ADOLESCENTS DE NOTRE ÉPOQUE
ENVISAGÉS COMME GROS d'AYENIR
Je regardais, l'autre jour, un jeune arbre au coin du chemin. C'était un saule, tendre et fidèle adolescent. Plus loin , d'autres saules , déjà vermoulus, étalaient un vigoureux branchage. Arbres vénérables, pensaîs-je, quelle vieillesse vivace ! Que de beauté encore dans ces antiques souches ! Combien d'années avant que ce rejeton atteigne à cette vigueur! 4 N'ayez crainte, me dit le maître de l'enclos, ce rejeton n'atteindra pas là. Anciennement il y avait ici des eaux vives, un sol léger; ce côté était abrité par un taillis : ainsi ont prospéré ses grands-pères. Mais depuis peu Ton a détourné les eaux, le terrain s'est serré en se desséchant ,
et , le taillis coupé, voici tous les vents qui vont fatiguer cette jeune tige, si encore ils ne la déracinent. »
La destinée des adolescents de notre époque me parait offrir quelque ressemblance avec celle de ce jeune saule. Je vois bien le sol où ont prospéré leurs grands-pères; mais le sol où ils puissent eux-mêmes prospérer, je ne le vois point. Que si j'appelle eaux vives, pour cet âge, des croyances, des principes, ou, à défaut, des sentiments nobles et enthousiastes, il me paraît qu'en .eux et autour d'eux les eaux vives ont tari ; on les a détournées. Que si j'appelle bon terrain des opinions plus ou moins respectables, mais généralement respectée^; de salutaires exemples donnés, ou seulement admirés ; quelque chose de solide enfin, à quoi ils puissent s'accrocher, quand les vents se déchaînent, fût-ce même de bons gros préjugés, il me parait que le terrain a croulé de toutes parts. Mais si j'appelle vents, vents déchaînés, ce néant de principes, de croyances, ce chaos d'opinions qui se heurtent , ces infectes vapeurs que la littérature s'est fait une mission de répandre partout, alors je trouve que, le taillis coupé, les vents n'ont pas manqué de fondre sur cette jeune plante.
pour la fatiguer, si -encore ils ne la déracinent. Je me demande donc souvent ce que seront, ce que pourront être un jour nos adolescents devenus hommes. A coup sûr, aucun rapport avec leurs grands pères ; fort différents de leurs pères euxmêmes. Mais encore, que seront-ils ? A en juger par l'éducation que leur donnent aujourd'hui la société , les temps, les livres, je me figure, je l'avoue, d'assez vilaines gens. Les meilleurs seront ceux qui, nés avec un grand amour de l'argent et voyant la fortuite leur sourire, s'engageront à sa suite, seront du moins travailleurs, hommes d'ordre , piliers de bureau , occupés d'industrie , de capitaux, de bilans, parlant d'usines et de canaux; gens ennuyeux, intolérables, mais probes, et ayant du moins une passion, celle de l'or et des affaires. A ceux-là , je vois leur sol , c'est l'industrie ; je vois leurs eaux vives, ce sont les capitaux; leur taillis, ce sont les parois de leur bureau ; et je ne vois pas de vents qui s'attaquent à eux. Tout au plus TEurus et TAfricus verseront leurs cargaisons dans la mer ; mais les assurances seront là, et l'Eurus, l'Africus en seront pour leurs peines. Faites donc vos fils capitalistes; donnez-leur la passion de l'or et le goût des affaires. Les indus-
triels sont les hommes de l'avenir. L'avenir est gros d'industriels.
Je serai bien aise d'être mort dans ce temps-l&. En attendant je vis, et je ne puis m'empêcher de m'adresser ainsi à moi-même toutes sortes de questions au sujet des. adolescents de notre époque» A propos ! suis-je bien certain qu'il 7 ait des adolescents dans notre époque ? Mon Dieu, non ; cherchez bien, vous verrez des hommes de quinze ans, mais d'adolescents, point. Aujourd'hui l'on liasse, de plein saut, de l'enfance à l'âge mûr, de la toupie à la gazette, du rudiment à la science infuse. Avant la première barbe , l'esprit est fait , parfait, n'hésite plus, a son idée siir les choses, les hommes, les principes, les systèmes; le cœur est froid, blasé, vu qu'il se connaît et se domine; on en remontre aux autres, et surtout à son père qui se fait vieux. Chers adolescents des temps passés , fûtes-vous aussi sots que ceux du temps présent? C'est aussi une question que je m'adresse.
Je ne m'amuse point à Chercher les causes de tout ceci : il me suffit de les entrevoir. D'ailleurs on m'assure que nous sommes dans un siècle de tramitiony et je m^empare bien vite de ce mot, qui
explique tout, répond à tout, définit le passé, explique l'avenir. Entre Tancien équilibre social et 1^ futur équilibre social, il y a tout naturellement un intervalle sans équilibre, où tout chancelle, se heurte, tient à un fil, danse sur un pied; un sol éboulé , crevassé , mouvant ; un monde (écoutez ! écoutez!), un monde qui, privé de son ancien soleil, en cherche un autre, et en attendant oscille dans l'espace, attiré de ci , repoussé de là, avançant, reculant, extravagant, inquiétant Jupiter, faisant peur à Saturne, donnant des vertiges à Sirius. Mais aussi quand ce monde aura trouvé
son soleil, ah ! ah l le voyez-vous aller tout doucement son petit bonhomme de chemin, sans regarder à droite ni à gauche? Rira bien qui rira le dernier.
Ce soleil qu'il nous faut , on le trouvera, n'ayes crainte. Beaucoup de gens &'en occupent. Voici M. Gustave Drouineau qui braque sa lunette , et Vaperçoit de ce côté-ci , à deux pas : c'est le néochristianisme. Voici Enfantin qui regarde TOrient. Bonne idée! En fait de soleil, j'attends tout de l'Orient, Voici d'autres qui regardent Louis-Philippe coippie Diogène Alexandre : ôte-toi de nion BpleJL Voici qi|elques-uns qui lorgnent vers Pra-
gue, aucuns ailleurs, les plus hardis dans la lune^ Le moyen qu'on ne finisse par le trouver?
Il paraît que ce qui retarde le plus le futur équilibre, c'est ce qui reste de l'ancien ; et cela se conçoit. Pour bien fonder une maison , IJi où s'en trouvait une autre, il faut démolir l'ancienne jusqu'à là base, jusqu'aux fondements, bien nettoyer la place, et puis l'on élève à nouveau un 'édifice superbe. La seule chose qui gêne M. Gustave Drouineau, pour élever bien et solidement son néochristianisme, c'est ce qui reste de christianisme ; ôtez cela, et voilà M. Gustave qui, rien qu'avec de mauvais romans, vous édifie ufte religion magnifique, toute neuve, et puis originale, je vous en réponds. Croyez-vous que , sans ce qui reste de l'institution du mariage , M. Enfantin n'eût pas déjà singulièrement embrouillé la paternité et mélangé les races à ne ^y plus reconnaître , que sans ce qui reste de gens qui tiennent encore à leur propriété particulière , il ne nous aurait pas édifié un superbe système de propriété commune?
Croyez-vous que, sans ce qui reste de mœurs et de principes monarchiques, d'inégalités naturelles ou factices, de gens qui possèdent peu ou beaucoup, nous n'aurions pas, à l'heure qu'il est, la repu-
blique universelle, Tégalité universelle, la richesse universelle de Moscou à Lisbonne et de Stockholm à TomboiUctou? Évidemment c'est cette mauvaise queue de l'ancien équilibre qui nous gêne. La difficulté est là, elle est toute là, mais elle n'est que là. Un siècle n'est neuf , vraiment neuf, que lorsque la queue du siècle précédent en est complètement sortie. Et ce serait tout de suite fait, sans un tas d'entêtés qui s'y accrochent et tirent fort. Le siècle s'en va, mais la queue s'allonge et reste parmi «DUS. C'est ce qui fait que les siècles de transition, les plus désagréables de toys, durent si longtemps. A proprement parler, celui où nous sommes dure depuis Adam. Le déluge n'a pas tout noyé : Noé était marié, Lot aussi, témoin sa femme; les monarchies , les religions , les prêtres remontent haut ; notre mythologie est grecque ; notre droit, romain; notre langue, latine. Je vois une queue, une queue à n'en pas finir I... Mais je vois aussi qu'il n'en reste plus qu'un petit mouchet ; nous l'allons couper : c'est la mission de notre
époque.
C'est cette idée, éminemment philosophique, qui nous explique cet ensemble admirable d'efforts pour démolir tout ce qui est et nettoyer la place.
Religion, morale, famille, propriété, voilà le mour cbet; il est dur, la scie y perd ses dents, mais nous l'aurons bien. A force d'écrire, et cous toutes les formes, et pour tous les goûts, et pour toutes les classes, c'est bien le diable si nous ne l'aurons pas. La religion ? c'est chose faite, Voltaire saignait le prêtre, renversait l'autel ; nous, nous soufiflons sur Dieu pour le faire disparaître. La morale? elle repose sur des principes , nous les broyons ; sur des mœurs, nous en démontrons le ridicule ; sur des préjugés : trouvez-m'en un , je l'achète. La famille ? outre qu'elle ne va déjà pas très-bien, nous l'attaquons dans sa base, le mariage ; nous démontrons les vertus de l'adultère, les agréments de l'inceste ; nous faisons ressortir comme quoi rien n'est plus risible, plus impayable, plus drôle, qu'un mari honnête, qu'une femme pure, qu'un père qui s'imagine que ses enfants puissent être à lui. Et puis, notez bien, tout ceci sur le théâtre, pour les masses ; tout ceci dans des romans , des contes, c'est-à-dire dan$ cette espèce de livres dont la jeunesse est avide; car sur elle seule il faut compter, elle seule comprend ces enseignepients, elle seule peut les mettre en pratique, elle seule est gro^^e d'avenir^ comme nous disons*
j'oubliais la propriété : ceci est plus malaisé, mais on s'en occupe; et puis, où manquent les moyens de persuasion, restent les moyens énergiques; où la scie ne mord pas, la hache tranche.
Comme je le disais donc, c'est sur les adolescents que s'exerce principalement l'action de ce système éminemment philosophique. Nul doute qu'ils n'en retirent bien du bon ; car l'on sait ce qu'ont de durée et d'influence les impressions d^ cet âge, comment c'est alors que le cœur, l'esprit, l'intelligence se font l'allure qu'ils garderont très probablement plus tard. Ceci explique aussi pourquoi, se voyant chargés, dès la sortie du collège, de tout l'avenir de la société, ces bons petits messieurs comprennent leur importance, mettent leurs pères au rebut, et se font hommes au plus tôt, pour les remplacer. Je lis dans mon journal qu'ils n'attendent pas même la sortie des classes pour faire acte de citoyens, et qu'encore sous l'aile de l'université, ces jeunes aiglons déchirent de leur mignon petit bec le sein de leur vénérable mère. < Mort à l'université ! » gazouillent-ils dans leurs innocents journaux. Que n'espérer pas de penseurs si précoces, si imberbes! Quelle aide ne peut-on pas s'en promettre pour démolir, pour
scier le mouchel, pour en balayer jusqu'au dernier poil!
Ainsi donc, à y bien réfléchir, tout s'explique; et si je me fais encore des questions au sujet des adolescents de notre époque, c'est probablement quand je n'y réfléchis pas; sans compter ce saule, qui est venu à la traverse, et puis le maître de l'enclos qui m'a embrouillé avec ses eaux vives. D'ailleurs, n'ayant plus quinze ans, je n'ai plus la tète forte. On ne peut pas exiger d'un homme de trentecinq ans la même vigueur d'esprit que Ton attend d'un adolescent topt gros d'avenir. A la vérité je suis gros, mais c'est que j'ai pris du ventre; et par malheur, c'est chose maintenant démontrée que le ventre tue la tête. De là les ventrus : on appelle ainsi les hommes de la majorité dans les Chambres, quelquefois mal à propos, il faut en convenir : car il y en a qui sont grêles, efflanqués, menus comme des gaules, qui ont leur diplôme de ventrus ; tandis qu'au rebours, parmi les plus effrénés tribuns, tel fait gémir le banc sous l'ampleur de sa panse, qui s'ofTense de toute allusion à son ventre, et se tient pour effilé, effilé quand même. Quant à moi, je suis réellement ventru, je n'ai qu'à me regarder pour m'en convaincre, et j'ai com-
pris dès longtemps la place très inférieure et modeste que m'assigne dans Tordre politique, social et moral, ce vice de mon organisation, joint à mon âge avancé. Les belles pensées viennent du cœur, non du ventre; c'est Vauvenargues qui Ta dit. Ceci encore au profit des adolescents, qui, n'étant gros que d'avenir, entrent facilement dans leurs chausses. Aussi, je leur porte respect, franchement, ouvertement; dans le salon comme à la rue. Je salue bas, je me range pour laisser passer. Après vous, s'il en reste. Je pourrais railler une tète grise, mais un adolescent, point. J'attends tout d'eux ; je lis leurs écrits, j'écoute leurs discours, je me perfectionne à leur commerce, et je tiens à grand honneur d'être remorqué par cette jeune tourbe dans la direction à^ l'avenir.
Voisin, faites du bois de vos vieux saules, mais puisez-moi dans ce bourbier de quoi arroser votre adolescent, La boue a remplacé les eaux vives.
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