ROME ANCIENNE
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UOME MODE 11 \E
S'il esl d'usage , en coiiimençant un discours, de donner quelques raisons pour justifier le sujet qu'on a choisi , à moins que des circonstances qui parlent d'elles-mêmes ne l'aient inspiré, je suis heureusement dispensé de cette formalité. En etTet ^ le sujet dont je vais vous entretenir n'est pas le résultat d'un choix : il m'a été proposé ou plutôt assigné. Ma tâche se trouvera donc bornée à le traiter le mieux qu'il me sera possible , et à en tirer un enseignement utile ])lutôt qu'une pure récréation.
« Rome ancienne et Rome moderne ! » voilii un titre qui ouvre une mine inépuisable aux recherches de l'historien et un vaste champ h son imagination. Rome classique, mais païenne, d'un côté ; de l'autre , Rome artiste et chrétienne nous offrent un imposant contraste. L'une est guerrière , factieuse, ardente et remplie d'une pensée qui la domine : c'est le tourbillon impétueux qui, lui-même agité et inquiet, pousse sur tous les rivages les flots de son irrésistible conquête ; — l'autre . intrépide avec calme . étend son sceptre spirituel et pacifique sur un empire religieux plus vaste que le premier.
:).">S HOME ANCIK.NMK Ki noMK MODKRNE.
« Qiiidquid non possidet anuiy » Ueligiono tenet. »
La première est la Rome de Cicéron , de Virgile et de Tite- Live, celle qui a légué à l'Europe son goût exquis et lui a imposé sa langue , forçant toutes les nations civilisées h recevoir l'un et à se soumettre à l'autre ; la seconde est la Rome de Raphaël et de Michel-Ange , qui conserve encore aujourd'hui au monde les modèles de la beauté comme de la grandeur artistiques, et lui en dicte les lois.
Toutefois , comme si elle avait à cœur de justifier son titre d'éternelle, elle semble ne point établir de séparation entre son passé et son présent.'' Rome ancienne vit encore dans Rome moderne , de manière à paraître indestructible ; et Rome moderne se trouve tellement enlacée dans Rome ancienne , qu'elle y peut retracer son origine primitive. On dirait deux nobles statues placées à côté l'une de l'autre et réunies par l'antique figure du Tibre qui , couronné de joncs , épanche également son urne à leurs pieds : l'une, revêtue de son armure , est assise , pensive et repentante , sur les ruines de ses temples renversés ; l'autre , debout auprès d'elle , la )-egarde avec un air de majesté et de douceur ineffable , et écarte de ses trésors dispersés la main jalouse du temps. Les salles de marbre du Vatican ont recueiUi les plus beaux débris de l'art païen , et le Capitole porte au front le symbole du triomphe du christianisme. Rome est donc une, et il serait difficile de la traiter autrement.
C'est ce fait qui constitue le caractère particulier de cette ville illustre , et qui en même temps nous donne l'explication de ce que nous pourrions appeler sa destinée. Il formera le sujet de mon discours : car il me semble que c'est seulement ainsi que je demeurerai fidèle au plan qui m'a été tracé de mettre en contact la Rome des temps antiques avec celle de nos jours, et de faire voir l'influence qu'elles ont exercée l'une sur l'autre.
noMK AN<:iK>NK III m»MI M«»l)l HNK. I;')'.)
.!(• lie Siiui.iis, jc ciois, |)()lir \()|]S doiiiicr iiln* idee dr celte hansi'oiiiKilioii , .incmi- recours à une miiiqc (|iii rende mieux in;» pensées, (ju'eii v(mis rappelnnl la inanièn; dont lus tableaux eoniuis sous le nom de rues (lisso/vnfifrs (d\nri\m'd) se fondent l(\s ims dans les antres.
D'abord , nous avons sous les yr\\\ une pointure viv(^ et distincte de l'ancienne^ cité. Les descriptions de (jueKjues écrivains conl(Mn|)orains , les fré(|uenles allusions do (juchiues autres, les inscriptions découvertes en divers endroits, les médailles sur les(juelles des édifices sont souvent £i;i-avés , et surtout les ruines elles-mêmes , permettent ii ranlitjuaire et à rarchitecte de nous la n^présenter dans son intégrité , dans sa magnilicence et dans sa s[)lendeur. La scène tout entière ne tarde pas à changer. Sur le même plan se projette un spectacle non moins grandiose , et dont les traits , en bien des endroits, ont à peine subi une altération; des basiliques s'élèvent où naguère s'élevaient des basiliques, et souvent des temples où étaient des temples. Mais les dômes se dressent sur les dômes, les tours s'étendent au delà des tours, ici au milieu de superbes palais , là parmi des bouquets de vignes et de gracieux cyprès , ou bien auprès d'un large aqueduc ou de bains à la structure massive. Toutefois , quelque distinct que soit chaque tableau , la transition de l'un à l'autre , la fusion de l'antique avec le moderne est demeurée un mystère que l'œil ne saurait pénétrer. Le premier s'est effacé lentement à mesure que les contours du second perçaient sous son enveloppe; pendant un temps , elles sont restées confondues, de telle sorte qu'on ne pouvait ni distinguer ni séparer l'une de l'autre. La toile n'a pas été vide un seul instant, mais nul n'aurait su dire par quoi elle était occupée. Enfin les lignes saillantes se sont révélées , le second plan s'est dégagé , en prêtant un aspect nouveau et une couleur nouvelle h ce qui subsistait de l'ancien tableau, tandis que la partie neuve apparaissait dans toute sa hardiesse . son originalité et son indépendance.
C'esl ainsi , en (jiielque suite , que s'est opérée la Iraiislormation des deux Homes. Une ville moderne d'un aspect noble et p;randiose s'élève où était naguère une cité plus vaste et plus riche ; mais comment le changement s'est-il effectué? C'est ce que je ne saurais dire. Quoi qu'il en soit , ce fait est sans exemple dans l'histoire des nations.
Les rivages du Nil sont jonchés des restes des massives statues de Memnon et des membres épars de sphinx gigantesques ; mais ces débris gisent solitairement sur ces bords marécageux , et les villes dont ils faisaient l'ornement ont disparu. Des tertres couverts de verdure ont marqué jusqu'il ces derniers temps, dans les plaines stériles de l'Assyrie, la place oil s'élevaient autrefois les palais et les tem[)les de l'altière Ninive et de l'impure Babylone. Leurs statues colossales , qui ont été depuis tirées du sein de la terre , sont dignes d'être considérées comme les modèles et les précurseurs de la sculpture grecque , mais , stériles sur le sol qui les avait créées , rien ne leur a succédé, et la race qui les avait produites ne s'est pas perpétuée. Que dis-je? les gracieuses colonnes de l'Acropole sont encore debout , tandis qu'à leurs pieds on a vu pendant des siècles d'humbles édifices de l'architecture la plus ordinaire et qui ne pouvaient revendiquer qu'une parenté bien éloignée avec ces monuments de la plus belle des cités de l'antiquité.
Mais si, ni la grandeur de leur empire , ni la solidité de leur construction, ni la beauté des œuvres d'art qui les décoraient , n'ont pu arracher à une ruine complète les capitales des autres pays , nous ne pouvons nous défendre d'une certaine surprise, en lisant l'histoire de Rome, de voir combien sa destinée a été différente de celle des autres. Au temps de Constantin et de Dioctétien , cette ville recevait encore des agrandissements : celui-ci avait construit des bains dont les immenses dimensions prouvaient que , si l'œil des Romains n'était j)as susceptible de perceptions bien raffinées, il était toujours capable d'apprécier de grandes proportions : cehii-là érigeait son arc de triomphe et sa basilique aux environs ou
iioMK vnciI'Nm: i;i homI' modkhnk. 'UW
(Ijims rciuciiih' iIm I'nniiii. M.ii^ , (|ii.iii(l \r git'^c «le ri'inpIiT (Mil etc IlilllslV-rt' il H\ ZIIIK'C , \'r\.\\ (les choses lie l.ird.i pas ,'i chjii)i;(M- : pai- dri^rrs Home fut n('\i,4ii,'i'M', el hiciilnl |»ics((ijr abjnul()iin(''(\ Apirs la piospéi ilr hrillaulc mais (''plK'mcif flu ivij;n(* (In Tlu'odosr , kîs calamilcs el les violences de toiile espèce vinrent londi'c sni' celle rnallieurensecilé. f.esdépenscs (pj'(*\igeait I'enli-elKMi de tiint d'c'dilices pul)li(\s , dont Ix'auconj) étaient devenus iinililes et d'antres odieux, étaient trop considérables pour les i-essouices d'une ville (|ui désormais n'était plus la pi(Mnièi-e d(; l'empircî ; le temps commença à ébranler et l\ détériorcM- les moins solides des monuments ; les tremblemiMils de lerie renversèrent les |)lus massifs, tandis (|U(^ d'horribUvs incendit^s l'avageaienl et i uinai<Mit , sans distinction, les |)liis nobles comme les plus lunnbles édifices.
Mais Rome était réservée à des maux plus grands encore , je veux parler du choc des invasions et de la torche des barbares. L'es torrents qui jaillirent successivement des glaces du Nord se précipitèrent vers les plaines de l'Italie, aussi naturellement que le fleuve coule vers lamer ; or , une fois en Italie . par une attraction analogue , ils se portèrent sur la ville des Empereurs et des Papes. En l'année 449, Alaric, à la tète des Visigoths, prit et saccagea Rome, la dépouillant de tout ce qui pouvait avoir quelque valeur aux yeux de ses barbares soldats.
Environ six ans après , en 455 , les Vandales , sous la conduite de Genséric, débai-quèrent à l'embouchure du Tibre. Trois ans auparavant, l'invasion d'Attila, le flénude Dieu , avait été détournée et Rome sauvée , non par la valeur des généraux de l'empereur , mais par la courageuse démaiche de l'illustre saint Léon. Dans cette circonstance , l'intrépide pontife tenta une seconde fois de se porter comme médiateur entre son troupeau et le conquérant barbare. 11 réussit à dissuader Genséric de brûler la ville entière , comme il en avait l'intention . et de consommer ainsi sa ruine totale ; mais . à part cette concession , durant quatorze jours et autant de
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nuits , Rome fut livrée à la fureur , i« la cupidité et à la licence d'une soldatesque effrénée.
Plus tard , en 472 , Ricimer et ses barbares Goths prirent et saccagèrent cette malheureuse cité. Mais toutes les horreurs des invasions précédentes furent effacées par celle de Totila et des Ostrogoths (3i6). Dans sa fureur, ce chef victorieux , qui avait défait onze généraux de l'empereur, décréta que Rome , après avoir été complètement pillée , serait convertie en un lieu de pâturage pour les bestiaux. .
Lorsqu'un oracle divin , fulminé contre la puissante Tyr, eut décrété que cette fille aînée des mers deviendrait un lieu où les pêcheurs feraient sécher leurs filets (Ézech. , xxvi , o . 1 4), cet an et fut exécuté sans délai , à la lettre et pour jamais. Mais , lorsqu'un homme , quelles que soient sa puissance et son audace , ayant d'ailleurs pour lui toutes les probabilités humaines , ose faire des décrets semblables , il s'expose à entrer en conflit avec une volonté supérieure h la sienne et dont rien ne saurait arrêter la marche. Totila avait condamné Rome à devenir un pAturage pour les bestiaux ; mais longtemps auparavant un décret immuable avait décidé qu'elle serait le pâturage éternel où le chef des Pasteurs ferait paître le troupeau de Jésus-Christ.
Chose étrange ! le barbare , cédant comme malgré lui à la destinée qui s'opposait à la destruction de cette immortelle cité , prêta une oreille favorable aux remontrances que lui adressa le général qu'il avait vaincu sur le champ de bataille. Bélisaire menaça sa mémoire d'une infamie perpétuelle, s'il détruisait ce qui restait de la grandeur romaine , et Totila ne mit pas son cruel dessein à exécution. Toutefois, il emmena tout le sénat et la plupart des habitants en Apulie , et Rome , demeurée vide pendant quarante jours , offrit le spectacle d'un désert de marbre.
On peut se demander avecétonnement ce que tant d'envahisseurs, qui vinrent successivement piller Rome , trouvèrent Remporter! Nous ne saurions mieux décrire leurs ravages
IIOMK ANCIKNM': 1.1 HOMI-: MODI'KMK. Hrl
(jin'M icioiii .ml ;iii\ pai olcs du |)i()|ilii'l(' : < (.«' tpif Ic ('l()|i<)i Ic aurait laisse, la saulcicllc l'a (h'vorr: le imccioii a lorif^çc va'. (UK*, la saiitcrcllc avail rpari^né, el la lomllc a (iï-lruil ce r|ii(» In piiciMon n'avail pas iMilovr. » I/hisloirc u'onVc. (jii'iinr solution ;i cc prohlrinc : cN^st (jiic , non moins ingénieux, non moins iiuliishicMix , non moins |)(M'snv(»ranfs([ii(' la foiiiini, les hahilanls , ayant ;i Icui' t(M(^ Innrs Pontifes, se muent .î l'œuvre aussilùt (juc les (*aux ainrrcs dc^'invasion se fmeni retirées, et s'eiïorcèrent de faire disparallrc , dans le plus court délai , les traces Je la désolation , paitout où leurs allections les portaient de piéférence.
I.es antitjues basiliques furent rapidement relevées , et , chose étrange ! on en construisit de nouvelles. De riches mosaïques en décorèrent les murs , et des vases d'or, ainsi que de splendides ornements, reparurent sur leurs autels, poui' être encore [)illés et remplacés de nouveau. Mais ces circonstances mêmes contribuèrent à la destruction de l'ancienne Rome. Trop pauvres, trop peu versés dans les arts pour se procurer ou pour préparer eux-mêmes de nouveaux matériaux , les travailleurs en trouvèrent de tout prêts sous la main dans les anciens édifices. On enlevait sans scrupule une colonne d'un portique chancelant ou d'un temple délabré , pour l'adapter aux nouvelles constructions. Des fragments de corniches depuis longtemps abattues, des inscriptions renversées par la main des ennemis ou par les convulsions de la nature , jetés péle-méle avec des tuiles et des briques de tous les âges et de toutes les dimensions , contribuaient à l'érection des murs , formant ce que les antiquaires appellent opus tumultuarium ^ expression énergique, mais intraduisible.
Une autre singulière cause de destruction était aussi en œuvre , et elle a laissé partout des traces de son passage. C'était la pauvreté. Il n'est guère de grand bâtiment sur lequel on ne puisse lire qu'il a été converti en habitation. Des trous ont été pratiqués dans les murs, et des solives y ont été introduites, probablement pour procurer un toit à ces milliers
M'y'i HOWE ancik.nmï i.r home modek.ne.
(i'ir)fui times (jui rc^Uiient satis abn apics uii |)illat;(! ou um in(';endi(!. Mais il \ a plus : telle était la disette de métaux , que les habitants ou les envahisseurs brisaient les larges pierres des grands édifices pour en extraire les attaches de cuivre qui les reliaient entre elles, et de celte manière ils n'ont pas peu contribué , non-seulement l\ défigurer , mais encore a aiïaiblii' ces nobles constructions.
Quelle influence cette œuvre de ruine a-t-elle exercée sur Rome [noderne , et quelles considérations en peut-oa tirer? c'est ce que nous examinerons plus tard. Pour le présent, airétons-nous un moment, et jetons un coup d'œil sur la condition des habitants qui demeurèrent dans cette cité désolée et humiliée durant la période que nous venons de décrire. Restait-il rien qui put les attacher a ce monceau de ruines? Conformément au plan de toutes les grandes cités, les monuments publics et les plus solides constructions s'élevaient autour de la [)lace publique {Forum) , et ceux-là étaient restés debout ; mais les quartiers habités par les citoyens , les sept collines et le Champ de Mars, ne devaient présenter qu'une masse de murailles chancelantes. Quant aux quelques infortunés qui y demeuraient , ils vivaient nécessairement au milieu de perpétuelles alarmes. Souvent, dans le cours des nuits, la chute de quelque arc de triomphe qui s'écroulait devait ébranler leurs frêles demeures; et eux-mêmes , avec quelles terreurs, durant le jour, ils se frayaient un passage dans les i-ues obstruées par les décombres , le long des édifices chancelants, ou à travers leurs fissures béantes ! Les aqueducs rompus laissaient échapper de toutes parts leurs eaux, qui, désormais sans contrôle , allaient former des mares malsaines , où naguère se trouvaient des réservoirs construits dans un but de salubrité jjublique , jusqu'à ce que tous les canaux étant bouchés, l'inondation s'arrêtât faute d'alim.ent. Le fleuve luimême , encombré parles monuments qui avaient été précipités dans son lit , par les ponts qui s'étaient écroulés faute de réparation , et par des objets de toute nature qu'on y avait jetés uniquement dans un but de destruction , le fleuve , dis-je ,
HoMK \n(:iknm: k\ homt moiu u\k lit»;*
st*mbl('^ji\()ii cliaii^i' sou couis ; circonsliiiicc (jiif I'liisloin* pass»' sous silence.
Les choses I'laiil ainsi, aiiiKuis-noiis le dioil d'cMic siji|»ris s'il était advenu a Koine ce (jni aillcuis a r\r la eonsiMjiKîiiei; i\v chocs inonis violents et d'une di'solalinn moins eonij)l('le ; SI , de nièine(jiie \c Caire a succédé ii Tlièlx's , (jue HahNlonc a élé remplacée par Hai^dad , (|ue Jérusahîrn elle-même a cliani^'é d'cMiiplacemenl après sa destruelion , une Rome nouvelle eût suci'édé à l'imcicnne ; si les habitants , vaincus par tani <)(' calamités sueci^ssivcs , et las cn(|uel{|uc soite de leiu' anlicpjc attachement , eussent émii<ré vers des lieux plus sains, plus surs, plus ai»;réables , et euss(Mit bâti une nouvelle cité sm quelcju'une des mai^nilicjues collines qui s'êîèvtmt autoui- de l'emplacement malsain choisi par Romulus? Tusculum, après sa destruction, descendit de ses rochers escaipés et vint s'ensevelir au milieu du vert Feuillage qui forme comme un bouquet sur la douce pente de ses collines ; Albe , dévastée , passa sur l'autre rive de son lac, et choisit un nouvel emplacement qui lui permît de plonger encore ses regards dans ce miroir limpide , et d'arriver jusqu'au rivage de la mer. Y aurait-il rien de plus naturel que Rome eût obéi à cette loi presque générale ?
11 faut que de grandes raisons , des raisons puissantes et irrésistibles , aient agi sur l'esprit de ceux qui étouiïerenl ainsi la voix de l'instinct ! Ces raisons , il faut les chercher dans les desseins de la Providence, sans la volonté de laquelle non-seulement un petit oiseau ne peut tomber , mais qui pesa dans sa balance la vie des nombreuses bêtes de somme, aussi bien que des cent vingt mille personnes qui ne savaient j)as distinguer leur main droite de leur main gauche , quand il fut décidé que Ninive ne serait pas détruite (Jonas , iv , 11).
Des temps de trouble et de confusion succédèrent aux siècles d'invasion et de pillage.
De puissantes familles se disputèrent entre elles des apanages féodaux ou la puissance souveraine. Chacune opprima ,
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pilla el détruisit il son lour, et leurs alliances furent souvent aussi funestes que leurs inimitiés. Elles érigèrent des forteresses dans l'enceinte de la ville , dans son voisinage immédiat , ou dans les villages et les bourgs environnants. Dans ces circonstances encore , la ville ancienne dut fournir les matériaux nécessaires. Et , dans le fait , nous pouvons affirmer que cette forme de pillage se continua jusqu'à la Renaissance. Enfin , au moment où l'aurore d'une ère nouvelle commençait k poindre pour les arts et pour les belles-lettres, lorsque Dante et Pétrarque chantaient, que Giotto peignait, et que de splendides cathédrales s'élevaient de toutes parts, Rome fut tout à coup privée de sa grande puissance conservatrice ; la lumière qui l'éclairait parut tout a coup s'éteindre. En 1308 , le pape transféra sa cour, mais non son siège , à Avignon. Tant que dura cette éclipse partielle , Rome fut véritablement plongée dans les ténèbres et la désolation; et il fallut un charme bien puissant pour attacher ses habitants à son sol, et , pourrionsnous ajouter avec raison , pour attirer des pèlerins vers ses ru mes.
Considérons maintenant l'action des diverses causes que nous venons de voir à l'œuvre , et observons comment elles ont produit la ville moderne. Il est une particularité qui doit , je crois, frapper un observateur superficiel. A l'époque où l'Europe septentrionale , et même le nord de l'Italie , se créaient une architecture , Rome était dans un état de profond abattement. Certes, elle ne manquait pas de ce qui était si nécessaire aux autres pays : elle possédait encore des églises vastes et splendides pour leur temps , lesquelles avaient leurs règles, leurs coutumes, et jusqu'à leurs ornements, qui s'étaient conservés ou avaient été renouvelés à l'aide de la tradition des temps anciens. On n'éprouvait pas le besoin de jeter à bas , de gaieté de cœur , ce qui restait , pour faire du nouveau. Aussi l'art du moyen âge pénétra-t-il comparativement moins dans Rome que partout ailleurs. Que dis-je? cette ville paraît en quelque sorte lui avoir opposé une barrière qu'il n'a pas franchie. Florence et Bologne l'avaient
accepU', Assise I'l OinicIo r;iN;ii('iil ii'(,ii (l;ins Ij-uis nuns ; niais, l\ pail une seule «^xccplioii , jc veux pailci dc l'éf^lise de la MiiHMve, aiicim «'dilicc d'niic crrlairic iinpoilaiice inrappelle à Rome rép()(|ne de raichileeliii'e L.M)llii(|iie
Que s'en (*s(-il suivi? IVahoi'd , cpie l'on n a |)as éprouvé plus tard la lenlationde deli iiire ('e (|ui existait , tant (ju'on enl Tespoir de le conservei". Quchpies-unes d(\s hasilnpies , il est vrai , ont été , à des époipw^s postérieures , modifiées d'une manière ladieah» , bien (pje le plan en ait. été fidèlement conservé ; mais généralement cette mesure était devenue nécessaire pour préserver le monument d'une ruine certaine. Puis , Ljuand (Miliii les arts commencèrent h renaître; vl ([uv, Rome y eut retrouvé sa |)rééminencc, elle put recourir h ses propres modèles ; et , en conscience , on ne saurait la blAmer de ce que , après avoir traversé tout le moyen âge sans en adoj)t(Ml'architecture , elle n'y revint pas quand partout ailleurs le temps de sa splendeur était passé et que celui de la décadence commençait.
S'il en est ainsi , il est naturel que nous désirions voir subsister autant de restes que possible de l'ancienne cité , pour embellir la ville moderne et pour inspirer au monde le goût et la connaissance des arts. Si les anciens Romains n'avaient pas transféré dans leur capitale en grand nombre les trésors de la Grèce , il n'est pas douteux qu'ils eussent été perdus pour nous. A l'exception des marbres de l'Acropole, dont le transport en Angleterre a fait accuser de vandalisme ceux qui les ont enlevés , quel profit avons-nous tiré directement de ce sol fertile des arts? Nous devrions donc voir avec un sentiment de gratitude que Rome a été choisie pour renfermer un trésor auquel le monde entier a apporté son tribut , et dont tant de précieux restes ont survécu à l'action destructive des siècles. J'irai plus loin , et , dùt-on crier au paradoxe , j'oserai affirmer que les causes de destruction que j'ai énumérées précédemment sont devenues , entre les mains de la Providence , autant d'instruments de conservation.
MjH HUMt ANCIENNi: KT UU.Mt .NKJDEhNt.
En elTet , rieii ne contribue autant ii la destruction d'un objet que de n'être pas apprécié par ceux qui Je jjossèdent.
Il est probable qu'une médaille d'or lendra plus de services à l'archéologie et aux arts , si elle a été enfouie dans la terre , que si elle était tombée aux mains d'un Bédouin ou d'un Tartare. L'un ou l'autre l'eût fait fondre afin d'en retirer la valeur intrinsèque , ou l'eût percée pour en faire un ornement ; tandis que la terre , en rendant peu à peu les trésors confiés h sa garde, remplira nos musées de pierres précieuses , de médailles et de bijoux antiques. C'est pourquoi , si , par un décret aussi sage que mystérieux , la Providence avait décidé que les jours de la civilisation ancienne seraient séparés des jours de la civilisation moderne par une nuit obscure , et si l'œil de Dieu , qui plongeait dans l'une comme dans l'autre, avait jugé que toutes les deux étaient bonnes , le plus ferme espoir de la seconde devait consister en ce que la premiere demeurât cachée dans les entrailles de la terre.
Or, comme premier agent de cette puissance providentielle , vint la destruction , aussi salutaire que la bêche ou la pioche qui recouvre de terre la semence, afin de la cacher à l'oiseau qui la dévorerait , jusqu'au temps de sa vie nouvelle. Si les caves de la Maison d'Or n'eussent été remplies de terre, Raphaël n'aurait jamais retrouvé, avec leurs couleurs si fraîches et leurs dessins si bien conservés , les arabesques qu'il transporta au Vatican comme accessoires de ses splendides fresques. Si les tombes des Scipions, des atTranchis d'Auguste, des Nasons et d'une foule d'autres, n'eussent pa.s été enterrées avec les morts qu'elles renfermaient , nous ne posséderions ni les intéressantes inscriptions et les peintures dont elles sont couvertes, ni les détails exacts qu'elles nous donnent sur les rites et les cérémonies funèbres des anciens. Bien plus , si le tombeau trouvé au Monte Gennaro , en dehors de la porte de Latran , n'eût pas été transformé en tertre , recouvert d'une vigne et surmonté d'une tour , l'admirable vase connu sous le nom de vase de Portland , au lieu de faii e la gloire du Musée britannique i^?^/Y/V? /7??/,s'flBM?n;, serait peut-
ROMK ANCIENNE KT UOMF MODEKNE. 'M^^
t'tir loinl)' .iii\ in;ims d'nii |)ii\s,iii du [mmm-ii ;ii.'c , tjiii , hVij
SlTVaill lOllllMC (I'lllir ()l((t' (Ic \.IISS(llc (loiIKÎSlMjllC* , I'lMll
place sur sa Idc pour allci piiisfr dc l'eau ii l.i roiiUnnc , jus- (|iran jour où , venant ii siî heurter dans son elu-mui eiinlre un l)loe d(^ |)oiplivi(\ il eût hrisé le ehel-d'dMivre anti(jU(i el en eut ji'lé les dehiis sur un monceau de décombres. Nous pourrions en dii'c autant d'un i^^rand nombre de vases étrusijiK's ou de sarcophai;es d'albâtre (|ue (lerœ , Volteiia, (Ihiusi on Nolt» ont vu tirer du sein de la lene pour en enricliii' irs musées de l'Europe.
Et ipie dirons-nous de la sculpt ium;? Qui f)onri'ait estimei' les chefs-d'œuvre (\c l'art le plus exquis (jui oui peu dans le cours du moyen Age? De toutes les statues , de tous les groupes dont parle Pline , combien sont perdus? Sont-ils détruits ou demeurent-ils encore ensevelis dans le sein de l;i terie . destinés à récompenser les travaux et h réjouir les cœurs d'une génération future? Nul ne le sait , mais chacun doit faire des vœux pour voir se réaliser la seconde de ces alternatives. Il est constant que, pendant une longue suite d'années, le marbre a été la matière la plus employée à fabriquer la chaux : et il nous est permis de douter ((u'un chaufournier du moyen âge eut su établir une distinction entre le Laocoon ou V Apollon du Belvedere et quelque grossier satyre du jardin , à moins que ce dernier ne ])esàt davantage ou ne lui parût , comme marbre , d'une qualité supérieure. Parmi les statues exhumées dans ces derniers temps par le signor Guidi, le plus intelligent , le plus infatigable et le plus désintéressé des hommes qui se sont voués h l'exploration des ruines de Rome , il s'en est trouvé deux , aussi remarquables par la beauté de leur exécution que par la giandeur de leurs proportions, qui avaient été brisées par les coups redoublés d'un énorme marteau resté auprès d'elles ; celte destruction a-t-elle été le résultat du dépit , d'une stupide méchanceté , ou a-t-elle été déterminée par des motifs d'utilité? C'est un problème qu'il est impossible de résoudre. Quoi qu'il en soit , il est un fait certain : c'est que tout ce qui est demeuré à découvert , à