum staiuta. Et quamvis non ex malitia, sed ex quadam simplicitate hœc faceret, tamen in magnum Ecclesiœ prœjudicium redundabant. Quocirca ipse videns suam insuffîcientiam et inexperientiam, salubri ductus consilio constitutionem fecit^ , » etc. . . Le cardinal de Saint-Georges fait une longue enumeration des fautes de Célestin et en cite quelques-unes que l'archevêque de Gênes avait omises. Ainsi , par exemple , il rapporte que le pape força les moines du Mont-Cassin à revêtir l'habit de son ordre , qu'il créa en un jour douze cardinaux parmi lesquels se trouvaient sept français , tandis que pas un seul d'entre eux n'appartenait aux Etats de l'Eglise^. Il nous rapporte que la liste entière en fut dressée par Charles , que le

. ' Chron. Jannens. R. I. S. tom, IX. p. 54. Franciscus Pipinus se sert presque des mêmes termes. Chron. ib. p. 735. Néanmoins il attribue l'abdication en partie à Boniface , mais il ne se donne que comme l'organe de la renommée : « Ut nonnulli ferunt. »

'^ C'est cet événement qui sans doute contribua en grande partie à faire transférer quelques années plus tard le siège de la papauté à Avignon.

iionii-\<:k VIII A'2\

jour (|iii |ir<''('(Ml:i hi noiniiiiilioit dc ('(;s (Mrdin.iiiv . mil iic soup ç;onnjiit I'lujorc ciMIc luonioliou ni.ilh nduc Ailleurs Ic m<^me .•luliMjr s'exprime ainsi :

(( 0 (|ii.iin nHilli|ili('(>s in(l()(Ma polciilia iorinns ICduiil , iiiiliiI;^'(M>s , dim. IMS, raciciisijiic rcccssu . Atcjuo vacaluiiis coiucilcMis aUjuc vacaiiU's'. »

Un autro i:;rief(sur ce point nous ih! sommes pas d'accord avec le cardinal) c'est ([ikî Célcslin fit revivre; la sévère conslitulion de Gréi^oire X, lacjuelle prescrit aux cardinaux de s'enfermer dans le conclave. Son successeur , Boniface, confirma cette ordonnance. PtolomîDUs î.ncensis qui , comme nous l'avons fait observer précédemment, n'avait point de sympathie pour Boniface, décrit ainsi l'administration de Célestin , après avoir fait un magnifiejue éloge des vertus de ce pontife : u Toutefois, il fut souvent tromi)épar ses olficiers, en ce qui concernait la répartition des faveurs : en eiïet , il ne pouvait prendre connaissance de ce qui se passait , tant à cause de l'état d'impuissance oii le réduisait la vieillesse ( car il était tombé dans la décrépitude) , qu'en raison de son inexpérience des choses du gouvernement , et son ignorance des fraudes et des supercheries de tout genre dans lesquelles les fonctionnaires d'une cour sont toujours si habiles. De Ih il résultait que la même faveur était conférée h plusieurs personnes h la fois , et souvent sur des blanc-seings^. »

Les Annales milanaises s'expriment ainsi h l'endroit de Célestin : (( Plura alia faciebat qiiœ in magnum scandalum Ecclesiœ redundahant. Qui videns suam insuffîcientiam decretum edidit... et post pauca papatui renuntiavit^. y) Il serait facile de multiplier les témoignages ; mais, ceux-ci sufTiront pour prouver que Célestin n'était pas à la hauteur des fonctions sublimes ni de la dignité à laquelle il avait été élevé sur le renom de sa vertu , laquelle du reste eut mieux trouvé sa

' Ubi sup. p. 639. "^ Ubi sup. p. 1200.

•'• Annal, mediol. R. l. S. torn. XVI. p. 683.

322 BOMFACR Mil.

place cJans le desert que sur le siège apostolique , par des gens qui ne l'avaient jamais vu , et qui , h l'exception du cardinal par lequel il avait été proposé aux suffrages du conclave , ne connaissaient de lui que l'austiVe sainteté de sa vie. Il y a deux points sur les(}uols il nous faut nous arrêter quelques instants, parce qu'ils réfutent certaines opinions erronées adoptées par les historiens modernes. D'abord, nous voulons parler de la grave atteinte qu'il faillit porter h la liberté de l'Eglise , en transférant la cour romaine h Naples , pour plaire à Charles et en créant autant de cardinaux que ce monarque l'exigea. En un mot, il se montra en tout point son sujet. C'était là un mal grave , et assez sérieux pour justifier la conduite de ceux qui conseillèrent au pontife de se dépouiller d'une puissance qu'on pouvait si facilement l'amener à sacrifier, ou plutôt à compromettre. Mais en même temps, quelle réfutation de l'assertion toute gratuite et si injustifiable mise en avant par M. de Sismondi , lorsqu'il vient nous dire que probablement Célestin ne commit tant de fautes que parce que son perfide directeur Fy avait poussé à dessein ! Peut-on s'imaginer qu'un homme prudent et plein de tact , comme Tétait Boniface , ait cherché à déposséder un autre homme de la puissance dont il était revêtu , en lui conseillant d'affermir le bras et l'influence de ses propres ennemis? Si Boniface qui était romain de cœur eût dirigé Célestin en tout, comme M. de Sismondi voudrait nous le faire croire , ill'aurait indubitablement engagé à venir a Rome plutôt qu'à se rendre à Naples , et il eût rempli le Sacré-Collége de ses amis , au lieu d'y laisser entrer les créatures d'un parti hostile au sien.

Le second point, c'est que Célestin menaçait de nuire gravement à la religion par la libéralité avec laquelle il répandait les faveurs spirituelles , particulièrement les indulgences. Aussi un des premiers actes de Boniface fut-il de révoquer une concession trop abondante de ce genre, faite à l'église de Notre-Dame de Callimadio , près d'Aquila ^ , et de suspendre

* Raynaldus fait observer que cette concession Tut faite clans des formes insolites. (Ann. afl au. 129'». p. \'t-.\.]

n()Mi\i:L' MM MA

hïiilcs l('s faveurs lie ii'llc iiiiliiic jiimjh'.! («• (|U iiii im'ii rxuiiuMi li's nit jiislili(''('s^ I'AMMiloiis mamlt'n:iii( Moslicitn. Si'loii lui, K rnulorilr (les uuriiis (k* (ricsliii, (jiii ('(iiit iiu rcprorhf imicl iidrcssr l\ h\ coriniilioii dc l.i cour roin.iiuc , ct suilouL iui luxcdrs cardiniuix , le riMidiicul cxlrrincincnt odieux à un cleifîô déjLïénéré cl licencieux , et celte haine lui portée h son comble pai- tous les actes de l'administration du |)a()e 'lacjuelle faisait voir (|ii'il a\ai( bien i)lns à cdjur la iM'forme et la purcîté de l'Kglise , que raccroisscment de son opulence et l'extension de son autorité), aussi tut-il presque universellement considéré connue indii^^ne du souverain pontificat^. » Quel Jiom donnera un pareil Ian2;a2;e? Non-sculem(^nt cette assertion ne s'ap[)uie sur aucune autorité contemf)oraine , mais (^ncore elle est contredite par le témoignage de tous les auteurs du temps, et de j)lus. elle est en oj)position directe avec les principes de l'écrivain qui l'émet. En eflet , en sa tpialité de luthérien, il ne saurait sérieusement soutenir que multiplier les indulgences fut le meilleur moyen de réformer ÏEglise et de lui rendre sa pureté. Et cependant, c'est cet excès de libéralité qui constitue le caractère particulier du gouvernement de Célestin.

Pour clore cette partie de notre étude , nous allons citer M. de Sismondi lui-même , et de son témoignage, il ressortira que le cardinal Cajetan avait des raisons suffisantes pour conseiller à Célestin d'abdiquer, et qu'il ne se rendit coupable d'aucune faute en le faisant, s'il n'employa que des moyens légitimes pour atteindre son but. ce Bientôt , dit M. de Sismondi , Célestin donna des preuves plus éclatantes encore de son absolue incapacité pour gouverner l'Eglise^. )) Certes, une incapacité absolue pour remplir certaines fonctions fait un cas de conscience à celui qui en est revêtu de s*en démettre ! Aussi les meilleurs amis de Célestin considèrent-ils son abdication comme le résultat d'une inspiration divine ; déplus

^ Kepest. Ronif. VUI. in arch. Vat. Epp. 75 et 120. ' Ui)i sup. p ^>u. ^ Uhi Slip.

:{2i HONIFACE VIII

cet iictc est sanctionné i\ leurs yeux par des nrùracles et |»;ir (Jcs prophéties , ear le |)ontife annonça ii Benoit (ju'il serait son successeur. Afin de ne point tomber dans des longueurs, nous nous contenterons de citer les paroles de ce biogra[)he anonyme qui fut l'ami de Célestin , et dont nous avons invoqué précédemment l'autorité. Après avoir énumérc les miracles qui furent opérés comme ])0ur ratifier l'abdication du pontife, cet écrivain poursuit en ces termes : « Post hœc collegerunt se cardinales ad electionem alterius papœ , et illum qui esse debebat hic sanctus vir (Cœlestinus) prœdiœit et intimavit Domino T/ioniœ quem ipse fecerat cardinalem , et Domino Benedicto qui fuit electus in papam. Electo igitur papa illo videlicet quem pater sanclus prœdixerat, statim ad illum introivit , et ejus pedes osculatus est^. ))

Il n'est aucune des circonstances qui se rattachent à l'avènement de Boniface au trône pontifical qui ne serve de texte aux attaques de ses ennemis. C'est ainsi qu'un auteurmoderne, décrivant la procession dans laquelle ce pontife parut h cheval , le jour de son couronnement , cite comme une preuve de son orgueil que deux rois , Charles de Naples et son fils qu'on appelait le roi de Hongrie , marchaient de chaque côté de ses étriers'^. Or , il advint que Célestin , dont les historiens protestants , contrairement à leur habitude , exaltent l'humilité afin de mieux rabaisser Boniface , vit aussi ces deux princes prendre la même place parmi son cortège , dans une occasion semblable , bien que lui-même n'ait voulu qu'un âne pour sa monture^. Le roi de Naples et son fils figuraient dans cette cérémonie comme feudataires du saint-siège , en même temps qu'ils y étaient attirés par le désir de rendre un hommage volontaire au successeur de saint Pierre*.

ï Fol. 41 . 2 Encycl. de Rees. art. Bonif. VIII.

^ Intumidus vileni niurro conscendit asellum ,

Rcgum fraenamanu dextra laovaque rcgentc ;Steph. p. 634).Voir aussi Raynald.

* M Hi reges sociare patrem venere volentes ;

Jure tamen ; nam sceptra tenet vassallus ab ipso , In feudnm siculus. » (De Co. Bonif. ib. 650.

ItoMI ACK Mil M'.'}

11 ii'csl |>iis luMU^ssaiiMi d ('iilici (l.iiis «le lon^s dcHails pom i!X|»li(|ii('r la ((nidiiiti* di' Hoiiifacc envers son prrdrcossciir. La version (jirrn domic .M. de Sismoiidi , hii'ii (|ii(5 eluirgOi; do couleurs I'anlasliciues, eonlicMil cependant d'ini|)ortants avoiix. IVahord il admel (lu'iiiu^ foiile do t;ens, surtout dans les I'iiils na|)olilains , n(î voulurent pas rccoiuiaîlre la léf^alité (l(* rahdieation de Célcslin , mais continuèrent h voir on lui le pap(Mci;ilim(* et h le trailer comme tel. Puis le vénérahhî viiMllard serait devenu un pur instrument cntn; les mains des partis (jui auraient pu aisément créer ainsi un schisme dans le sein de l'Kiijlise ; — et cette dernière éventualité ne manquait pas de j)rol)abilité à cause des dispositions où se trouvaient alors certains Ktals , et dans le fait les Colonna le tentèrent en France^ , comme nous le verrons plus tard. D'ailleurs nous savons que cet homme eminent par la sainteté , mais faible d'esprit, essaya plusieurs fois de déjouer les plans du pape qui voulait le garder à Rome et s'échappa ii diverses reprises des mains de ceux qui le conduisaient. Ces tentatives d'évasion eurent pour résultat d'obliger Boniface à le mettre dans un lieu de sûreté, et il choisit à cet effet le château de Fumone. Le récitdeM. de Sismondi tendrait à faire supposer que ce bon vieillard fut traité durant sa détention avec une rigueur qui n'était point nécessaire. Cela est faux. Une tour féodale en Italie était h cette époque un séjour rien moins qu'agréable , et sous ce rapport la captivité de Célestin fut certainement rigoureuse. Mais pour bien juger les choses , il faut nous reporter au temps où elles se passaient , et ne point les considérer avec l'esprit de notre siècle. Ptolémée de Lucques écrit à ce sujet : Sed Donifacius post ipsum nuntios seu vcredarios Iran smittit ad ipsum detinendum , et inventum ipsum reducunt, et in custodia ponitur et tenetur , pro cavendo scandalo Romance Eccksiœ , quia apud aliquos dubitabaiur an cedere potuisset, et sic poter^at schisma in Ecclesia generari.

' Danlf exprime évidemment ses senlimenls de Gibelin , lorsqu'il met dans la bouche de saint Pierre, un discours dans le^iucl celui-ci traite Boniface d'usurpateur.

rî:?6 BONfKAcr: viii.

Tcnius irjilur in ciisfodin non libvvd quideni , honesla tamen , in Castro ut dicnnt Innnonis niorilurK Giovanni Villanni donne une version analogue , que nous ne pouvons résister au désir de citer dans son lanijjage plein de richesse et d'originalité , on nous bornant à assurer le lecteur cisalpin que cet auteur est parfaitement d'accord avec celui dont nous venons de rapporter textuellement le jugement . en ce qui concerne les motifs qui poussèrent Boniface h s'assurer deCélestin, et ia prison courtoise où il retint ce dernier : « Ma poi il suo sticcessore Messer Benedetto Gnatani dette di sopra . il quale fu dopa lui chiamato Papa Bonifazio , or dice , e fu vero , che fece pigliare il defto Celestino alla montagna de Sancto Angela. . . ore s'eraridotto a fare penitenza , e che disse che ne volea andarc in Schiaronia; e privatamente nella rocea di Fumone in Campagna, il fece tenere in cortese prigione , accio che lui vivendo non si pofesse opporre alla sua elezione, perd che molti cristiani teneano Celestino per deritto e rcro papa , non ostante la sua rinunzia, opponendo , che si fatta dignitn corne il papato , per niu7W décréta si potea rinunziare , e perche Santo Clémente rifuitasse la prima volta il papato i fîdeli il pur teneano per padre, e convenne jxire che poi fasse papa dopo Santo Cleto^: »

Le cardinal de Saint-Georges va plus loin encore : il nous assure que Boniface reçut Célestin , lui adressa la parole avec bonté et lui offrit tout ce qui pouvait contribuer à adoucir sa captivité , mais que le saint ermite refusa toute espèce d'adoucissement , voulant convertir sa prison en un lieu de ]3énitence et de solitude : « Post aliquid. spatii, eumdem quemdam Cœlestinum, ad Grœciœ remotas tendentem plagas , ut littoribus Vcstiœ civitatis Maris Adriatici inventum forte comperit [quatenns orhis sui Ecclesiœque discrimina vitaret) solemnioiil)us a se Siciliœque Carolo rege transmissis nuntiis consentientem y Anagniam meare facit, claude suscipit . laudemque exhibuit acquiescenti prœsulis monifis Castro Fumonis Campaniœ provinciœ morari. Ubi assuctam sicut priusvitanx

« l'Iti Mip p. 1202. - Ibi suf . p. 1^.

BONIKACK Mil 327

(i(/('ii>i rii'inr!ii'(int , nalcns hi.nnrihits (jiiihus potcrat iiti .. inurlnn vihv coniinulavit '. » Dims sun i*«'cilcii vers, il est plus explicite encore , mais il répèle ce (ju'il a dil loiicliaiil la hieiiveillante icMU^plion faile pai* lionil'ace à Céliîstiii et les ofïVes d'adoucissiMiKMil (jiic (cliii-ci ne voulut pas ac.ccjjlcr.

Sans (laii^Mier mentioimer mio seule de ces autorités, ni aucune (h; celles (jui parlent dans le même sens, M. de Sismondi [)our justilier ciMpi'il avance touchant la sévérité de rem[)risonnement de Céleslin , dit dans une note : (( Ce récit est tiré d'une vie de Célestin V par Pierre de Alliaco, cardinal , son contemporain. >^ Il n'est pas facile peut-être de définir exactement à quelle distance deux individus doivent vivre l'un de l'autre pour qu'on puisse dire qu'ils sont histori(juemenl contemporains. Toutefois , nous croyons que nos lecteurs ne donneraient pas volontiers ce nom à deux personnes dont l'une serait néecinijuante ans après la mort de l'autre. Or, Céleslin mourut en I i29() et le cardinal Pierre d'Ailly, ou de Alliaco , naquit en 1350. La vie de Céleslin doit donc avoir été écrite environ cent ans après la mort de ce pontife et , j)armi tous les faits qui y sont relatés , il n'y en a pas un seul à l'appui duquel l'auteur puisse invoquer la connaissance personnelle ou qu'il en ait eu le témoignage direct d'un témoin oculaire. De plus, Pierre d'Ailly passa toute sa vie en France , et il appartenait à un parti hostile à la mémoire de Boniface, au parti gallican. Mais les auteurs que nous avons cités , et auxquels l'historien français n'a point jugé h }3ropos de faire allusion , étaient véritablement contemporains ; ils vivaient h l'époque , sur les lieux où se sont passés les faits qu'ils racontent , et dont ils ont pu prendre personnellement connaissance. Pourquoi M. de Sismondi préfère-t-il le premier de ces écrivains? Simplement , sommes-nous obligés de répondre , parce qu'il est contraire à Boniface , et qu'un jugement défavorable a quelque chose de plus piquant, de plus romantique, en un mot, un goût plus relevé et plus propre à flatter le palais de cette classe de

' Ulji sup. p. 12'

'.]2H BOMFACt VIII.

lecteurs , dont les écrivains tels que M. de Sisinuudi chercheni à capter les sufi'rages. M. llallam lui-iniMnc , se laissant emporter loin du sentier de la dignité et de l'impartialité historiques, ne peut résister à l'attrait qu'a pour lui une attaque (juelconque contre la papauté. C'est ainsi qu'il rapporte le trait suivant au sujet de lîonifacc Vlil. (( Ce pontife, dit-il, aurait [)aru à l'occasion du Jubilé, revêtu de la pourjue impériale et la tôte ceinte d'un diadème ; » puis il ajoute , par manière de précaution , ce membre de phrase : « S'il faut en croire quelques historiens , » et il reconnaît dans une note qu'il n'a trouvé aucune bonne autorité à l'appui de ce /aiY. Toutefois , il déclare qu'il est disposé à admettre ce trait parce qu'il est dans la nature du caractère de Boniface ! Telles sont , hélas ! trop souvent les dispositions avec lesquelles on écrit l'histoire moderne. L'historien dont le devoir est de tenir la balance égale entre les partis, de veiller à ce qu'elle ne penche pas plus d'un côté que de l'autre , si ce n'est sous le poids de preuves satisfaisantes , se laisse entraîner à embrasser une opinion , parce qu'elle est en harmonie avec l'idée qu'il s'est faite du caractère d'un homme ou qu'elle est fondée sur des' fables de la nature de celles que nous venons de citer, hes ennemis de Boniface déclarent qu'il fut orgueilleux , hautain et dédaigneux , parcequW fit des actes tels que ces récits le supposent. Ces sortes de récits ne sont pas soutenables , lorsqu'on vient à les confronter avec les témoignages de l'histoire , mais le caractère qu'ils ont donné à tort à un homme n'en subsiste ])as moins, et que s'ensuit-il? que, par un cercle vicieux, ce caractère sert plus tard d'argument pour faire admettre les faits.

2. Jusqu'ici nous ne nous sommes occupé que des (commencements du pontificat de Boniface. Nous serions heureux de pouvoir mettre maintenant sous les yeux de nos lecteurs la magnifique profession de foi qu'il déposa sur le grand autel de la basilique de Saint-Pierre, le jour de son couronnement Mais nous n'avons pas le loisir de nous y arrêter ici, et nous nous contenterons de renvoyer ceux qui désireraient consulter

iioMi \(:i: VIII :J:i!)

re (liM'iiiiiciil .III s.iv.inl coiitiiiiiiilciii' ih' It. nonius '. C/i'sl.'i lui iMicoiiî (|ii(' iKMis rrn\ ('irons cciix (|iii ;nin(-i .im-iiI .'i s'liishuirc (les j^iiinds iiclcs piihlus du (lonlilic.il (U\ IJ(niil'ji((;. lis liouveronl , (l;ins les (locmncnls si soii^iicusciiuMil I'ccuciljis |);u" eel liis(oii(Mi , les iiii^UMKMils iirccssiiiics pom-drlniiic les o|)ini()iis (MToiiecsijui |)r(''v;iI(Milsi i^iMUMJilcincnlloucliimliii iii.uiirn'doiit en |);i|)(' Iriiilii les autres ii.ilions. lis y verront, pin* cxiMnjiIc , (juc si tonics s(^s néi^ocialions Icndiiii'nt vers un hut, si . d.ins rcxLTcire de son inlluonci* (;t dc sa puissance, il a\iiit un objet (Ml vue , loin de seiniM la dissension , d'exciter les vassaux a la révolte et d'allumer la L;uei riî , il ne cherchait (lu'à j)acili(;il'Europe , qu'à prêter son appui aux j)rinccset aux prélats op[)riinés et à apaiser les dillerends (jui pouvaient s'élève!' entre les peu[)les. 11 n'était que depuis quelcjucs jours sur le trône , lors(|ue déjà son attention s'était jiortée vers tous les points du {;lobe et avait pénéiré les besoins de chaque contrée , depuis la Suède jusqu'à la Sicile , depuis rEs[)agnejusqu'à la Tartaric. La vigueur dont il fit preuve dans tous ses actes , ses cflbrts pour gouverner les esprits par la persuasion et, quand ce moyen demeurait impuissant , par des mesures plus énergiques , apparaissent à chaque page de son Regesta , et l'on peut les retrouver dans les documents extraits de cet ouvrage par les soins de Raynaldus. Nous ne pourrions nous tlatter d'ajouter beaucoup de détails inédits à ceux qui ont été recueillis par cet historien ; cependant nous nous arrêterions volontiei's sur les principaux événements du pontificat de Boniface , et en particulier sur ce qui concerne ses rapports avec la Sicile. Toutefois , comme c'est principalement le caractère personnel et la conduite de ce pape que nous avons entrepris d'étudier, nous nous hâterons de passera cette partie de sa vie qui a été la plus en butte aux calomnies. Nous voulons parler de sa lutte avec la noble famille des Colonna qu'on prétend avoir été injustement persécutée par Boniface , delà destruction de leur forteresse et de la ville de Palestrina [ l'an-

• Rciynaklus . luni. XIII. p. 164.

•KÎO BOMKAflE MM.

ciennc Pracncsle ; , de lout ce que Ic pape eut à souffrir par suite de ces événements , et enfin de sa mort , car on représente toutes ces épreuves comme les conséquences de cette ])rétendue persécution.

Nous commencerons par donner une courte mais fidèle analyse du récit de M. de Sismondi , et nous vérifierons ensuite les documents sur lesquels il s'appuie. 11 nous dit donc que dans cette circonstance, le pape trahit plus que jamais la violence de son caractère , et voici comment il expose les faits :

1 ° Il y avait dans le Sacré-Collége deux cardinaux de la noble maison Colonna , Pierre et Jacques , qui tous deux s'étaient montrés contraires à l'élection de Boniface , et qui n'avaient été entraînés à lui donner leur voix que par supercherie. M. de Sismondi invoque ici l'autorité de Ferretti et de Pipino. Ces deux cardinaux , ajoute-t-il , s'étaient crus assez puissants pour ne pas déguiser leur mécontentement.

2° L'inimitié de Boniface avait probablement engagé les Colonna à se lier avec le roi de Sicile (d'Aragon); ce fut du moins le prétexte que saisit le pape pour fulminer contre eux un violent décret , dans lequel il les déposait de la dignité cardinalice.

3° Les Colonna répondirent à une bulle aussi violente par un) manifeste dans lequel ils déclarèrent qu'ils ne reconnaissaient point Boniface pour pape et pour chef de l'Eglise ; que Célestin n'avait point eu le droit , ni peut-être la volonté d'abdiquer, et que l'élection de son successeur, faite pendant qu'il vivait et régnait encore , était nécessairement invalide et illégitime.

4" Ce manifeste exaspéra le pape : non-seulement il confirma la sentence qu'il avait d'abord portée , mais il déclara la guerre aux Colonna et prêcha une croisade contre eux. Il envoya une armée à la tète de laquelle il mit deux légats , et plusieurs villes appartenant à cette famille furent prises. Toufois Palest ri na défia tous les efforts des troupes pontificales.

iioMi \( i; Mil '.y.W

5" Alors lioiiit'iicc, iiniis ;issii!('-l-()ii , ciivoy.i ((ik'tii 1(î cchV l)r(' pMH'iJil (Jmdo (If MoiiIcIcIIk» , (|iii ii\;iil iiii|,r,iss('î I'fHjit in(»n;isli(|ii(' (l;iiis iiii coiinciiI dc liMiiciscîiiiis. II lui (nddiifi.i, <'n Ncilti (Ic son \(rii d'ohnssaiicc , d'cxiimiiici' '(uniin'nt on |)()iirr;iil ivdiiir»' l;i \ ill»' , lui |>r()ni<'tl;iiil en in(^ni(î iL'inps line iihsolulion pleine el (Miliric pour lout cr. qu'il pouirait din» on ronsiMllcr dc conlrain» à sa consi^ienrr. (iuido cf^la aux sollicilalions de Honilaco , il examina les lortilicalions de l*ales- Irinact, ne déeouvrani ;iuenn moyen de les (împoilor de force , il revint demanilei- au pape de l'absoudre plus expressément encore de (ous les crimes (ju'il avait commis ou qu'il j)0iivait commelli(^ eu le conseillant , et lorscjn'il fut muni de son absolution : a Je n'y vois, dit-il , (ju'un moyen : c'est de [H'omettre beaucoup et de tenir peu. )) Après avoir ainsi conseillé la perfidie, il letourna dans son couvent.

6" En conséquence, Boniface oifrit aux assiégés les conditions les plus avantageuses ; il promit de rendre sa faveur aux membres de la famille Colonna , si , sous trois jours, ils paraissaient devant lui. La ville fut rendue, mais les conseils perfides de Guido n'en furent pas moins suivis.

7" Les deux cardinaux reçurent secrètement avis que s'ils paraissaient devant Boniface , ils seraient envoyés à la mort , et ils s'enfuirent a l'étranger.

Nous doutons que l'on puisse trouver dans les annales de l'histoire un récit aussi rempli de partialité et d'assertions gratuites. Nous allons l'examiner en détail.

D'abord tout ce qui a rapport h l'origine de la querelle entre Boniface et les Colonnesi ( c'est ainsi qu'ils sont généralement appelés) est complètement erroné. Les deux cardinaux ne firent point d'opposition à son élection , et l'on n'eut recours à aucune supercherie pour obtenir leurs suffrages. Voici sur quels fondements nous établissons cette assertion : l" Le récit de Ferretti est une pure invention , Yœuvre de quelque ennemi , que rien ne justifie et qui est , au contraire , en opposition avec tous les témoignages dignes de foi; dans le fait ,

XVi BOMKACK Mil.

M. de Sisinondi s'est contenté d'y iaire allusion en termes généraux. 2'' D'un autre coté , bicn(|ue les cardinaux Colonna, dans le document rédii^é et expédié par eux h tous les Etatsde l'Europe, pour protester contre l'élection de Boniface et contre ses droits à la papauté , parlent vaguement de certains artifices em[)lo\ es pour arracher à Célestin son abdication ^ , ils ne signalent aucune irrégularité dans l'élection de Boniface. Or , s'ils eussent été les dupes d'une ruse aussi honteuse que celle dont le récit de Ferrelli suppose l'emploi , cette circonstance eût jeté des doutes sérieux , surtout dans des esprits hostiles sur la validité de la nomination du pape. Certes, un pareil silence est bien éloquent. 3° D'ailleurs, Boniface luimême dans sa réponse au libelle publié par les Colonnesi , déclare que ces deux cardinaux lui avaient donné leur suffrage sous la forme ordinaire, c'est-à-dire par la voie du scrutin. (( Nec possent siipradicta (il parle des actes oij il est reconnu comme véritable Pape) meta proponere se fecisse , qui nos in scrutinio , more memoraiœ Ecclesiœ cardinalium elegerant , et nominaverant eligendum in Papain , quando de nobis non timendum erat^ . » Boniface aurait-il osé jeter cette assertion à la face de ses ennemis , qui du reste ne l'ont jamais contredite ni alors , ni plus tard , si de grossières irrégularités eussent entaché son élection , si en un mot , il s'était nommé lui-même au lieu d'avoir été choisi par les suffrages du Sacré- Collége? i" Le cardinal Stephanesius nous apprend que Boniface fut fait pape par la voie du scrutin et de l'accession , c'està-dire, par les deux modes ordinaires d'élection, les cardinaux ayant offert le spectacle d'une rare unanimité^. S'' Saint

' La manière même dont il est parlé dans ce document de ces prétendus artifices, confirme ce que nous avons dit précédemment touchant les allégations faites à ce sujet ; « Item, ex eo(|uod in renuntiatione ipsius multae fraudes ctdoli... intervenissc multipliciter asseruntur. » (Ap. Rayn. 227.) Quoi ! des ennemis, présents sur les lieux , ne peuvent se procurer des preuves plus concluantes dans une telle circonstance ?

- Donif. Bulla ap. cumd. p. 231 .

5 «In summum pontificem scrutiuio, accessioneque eligitur. » P. 617. vid. lib. I. De Elect. Bonif. p. 642.

IJdMI ACI. Mil 'i-^'i

AiUoiim MOUS (III (|ii(' les deux (Mnliiumx ("oloiiii;! I'lnriit (\v< |)i(Mni(M'S ;i (loiiiit'i- Iciii voix à Uoiiiliicc '

!4. ImH-('(" riiuiiulir (Ic lî(Miir;ic(' (|iii les pouss.i ;i ciiihrnsser la (iU(M'(^ll(^ (III roi irArjijj;ou? Nous rt'pondons Ii.ikIiimciiI (|ii(' 1(^ \)i\\)c no inanircsta poinl ilo scnlmicMils hoslilcs ;i leur (''i;;ir(l. PiMi do temps apivs son (''hu'tioii, il (hîvinl I'IkMo (!(? lour fainillo ol so conlia à l(Uir iK)S(Mtalil('' dims Ic cliAtoaii de Zagaroio, où il fut traite'' , comme il le iTConniil lui-m(^mc , avec les plus i^rands ('«isards*. Nous trouvons aussi dans le Regesta de Uonit'ace , conservé dans les archives du Vatican , qu'il leur accorda diverses faveurs dans la secondes année de son règne ^. Quelle fut donc l'origine de la (jucrelle et h quel parti faut-il en attribuer la faute? Nous pouvons lui assigner deux causes, et allirmer (jue le tort se trouve tout entier du côté des Golonna. Selon M. de Sismondi , la querelle aurait été une affaire personnelle entre le j)a|)e et cette noble maison , tandis que dans le principe ce fut une contestation entre les membres de la famille , dont quelques-uns firent appel à l'arbitrage du pape. Le cardinal Jacques Golonna avait trois frères, Matthieu , Othon et Landolfe qui devaient hériter conjointement avec lui des vastes possessions de leurs ancêtres. Par un acte en date du 28 Avril 1 292 , que l'on conserve encore dans les archives du palais Barberini et qui a été publié dans un ouvrage aussi intéressant qu'important sur cette partie de l'histoire ^ , ces trois derniers abandonnèrent l'administration et la possession de tous leurs biens au cardinal ; celui-ci s'engageait naturellement par une convention tacite h gérer les affaires dans l'intérêt commun , bien qu'il ne fût point tenu de rendre compte à ses frères de son administra-

' Chron. ad an. 1295, p. 3 , t. XX.

^ Et post electionem... in Castro ipsorum , quod Zagarolum dicitur, et quod per dictum Jacobum tunc temporis tonebatur... « hospitati fuerimus confidenter. etc.. » Bonif. ubi sup. p. 231.

^ Regesta , vol. II. n^ 44|. « Dispensât. Jacobo nato nobilis viri. Pet. de Colum.. clerico Romano. »

-* Petrini, Memorie Praenesline , Rome , ^793 , in-4".

X\'l BOiNH ACK Mil

lion. Lo cardinal s'appropria la lolalilé des revenus et laissa tomber ses frères dans une complète indigence ^ C'est alors que ceux-ci en appelèrent au pape qui, obéissant ii un sentiment d'équité assez naturel , somma le spoliateur de leur rendre ce qui leur appartenait. Cette circonstance est rapportée dans la bulle de déj)Osition fulminée contre le cardinal, mais M. de Sismondi n y fait nulle part allusion. A l'entendre, les Colonna seraient d'innocentes victimes et Boniface un affreux tyran. Mais il s'en fallait de beaucoup que le pape enveloppât dans sa haine tous les membres de la famille Colonna , et cela est tellement vrai que l'un de leurs frères, Landolfe, fut nommé par lui capitaine dans l'expédition contre Palestrina^. La seconde cause de la querelle est indiquée par M. de Sismondi avec une certaine hésitation ; il s'agit de la sympathie marquée dont les Colonna firent preuve à l'égard de la maison d'Aragon alors en guerre avec le pape. Notre historien désire évidemment nous porter à croire que la bulle lancée contre eux par Boniface fut le principe de leurs intelligences avec les ennemis du pontife. Maintenant , audi alteram partem, écoutons la version du pape lui-même. 11 nous dit que Frédéric d'Araeon avait envové des émissaires dans les Etats pour lui susciter des ennemis , et que ces agents avaient trouvé un accueil favorable dans la famille Colonna de laquelle ils avaient reçu aide et assistance; que lui-même (Boniface) fidèle aux principes du saint-siége et toujours prêt à employer la modération et la douceur plutôt que la sévérité , s'efforça tantôt de les gagner par une tendresse toute paternelle , tantôt de les ramener par les avis d'une correction charitable^; qu'enfin ces moyens étant demeurés impuissants, il

* « Considérantes fore indigiium , ut quibus de unâ substantia cotDpelit œquœ ■fuccessio , alii abundanter affluât , alii paupertatis incommoda ingeiniscant , quo> lamen 'les cardinaux) rationibus , precibus sive minis nequivimus emollire. » Doriif. Bul. ap. Raynald. p. 1297.

- Ap. Petrini , p. 419.

•' « Eos studuit 'apos. sedis benigna sinceritas) nunc paternae lenitatis dulcedine alloqtii , nunc verbis charitativae correctionis inducere. » Donif. Bulla, ap. Rayn. 22:i.

IKlMI ACi: Mil T,V

avait on rocours aux iiKMiaccs, ct Iciii avail fail voii ia poinU? (ill hail avant dtr Ic (Ii'^cocIkm'. Mais lout fiil imilijc , el jc [n\\)C sc (It'i KJa alors à Inir (IcinaiHlcr , |MHir s'assurer He leur fitit'lité , (Ir ri'ccvoii' iiim' t^armscm |K)iililicali; dans leurs chiUcaux : c'ôlait. là un droit, (|ue réclainaicnl coiislainrnenl Ips seigneurs su/erains (|uand ils avaient des laisons |;onr so déliiM- de leurs vassaux. L(\s (lolonna r(^l'usèrenl , et le paju» dut priMuIre d'autres mesures, non loiilefois sans avoir encore difleré (juel(iuc temps.

3. Le document d'où nous avons extrait ces déclarations piibli(|ues esl cette mc^me hijjjc que M. de Sismondi (pialifie de violente ct à la({uellc les Coloima répondirent par le manifeste oil ils niaient les droits de Boniface à la papauté. IJr comme ailleurs, notre historien se distini:;ue [)ar son inexactitude : le manifeste des Colonna fut rédii^é , à quehjues heures de distance , le môme jour que laj^blc ; et probablement sous le rapport de la publication , eut-il l'avantage de la priorité. Mais il nous faut suppléer deux des plus importantes omissions de M. de Sismondi. Le lecteur serait naturellement porté à conchire, après avoir lu sa narration , que les Colonna imaginèrent de nier les droits du pape pour se venger de la bulle ou pour y répondre. Examinons maintenant l'ordre chronologique des événements. Nous prions d'abord le lecteur de vouloir bien se rappeler que ce dernier document cité en abrégé par M. de Sismondi , porte la date du dix Mai , ^297. Les deux cardinaux , l'oncle et le neveu , s'étaient prononcés si ouvertement contre la validité de l'élection de Boniface , avant cette époque, que le samedi, quatre du même mois, ce dernier dépêcha Jean de Palestrina un de ses camériers , au cardinal Pierre Colonna , le sommant de comparaître le soir même devant lui , parce qu'il désirait lui poser la question en présence des autres cardinaux , et savoir de lui, s'il le reconnaissait, oui ou non, pour le véritable pape. Le prélat s'acquitta du message dont il était chargé ; mais les deux cardinaux , au lieu d'obtempérer à l'invitation du pontife , s'enfuirent de Rome la nuit même avec plusieurs membres de leur

SM'i IJONIKACE VIII.

lamillc'. Los (j)l()nn;i ciix-mrmes roconnaissent dans leur manifeste ou plutôt dans leur libelle , (jue ce message leur fut envoyé^. On ignore quel fut d'abord le lieu de leur retraite; naais il est certain que le dix au point du jour, ils étaient l\ Lunghezza dans une maison appartenant à la famille Conti. Avec eux se trouvaient le notaire a[)ostolique Giovanni de Gallicane, deux frères mineurs, Deodato Roui de Monte Prenestino et Jacopone de Todi qui , maigre sa singularité , parvint à un si haut degré de sainteté , enfin Domenico Leonardi , notaire dePalestrina, qui, par leur ordre, rédigea le manifeste où ils refusaient de reconnaître Boniface comme le pape légitime et que M. de Sismondi voudrait nous représenter comme étant la réponse à une bulle publiée à Rome (c'est-àdire à douze milles de l'endroit où se trouvaient les Colonna) le même jour et probablement à une heure plus avancée. Ce libelle, car c'est ainsi que les contemporains nomment à juste titre ce manifeste , fut envoyé par eux dans toutes les directions, affiché aux portes de la ville et placé jusque sur le grand autel de Saint-Pierre^. Est-il surprenant qu'après un défi jeté avec tant d'audace à la puissance temporelle et spirituelle de Boniface , ce pontife ait saisi son double glaive et déclaré la guerre à un clergé insoumis "^Oi "Ses vassaux rebelles^? Ses amis répondirent a son appel : les Etats voisins lui envoyèrent des troupes ou s'emparèrent comme les gens de Forli, des châteaux appartenant à ses ennemis '^? et bientôt Palestrina fut la seule place qui demeurât en leur possession.

* Pierre du Puis, Histoire du grand difierend entre Boniface VIII et Philippe-le- Bel. Thuan. Append, torn. VIII. p. a. p. 33.

- " Dicendo vos velle scire utrum sitis papa , prout in mandato per vos facto , si mandatum dici debet , per mag. Joannem de Penestre , clericum camerae continebatur expresse. » Ap. Rayn. p. 228.

"^ Hist, ubi supra, p. 34.

* Florence, par exemple, a 11 commune di Firenze vi mando in servigio del Papa seicento tra balestrieri e pavesari crociati con le sopransegne del commune d» Firenze. ;> Gio Villani , ubi sup. p. 37. Simon della Josa cron. sub anno 1297. Munenti nous apprend qu'Orvietoet Matelica firent de même. ap. Pétrin, p. 148.

«'i Ann. Forel. R. I. S. tom. XII. p. 174.

i. i\v[[i) villctUait depuis l()ii^'tcin|)s la piiiicijiale forteresses (les ('.ohniiia; e'élait l.i (|u'ils onidissaicMit toutes leurs l|alusons ot (ju'ils trouvaient , (juaud ils étaient ol)lii;és de fuir, une retraite assurées 11 était doiu; uatuK;! (|ue Uonifaee touiiiiU toutes ses fore(\s de (U'cùté. Sur ee [joint, nous ne; ferons aueun eoninientaire.

{). Nous ari'ivons maintenant à l'histoins (l(i (iuido de Montefeltro. lilxaininons sur (juelles autorités historicjues repose ce trait de perlidie (jue M. de Sismondi , avec une i^Mande assurance, raconte de Guido ; voyons nnéme si tant est qu'il lut présent au siéi!;e , et s'il donna jamais un conseil tel que celui qu'on lui attribue, ('e fait est garanti par Dante , Ferrettus et Pipnio , tous trois violents ennemis du pape. Le récit de Ferrettus diirère de celui de Pipino : il existe même entre eux des contradictions flagrantes , parmi lesquelles il en est une que nous aurons plus tard l'occasion de relever. Quant h Ferrettus , comme Muratori le fait observer avec raison , la seule autorité qu'il invoque, le seul guide qu'il suive dans sa narration, c'est le i)oéte dont il cite les paroles. D'ailleurs, tout ce qu'il a écrit sur Boniface porte le signe infaillible de son origine : l'historien s'est fait l'écho des bruits calomnieux qu'il a entendus ; car, ainsi que le remarque le savant critique italien , il a soin de toujours employer des expressions vagues telles que celle-ci : (c On dit , on rapporte, etc. » Au surplus , on est surpris de voir M. de Sismondi se référer aux pages de Muratori , sans jamais prévenir le lecteur que cet intelligent \ critique ne parle des faits à l'appui desquels on invoque son autorité , que pour les rejeter comme des fables ou des calomnies. C'est ainsi qu'il dit de Ferrettus : « Quœhic habet Ferrettus de Bonifacio VIII , et Guidone antea Montis Feretri Comité pervulgata jam sunt ; eadem enim paiicis ante Ferrettum annis Uteris consignarat Dantes Aligherius... Sed probrosi hujus facinoris narrationi fidem adjungere nemo probus relit. . . Ferrettus hœc asatyrico poeta ambabus manibus excepit quippe et is ad maledicendum pronus. A quo autem fonte haiiserit hic auctor universam ejusdem pontifîcis historiam, contumeliis

XiS BONIFACE Mil.

ubique ac pœne inaledictis contcxtam vonfico.rc poieris lector, )> (ne pourrait-on pas regarder ce passage comme une allusion à un ouvrage plus moderne?) « ab illis verbis quœ aliquando intermiscet , dijudicant , fp.runt , ea si quidem procul dubio indicant iniquosvulgi rumores corrupti a famosis , ut aiunt , libellis Columnensinm urbe depulsorum. Cœterum illustres ipsius vir tûtes , et prœclare gesta ennrrant coœvi scriptores apud Rainaldum quem vide^. )) Toutefois, c'est par ce même auteur ainsi stigmatisé par Muratori , que M. de Sismondi se laisse guider aveuglément , sans prévenir ses lecteurs qu'il existe une autre version! Mais Guido de Montefeltro fut- il présent au siège , et donna-t-il l'avis perfide que Dante met dans sa bouche? Il est permis d'en douter, et, selon nous, de le nier complètement : de bonnes raisons nous y autorisent. Guido de Montefeltro , dont la postérité régna longtemps en Italie avec gloire , dans la personne des ducs d'Urbin , jouit d'une haute réputation comme général durant sa vie et , dans les commencements de sa carrière , fut un des plus puissants ennemis de l'Eglise. En 1286 , il se réconcilia avec le saintsiège^ , et dans la suite , fît toujours preuve de fîdélité à l'égard du pape. Enfîn, fatigué du monde et de ses vanités , il demanda la permission d'échanger son casque contre le capuchon du moine , et son baudrier contre la corde de l'humble saint François.

Le père Wadding nous a conservé la lettre adressée par Boniface au provincial des franciscains de la Morca, dans laquelle le pontife donne son assentiment à un pieux désir qu'il regarde comme une inspiration manifeste du Ciel. Ce document esi daté d'Anagni , le 28 juillet 1296. Au mois de décembre suivant, Guido prit l'habit à Ancône. Un changement de vie aussi extraordinaire devait nécessairement frapper tous ceux qui en étaient témoins : aussi voyons-nous

* Note sur Ferrettus, ubi sup. 969.

2 Istoria Fiorentina di Giachetto Malespini , cap. CCXXVIII. R. I. S.tom. VIII. p. 1045.

BOMIACK NUI Xi\^

(Jll'll (Ml fsl iiiil luciiliDli (I. IMS |ii('S(jii(' tdiih S 1rs ( |ii(>iii(|iii - ('()M(('in|)(M'aiiu>s. Supposons iiKiiiilcn.iiil ijniiii hoiil d'un ('(M'taiu temps Ic icli^icux soil rcdcNciiii soldai, (jii'il soil rcloiirno an c.iinp , el tju'il ail j)iis la dircclioii du s!(\qc liv Paloslriiia , n'(»sl-il |)as prohahic (iu'uii| pareil (''vrncincnl , non moins étranij;c (juo \c premier, eut été également consiL^né j)ar les annalistes? Et pourtant nul d'entre eux n'(Mi parle. Widding remarque avee raison que le simj)le témoii^Miage d'hommes i^raves et dignes de foi, qui aflirment (ju'il persévéra jusqu'à la mort dans l'exercice de l'humilité et de la prièn», doit ineonteslablemcnt être préféré aux fictions des poètes ^ Nous ne saurions imaginer qu'un homme sérieux se refuse h partager cette opinion , pour peu qu'il se réfère aux écrits de Marianus et de Jacques de Pérouse , écrivains contemporains. Nous nous contenterons de citer quelques |)assages de ces auteurs, pour corroborer le raisonnement du père Wadding.

Les annales de Césène parlent ainsi de Guido : Mill"'" CCLXXXXVI c/î'e XVII novembris, Guido Cornes Monte Feretn, Diix bellorum , Fratrum Minorum est religionem ingressus. Currente MCCXCVIII die Dedicationis B. Micliaelis , Anconœ est viam universœ Carnis ingi^essiis, et ibi sepullus^ . »

Ricoboldus de Ferrare écrit simplement : « Guido Cornes de Monte Fereiro , quondam bellorum dux strenuus , abdicato sœculo , ordinem Minorum ingreditur, in quo moritur^/ )) Dans un autre livre qui semble avoir été écrit du vivant de Guido , l'historien de Ferrare parle de lui en ces termes : c( Hoc tempore Guido Cornes de Monte Feretro, Dux bellorum strenuus, depositio honoribus sœcxdi, Minorum ordinem ingressus est , ubi hodie militât in castris.B. Francisd^. »

* At domestici testes , st serii scriptores , dicentes hoininem in sancta religione et perpétua oratione reliquos vitae dies Iransegisse , et quam laudabiliter obiisse . praeferendi sunt poelarum commentationibus (Ib. fol. 351).

- Annales Cœsenates. R. I. S. tom. XIV. p. H 14. Ce passage confirme la date assignée par Wadding , d'après Rubœus . à la mort de Guido.

"* Compilatio chronologica ib. tom. [X. p. 253. * Hist, imperat. ib. p. 144.

:iiO BONIFACE VIII.

Les chroniques de Bolopjne parlent aussi de lui : (( 129G. Il eonteGuidode Munteleltro , iwhilr e strenuo infatti d'arme. . . (ibbondonato il monda j entre nell ordine dei Fati Minori dovè fini sua vita ^ .

Ce silence de tous les chroniqueurs h l'endroit d'un événement aussi important , est certainement un puissant argument contre les assertions d'hommes , qui sont à la fois des ennemis jurés et qui se trouvaient considérablement éloignés du théâtre des événements qu'ils racontent. D'ailleurs, des considérations d'une autre nature nous empêchent d'ajouter foi au témoignage de ces derniers. D'abord , ils ne sont point d'accord entre eux sur des points d'une haute importance. Ferrettus , par exemple , fait venir Guido au siège de Palestrina , que celui-ci déclare inexpugnable après en avoir examiné les fortifications ; après quoi (dans Ferrettus comme dans M. de Sismondi qui l'a copié) le moine redevenu soldat, avant de donner son perfide conseil, aurait demancjé l'absolution perpetrandi criminis. D'un autre côté , Pipino nous assure que Guido refusa de venir, alléguant , pour s'excuser, son grand âge et ses vœux de religion , d'où il faudrait conclure qu'il ne fit qu'envoyer à Boniface ses perfides avis^. Or, de bonne foi, cette différence d'opinion entre les deux seuls historiens qui rapportent ce trait sur une question aussi importante que de savoir si Guido fut présent ou non au siège de Palestrina, et s'il y remplit les fonctions de général , ne porte-t-elle pas une grave atteinte h la vraisemblance de cette histoireiout entière ? En second lieu , un autre argument non moins fort , selon nous, c'est l'absence complète de tout document ayant rapport à ce sujet dans le Regesta de Boniface. Sous ce nom, on désigne le livre où sont immédiatement transcrits , d'après les manuscrits originaux , tous les documents qui paraissent sous le règne d'un pape ; et la collection de ces diverses compilations forme la masse des

' Cronicadi Bologna, R. I.S.tom. XIV. p. 299.

2 Qui cam constantissime recusaret id se factunim , dicens se mundo renuntiasse . al jam esse grandtevum , Papa respondit , etc. Ibid. p. 74 1 .

ilOMIACK Mil .'H I

ju'chivt's pontificali^s. Lc Jivfjcshi dr lioniliK c; coiiipiciKi plii si(Mirs volumes imiiHUisos (in» |»niii' cIi.kjhc .iiinrc si nos souvenirs sont lidèles) (^1 l'on y tionvc rli.icnne de; sv.a ictlnîs , cliiuim de ses décrels (îl descs n^serils, adinir.ihhînient j)eints sur vélin, el liiinscrils joui- |>;ir jonr. Ces documcnis se divisent on deux ehisses , dont lii scîconde eon)|)rLMid ce (ju'on a|)|)elli* l(»s Lettres Corialcs. (Juand on lit l'Iiisloire de l.i vie si active do lîonifacc et (jue, nonobstant ses fré(jucnts changements do résidence, on voit cha(|uo document transcrit dans une belle écriture, sans une rature, sans la moindre trace dv. précipitation, on no peut s'empécli(M- d'admirer l'ordre et la réi^ulaiité (lui présidaient à soii administration civile et ccclésiaslii|ue. Ainsi donc l'absence de toute pièce relative à un acte supposé de son règne, doit être considérée comme équivalant à ime contradiction formelle d'une telle sup])0sition.

En ce qui concerne le cas dont nous nous occupons en ce moment, nous avons trouvé dans le deuxième volume du Regesta de Boniface , Ep. 62, une lettre par laquelle Conrad de Montefeltro {citatw ad curiam) est mandé à Rome pour a fia ires , et une autre dans les Epîtres Curiales (n" 2) par laquelle Guido lui-même est invité à se rendre h un jour donné auprès du pape qui désire le consulter sur des matières importantes, relativement à la pacification de I'ltalie. D'un autre côté, nous avons déjà constaté l'existence d'un document qui se trouve dans le Regesta , et par lequel Landolfe Colon na est nommé capitaine dans l'expédition contre Palestrina : on retrouve dans le même recueil une pièce semblable relativement à Matthieu Colonna qui ])rit aussi les armes contre sa famille ^ Or, ni dans le Regesta , ni dans aucun autre endroit des archives pontificales , il n'est possible de découvrir des traces d'un ordre envoyé à Guido, soit directement, soit par l'intermédiaire de ses supérieurs ecclésiastiques, de se rendre au camp , ni d'un acte quelconque pour lui contier un comman-

» Lilj. III. Ep. 598.

:Hi BONIFACE MM.

dement on pour demander ses conseils durant la guerre. Il est constant qu'il n'en existe pas le moindre vestige. Non satisfait de nos pro|)rcs recherches, nous nous sommes adressés au préfet des archives pontificales , prélat aussi avantageusement connu par sa science ({ue par son inépuisable obligeance , pour obtenir des renseignements plus complets et plus précis. Le savant archiviste ne s'est pas borné à nous communiquer obligeamment le résultat de ses investigations, mais il l'a fait connaître au monde entier dans un essai qu'il a récemment publié. Nous allons en extraire le passage suivant qui suffit à notre présent objet : (( Que dirai-je de l'avis qu'on suppose avoir été donné par Guido de Montefeltro à ce même Boniface au sujet du siège de Palestrina qu'il refusait d'entreprendre, parce que, pour réussir, il était nécessaire de commettre un péché , dont Boniface se montrait du reste trèsdisposé h l'absoudre? Cette histoire est rapportée par Dante, un ardent Gibehn. Ayant, à la sollicitation réitérée d'une certaine personne , fait à plusieurs reprises d'activés recherches dans les archives du Vatican , pour voir s'il s'y trouvait quelque document relatif à cette circonstance , je puis donner ma parole d'honneur que je n'en ai point découvert , preuve certaine qu'il n'en existe point. La lettre au moins dans laquelle Boniface mandait Guido aurait du me passer par les mains , mais il n'y a pas même de traces d'un semblable document dans ieRegesta du Vatican ^ » Enfin , nous considérons ce récit tout entier comme une fable , parce que nous avons de bonnes raisons pour croire que la perfide conduite qu'il suppose n'a pas été tenue.

6. En effet, nous arrivons à la dernière phase de la querelle entre le pape et les Colonna , telle que la raconte M. de Sismondi , et nous nions que Boniface ait offert les conditions dont parle cet historien , que la ville ait été rendue aux termes d'une capitulation qu'il aurait violée , et que les Colonna , avertis que leur vie était en danger , aient refusé de

I Diplomat. Pontifie. Romœ , 1841 . p. 23.

BONii'Aci; MU .'li:i

so rendre .iiiprcs de lui cl se soient enfuis. Aviinl de p.isser ;i la iM'Iulation dt» ce réeit (Mioné , il nous faut reinonle'i un peu plus haul. AussiUMapiès la publication de leur manifester , les clieis de la famille Coloima se retranchèrent dans l*al(;stiina , et il fut entendu (jue les hostililcs commcnceiaienl le i septemhnv Sur ees entrelaites , li's autorités municipales do Home linreiil une assiMiihlée solennelle au ('.apitol(\ <*t (envoyèrent uiu^ deputation à Palesliina pour j)ersuad(3r aux ('olonna di^ s'humilier dev;ml le j)ape et de faire une soumission pleine et cMitière. Los Colonna [)i'omirent tout ce (pion demandait d'eux, et alors les députés se rendiient auprès de Boniface, à Orviéto , pour intercéder on leur faveur. Le pontife se laissa fléchir et promit de recevoir on grâce les rebelles, s'ils remettaient leurs châteaux entre sos mains et se rendaient eux-ménies à discrétion. Au lieu d'obtempérer a cette demande du pontife , ils reçurent ouvertement dans leurs murs Francisco Croscenzi et Nicolas Pozzi, ses ennemis déclarés, et de plus, quelques émissaires du roi d'Aragon avec lequel il était en guerre. Alors , et seulement alors, le pape se prépara définitivement à la^iierre et annonça son intention en^eûx'occasions , le 18 novembre et le 14 décembre ^ Ce traité ou cette convention ne saurait être l'acte dont parle M. de Sismondi , mais nous avons cru devoir rapporter cette histoire , parce qu'elle fait connaître le caractère de ceux avec lesquels Boniface avait afïaire et la nature de la querelle.

La ville de Palestrina fut vigoureusement attaquée et défendue avec une rigueur égale; la question est maintenant de savoir si elle fut rendue en vertu d'une capitulation qui ne fut point observée? Nous répondons hardiment que non , et ici nous avons des preuves concluantes . Enj^31 I , Clément \\^ qui était a Avignon , consentit à ce qu'un procès fut intenté \ h la mémoire de Boniface par Philippe de France , Guillaume de Nogaret, les Colonna et tous ses autres ennemis. Les préliminaires de cette procédure firent voir que le pape était peu

' Voir Petrini;, 147.

favorablement dispose à l'égard de son prédécesseur. Dans la bulle (jui fut publiée à ce sujet , Clément fit le ])anégyrifj[ue du loi , qu'il déclare n'avoir agi que par des motifs purs ; en même temps, il ordonna que toutes les lettres , que tous les décrets fulminés contre la France fussent effacés du Jiegesta. Cet ordre fut exécuté , comme on peut encore le voir sur les volumes que l'on conserve dans les archives du Vatican ; mais heureusement, les amis de Boniface firent prendre des coj)ies jde la plupart de ces documents. Toute liberté fut aussi laissée à quiconque voulait apporter sa part d'accusations contre le pontife défunt. Les Colonna lui imputèrent le crime ^ dont M. de Sismondi le déclare coupable : ils prétendirent qu'il avait reçu la reddition de leur ville et de leurs chateaux aux termes d'une convention expresse, per bullas et solemnes personas (il s'agit des ambassadeurs ou députés envoyés par la municipalité de Rome) ; et , par cette convention , disaientils, le pape se contentait de planter sa bannière sur les murs de la ville dont il laissait la garde aux mains de leur famille. Nous avons deux réponses à opposer à cette accusation , l'une sommaire et que nous donnerions volontiers en entier^ ; l'autre plus détaillée , qui est celle du cardinal Francisco Gaetani, conservée sur un parchemin qui existe dans les archives du Vatican. Nous allons donner la substance de ces deux réponses, en les corroborant par d'autres preuves.

D'abord, il est clair que le pape ne fit pas avec les Colonna une convention telle que celle dont il vient d'être question , car ils vinrent se jeter à ses pieds et demander merci. M. de Sismondi nous dit qu'avertis du danger que courait leur vie, s'ils paraissaient devant le pape , après avoir consenti à livrer leur ville , ils s'enfuirent, n'osant se risquer à venir auprès de lui. Le cardinal Cajetan affirme que les Colonna se rendirent de Palestrina à Rieti , marchèrent vêtus de noir et la corde au cou , depuis les portes de la ville jusqu'au palais du pape , et qu'admis en sa présence , ils se prosternèrent devant lui

' Apud Petrini, p. 431.

IIONIPACK VIII M'y

L'llinrciix iiloi's s'ôciiii : « Pcnuvi , futlrr , in r/rhmi d rmilid h\ j(U)i non sum (li(f)ius ntniri fHius luus, » el iifi ;mln' ajouta : u A/fli.ris(i uos propter srclcra ttostrd. )> A Tapimi «!<' celle version , (jiii est im (lémciili formel (loiiiir au riMit di; M. (le Sismoiidi , (laetaui invo.pie le t(''tnoiL;oai;c des aulres cardinaux el des j)rélals i)réseiils en eetle eireonstance , ainsi (juc celui du |)rince de Tarente (jui se trouvait sut' les lieux (;t qui déclare (Hre priH ii térnoii^ner de ce (|n'il a vu '. Le récit du cardinal ('ajtMan est eonlirnié |»,u de nombreux témoins. Pipino le raconte à sa maniènv 11 nous dit (pie les Colonna se présentèrent devant le pajx^ dans l'appareil cpie nous avons décrit et (pic* eelui-ci , spretis Incrijmosis eorum confessionibus atqxie precibus , relut aspis siirda non est misertiis eornm^ . » Mais cette dernière assertion est contredite par d'autres aussi bien cpic par le cardinal François. Une elironicjuc d'Orvieto dit qu'ils furent reçus « a romana curia cum lœtitia multa?. » Villani, qui alUrme que la ville fut prisepar trahison et détruite , ajoute que « les Colonnesi , clercs et laïques, vinrent à Rieti-sc jeter aux pieds du pape , en demandant merci , et que celui-ci leur pardonna et leva l'excommunication qui pesait sur eux ^^ . » Paolino di Piero , qui n'a point de sympathie pour Boniface , dit aussi que les Colonna vinrent implorer sa miséricorde, « et que le pape les reçut gracieusement et avec bonté [grazio samente edi buon aria) , qu'il leur pardonna et les renvoya absous de l'excommunication dont ils étaient frappés , puisque Palestrina fiit^détruite selon le pacte qui avait été fait^ »

En second lieu , lorsque les Colonna se rendirent à Rieti , la ville était déjà au pouvoir du pape , et son général en avait pris possession. Est-il probable que , dans de pareilles circonstances , Boniface se serait contenté du stérile avantage de planter «a bannière sur les murs , et qu'il serait entré en pourparlers avec les rebelles vaincus?

' Pet. ubi sup. 2 Pipin. ubi sup. p. 737. '• Cité par Pétrin, p. 42â.

* Ubi sup. p. 39. 5 Cronica. R. I. S. torn. II. p. 53.

Kn Iroisièine lieu, le cardinai Francisco nie qu'il existât des bulles de la nature de celles dont il est parlé , et il défie qui que ce soit de les produire , parce fju'elles n'existent point.

En quatrième lieu , il repousse l'assertion de ceux qui prétendent que des ambassadeurs ou médiateurs furent présents à cette entrevue , si ce n'est les personnes que les Colonna avaient eux-mêmes amenées pour intercéder en leur faveur.

Enfin, il dément comme une calomnie dénuée de fondement que Boniface , apr^s leur avoir pardonné et avoir imposé une pénitence à Sciarra Colonna , l'ait fait poursuivre par des chevaliers qui avaient l'ordre de le tuer.

Tels sont les témoins à décharge qu'on peut citer en faveur de Boniface. Est-il nécessaire de dir^ encore une fois que l'historien des républiques italiennes n'y fait pas la moindre allusion, et qu'il ne donne pas môme h en soupçonner l'existence? Mais la cause de Boniface , car c'est du dossier de son procès conservé dans les archives du Vatican que nous avons extrait ces documents , la cause de Boniface , disons-nous , fut solennellement examinée et jugée par le concile général de Vienne, tenu en 1312 , et convoqué en grande partie à cet effet. La décision rendue fut toute en sa faveur : sa mémoire fut purifiée de toutes les imputations injurieuses qui l'obscurcissaient , et Boniface mort triompha des efforts de ses puissants ennemis , ecclésiastiques et séculiers. Il fut accusé d'hérésie , de sorcellerie , d'idolâtrie et d'incrédulité. Pour prouver qu'il avait été un idolâtre , on allégua qu'il avait fait graver son portrait sur divers objets dont sa munificence avait enrichi quelques églises ; donc , disait-on , il voulait se faire adorer. On ajoutait qu'il ne croyait pas à la présence réelle , et , à l'appui de cette accusation , on citait qu'il avait tourné le dos à un autel où l'on célébrait la messe. La meilleure réponse à cette absurde calomnie , ce sont les larmes abondantes qu'il versait lorsqu'il offrait le saint Sacrifice.

Hâtons-nous maintenant de passer à la scène finale de ce grand drame dans laquelle on n'a pas fait preuve de plus de

BONIKACK MM M'l

r('S|)i'('l |H)iir lii vi'iilc (jiic (hiiis Icdi'hul, Toulcfois . il est utJ [loiiit sill l('(jii('l ((Ills s'accordent poiii' rmkIic justice ii Uoiiit'ace, c'est la clii^iiilé el riiilK'pidit»^ (j.u'il (Jéploya, loiscjiril fut tombé juix mains de ses ennemis. (Inillaume de No^aret , à hi téledelJOO soldats franeais. et Sciaiia (lolonna qui, ainsi (jiie sa fainille , avail depuis lonjutemps ouhlie le pardon de Kirti, entrèrent par trahison dans Anasni, cette ville (jue Boniface chérissait tant . et (ju'il avait comblée de ses faveins. Ils se précipitèrent dans les rnc^s en s'éeriant : a Vive le km de France ! meure IJonilaee ! >^ Le peuple , saisi d'uruî sorte de terreur panique , ne leur ollVit point de résistance ; et les deux bandes armées s'étant frayé un chemin vers le palais pontilical pénétrèrent, à quelques instants d'intervalh' l'une de l'autre, et par des issues dilTéientes, dans l'appartement où se trouvait le pape. Cependant Boniface s'était revêtu de ses ornements pontificaux : puis, ayant pris place sur son trône, ou , comme M. de Sismondi le rapporte , s'étant mis à genoux devant l'autel, et tenant^ à la main un crucifix sur lequel il attachait ses regards, le vénérable pontife attendit avec calme l'approche de ses ennemis. L'impétueux Sciarra , à la tête de ses partisans et avide de vengeance, s'élança dans la chambre, l'épée à la main- : mais il s'arrêta sur le seuil , en présence de son maître , saisi d'une crainte respectueuse qui paralysait sa résolution. En ce moment, arrivèrent Guillaume de Nogaret et sa troupe. Celui-ci , sans se laisser intimider comme Colonna , insulta le pape et menaça de l'emmener à Lyon , pour y être déposé par un concile général. Avec un calme et une dignité qui étonnèrent l'audacieux Français et humihèrent son orgueil, Boniface répliqua : « Voici ma tête , voici mon cou , je souffrirai patiemment , moi , catholique , moi , le pontife légitime et le vicaire de ^ésus-Christ , que des hérétiques ^ me con-

' Voir le récit de Viilani , cap. 63. p. 116. Pipino nous apprend que Boniface avait à la main un morceau de la vraie croix , et que, comme saint Thomas de Canterbury, il s'écria : « Aperite mihi portas camerae, quia volo pati martyrium pro Ecclesia Dei. » fp. 740.)

^ Le père de Nogaret avait été puni pour crime d'hérésie.

'MX BONIKACE Vm.

damnent et nie déposent. Je désire mourir pour la foi de Jésus-Christ et pour son Eglise ^ » Cette scène sublime , que nous sommes étonnés de n'avoir pas encore vue reproduite ])ar le pinceau de quelque artiste , est peut-être, dans toute l'histoire, celle qui fait ressortir avec plus de perfection le triomphe de la force morale sur la force brutale , celle qui montre le mieux la puissance qu'une grande ame , revêtue de l'appareil de la dignité extérieure , exerce sur la passion et l'injustice. Dante lui-même, en contemplant ce tableau, sentit s'éteindre en lui sa haine contre Boniface ; et son indignation contre les persécuteurs du pontife , éclata dans les vers suivants :

« Veggio in Alagna entrar lo fiordaliso ,

E nel Vicario suo Cristo esser catto. »

Veggiolo un ultra volta esser deriso ;

Vèggio rinovellar l'aceto e ' 1 fêle

E tras vivi ladroni esser anciso. »

Après trois jours de captivité , Boniface vit le peuple sortir de sa léthargie , se soulever et le délivrer ; bientôt il fut conduit h Rome où il mourut au bout de trente jours. Que sa mort ait été accélérée par le choc et les souffrances de sa captivité , il n'y a rien là qui doive nous étonner , surtout si l'on considère qu'il était dans sa quatre-vingt-septième année et que son ame . sensible et fière , avait du recevoir un coup terrible de l'ingratitude de ses sujets autant que des outrages qui lui furent prodigués. Mais une telle manière de présenter les choses aurait seulement éveillé en nous des sentiments de compassion ; et il importait que la sympathie excitée par la scène d'Anagni fut détruite par un spectacle d'un autre genre. M. de Sismondi prend donc encore une fois Ferrettus pour guide , et nous dit que Boniface , retenu prisonnier dans ses appartements par les cardinaux Orsini , entra dans une colère terrible , chassa de sa présence son fidèle serviteur Giovanni

* Ceci fut prouvé dans le cours du procès. Voir Rayiiald. RubaMis. p. 214.

iioNiKACK Vin. 349

(!;iinj);m() , rcnuM s;i poric ;iii nciiou , ct ;ij)i('S avoir loiit^i' Ic bAlon (ju'il liMiiiil à la mam , domia avec violciicr dc la l(H(' dontn» lo imir , (ltMnani(M(^ à souilint* do saii{^ ses clicvoux blancs, et liiul |)ar moiiiii- rluull'é sous les couvertures de son lit

Nous supposons (jue M. do Sisniondi a cm honte de suivre Ferretlus jus((u'au bout ; c'est pourquoi il ne nous dit j)as , avec; l'historien de Viccnee , ipie Honifaee hacha en petits morceaux avec ses dents son bAton qui était d'une longueur respectable (/>m'w/u7H snds procere.m de nti bus conter it) et ailleurs, {bacnlo mimitatim Irito), qu'il invoqua Béelzébuth , bien qu'il n'y eut personne dans l'appartement pour l'entendre, et que le démon prit possession de lui^ Ces circonstances auraient trouvé })lus d'un lecteur incrédule dans la France de 1801), M. deSismondi les a donc])rudemmcnt éliminées en ne retenant du récit de Ferrettus que ce qui était nécessaire pour faire un roman agréable : en effet, sa version n'est qu'un roman depuis le commencement jusqu'h la fin. Au bas de la page que cite M. de Sismondi existe la déclaration formelle de Muratori que toute cette histoire est un indigne mensonge, indignum mendacium, et le critique italien cite l'endroit où l'on en trouve une réfutation complète. Mais faire mourir Boniface dans son lit , muni des sacrements de l'Eglise , en un mot comme un bon chrétien , eut été un dénouement trop anodin et peutêtre de nature à gâter le mélodrame dans lequel M. de Sismondi a travesti l'histoire. Toutefois, je crains qu'il ne faille nous contenter de cette fin , moins tragique mais plus consolante que l'autre. Il a été démontré dans le cours de son procès que , forcé par la maladie de garder le ht , « il fit suivant l'usage des pontifes romains une profession de foi , et récita tous les articles de la doctrine catholique , en présence de huit cardinaux. Les lettres où ce fait est attesté sont entre les mains du cardinal Gentili^. » Ailleurs, on assure « qu'il protesta en présence d'un certain nombre de cardinaux et de

' Ubi sup. 1008. 2 Process, p. 37.

A'M) BOMIACi: VMI.

pliisieiiis (jcrscjiiiics lioiioi'ables. ipi'il i»\ ,iil luiijoiirs professo lii toi (lillioliquc (;t qiKi c'était diiiis celle foi qu'il désirai! moiirii -^ » Le cardinal Sleplianesius , témoin oculaire , fait un récit analogue des derniers moments de Boniface qui , selon lui , furent très-doux :

Chrislo jam redditur almus Spiritus, et divi nescit jam judicis iram , Sed mitem placidamque patris, seu credere fas est^.

Certes, pour l'iionneur de l'humanité, on aurait dû au moins faire allusion à ces récits authentiques. Mais que dire de la fureur avec laquelle il donna de la tète contre les murs , de l'air hagard et terrible que prirent ses traits après la mort , selon Ferrettus , qui ajoute que son corps fut enseveli dans la terre et qu'on le couvrit d'une dalle de marbre? Faut-il encore parler de ses mains et de ses doigts que, selon quelques écrivains , il avait rongés dans un moment de rage^? Il plut à la divine Providence de donner une réfutation éclatante à ces calomnies en 1405, cent ans après la mort de Boniface. A cette époque, il fut jugé nécessaire de démolir la chapelle qu'il avait fait ériger dans le Vatican pour son tombeau , et son corps dut en être enlevé. Lorsqu'on eut ouvert le tombeau (lequel était un sarcophage et non une fosse), le corps de Boniface apparut presque complètement exempt de corruption , et un air de sérénité était répandu sur sa physionomie si parfaitement conservée, qu'on pouvait y retrouver jusqu'aux moindres veines. Le corps fut examiné avec soin par les hommes de l'art , et un notaire dressa un minutieux procesverbal de la condition dans laquelle il fut trouvé , et un étal des splendides ornements pontificaux dont il était revêtu. Ces détails se trouvent eïi'^ntîef dans Rubaeus^*. Or, il est certain

' Process, p. \3i.

2 De canon. Caelest. lib. I. cap. XI. R. I. S. torn. III. p. 660.

•» «Mori, secondache per più se disse, di rabbia e mameandosi le mani. » Paolino die Piero. ubi siip. p. 65. * P. 348.

BONII'ACK MM. 351

(jiir lii n;iliiic lie ciciiliisc pits les hh'ssiii'cs iipics l.i moil , d l'on \\v |)iil li()ii\ri' les Iraciîs d'lmc seule conliisiuii .mlour de hi l(Me; l;i jteaii ('l.iil (l;iii>^ loiile 'son iiil(''L;iil('' : (|iiiiiit ii sen mains romjves, n leur l)e;mle rcinplil (l'ii(liini;ition Ions ceux qui les virent. »

Nous pouvons nininleniuil conclure celh; clndc. iNous ainrions h croii'c (jue ce (JUcî nous avons dil , niclliii les lecteurs en G;arde contre les assertions que certains historiens lu; se font j)as scrupule de mettre en avant dans des sujets de la môme nature cjuc celui-ci. Toutefois, il est encore une ou deux remarques que nous ne pouvons passer sous silence, liien que le caractère de Boniface fut certainement rigide et inllexible , rien ne [)rouve cependani qu'il ail été cruel et vindicatif. Lorsqu'il députa Jean de Palestrina vers le cardinal (lolonna , il aurait pu aussi facilement envoyer un détachement de ses gardes et le faire venir de force en sa présence. Quand les Colonna comparurent devant lui à Rieti, ils étaient tous complètement \\ sa merci ; et pourtant il ne leur fit aucun mal. Sur quoi reposent donc les insinuations perfides de M. de Sismondi , lorsqu'il vient nous dire que Boniface avait l'intention de les faire mourir? D'ailleurs , n'avait-il pas pardonné à Guido de Montefellro ses nombreuses offenses , ainsi qu'à Ruggieri d'ell'Oria ^, un autre ennemi déclaré de l'Eglise? Comme Boniface revenait à Rome, après sa délivrance , au milieu des pompes d'un triomphe inoui , Stephanesius nous apprend que son plus mortel ennemi (Muratori suppose que ce devait être Sciarra Colonna ou Nogaret) ayant été pris par le peuple , fut amené en sa présence, afin qu'il lui infligeât le traitement qu'il méritait , mais que le pontife lui pardonna de bon cœur et le laissa aller^. De même encore, lorsque Fra Jacopone tomba entre ses mains , il le traita avec bonté et se contenta de le

* « Questi Ruggieri dell'Oria era molto stato gran nemico délia Chiesa e del Re Carlo , al quale a prego délia Reina e di don Jacomo , Bonifazio , che allora era papa , benignamente e graziosamente pardono. » Paolino di Piero , p. oO.

2 Ubi sup. p. 459.

352 BONIFACE VÎII.

rnctlre en prison , tandis qiu; d'autres auraient puni ses offenses de la peine capitale ^ Ces exemples de clémence et de douceur devraient, pensons-nous , avoir un certain poids dans la balance où l'on pèse le caractère de ce pape.

Enfin nous ne trouvons dans aucun écrivain, quelque hostile qu'il puisse être d'ailleurs à la mémoire de Boniface , la moindre attaque contre sa conduite ni sa moralité , et ce n'est pas là un faible triomphe pour 'jn pontife qui a été plus en butte aux calomnies que tous les autres. Quant l\ l'accusation d'avarice qu'on a si souvent répétée contre lui , il suffit , pour la repousser , de citer les traits de libéralité dont il fit preuve en dotant des éghscs, en particulier la basihque de Saint- Pierre qu'il combla des dons de sa munificence. Sa justice semble avoir été universellement reconnue. Hallam rend témoignage à l'équité avec laquelle il exerça son arbitrage entre la France et TAngleterre^ , il réconcilia Venise et Gènes ; en un mot , toutes ses relations avec les autres puissances tendaient à rétablir la paix entre elles. Il avait cet objet en vue jusque dans les actes où il déploya le plus d'énergie et de vigueur. Plus près de ses Etats , Florence , comme Dino Compagni.nous l'atteste , s'adressa a lui dans ses querelles intestines, et le pria de fixer l'indemnité qui devait être donnée à Giano délia Bella^. Matthieu de Griffonibus nous apprend que les habitants de Bologne lui envoyèrent trois ambassadeurs et le prirent pour arbitre entre eux et les gens de Ferrare et de Modène^. Velletri le nomma son podestat, ou principal gouverneur ; Pise se soumit volontairement à ses lois , en s'engageant à lui payer un tribut annuel , et lorsqu'il envoya un gouverneur dans cette ville , il enjoignit à celui-ci de jurer qu'il observerait les lois du pays et d'y dépenser tout son revenu^. Enfin Florence Orvieto et Bologne lui érigèrent à

* Jacopone. Mores catholici. p. 407. ^ Europe in the Middle-Ages. '^ Cronica , lib. I. R. f. S. tom. IX. p. 478.

* Meraoriale historicum, Ib. tom. XVIII. p. 131. ^ Rub. ex Arch. S. A. p. 90.

BOM K AC h Mil

grands tiais. iJcs sl.iliics j)«)m priji/'luiT l«* suiivniir des siMiliineiils dc rcconn.iiss.'mcc ct (riidmiijilioii (in'il l(*iir .iv;!!! inspiivs'. II est imitili' iU' pmlci- des lulciils liltrraircs (Jo Bonifnci' : mil iic les ;i jiiniiiis coiilcsh's , d Ic sixii'-mc livre dos DiH-ivlah's cii csl tin niomiinenl <|iii vivra aussi loii^'teinps ([lie ri\i^lis(^ iinniorlellc de .lésiis-CJuisl.

* « Diclo nnno (l-SOij st.'itiifi sivo imnfzo P.ipaj Huiiifiicii V'lll, posiia fmt id |(.il.iiin BIdtli. »• llntnicii tit liolognn. (l. 1. ^. Will. p. aOt.

Page 1