DINER D'ARTISTES
Tète artiste, n*e8t-ce pas?
L'autre jour nous dînions chez Lemaltre. Dès la soupfc on parla peinture : nous étions tous artistes, excepté Berchet qui pestait dans Fâuie et bâillait dans sa main. Il tentait de parler Pologne, on lui répondait bleu de Prusse, glacis, pleine pâte. A la fin voyant Duclos qui, à propos de fresques, citait ritaliè, mon homme prend son temps et dit :
€ Pauvre Italie ! comme ils Font abandonnée ! — Us ont parbleu bien fait, i^ réplique Duclos, du plus grand sérieux.
Puis, sans autre transition : « Écoutez. C'était à Fondi. Le curé était bon homme ; je ne sais qui l'endoctrina : bref, il permit une école. On fit venir
un Français qui mit au mutuel tous les bambins du village ; les voilà décrassés, mouchés, habillés, tondus; c'était pitié. Il y avait un couvent; des bénédictins : yeux caves, front chauve, drapés comme des anges; près du couvent une chute d'eau , un vrai Tivoli, tout de roc et de mousse : j'en ai le dessin. Du reste, on venait là comme on pouvait : par les bois, par les vallons ; point de route, peu de sentiers; les rochers vierges, les arbres aussi; les hommes beaux, fiers, dévots, brigands à fiure trembler; les femmes, admirables. Vient un Suisse: ils se fourrent partout. Celui-ci, ayant permission et des fonds, tente les bénédictins, qui d'ailleurs se voulaient rapprocher du lac à cause des truites. Il achète le couvent : voilà une filature. La chute d'eau, il la met en rigole pour tourner sa roue. Les gens, hommes et femmes, il les enrôle pour son coton. Il lui faut une route ; il abat les arbres, mine les rochers, maçonne, plâtre, creuse, bouleverse, et par malheur en creusant trouve du charbon de
terre! on parle de machines à vapeur Pour le
coup, le diable l'emporte ! je m'en allai. »
Tout le monde riait dans sa serviette, excepté Berchet, qui, ne connaissant pas l'homme, commençait à croire qu'il assistait à une mystification.
Mais Duclos reprenant : c lis ont parbleu bien fait! je \ous le répète. Braves gens et qui aiment les arts, que vos hommes du juste milieu! Ils ont bien vu qu'en trois ans dicî, avec une charte et des ga* zettes, l'Italie serait tout entière comme Fondi ; le Colysée une tannerie, et les moines des canuts. Belle chose à faire, n'est-ce pas? »
Alors Berchet doctement : « C'est bien ; mais pour quitter la plaisanterie... — Qui plaisante ici ? Moi? Vraiment non. Douteriez-vous que j'aime mieux un moine qu'un canut, le Colysée qu'une tannerie, une cascade qu'une rigole? — Mais en» core est-il, reprit Berchet, qu'une rigole, une tannerie, un canut, sont des signes de prospérité, d'industrie, de liberté même ; tandis qu'un moine est signe de misère, de superstition, d'esclavage. — J'en doute, moi , reprit Duclos. Dites-vous qu'un canut est plus libre, plus riche, plus heureux. Je ne dis pas qu'un moine, mais seulement qu'un lazzaroni ? Vous auriez tort, sans compter qu'il est mille fois moins pittoresque. Un canut travaille tout le jour dans le mauvais aii*', gagne vingt sous et meurt de faim. Un lazzaroni se récrée dans les rues, se couche au frais ou se chauffe au soleil, ne gagne rien, vit de rien, s'inquiète peu ;
certain qu'il est que c'est à ses maîtres de le ndur*^ rir. Un canut est libre, direz-vous. Libre de quoi, sMl vous plâlt? Libre de se promener? s'il a le temps; de boire, de manger? s'il a de quoi; de vivre? pas toujours; de se tuer? davantage, si on ne l'empêche pourtant : c'est un esclave lié, garrotté par la misère, là faim, le froid, la loi, les gendarmes, tous maîtres qui ont la main rude et d'entrailles peu, sans compter le fabricant, qui par métier les a de bronze. Et puis comparez à cela mon lazzaroni, indépendant, libre de son temps, de sa personne ; qui, sans souffrance, dort, digère, ou se promène. Ses maîtres à lui, c'est le pape qui lui octroie le paradis ; c'est le roi qui lui arrose sa rue ; son prêtre qui lui donne l'aumône et l'absolu* tion; les sbires qui le craignent. Sa superstition? vous vous en moquez! Parbteu, c'est sa meilleure affaire. Otez-lui cela, vous aurez un canut, un ignoble canut, sans madone, sans crucifix, qui gémit sur ses souffrances et n'eu voit la fin, ni dans ce monde, ni dans l'autre. »
Berchet, homme de gazette, était décontenancé comme M. Jourdain devant Nicole qui ne le touche pas dans les règles. Sur quoi Lémattre, craignant qu'on n'en restât là, carDucIos s'était rerais
à manger : « Je penche, lui dit-il, pour Totre avis; mais franchement , je trouve que vous n'avez pas répondu à monsieur. — Qu'est-ce qu'il m'a dit? reprit brusquement Duclos, en posant sa four^ chette. Que m'avez- vous dit î — J'ai plaint l'Italie, et TOUS m'avez parlé de Fondi e^ des canuts ; je lui souhaitais la liberté, vous lui s(ftihaitez les moines, les lazzaronis ; chacun son goût.
€ Et c'est le mien, reprit Duclos; je ne m'en dédis pas. La liberté! c'est un beau mot ; j'y rôve souvent. Où est-elle? Dans l'autre monde.., en Amérique, veux-je dire, c'est chose convenue entre les gazetiers. Reste à voir le bien qu'elle nous a fait de ce côté-ci de l'eau, depuis cinquante ans qu'elle nous brouille, nous égorge ou nous opprime, faisant à tous payer cher ses conquêtes, et puis après ne profitant qu'aux gros. Écoutez ; c'est justement un Bolonais qui me disait ceci : La liberté, elle est dans ma bourse ; l'égalité, au cimetière; voulant dire par là qu'en tout pays le riche est libre, le pauvre, non. Qui en doute? Un seigneur russe, sans charte, ni députés, ni presse, est mille fois plus libre que, chez nos voisins, un pauvre diable avec tout cela et les immortelles journées par-dessus, A Rome, un cardinal lit Vol-
taire et reçoit le Constitutionnel ; à un épicier qui en ferait autant, la prison dans ce monde, Tenfer dans l'autre. C'est partout de même. Voilà pourquoi j'aime mieux le bien-être que la liberté, la superstition que le néant, le far niente que la misère, et un couvent qu'une Qlalure. Ai-je répondu, celte fois ?*
— Oui, oui, dit Lemaitre, cette fois c'est clair.
— C'est clair, interrompit Berchet, que monsieur est carliste. »
Alors Duclos : « Carliste! Pourquoi non? Moi j'aime les princes, les reines, les cours, les moines, les jésuites même < s'ils sont en robe et pittoresques ; et je donnerais toutes les chartes du monde pour une monarchie comme j'entends, ou des Médicis ; c'esf la même chose. les beaux temps que ceux-là? Quels hommes, quels tableaux, quels poètes ! La renaissance , messieurs, je ne connais que ça. Temps de jeunesse, de fraîcheur, d'énergie pour les nations : ritalie en tête ! Temps où le génie montait de toutes parts au cœur de l'homme, comme au printemps la sève dans les arbres ! ... les fruits suivirent de près. Dès lors nous avons marché vers les lumières, vers l'industrie, vers la raison, vers l'égalité, la liberté ! Que sais-je ? Lisez les
gazettes , les brochures , les. préfaces , les discours préliminaires ; nous allons en poste vers la perfection... Sots qu'ils sont ! Oui, nous avons marché, oui. Des bois majestueux, des collines fleuries, des eaux vives où l'âme trouvait sa vie et ses plaisirs, nous avons marché vers les plaines ingrates, plan*tées de choux, de grain, de colza; hérissées de clôtures ; percées de routes, de canaux ; fécondées par des milliers de machines , dont Thomme est une, et la plus sotte. C'est là le progrès ! L'homme s'est machinisé en tout. Pour l'industrie, c'ç^t prouvé. En politique? des principes, des abstractions le font mouvoir, comme la vapeur un piston. En religion ? il obéit aux rieurs, aux vaudevilles, aux philosophes, à lui jamais, et puis se moque de ses grands-pères qui croyaient au prêtre. En littérature? Voyez donc. Peau de chagrin^ huit éditions ; Barnave, autant : écrits de fange et d'ordure pourtant, en face d'un conte de Boccace seulement. Mais ces livres se font, comme se taillent les habits, petits ou grands, bleus ou rouges, pour obéir à la mode. Machines les impriment, machines les lisent, mues par d'autres machines, les journaux; engrenages sans fin. La poésie, les beauxarts? Ah oui, parlons-en. Ils sont affranchis ponr-
tant. Bë quoi? Qui les gênait ! Âfitratlchis du beau ? oui ; mais esclaves du faux, du clinquant, du plat, de l'immonde. Vous me direz : C'est lé goût général, ils font bien de s'y conformer.... D'accord; et Toilà où nous sommes arrivés en marchant ! Ma thèse , justement. >
Pendant cette tirade , Berchet, tenant son couteau négligemment, s^en servait à aplatir le sél dans la salière, de l'air d^un homme qui ne veut, ni soutenir uiie discussion, ni paraître consentir à écouter des sottises. « Vous voyez, lui dis-je, que monsieur est artiste bien plus encore que carliste. — Je vois , dit-il , que monsieur est pour que le siècle reste en place.
— Moi! Point. Détrompez-vous, repartit Duclos, je m'y trouve trop mal. Marchons, courons. Où qu'on me mène, j'y serai mieux, pour ma part. Mais écoutez ceci. S'il est encore quelque coin du monde où l'homme ait conservé ses traits, la nature sa beauté, l'antiquité ses nobles vestiges; s'il est encore pour les arts une patrie féconde en chefsd'œuvre, en modèles, en grandes inspirations.... respectez ce sanctuaire. Que le vandalisme de vos lumières ne porte pas sa hache sur ces forêts, son ignoble truelle sur ces monuments antiques, son
souffle glacé sur ces âmes où, malgré leur ignorance et leur superstition, vivent encore plus de nobles passions , plus de foi, plus de poésie, plus de dignité humaine que dans vos égoïstes financiers ou vos misérables prolétaires...
— Appuyé! s'écria Lemaitre. Touchez là, Duclos. Voilà de la politique I . . . de la politique qui rafraîchit l'âme. Vous n'êtes pas fort sur les protocoles, c'est vrai ; et sur ce point , Berchet vous aurait battu, j'en parie... Mais laissez-nous déraisonner, Berchet, c'est le propre des artistes lorsqu'ils raisonnent politique. À propos, vous rappelez-vous la brochure de M. de Chateaubriand ?
— Oui, dit Berchet.
— Artiste , cefui-là ; n'est-ce pas ? au moins autant que logicien. Toujours pittoresque de pensées, de sentiments, de style; il parle par images, discute par tableaux. Il peut conclure mal, mais il peint en maître. Tenez, sa brochure... vrai tableau d'histoire. La France dans la fange, saint Louis dans les cieux, une mère éplorée, l'enfant des rois, et lui !... parbleu, lui que j'oubliaisLl II s'y est mis, et sur le premier plan ; c'est cette noble infortune, qui suit le corbillard de la légitimité , boudant la France, et regardant si elle le regarde. Tète artiste,
n'est-ce pas ? C'est Duclos à Fondi , voulant des ruines, rien que des ruines. »
Ici, Berchet lâchant de Tamener sur son terrain : «Chateaubriand! Je trouve, moi, qu'il raisonne fort bien ; non que je veuille d'Henri V ; mais il voyait l'élan de juillet comprimé, la révolution confisquée au profit de...
— Voici le Champagne, dis-je. Votre verre, Berchet ?
— Il voyait la révolution confisquée
— Plus bas le verre, Berchet ; et buvez vite, la mousse se perd... » Car je redoutais infiniment qu'il n'atteignît à la Pologne, à la Belgique, aux protocoles sur lesquels il était d'une érudition accablante.
« Et à l'Italie ! messieurs, ajoutai-je.
* — Oui , à l'Italie ! répétèrent les convives.
— Je boirai, dit gravement Berchet; mais vous permettrez, messieurs, à un homme de juillet de former d'autres vœux que les vôtres. »
Alors Duclos, tout à coup : « Bah! je me joins à vous, monsieur Berchet. » Et il lui présentait son verre pour choquer.
Nous partîmes d'un éclat de rire.
a Et la renaissance, Duclos ?
— Et la patrie des arts ?
— El la truelle ?
— Riez ; je persiste. Également c'est un pays perdu. Les voilà qui se battent pour des chartes. Eh bien, qu'ils s'en passent TenVie. A l'Italie! monsieur Berchet , libre et indépendante ! »
Et il but son verre de Champagne; puis, tout en le posant : « D'ailleurs , deo Léon X, des Médicis, faites-m'en faire, et puis je me rétracte. Vœux inutiles ! l'Italie a fait son temps ; c'est l'immuable destinée de l'art. Il se met en marche , en déut bonds atteint au faîte,- puis dégringole à toujours. Voyez Athènes, voyez Rome, Louis XIV ; toujours même éclat, même déclin. Notre tort, messieurs, c'est d'être nés deux siècles trop tard. Il est irréparable, ainsi buvons aux chartes !
— On voit, dis-je, que Duclos a lu Rollin, et fait son collège. Je vous parie, moi, que nous vivons dans un bon temps, et qu'avant dix ans d'ici nous aurons notre grand siècle.
— Une once d'outremer que non ! dit Duclos.
— C'est dit. Vous voulez avec le passé tirer l'horoscope de l'avenir; niaiserie, mon cher. Les lemps se suivent et ne se ressemblent pas. Tenez, prenons la France ; mettons que Louis XIV c'est Au-
guste; et que Tart, d'après votre loi, va dégringolera Paris comme à Rome;... déjà vous voilà enfoncé, Duclos.
— Je veux, dit Duclos, savoir comment?
— Voici. Après Louis XIV, l'art s'en va déclinant si vite et bien que sous son successeur il agonise, il est mort. Jusque-là, tout va à merveille ; Ton se croit à Rome, au temps du Bas-Empire, Ton attend les Barbares. Pour moi, si j'avais vécu du temps où Boucher peignait ses colifichets, loin d'espérer pour l'art, j'aurais craint pour l'artiste et fait mon testament, crainte d'être occis par quelque Hun trapu, par un barbu de Vandale. Au lieu des Vandales , vient David, qui tire l'art de la fange et le rapproche de l'antique, si ce n'est de la nature ; attelle à son char une école brillante; et cette école, aujourd'hui affranchie, vole vers un progrès qui pourrait bien laisser derrière lui le grand siècle lui-même,... et me valoir une once d'outremer.
— Dans dix ans, nous verrons; » reprit Duclos. •Puis, d'un ton gravement comique : « Dans dix ans ! «Les Russes ? peut-être ; les Turcs ; je ne dis pas; mais nous ! non. Poésie, beaux-arts, sont derrière; nous les avons dépassés, elles sociétés ne reviennent guère sur leurs pas. Notre vieille
civilisation chemine au rebours de ce qui alimente les nobles créations de Tari ; elle étend l'esprit, et rétrécit le cœur ; elle délaisse l'âme, et préconise la matière. Chaptal est plus célèbre par sa cafetière, que Wilkie par ses chefs-d'œuvre; noti:e grand homme, c'est Rothschild ; Raphaël ennuie, •Michel-Ange est au rebut.
c Songez-y donc, messieurs, dans ces grands siècles dont nous parlions, Tart a décliné, et pourtant ! Pourtant il était dans tout : dans les mœurs, dans la religion, dans le gouvernement; on le voyait dans les places publiques 'comme dans les maisons privées ; c'était l'âme de la société, et il a péri ! Comment donc vivrait-il au milieu de nous? Où sont ses racines ? où sont ses robustes rameaux ? Arbuste rabougri qui cherche sa sève dans des terrains sans eau, il s'étiole, il est nain. A Athènes, à Rome, il suivait le progrès de la nation: il s'élevait avec elle, il périssait avec elle. Chez nous, c'est l'inverse ; il brille au matin de notre civilisation; vers son midi, il râle. Voyez plutôt: notre, société est vivante, prospère, bien autrement parfaite, dit-on, que celles d'Athènes et de Rome;... d'où vient qu'au rebours de ces cités fameuses, plus elle marche et grandit, plus l'art va s'amoin-
drissant , comme si elle tendait à rejeter dé son sein ce corps déjà moit ? C'est un parasite qui vit sur un arbre grand, vigoureux ; mais cet arbre lui retire ses sucs, il végète et meurt.
« C'est qu'à Fart il faut un passé , et aujourd'hui on ne croit qu'à l'avenir ; il lui faut des croyances , non individuelles , mais populaires , et il n'y en a plus ; il lui faut une large base dans les sentiments, dans les affections, dans les opinions des masses, et les masses sont morcelées, scindées, tiraillées en tous sens. £n un mot, il doit être l'expression de toute une société , de tout un siècle , uniforme dans ses souvenirs , dans ses croyances, dans ses idées... Aujourd'hui qu'exprimerai^-il? Rien, ou le chaos. Aussi, indifférent par nature , il puise dans Homère ou dans la Bible ; dans Mézerai ou dans Walter Scott ; tour à tour chrétien ou païen, historien ou conteur ; et faute d'une impulsion unique et vigoureuse , il' n'a ni style , ni éclat, ni grandeur. 11 est comme la poésie, comme les lettres, bigarré, marqueté, moins impur pourtant; il ne fait pas rougir les Muses.
« Que si, à défaut des causes vitales, vous regardez aux causes accessoires, et, à mon sens, celleslà seules lont élevé et maintenu en France, sous
Louis XIV comme sous Bonaparte, il y a peu de fonds à faire sur l'avenir. On dit que les rois s'en vont ; je les regrette : ils consomment beaucoup et sont gros payeurs. Nous y perdrons. L'aristocratie s'en va aussi , j'entends celle des cours qui aiïne la pompe et l'éclat, qui courtise les arts et y cherche ses plaisirs et son lustre. Pour l'autre , l'aristocratie bourgeoise, boursière, veux-je dire, qui cherche son relief dans son cofifre-fort et Ty trouve, nous l'avons ; mais elle fait peu d'affaires dans la partie des beaux-arts. Elle leur sourit, c'est de bon ton ; elle en parle , c'est de mode ; mais elle n'achète pas : un tableau n'est pas escomptable. Pauvres beaux-arts ! ils se morfondent. Quelques fidèles leur restent , mais si peu , si peu ! Ils rôdent affamés autour du budget qui leur lâche quelques poignées de sous, trop peu pour les faire vivre, assez pour les empêcher de mourir; et cela même va finir. Encore quelques progrès, et ils seront laissés à eux-mêmes comme toute industrie doit l'être ; demandez à Say et autres économistes. Alors ils s'assimileront à tout ce qui les entoure dans ce siècle mercantile. Nous aurons des produits et plus de chefs-d'œuvre. L'art sera une fabrication, la peinture un procédé, les tableaux des
meubles ; et nous, messieurs, faute de pouvoir être des capitalistes, nous serons des canuts, b
Duclos finit là sa boutade prophétique. J'allais lui répondre, lorsqu'il se leva pour partir ; c'était sa manière en pareille occurrence. En effet, le raisonnement l'assommait sans le convaincre. Cet homme tout pittoresque avait juré fidélité à ses rêves, à ses souvenirs, aux temps passés, à Tltalie et aux beaux jours de la renaissance ; en sorte que, se complaisant à bouder le temps présent, il ne souffrait pas même que la raison y cher* chat, pour l'art, l'auréole d'un brillant avenir. Nous nous séparâmes donc, non sans convenir pourtant que tout n'était pas faux dans la thèse que soutenait notre ami.
Huit jours après, je rencontrai Berchet : « Votre Duclos est assommant, » me dit-il.