‹ Mélanges religieux, scientifiques et littérairesChapitre 9 sur 30 · M '2 ROME ANCIENNE ET ROME MODERNE · texte numérisé non relu

M '2 ROME ANCIENNE ET ROME MODERNE

à lin manuscrit palimpseste, c'esl-à-dire à une tablette sur laquelle on aurait effacé la première écriture pour y substituer un ouvrage nouveau et souvent précieux. L'œil exercé d'un savant, comme le cardinal Mai, de regrettable mémoire, parvient h y retrouver cette écriture primitive , sans détruire les caractères nouveaux qui en ont usurpé la place , et cela h l'aide d'un très-petit nombre de moyens artificiels. De cette façon un auteur ancien est souvent arraché à l'oubli. C'est ce (jui arrive aujourd'hui à Rome. En creusant les fondements d'une maison , en débouchant un égout , maintes fois on rencontre un vieux mur contre lequel le pic est impuissant : l'antiquaire , toujours preH , n'a pas de difficultés h en déterminer l'âge ; c'est pour lui une donnée précieuse à l'aide de laquelle il retrouvera l'emplacement d'un édifice perdu. On explore les caves environnantes , on découvre d'autres fragments du même ouvrage , peut-être un bas-relief ou un chapiteau qui , évidemment, lui ont appartenu; et ainsi, sous ses églises et sous ses palais actuels , l'ancienne et classique cité se laisse lire comme un livre de Cicéron sous le texte d'un scoliaste. Telle est la méthode à l'aide de laquelle on a pu retracer le plan et les dimensions de Yenceinte Julienne parmi les souterrains et les fondements d'une multitude de bâtiments situés dans le Corso et dans ses environs.

D'autres fois, unC'Circonstance accidentelle ou un dessin formé d'avance conduit ;i la découverte de régions nouvelles qui , jusque-là, étaient demeurées non-seulement inexplorées , mais même inconnues. Un exemple de ce genre vient précisément de se produire tout récemment. Sur le mont Aventin s'élève l'antique et vénérable église de Sainte-Sabine , à laquelle est annexée une maison qui a toujours été occupée par une communauté de dominicains depuis le temps de leur fondateur. Il y a environ trois mois, ces bons religieux désirèrent faire subir quelques modifications à leur jardin et le disposer à la mode anglaise. Comme on peut le penser, ils furent , dans cette circonstance , leurs propres jardiniers , et leurs travaux ne tardèrent pas h être amplement payés de

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vvUnu . Ils iriicontriMcnl iiikî ouvcrlurr dans lacjurll»; ils niitivrcul , vl sv lioiivt'icnl dans \n\i\ an(iLMin(^salk'clirrti(Mini5, coiiV(M'l(^ d'rlri^anlcs arahcstjucs en pcinturtî. Apn'îs l'avoir soi£j;noiis('tnonl dôblayrc , ils a|)(*r(;iii('iil rmliôc (1*1111 autre a|>|)aii(Mn(Mit : ils passriiMU (i(* celle lacim rie eliamhii^ en chainl)ro , ci lorscjun j'en (Mil(Mi(lis parici" pour la dernière fois, ils étaient déjà arrivés an dixième appartement, dette découverte a excité un immense intérêt, car on ik; soujxjonnait pas l'existence d'un tel monument en cet endroit. Tne des chambres est couverte de noms qui appartiennent au troisième ci au quatrième siècle; toutefois on n'est enconi parvenu qu'h en déchifl'rer un seul. Mais cette excavation n'cîsl pas moins importante sous un autre point de vue ; car j'aurais du vous dire que le premier morc^eau d'anti(]uité découvert dans ces fouilles fut une portion du mur de Tullius, un des premiers rois de Rome , laquelle , rapprochée d'une autre qui fut trouvée , il y a quelques années , dans une vigne voisine appartenant aux jésuites , par ceux qui y ])lantaient de nouveaux ceps , décide la direction véritable de ce mur et les limites de la cité primitive.

Mais, parfois, la manière dont la ville ancienne sort de la ville moderne est plus singulière encore etressemble davantage aux travaux de la géologie. Par exemj)le, l'antiquaire de la nature fend un morceau de lias , et , dans un des fragments , il découvre l'image parfaitement distincte d'un poisson ; parfois encore , il trouve des coquilles fossiles enfermées dans une pierre très-dure. Quelque chose de semblable est arrivé sous le dernier pontificat. On avait jugé h propos de débarrasser une des portes {porta Maggiore) d'un affreux bastion qui en gâtait l'aspect. Une singulière découverte s'ensuivit. On y trouva , si parfaitement encaissé , que nul n'en aurait soupçonné la présence, un des j)Ius curieux sépulcres connus jusqu'à ce jour. Il est en grande partie , sinon totalement , construit avec ces huches de pierre dont les anciens se servaient pour pétrir le pain . et le procédé qu'ils mettaient en usage dans cette circonstance est gravé tout entier en bas-

reliefs Jiutoiir du sé[)iilcre. Une inscription , dont le style nnnonee une date très-aucienne, et répétée en plnsienrs endroits , nous apprend (pi'iin boulanger , qui était en mémc^ temps entrc|)reneur des subsistances, a érigé ce monument h sa femme , dont le corps est enterré dans ce cpi'il appelle (( cette boulangerie {in hoc panarw]. » Ce tombeau , étant situé près de la porte, et d'une solidité ii toute épreuve, s'était trouvé encaissé dans un ouvrage en briques et avait servi de base à une tour avancée.

Ces exemples suffiront peut-être pour faire voir j)ar quels liens étroits l'ancienne Rome et la Rome moderne sont unies l'une h l'autre , et comment celle-ci continue à mettre sans cesse au jour des monuments cachés de l'autre dont on ne soupçonnait pas l'existence. Je n'ai pas parlé de la découverte d'objets isolés ou de moindre importance, tels que statues, inscriptions ou blocs de marbres rares. Je ne suis pas entré non plus dans le domaine sacré des antiquités ecclésiastiques. Si je voulais entamer ce chapitre , il me faudrait vous retenir longtemps encore ; je me hate donc de passer à quelijues réflexions par lesquelles je me propose de clore cet entretien.

Si nous considérons Rome comme la grande conservatrice de l'art ancien , destinée à recueillir et à amasser , pour le révéler ensuite au monde entier , ce que l'antiquité regardait comme le type de la beauté , j'ai sulfisamment démontré avec (juelle fidélité elle a rempli sa mission. Si nous cherchons dans l'histoire , non la volonté des hommes ," mais les décrets du Maître tout-|)uissant qui gouverne le monde ; si , à travers les griffonnages , les ratures , les taches et les corrections de ceux qui in3crivent leurs annales dans le livre des gloires de ce monde, nous suivons les lignes si droites, si belles, si sûres . tracées par cette main dont tout dépend , nous verrons que tout ce qui est arrivé dans cette ville ou à cette ville était nécessaire et sagement ordonné pour l'accompli.ssement d'un grand but.

Mais pouvons-nous nous ari'èter ici ? Lorsque nous avon^ contemplé les alarmes, les afflictions et les dangers de ceux

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(|iii liJihihiicnl Home .1 des cjkkjikîs (r()|»j)i'«'ssi()n.s ; loiscjuc lions vn avons Iwr la ( ()iis«'M|iicn((' (|iril cul <''l('' plus naliiicl pour <'U\ (Trini^rtM' vers des lieux plus Iicukuix rl plus sûrs , nous n()us soinincslu sur les raisons (jui les cm avaient (^nip(^chés, sur les motifs ({ui avaient inllueneé leurs cœurs et (iirig/* leurs conseils.

La ])ensée d'une éinii^ralion ne se pi'éscntcî-L-ellc j»as an premier ahord? l/habitantdi^ (ouïe autre, cité pouvait s'en .l'Ier au loin, emp()rtant avec lui s(*s meubles, ses dieux pénates, s'il était païen, et se bAlir un nouveau toit sous lequc;! il eùl rass(Mnbl6 ses enfants. C'est ainsi (pi'Albc^ et Tusculum, (jue Thèbes et Babylone avaient cl\anL!;éleui- emplacement. Mais il ne devait pas en èlie ainsi de Rome. Le Romain chrétien n(î pouvait pjvs emporter avec lui les pierres de sa cité (}ui lui étaient si chères, ni la poussière de ses roules qui était sacrée f)our lui. Il ne pouvait pas emporter la prison dans laquelle Paul fui le captif de Jésus-Christ; il ne pouvait pas emporter le Janicule sur lequel Pierre avait été crucifié; il ne pouvait pas emporter le tombeau où reposaient ces glorieux martyrs. Il lui fallait laisser derrière lui ces lieux pleins de la mémoire de Laurent et d'Agnès , et la terre du Saint-Sépulcre dont sainte Hélène avait jonché l'église de Sainte-Croix , et les catacombes avec les myriades de martyrs, et les basiliques avec tous leurs souvenirs. C'était Rome qu'il aimait et non ses merveilles. Rome sans monuments, démantelée, ruinée, foulée aux pieds , était encore pour lui la cité de Pierre et le siège de son successeur.

Lorsque j'ai ])arlé des anciennes cités qui étaient tombées pour ne plus se relever , j'en ai omis une , la seule qui ofl'i jl un parallèle avec la grande ville dont nous étudions les destinées. Quand Jérusalem fut détruite pour la j)remière fois el que son peuple fut emmené en captivité , elle était destinée cl renaître de ses ruines ; car ses ])ierres mêmes étaient vénérables aux yeux des serviteurs de Dieu et leur rappelaient de doux souvenirs. De même, sans doute, lorsque Rome ne fui comparativement qu'une ruine , plus d'un Jérémie vint s'as-

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seoir sur un débris de muraille et pleurer sur la maîtresse des nations devenue tributaire des barbares, sur cette cité où naguère llorissaitun peuple nombreux et plongée dans la solitude de la désolation. Mais la pensée qu'elle dut être abandonnée ne put jamais entrer un seul instant dans son esprit. La perpétuité de Rome était un axiome dans la bouche du chrétien , comme jadis elle était le souhait que le païen exprimait dans son salut : Esto perpétua!

Si tel était le lien qui attachait les habitants de Rome à leur patrie , la Providence ne lui avait-elle pas donné sa haute sanction d'une manière aussi singulière que manifeste? Une main puissante et invisible n'avait-elle pas été étendue })Our la protéger , et pour disposer les événements de manière à indiquer que les destinées de cette ville illustre appartenaient i> une sphère plus élevée que celle de ce monde ? Un sage peut-il lire son histoire et douter que Rome, ainsi miraculeusement conservée , n'eut quelque chose de plus grand à perpétuer que les arts, quelque chose de plus saint à faire vivre que les lettres , quelque chose enfin de plus sublime h assurer à l'homme que les traditions d'un empire déchu? Si nous trouvons ici une loi différente de celle qui a régi les autres Etats, les autres dynasties et les autres cités, il faut nécessairement que l'objet pour lequel cette loi a été spécialement faite ne participe ni de la nature périssable , ni des éléments susceptibles de dissolution qui les constituent.

Je n'irai pas plus loin, car je désire tirer une conclusion à laquelle tous puissent s'associer. Si vous allez à Rome pour chercher lesvestigesde sa grandeur antique : sur ses collines , autour de ses murs, dans toute l'étendue d'une" campagne stérile , jusque sur les montagnes voisines , partout vos yeux rencontreront un objet qui domine tout, qui couronne tout. (jiii bénit tout. C'est le dôme qui surmonte le tombeau du l>écheur de Galilée et sur lequel s'élève la croix qui seule l'a fait triompher. L'obélisque , érigé par son persécuteur, Néron, est debout devant les portes du lieu où reposent les cendres de l'apôtre-marlyr , comme pour rendre hommage à sa mé-

HOME ANCIENNE El HOME MODEU.NE. Ml

moirr. ('('Ile irllcxioii .1 inspire'' une p.iioN* piofoiiHf' l\ un pcrsoniKii^'c illiislic siii' NmiiicI Ions les icmuds (l<* TMiiropc soni (i\rs iuiioiMd'hni , cl donl elle ndiniir la sa^eîssc (lans les conseils comme la puissance dans la î^ueno ; cclt(* parole , la voici : « La i;loii(^ de Home ne eonsisle pas dans la beanlé (ie la ville moderne. I*onc moi , je la fioiive en eonlemplani les déhils d'un vieux v\ colossal empire |)rosternés devani la croix j)oiir loi rendre hommafi;e. »

C'est par ces mots, (ni(> j'ai cnlcndus sortir d'une; bouciie im])ériale , (juc je terminerai ce discours.

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