‹ Mélanges (volume 2)Chapitre 33 sur 39 · SUR ANTOINE DUCHESNE ET SUR ANTOUJE-NICOLAS · texte numérisé non relu

SUR ANTOINE DUCHESNE ET SUR ANTOUJE-NICOLAS

SON FILS (l).

Les Duchesne appartenaient à une famille de nobles bourgeois de Paris, qui s'étaient fait un nom dans les Arts mécaniques. Jean Duchesne (né en 1568) était maître serrurier ; Denis (né en 1607) avait obtenu la charge de Serrurier ordinaire du Roi. Louis XIV avait créé pour Nicolas (né en 1663) la charge de Prévôt des bâtiments du Roiy office important, honorable, qui mettait ce fonctionnaire en rapport avec beaucoup d'artistes et le rendait leur intermédiaire auprès de la Cour.

Antoine (né en 1708)^ fils du premier titulaire, et comme lui peintre et architecte, lui avait succédé dans les mêmes fonctions. C'était un homme éclairé, artiste et naturaliste. Il avait rassemblé les matériaux d'une histoire de l'architecture et s'était beaucoup occupé des meilleurs

(i) Les principaux détails de cette notice ont été puisés dans une Notice biographique sur Jean Duchesne, conservateur du département des estampes 4 la bibliothèque impériale, extnite du Bulletin de la SocUti de VHistoire de France, n** de mai 1855. Cest M. Tabbé Tharsice Duchesne, prêtre de Sainte-Marie de Tinchebray, arrière-petit-fils de Nicolas Duchesne, et possesseur du manuscrit, qui nous a communiqué tous les renseignements, inédits et imprimés.

moyens d'améliorer Téducation par l'observation et Tétude des arts et des sciences. Ses lettres (inédites) de « grandpapa » sur ce sujet sont fort curieuses et mériteraient une étude spéciale. La correspondance du peintre Ch. Joseph Natoire, directeur de l'Ecole des Beaux-Arts de Rome, avec Antoine Duchesne (1751-1761), qui a été publiée dsdis les Archives de F Art /ron^aw (1852-1853), montre toute l'importance des fonctions de prévôt des bâtiments du Roi et la valeur personnelle de celui qui en était alors chargé.

Antoine avait obtenu pour son fils la survivance de ces fonctions, lorsque la Révolution les supprima avec toute l'organisation de la maison du Roi. Antoine mourut en

Antoine -Nicolas, né à Versailles en 1747, s'était alors acquis une réputation presque européenne dans une carrière différente. La place qu'occupait son père lui avait permis de cultiver ses goûts pour la botanique. Avec son compatriote et ami Richard, il fit des expériences sur la naturalisation des plantes et sur la physiologie végétale dans les jardins de Trianon, sur lesquels son père exerçait une inspection administrative. Là il suivit les leçons et les herborisations de Bernard et d'Antoine-Laurent de Jussieu, s'initia à la méthode naturelle qui a fait leur gloire et, à dix-sept ans, publia, sous les auspices de Bernard, un Manuel de botanique contenant les caractères et les propriétés des plantes des environs de Paris, avec les noms vulgaires plus propres à les faire mieux connaître (1764). En 1766, parut son Histoire naturelle des fraisiers y

et un peu plus tard son Essai sur Phistoire naturelle des courges. .Ces deux ouvrages, fort estimés de leur temps, devaient être accompagnés de plus de trois cents dessins exécutés par Nicolas. Ces dessins en couleur, dont quelques-uns seulement furent publiés par Lamarck {Encyclopédie méthodique) ^ font aujourd'hui partie des riches collections de dessins originaux que possède la bibliothèque du Muséum d'histoire naturelle.

Ce fut à deux autres écrits de Nicolas, composés après un voyage d'étude en Angleterre, et intitulés : Considérations sur la formation des jardins (1775), Considérations sur le jardinage (1779), que Delille emprunta le fond de son Poème des Jardins et les règles de goût qu'il y a si élégamment exposées.

A cette époque le jeune naturaliste était déjà en relations scientifiques et amicales, non seulement avec les Jussieu, mais avec BuSbn, Malesherbes, Haller, Adanson et Linné. Deux lettres curieuses montrent en quelle estime il était tenu par le grand botaniste suédois. Nous lisons dans la première, datée du 23 décembre 1769 :

Nobilissimo javeni Dno Ant Nie. Dnchesne S. pi. d.

Carolas a Linné.

a Accepi dulcissimas tuas, N. D., die 10 novembris datas, in quibus me beare voluisti primo tuae eruditionis flore et nova Fragana specie. In tenera adeo a&tatenuUum etiam nunc novi qui tam longe penetravit in Flore régna ac tu, dum potuisti usus mAdicos et aeconomicos plantarum patrianim tam egregie tamque complète indigilare. Praevidebit quivîs quantus tu eris in hac arte si D. T. O,

tibi plures anaumerat annos, quod animitiis opto. Tibi gratulor qui poteris quotidie adsidere lateri Magni artis nostrae Principis et ex ejus ore haurire eam experiendam et doctrinam, quatn nullus unquam antea potuit comparare. In tuo libro observo tôt pondéra quot verba; hoc eo magis miratusy cùm competat solum viris senioribus et in arte longissime provectis.

ce Devotissima mea reddas vota Summo D. Jussieu et me tuis annumera.

« Dabam Upsaiide, die 23 Decemb. 1769. »

La seconde lettre, écrite d'Upsal, le 26 février 1771, et arrivée à son adresse le 12 avril, intéressera particulièrement les botanistes qui s'occupent de l'acclimatation des plantes.

« Grates reddo maximas pro universa varietate seminum Peponurriy quibus me beare voluisti. Utinam in nostro Climate adolescerent, ubi rarius ad frugem perveniunt ob brevem aestatem.

« Quamdiu vixero ero in tuo sere pro pulcherrima Calceolana, qua? me per duas restâtes immense exhilaravit.

« Dalasiampia semina, quae prseterito anno ex Italia habui, dédit mihi egregiam Dalasiampiam cum âoribus seminiousque innumeris.

« Doleo quod Loose (Ortiga . . . ?) ignavia botanîcorum plane perierit; quaesivi ejus semina per omnes hortos botanicos frustra. Ultimo fuit in Bohemia, unde ultimo semina accepi, sed qocta {T^

« Tropœoli percgrini (?) semen optarem, sed forte non concedendum extero.

« Mîttam iterum proxima sestate desideratas plantas, sed vereor quod apud vos pereant. Rubra Chamamoni expetit omnino idem soium cum DianaUy nempe paludosum

« lÂnnaa saspius fuit introducta in hortum nostrum, sed vix annum duravit. Expetit sylvam pinosanti, sterilissimam, siccissimam sed terra noctu roridâ. Mittam Rubrum et Fragenam (?) habebis.

« Riber cynosbali (?) ^t oxya anthoides dudum periere in horto.

« Qpsere, quaeso, ex Artis nostrse Antistite D. D. de Jussieu, quem millies saintes, nùm videat flores Crassula portulacarùe sp. pi., et an ejusfructificatioconveniat cum Clayt(mia(?). Nescio nùm habeatis Ellisiam; semina efus ceterum mitto sat disferenda (?) Annua folia omnino hydrophylli sunt

« Zi^ania tua quotannis me exhilarat floribus et seminibus.

« Si haberes semen unicum alterumve Triclosantbes , enixe unicum alterumve expeterem pro hoc anno (i). »

La botanique n'absorbait pas toute l'activité de Nicolas Duchesne. Unissant toujours des vues pratiques aux expé-

(i) La première lettre de Linné fignre dans le tome m de Ylsograpbie des hommes célèbres on Collection de fac-similé de lettres autographes et de signatures, exécuté par Th. Delarue, litiiog., sous les auspices de MM. Bérard, anc. dépnté, conseiller d*£tat ; de Chlteaugiron^ Duchesne, conservateur du Gib. des Est. à la Biblioth. roy. (Paris, Delarue, Truttebet- Wurtz, 1843). —La seconde lettre pourriit bien faire partie de la collection Léon de la Sicotière, à Alençon. — La copie que j'ai sous les yeux est informe, faite évidemment par un ignorant qui ne connaît pas le latin. J*ai dû rétablir le texte plusieurs fois, mais d'une façon incertaine. Une collation sérieuse serait utile ; mais je ne puis la faire.

riences et aux tHéories de Tobservateur, le naturaliste a laissé son nom attaché à plusieurs initiatives ingénieuses et fécondes. H conçut^ des premiers, le plan d'un Musée industriel, tel qu'il a été réalisé plus tard au Conservatoire des Arts-et-Métiers. Le premier peut-être, il essaya de remplacer les informes petits almanachs qui^ depuis des siècles, répandaient dans les campagnes tant de vieilles et dangereuses erreurs, par une sorte de Calendrier ou d'Âlmanach horticole et agricole, dans lequel on ne trouvât que des notions utiles et exactes. Depuis 1770 jusqu'en 177 1, il publia ces petits volumes à six sous auxquels il donna le titre du Jardinier prévoyant. Ce (iit le point de départ du Ban Jardinier, qui ne s'est point, croyons-nous, interrompu depuis.

Dès l'année 1784^ Nicolas Duchesne s'occupa aussi, avec une activité passionnée, de la rédaction du Portefeuille des Enfants. Enseigner à l'enfance en l'amusant, non moins par des dessins variés et fidèles que par des descriptions claires et concises, les éléments de l'histoire naturelle, des arts, de l'industrie et de la géographie, tel était le but de l'auteur. Il y ajoutait le conseil de promenades, destinées à l'observation des phénomènes naturels, et de visites à des établissements d'industrie, suivies d'un résumé écrit des observations recueillies. C'était le développement d'un plan d'éducation dont son père avait fait avec lui-même une si profitable expérience et qui nous a valu le récit de plusieurs voyages analogues à celui du Havre.

Nommé, grâce à Fourcroy, professeur d'histoire naturelle à l'Ecole centrale de Versailles, puis au Prytanée de

Saint-Cyr, et plus tard censeur au Lycée de Versailles, il créa la Société d'agriculture de cette ville, rédigea, de 1802 à 1822, ÏKAnnuaire du département de Seine-et- Oise, et publia un Guide ou Cicérone de Versailles, qui, depuis 1805, a eu de nombreuses éditions.

Homme de bien, laborieux et modeste, Nicolas Duchesne mourut presque octogénaire, le 18 février 1827, après une longue maladie dont les soufirances furent adoucies par la religion, ainsi que par la pieuse et tendre sollicitude de ses enfants, honneur et bonheur de sa vieillesse.

P.-D. Bernier.

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