‹ Mélanges (volume 2)Chapitre 38 sur 39 · Le Président Turgot se hâtoit de revenir à Paris · texte numérisé non relu

Le Président Turgot se hâtoit de revenir à Paris

pour se trouver au célèbre jugement définitif do 6 août suivant.

i5. — Un porc géant venoit de recevoir depuis quelques jours les hommages de toute la ville. Nous avons été comme les autres admirer son énormité. Au reste^ on nous a dit que cette grande taille n'étoit pas rare à Caen, d'où il venoit.

ïô. — On vante beaucoup à Evreux le tabefnacle des filles de Saint-Sauveur. Cestun morceau ancien, en bois noir, garni d'une grande quantité d^argent mal travaillé, le tout fesant cependant reffet le plus brillant par la belle ordonnance de l'architecture.

17. — L'entrée du château de Navarre est très noble. De grands arbres de ligne bien plantés, bien entretenus, d'immenses pièces d'eau d'où sortent des jets de quarante pieds de haut. Tout se rapporte a un pavillon quarré, dans le genre de celui de Marli. On dit qu'il devoit être accoté de deux ailes basses en arrière corps. Le Duc de Bouillon a négligé de les faire bâtir et laisse même dépérir les jardins : tous les bassins en sont à sec. 11 ne dépense que pour son cabriolet.

Ce cabriolet est un petit palais enchanté, détaché de l'enceinte en devant. Rien ne l'annonce et la surprise est plus piquante ; car dès qu'on en a passé l'entrée on cherche Armide à chaque pas. Le centre est un sallon frais, entouré d'eaux plattes et jaillissantes. Ce sallon, peint en dedans, est décoré d*un lustre et de plusieurs girandolles en porcelaines, aussi bien montées que belles. Le dehors est orné de treillages et rocailles. De ce point partent plusieurs allées et plusieurs canaux avec des cascades en amphitéatre, qui vo^ jour et nuit et qui forment le coup d'oeil le plus agréable. Dans l'intérieur des pleins bois sont les plus jolis bosquets où l'on trouve à chaque ins-

tant quelques nouvelle surprise, rochers ou effets d'eau, corbeilles de fleurs, cabinets de repos, tous jolis et variés.

Cependant, même en sortant de ce cabriolet, les beautés du grand jardin se font toujours sentir : elles sont d^un tout autre genre. Là, tout respiroit la volupté, ici tout imprime le respect. Un bois de haute futaie, bien percé et bien soigné, des canaux et des pièces font reconnaître la majesté du siècle de Louis XIV.

Sur la gauche du sallon, du même côté que le petit château, on trouve un bosquet appelé Vile (Tatnour, avec l'orangerie par derrière : les orangers en sont distribués avec goût et disposés en une sorte d^amphitéatre qui fait un bon effet.

i8. — Le moulin à tordre le coton est très simple et très ingénieux : une manivelle qu^un enfant ferôit mouvoir, réunit les deux opérations du dévidage. Elle fait tourner, horizontalement et très lentement, un grand dévidoir, qui forme à la fois cinquante ou soixante échevaux : et en même tems, au moyen d'une corde croisée qui passe sur une roue horizontale, elle fait tourner verticalement, avec une extrême vitesse, cinquante ou soixante bobines, qui, par conséquent, se dévident et se tordent. C'est ce fil qu'on emploie, tant pour la trame que pour les chaînes des velours de coton. Je dis les chaînes, car il y en a deux en quelque sorte, une qui forme ^étoffe, étant ourdie avec la trame, Pautre destinée à être coupée pour faire le velu du velours. Cette opération se fait au moyen de deux fils de laiton qu'on place alternativement aux deux côtés de la duite, et entre lesquels passe un petit tranchoir qui coupe une des deux chaînes. Si on ne faiyit pas cette opération l'étoffe ressembleroit a du cannelé. Ce tranchoir coupe la chaîne assez également pour n^avoir pas besoin de l'être

au ciseau, comme les draps ou les tapis du levant. On tient après cela le velours et on le brosse avec une vergette de six pouces sur dix-huit, et dont le poil est de deux ou trois pouces de long. Ces vergettes sont faites d^une espèce de mousse terrestre, appellée à Trianon Polytrichum commune, qui est rougeâure et se trouve communément à Rocroi en Flandre, d^otion Penvoie aux marchands de Rouen, qui les fabriquent et les vendent sous le nom de Brosses de Bruyères, parce que le percemousse croît dans les bruyères.

19. — Dans les villages de la plaine de Neubourg, sur le pignon des maisons, on voit souvent des croupes de charpente couvertes de chaume, destinées à le garantir de la pluie, et cela s^appelle queue d*héronde. Au reste, ce pays est remarquable par la richesse des terres et la pauvreté des cultivateurs.

20. — Les manufactures de drap qui sont à Elbeuf au nombre de quatre-vingt, en font une ruche où personne n^est dans Tinaction : de sorte qu^Elbeuf, qui n^est cependant ()u^un bourg, est bien plus vivant que Verneuil, capitale du Perche et même qu^Evreux, qui est un évêché. On y file aussi le coton en grande quantité pour les manufacturiers de Rouen. Le rouet est tout différent de celui dont on se sert pour le chanvre et le lin. Il n'a point d'epinglier. La bobine est un bâton de chennevi creux, dans lequel on fait entrer la broche de fer. La manière de filer est aussi très singulière. On carde le coton à mesure qu'on veut le filer : on en forme de petits rouleaux de sept ou huit pouces de long sur quinze ou seize lignes de diamètre : on prend alors un de ces rouleaux et on rattache sur le bout de la petite broche de fer : en suite, pendant qu'on tourne la roue de la main droite, avec une grande vitesse, on tire le cotton de la main gauche, de la

longueur de deux pieds environ, après quoi, arrêtant tout court et faisant tourner la roue très lentement, on lâche le fil, en le poussant du côté de la roue pour le faire dévider sur la bobine, ce qui s^appele vouder. Les fileuses se tiennent debout, quelques unes donnent beaucoup de grâce à ce travail. Nous avons admiré, entre autres, M"« Aumont, parente de notre aubergiste et notre voisine.

21. •- Le portail vient d^étre bâti depuis quelques années, sur les dessins de M. Galot, architecte de Rouen; un soubassement et un seul ordre au dessous du fronton ; un grand vitrail au dessus de la porte principale, tout cela forme une ordonnance sage et agréable. Mais ce qui attire le plus la vue dans cette église, c^est le couronnement du maître-autel : un transparent entouré de dorure fait un bel effet et a peut être fait imaginer la gloire que Ton voit à Saint-Roch, à Paris. Nous avons appris à Saint-Jean un usage de Normandie, qui est de mettre un cierge à la place des paroissiens propriétaires de bancs, depuis leur mort jusqu^au service du bout de Tan : c^est la litre des bourgeois.

22. — A droite du château est un petit ruisseau très rapide, qui borde le jardin de deux côtés et va se jetter dans la Seine, près d'Orival. Sur ce ruisseau est un moulin qui apartient à Tabé de Jumièges. Tous les samedis on lâche Técluse du moulin et la réserve coule dans toutes les rQes du bourg pendant près d^une heure, pour laver les ruisseaux et nettoyer les rues.

Que ne peut-on en faire autant à Paris !

23. — Et au bout de l'île Comte, le vrai prunier sauvage Prunus insititia; il y en avoit cinq ou six chargés de prunes très revéches et de la couleur de celles de Damas, mais plus petites : ces prunes étoient entrelacées

cte vignes, ce qui formoit un très joli effet et pourroit tenir sa place dans un paysage.

24. — La première opération consiste à teindre la laine, après quoi on la carde à deux fois pour séparer la bourre lanisse de la bourre laine: on humecte à cet effet les toisons avec de Phuile d'olive grossière venant de Séville. Cette laine est envoyée par ballot à la campagne pour y être filée, de la même manière que nous avons dit que se filoit le cotton. On rappone le fil à la manufacture oti Ton en tord une moitié pour faire la chaîne, couvrant les fuseaux de la navette avec Pautre moitié non tordue : on ourdit ensuite Tétoffe comme de la toile ordinaire, à Pexception qu^à cause de la grande largeur du métier, il faut deux ouvriers, un à chaque bout, pour recevoir et renvoyer la navette. On a cependant imaginé une petite méchanique fort simple pour qu'un seul homme puisse conduire sa navette : cela diminuroit la main-d^œuvre ; je suis étonné qu'on ne se serve pas de cette invention, car sur cinquante métiers, nous n'en avons vu qu^un seul de cette façon. Quand la pièce de drap est finie on renvoyé à la foulerie, oti on la resserre considérablement par une opération qu^on verra détaillée ci-dessous. Ensuite on l'étend sur des roues, pour rallonger et la rétrécir ; après'quoi il faut lainer le drap. Tout le monde sait qu^on se sert pour cela d^une espèce de chardon, qui en a pris le nom de chardon à foulon; mais celui qu^on trouve communément aux environs de Paris n^est pas bon à cet usage, quoique plus gros, et diffère de Pautre en ce que les pointes de la tête de celui ci sont longues, droites et molasses, au lieu qu^elles sont dures, courtes et recourbées dans Pautre espèce : on en cultive en quantité aux environs de Louviers. Quatorze de ces têtes, rangées en deux files, huit en haut et six en bas, forment le peigne

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dont on se sert pour lainer le drap. Cette opération d^* mande deux hommes, qui tiennent chacun deux peignes, quoiquHls tirent de haut en bas de la longueur de deux pieds environ, iaioant ainsi une seule pièce de drap pendant vingt quatre heures; observant de mouiller dV bord le drap, puis de mouiller souvent les peignes et d^en changer pour les faire neuoyer par le cureur. Il faut eoauite tondre le drap ; pour cela on le bande sur une table, oU d'immenses ciseaux appelés forces coupent Texcédent de la laine ; ces forces ont une lame fine qu^ils apellent le mdle : elle est chargée d'environ trente ou quarante livres. Le tondeur s'appuie dessus pour la faire avancer et de la main droite il la retient pour la gouverner» tandis qu^au moyen de la manioche, qu^il tient de ia gauche et d'une corde à laquelle ce petit morceau de boift est attaché, il fait mouvoir la femelle qui, en approchant de Fautre lame, racourcit les poils du drap pour les rendre d'égale longueur. II est bon de savoir que c'est avec ce& tontures que Ton fait les tapisseries appelées de laine hachée : rien n'est perdu ches un peuple industrieux. On tond le drap trois ou quatre fois, le lainant toujours alternativement jusqu'à ce qu'ayant reçu la dernière tonture, il soit à sa perfection.

Cetta visite nous employa toute notre matinée. N'ayant plus. rien à voir après diné, nous fûmes encore rendre visite à notre voisine la voudeuse, et de là goûter dans la commune le bel air du bord de la Seine et jouir d'un paysage délicieux formé par la rivière, les iles, Orival et la forât de lai Londe ; mais le plus singulier c'est la vue de la côte de la Justice où sont tous les jardins des manufacturiers, ce ne sont ni des pêchers» ni des poiriers, ni aucune auu'e espèce d'arbres qui forment les contrespaliers; ce sont des rames couvertes de pièces de drap de

toutes couleurs; cela fait assurément une montagne bien habillée; un peu arlequin, mais n'importe, Je crois qu'on chercheroit longtems pour en trouver une pareille.

27. — C'est en haut de celte butte que j'ai trouvé la Pyrole, sur le bord du bois à droite du chemin^ en allant à Rouen, parmi une grande quantité de genévriers et de rusais ou petit houx. J'ai enseigné la Pyrole à M. Pinard, médecin à Rouen et professeur du jardin botanique de l'Académie^ il n'en connoissoit point aux environs; comme elle est fort rare en France, il est bon d'inscrire tous les endroits oli elle croît naturellement et de mettre celui-ci à côté de celui que M. Cammartin a découvert à l'entrée du parc de Chaville, près Versailles, entre le douze et le treizième arbre à droite, à compter de la porte verte.

28. — La forest de Rouvray tient à celle delà Londe : elles renferment plusieurs villages et quelques landes incultes, surtout du côté de Rouen. La dernière côte qui descend à Rouen est extrêmement aride et pierreuse, cela n'annonce point du tout un aussi bon pays que l'est la haute Normandie, de môme que le faubourg Saint-Sevère n'annonce point du tout une ville aussi commerçante que l'est Rouen.

Les bâtiments sont modernes et ressemblent à ceux de Verneuil et d'Evreux, les rues assez larges et les maisons entrecoupées de cours spacieuses et de grands jardins. Ce quartier qui occupe un terrain assez grand n'a qu'une paroisse qui est Saint-Sevère.

La disparate entre ce faubourg et la ville est aussi grande que celle qu'il y a entre l'ile Saint-Louis et la Cité. Car, après avoir passé le pont, on se retrouve, à peu de chose près, au centre de Paris. Les maisons à trois et quatre étages : les rties étroites, bordées de boutiques et

très passantes, tout cela repr^nte assez bien l'ancienne Lutèce et ne diffère de Paris mcxlerne que par moins d^étendue, des maisons de bois^ et peu de carosses. La cathédrale est grande et gothique, ainsi que presque toutes les autres églises, parmi lesquelles on admire celle de Tabaye de Saînt-Ouen. Il y a peu de bâtiments modernes, si ce n^est sur le pont où l'on voit avec plaisir la maison des consuls, la douane, la bourse et la romaine ; tous ces bâtiments sont du siècle, ainsi que le lieu de santé. A Textrémitédu port, à coté de la Romaine, est le vieux palais. Cest une enceinte oîi sont renfermées plusieurs maisons servant de logement au gouverneur, intendant et autres officiers royaux, quelques ruines et les prisons. Derrière doit être Phôtel de ville; les travaux en étoient suspendus et il nMtoit que hors de terre. L« vieux marché est au devant, le long de la rue cauchoise, oti nous avons logé à la Vache couronnée. On Tappelle ainsi pour le distinguer du nouveau marché qui est derrière l'ancien hôtel de Ville, et du marché aux veaux qui est auprès de la rue grand pont (sic).

C'est dans ce lieu qu'a été brûlée Jeanne D'Arc, si connue sous le nom de Pucelle (TOrléans, On vient de reconstruire sa statue depuis quelques années; elle est placée au dessus d'une fontaine. Une femme de ce marché, qui nous la voyoit regarder, fit à mon père ses tendres plaintes de ce qu'on l'avoit reconstruite si matériellement. Autrefois, lui disoit-elle, c'étoit de petites colonnes mignones qui la supportoient, mais à présent c'est trop grossier. Il est peut être plus d'une occasion où le gothique est préférable au romain, pour des yeux instruits par la nature.

29. — En général la ville de Rouen est très peuplée pour son étendue. On y compte soixante mille âmes.

trente-deux paroisses, quelques collégiales, et un grand nombre de couvents d'hommes et de femmes.

Le soir même de notre arrivée, je fus, avec M. Boudier, parcourir notre quartier. Mon père ne put être de notre promenade, craignant de fatiguer son pied. Nous vîmes donc le pont de batteaux et le port. Ce pont est composé de dix-neuf batteaux qui se tiennent par des croix de Saint- André, qui supportent le pavé, excepté aux deux bouts, où ce ne sont que des planches assemblées en travers du pont, de manière à se prêter à la marée, qui fait quelquefois lever les batteaux de neuf ou dix pieds au dessus du courant ordinaire. Ces batteaux sont arrêtés par des pièces de bois enfoncées verticalement dans de gros massifs qui tiennent lieu de piles. C^est entre deux de ces pièces de bois que glisse, comme dans une coulisse, la queue de chaque batteau, ou du moins d^un sur deux. Il n'y a que les petits battelets des passagers qui puissent passer dessous ce pont : aussi a-t-on pratiqué une ouverture dans le milieu pour laisser passer les grands batteaux. Là méchanique consiste en deux ponts tournants qui se relèvent sur le batteau du milieu, qu^on retire ensuite pour laisser un passage aux plus grands batteaux et même aux vaisseaux.

3o. — Le frère Nicolas, auteur du pont des Thuilleries, est en partie celui de ce pont qu^on admire avec raison et qui a deux avantages au dessus d'un pont de pierre : Premièrement de laisser passer les bateaux et les vaisseaux sans obliger à les démâter, secondement d'être de niveau au quai ou à peu près, au lieu qu'un pont de pierre de cette largeur seroit excessivement élevé ; sans doute que c'est ce qui a déterminé à construire celui-ci plutôt que d'en rebâtir un de pierre, lors de la destruction de Tancien, dont on voit encore quelques piles. Au reste.

{^entretien de ce pont n'est pas considérable, on ne reconstruit qu^uQ bateau tous les ans. On alloit le placer sous trois ou quatre jours, lorsque nous vîmes le pont.

3i. — Le moulin à foulon a pour premier mobile une roue à eau, dont Taxe est armé de petits leviers qui soulèvent le bout des piles, qui, tenant à un pivot par le bout d^un long manche, retombent dans des uugets de la même forme que les pilesi qui pressent, en retombant, une ou deux pièces de drap, jettées en paquet dans Tangle où elles sont continuellement arrosées, afin, en détrempant la glaise dont elles sont couvertes, de dégraisser le drap. Nottéquepar la compression qu'il reçoit il tourne perpétuellement sur lui-même, de manière qu^il présente toujours une nouvelle face sous la pile qui, comprimant ainsi Pétoffe, la rend comme on vient de dire.

32. — Les forces à tondre, qu'on tiroit autrefois d^Angleterre, se font présentement en France, sous la conduite d^un ouvrier anglois attiré en Normandie. On les forge à quelques lieues de Rouen, puis on les repasse à Darnétal sur une forte meule, mise en œuvre par une roue à eàu.

Quant aux frises à Tangloise, c'est une méchanique très ingénieuse et très simple, dont le premier mobile peut être le vent, Teau, des chevaux ou des hommes. Après la complication de plusieurs rouages^ pour multiplier la vitesse, il se trouve deux lanternes verticales, dont les axes sont alongés et coudés, de sorte qu'en tournant avec une extrême vitesse, ils obligent à une vacilation continuelle une planche qui y est fixée. Cette planche est enduite en dessous d'un mastic très dur et tout couvert de petits points, semblables à ceux d'un gros chagrin. On roidit cette planche avec des bâtons, apuyés

par en haut sur le châssis qui embrasse toute la mâfchine, et qui font une pression de trois mille. Cest sous cette planche qu'est placée l'étoffe que Ton veut friser, après lui avoir donné les façons d'enlainage des deux côtés et d'une coupe grossière seulement d'un côté. L'étoffe est soutenue par une seconde planche fixe et garnie de panne. C'est par le moyen d'un axe, tournant très lentement, garni de petits bouts de fil de fer, semblables à ceux des cardes, et sur lequel l'étoffe s'attache, qu'elle est forcée à s'échapper également d'entre les deux planches, ce qui les marque de ces petits points qui constituent les ratines.

32. — Il est de deux sortes de siamoises flambées ou chinées. Les unes flambées au hazard et les autres en mozaique réglée. Potir faire les premières, il suffît de lier récheveau très serré de distance à un autre aTant que de le mettre à la teinture, de sorte que le fil soit teint de deux couleurs : c'est ce fil, ainâi chamarré, qui produit la bigarure des étoffes où il est employé. Quant à la seconde sone oîi l'on suit une mosaïque, elle demande beaucoup plus d'attention, savoir : i» en ce qu'il faut prendre juste la largeur des quarreaux pour Ifer le fil en écheveau ; 2® en ce que l'ouvrier est en outre obligé de prendre soin de placer chaque fil suivant te dessin. Enfin, si l'on veut ajouter une mouche au milieu, il faut avoir deux navettes, attendu que la distance des mouches et des carreaux n'est pas la même.

34. — La cassonade telle qu'on l'apporte d'Amérique, qui ressemble a du gravier mêlé de sable jaune, est d'abord mise en fusion et mêlée d'une légère eau de chaux^ puis jettée dans des chausses ou elle laisse sa première eau et d'où elle tombe dans de très grands moules en forme de tronquée ; ces moules ont un petit trou par oti le sucre le plus grossier tombe dans des récipians. Pour

faciliter cette première purgation, on couvre le sucre d^une espèce de terre glaise très liquide afin que Teau traverse toute la masse du sucre et entraîne tout ce qui lui est étrange : lorsque les pains sont sèches on les refont et on les met dans de nouveaux moules de la forme des pains ordinaires^ on les purge encore de la même manière que cy-dessus, puis on les retire du moule afin de leur donner de Pair, on les remet dans le moule du même sens, on les met ensuite sécher à Pair, puis dans rétuve oti ils restent huit jours, après quoi les pains de sucre sont en état d^étre vendus et mangés.

35. — Dans cette côte de la Justice » trouvé TOsmonde polipode (Osmunda sjpicans], plante assez rare et aussi abondante en ce lieu que toutes les fougères dans ceux oti elles se plaisent : remarquable en ce qu^une partie seulement de ses feuilles porte des graines.

36. — On dit dans le pays Téglise d^Harfleur construite à Londres et aportée toute bâtie. Il est du moins

vrai qu^elle a été bâtie par les Anglois ; elle n^est pas

achevée.

. Vu du lin coupée étalé sur terre, déchargé de sa graine :

Cétoit pour le rouir, car il rouit sans eau.

37. — Ce nom Havre de grâce désigne assez bien une terre venue de Dieu grâce par des alluvions successives, car le port étoit jadis à Harfleur et tout le territoire du Havre étoit alors sous Peau. On dit que c^est François l^ qui Ta fait bâtir.

38. — Pour des yeux un peu myopes, la ligne qui termine Thorizon se fait à peine sentir, la couleur du ciel et celle de Teau devenant presque la même.

On mange cinq espèces de Rocailles, homarts, tourteaux, étrilles, crevettes ou chevrettes, bouquettes ou salicoques.

Le fond de la mer, après le galet, n^est composé que d^UQ petit sable très fin, luisant et toujours humide, où les traces s^efifaçent à mesure qu'elles se font : on y trouve çà et là de grosses roches de six à dix-huit pouces, toutes couvertes de varech [fucus vesiculosus^f.filignosus], de celui qu'on nomme le baudrier (/. sauberetus], et en outre de Lepas^ de Nérites, de Pourpres, Pois noirs et jaunes.

39. — Herborisation dans un pré maritime : Salsola Kuli, Aster Tripolium, Salicornia europea^ Juncus squarrosus, Triglochin palustre, et dans l'eau Ulva lactuca ou laitue de mer.

40. — C'est à Jumièges que se trouve le tombeau d^Agnès Sorel. On nous a communiqué son épîtaphe que voici :

Fulgor ApoUineus rutilantis luxque Dianae

Qpam jubaris radus clariâcare soient Nunc tegit ops et opem n^at atrox iridis arcus,

Dum furiae primac tcla supervenîunt.

Nunc elegis diaare decet planctuque sonore.

Laetitiam peccat turtureus gemitus.

Libéra dum quondam quse subveniebat egenîs

Ecdesiisque, modo cogitur asgra mori.

O mors sasva nimis quae jam juvenilibus annis

Abstulis à terris membra serena suis, Manibus ad tumulum cuncti celebretis honores

Effundendo preces quas nisi Parca sinit.

Quae titulis decorata fuit decoratur amiau

In laudis titulum picta ducissa jacet.

Occubuere simul sensus, species et honestas,

Dum décor Agnetis occubuisse datur.

Solas virtutes, merîtum, famamque relinquens,

G)rpus cum specie mors miseranda rapit.

Prxmia tum mortis luctus, querimonia, Tellus.

Huic ergo célèbres fundite, quaeso, preces.

41. -* Pans le bois dç Jumi^ges : la petite gantelée (Campanuia glomerata] et dans les bosquets le Palenotier (Staphylea primola).

42. — i La forêt de firetonne est riche en plames, Paiy" podium,,. Axdtis Acetoseila^ Evica.,. au Landin, Tilleul.

43. <*» Belle vue «ur la côte de Thuit, d'oO Ton com« mande au château et d'oîi Ton voit en remontant PAn* délie, à gauche Trianet et Pile Dieu^et adroite Trausièreset Périers.

44. -« Poulerie Hollandoise ^ piles droites, préférables à celles de Darnetal, comme infiniment plus lourdes et frappant plus également par leur chute perpendiculaire.

45. -^ Nous étioa£i alors près de Noyers : seigneurie et retraite du surintendam des bâtiments Des Noyers.

46. — Ces falaises sont tellement à pic qubn les croirait taillées de main d^homme.

47. — Ce salon rond n'est quhine sorte de chapeau de moulin qui tourne à roulette sur une coylissie;.

Orangerie perche des deux côtés, bien ou tuai : observation à reprendre.

48. — Ces terrasses forment des rampes douces qui sauvent la côte sans être aperçues du bas du jardin. Parc très grand sur la plaine haute.

49. — Le vieux château de Biay mal plaç4, le nouveau mal disposé : la hassiecouJC aeukmeat exécutée beaucoup trop magnifique : la grande avenue ôtant la seule échappée de vue qui se trouvoh entre deux côtes assez voisines. Jardins n^ayant poiixt de rapport aux bâtimens traités en petit, quoique d'une grande étendue, terminés p^r quelques maisons et chaumières sans ordre. Quant aux gazons, immenses et fréquent», mais mal semés, ne valant jadiis que par le grand soin ; devenus

des prés depuis quUls sont négligés ainsi que tout le reste.

5o. — Ce commun de Pile Belle est subordonné au dehors au principal corps de logis et en outre caché par un berceau qui continue jusqu^au bout de File dans la longueur de trei2se cents toises.

INFORMATION

AU SUJET DE LA DESTRUCTION DU CHARTRIER DE L ABBAYE DE SAINT-ÉTIENNE DE CAEN, EN I562.

PUBUÉE

Par M. Ch. de BE AUREPAIRE

INFORMATION

AU KOJKt DE hk nsmUCrUM DU CBAKTRtBR DB L'ABBATE DE SAINT ETIENNE DE CAEN, EN I 562.

Cbarkt» de Bourgoeyllle» sleordeBfas, ddttsses Retherd^ elAnliquiféif etCrr poiMiées eâ 1588, s^étetid dssez longuement sut les dévastatiom que cotnnrii'ent le^ prcytestams et k^ troupes de rinrita) de Cbâtilldn, dans les égKses et kd mottâitèfes de ht ville de CdeÉr, eA 1 5 62 et Ï56).

yjiyfertnAdM qui sruH, tcMisei^ée danfis les aftbhes dé Païf tementy et postérietH^e de fieisse an^ auic érénemenrts qti^elle t^^ppêStt^ fourfiil m(Âm de détail» et des détails ffloin» intéreMantd^. Elle n^a, d'aitletr^si, |]^uf obj^et que d^établif fimposslbinfè où ^ m>ùv^nt les religieux de représenter leurs titres de remes et le besoîw qu'ils avaient d'èlre autorisés k f tistiôef de leâts droits de propriété par im autre mofen^

Les limcÀfkSf au nombre de douze, dont cette informaitioa cotitient les déposilicvis, ^y montrèrent très réservés à f égard des personnes. Ils privent soin de n'accuser que des inconnus ou des particuliers que la mort avak misàFabride poursuites judiciaires. Us évitaient ainsi

prudemment de se faire des ennemis, dont ils auraient eu, sans doute, à redouter le ressentiment en cas de changements politiques, toujours à prévoir.

Parmi les témoins qui furent appelés à déposer devant Blondel, lieutenant du bailli, il en est un qui attire principalement l'attention. Cesf François Malherbe, sieur d'Igny, qui était alors conseiller au bailliage, et dont le fils devait être le célèbre réformateur de la poésie française.

Si Ton devait s'en rapporter à sa déposition, Malherbe aurait joué, dans ces terribles circonstances, un rôle des plus honorables, et ce serait justice de lui savoir gré des efforts qu'il aurait tentés pour faire entendre raison à une troupe de furieux. A l'encontre de son récit, il faut remarquer que Bourgueville ne fait aucune allusion à cette courageuse résistance, dont Malherbe se vante. Parlant de la dévastation exercée dans l'abbaye de Saint-Étienne, notamment de la profanation du tombeau de Guillaume le Conquérant : « J'y étois présent, dit-il, et m'y transporté, estant en estât de lieutenant de Monsieur le bailly pour penser aucunement amolir le cœur de ces barbares par certaines et honnestes remonstrances que je leur fis, et n'en peu rien obtenir. » C'eût été pourtant le lieu de rappeler que son collègue lui avait prêté son concours et n'avait pas été plus heureux. Si Bourgueville ne l'a point fait, on a quelque raison de croire qu'il y a été contraint par le respect de la vérité, quand on lit dans la brochure de M. Gasté : La Jeunesse de Malherbe, cet extrait d'un inventaire de l'abbaye de Troarn :

« En 1562, le 14 et le 15 mai, du temps des troubles

de la Religion, après l'édit même de Pacification, une compagnie de voleurs perfides et d'hérétiques de la ville de Caen, dont voici les noms principaux, afin que leur mémoire soit en exécration à tout jamais : capitaine M. François Malherbe, sieur d'Igny, etc., armez de toutes sortes d'armes, entrèrent de force dans l'église, rompirent les autels, images, crucifix, bancs, chaises. . . brûlèrent tout dans l'église, mesme prirent les livres, ornements, reliques et argenteries, qui estoient considérables, et emportèrent le tout. Ensuite ils rompirent les portes du chartrier ou trésorerie et autres lieux où estoient les titres et enseignements concernant le revenu, lesquels ils bruslèrent et mirent en cendres. »

H serait bien étonnant qu'un magistrat qui, les 14 et 15 mai 1563, se rendit coupable de pareils excès dans l'abbaye de Troarn, eût songé, une année auparavant, à s'opposer avec quelque vigueur à ceux qui firent absolument la même chose dans l'abbaye de Saint-Etienne.

A vrai dire, si la déposition de Malherbe est mensongère, il faut dire que celle du premier témoin, Jean Laurens, Test aussi.

J'ai corrigé l'extrait de l'inventaire en substituant 1563 à 1562, parce que l'édit de Pacification étant du mois de mars 1563, le pillage de l'abbaye de Troarn, d'après le dire de l'inventaire, a du avoir lieu les 14 et 15 mai de cette dernière année. Si la correction, au lieu de porter sur la date, devait porter sur ces mots : « Après l'édit de Pacification, » la culpabilité de Malherbe se trouverait encore aggravée d'un défaut absolu de sincérité, puisque ce serait deux ou trois jours après les ravages commis à Saint-

Etieaiie, qae lut*mèmey avec ses complices, aurait dévasté Féglîsede Fabbaye de Troarn.

Je voudrais ardre que le rédacteur de l'inventaire s'est mépris dans ses accusations^ et qu'il a confcxidu le père du poète avec un autre membre de la fiiinille, également protestant, mats celui-là protestant Êmatîque.

Un £dt hors de doute, qui ressort des déposidoos de 1 5 7SU âJissi faieu que du récit de BourgueviUe^ c'est que, si les dévastations de 1)62 furent l'œuivre d'une £Dule svçogiée par la passion» œlks de 1363 fure&t accontplies firotdemem, savamment et dans un but de cupidité*

Pour nous en tenir à l'abbaye de SaiQt*Etieiiney la destruction en ait décidée, non dans l'ardeur de la lutte, mais quand une sorte de paix, était conclue entre les partis. « Tel mandement de desmoUition dudit amiral, écrit Bourgueville, fut trop promptement exécuté» sans attendre l'Edit de Pacification» le9,uel toustesfois estoit notoire, mouUé et se publioit partout mesme en cette viUe. Mai& un des ^uges auquel il fut apporté dès le jeudi absolu (jeudi saint) dud. an ne le fist publier )Osqu£& au lundy de Pasques, affin que cet exercice de Rél^Kui prétendue et leur cène qu^ils appellent fust encûie faijtele j^ur de Pasques» ce qu'ils firent en l'église dik couvent des Cordeliers. Mais, ô chose piteuse à réiérer ; c'est que les protestans se disant reformez se voyant privés de l'exercice de leur religion aux villes par l'EdU, mettent le feu et bruslent la nuict mesme de Pasques la. dite église et convent des Cordeliers. »

Ce n'est pas le seul endroit eu BoitrgueviUe se pl^«e

de la conduite de quelques-uns de ses collègues. Ailleurs, il parle d'un des juges qui, dans la Chambre du G>nseil, accorda à ceux qui avaient saccagé les églises^ le salaire qu'ils vinrent audacieusement réclamer. Antérieurement, il nous montre^ a suporté d'aucuns des juges 9, le ministre Cousin qui, par ses exhortations, avait excité le peuple à faire dans la ville de Caen, ce qui venait d'être exécuté dans la capitale de la Province (p. 170).

Bourgueville ne donne aucun nom : peut-être est-il prudent d'imiter sa réserve.

INFORMATION

AU SUJET DE LA DESTRUCTION DU CHARTRIER DE l'ABBAYE DE SAINT-ETIENNE DE CAEN, EN IS62.

L^an mil cinq centz soixante et dix huict, le lundy vingtième jour d'oaobre, à Caen, devant nous Jacques Blondel, escuier, sieur de Dungy, conseiller du Roy notre sire et lieutenant de Monsieur le bailly de Caen, présence de M^ André Marc, greffier de mondit sieur le bailly,

S^est comparu M* Gilles Le Marchant, solliciteur des sieurs abbey et religieux de l'abbaye Sainct-Estienne de Gien, lequel nous a présenté certain arrest donné le huictième jour de ce mois en la Chambre ordonnée au temps des vacations en la court de Parlement à Rouen, sur la requeste présentée à icelle par lesdits abbey et religieux, par lequel arrest il est ordonné, avant que faire droit sur le contenu en ladicte requeste, qu'il seroyt informé de la perte des lettres, tiltres, Chartres, papiers et enseignementz de ladicte abbaie, pour, l'information veue, estre ordonné sur les fins de ladicte requeste que de raison, nous requérant procéder à la dicte information et exécution dudia arrest et luy accorder mandement pour faire comparoir tesmoings à ceste fin, ce que luy avons oaroyé, et procédé à ladicte information présence dudict Marc, greffier, par nous prins pour adjoinct, ainsy qu*il ensuit :

Premièrement.

Honorable homme M« Jehan Laurens, dict le Goulle, séneschal de Tabbaie de Sainct-Estienne de Caen, aàgé de soixante trois ans ou environ, juré de dire et rapporter vérité et examiné sur le contenu en ladicte commission,

Sur quoy a dict qoll est bien recollant que, le samedi, neuP* jour de may mil v^ soixante deux, viron Theure de medy, il se transporta en ladicte abbaie de Sainct-Estienne, tant pour tenir les plés que aussy par l'advertissement et prière de feu vénérable et discrète personne M« Barthélémy de Neisy (i), vicaire et procureur général de ladicte abbeie, lequel s'estojrt retiré de la maison de aon habitadoa [qu'il] il disait «u Sépuknede Caen à câtitedes troubles et émotions advenuez peu de temps du précédent en ce pais, ^ caute de la religion, afin de pourroir qoe iat escriptures et meuMeft prétieux:^ estants lors eo ladicte abbaie, fussent serrés et mis en quelque lieu d^asseuranee pour éviter qu*ils ne faaaem {riilez, ainsjr que pAufiears ornements et joiaalx ^voient esté pillés et ravagés le vendredi précédent, aimy que aticbnns religieux les foisoient apponer pour les serrer et mett« en senre garde, en une maison bourgeoise de la dicte ville, selon qu'île avoleoit esté advertie qu'il estoit bon et expédient de faire pour l'ad* vertissement qu'ils avoient eu que, ta nutct soivâûte, on debvoh ravager tous les temples et églises de ladicte ville et faulx^bourgs, comme de faict il advint en plusieurs lieux; et sur Theure de medi dudict jour de samedi, veit Mict exposant arriver en ladicte abbaie gt^nd nombre de

(i) t Maître Barthélémy de Nazy, prieur de Baalte, Italien Florentin et RfttOTalisé boa Prançafs; grand vicaire de momleur te ovdinal de Prenaiae, (Fimease), abbé dadit Caen. » Bourgucville, Recherches ètAntiquiiés, p. iS5«

personnes armées^ lesqueiz forsèrent la porte d^icdle abl>aiey et eulx entrez rompirent, pillèrent et dévastèrent toult ce qui estoit dedens le temple d^icelle abbaie, sans espargner ny respeaer aocbune chose, arrachèrent mesmes lesferreureset ornemetz des sépultures^ et les feirenttransporter ob bon leur sembla avecques les reliquaires et meubles prétieux d^celle abbaie, et tous les livres, lettres, Chartres et escriptures, et aussy les coffres d'icelle église qu*ilz peurent recouvrer ils les brusièrent et rompirent, panie dedans la nef de la dicte église, et partie dedena la court devant une chambre que i'on noronx^t la Trésorerie^ nonobstant qu^ils eussent esté priez et requis, tant par noble homme M< François Malerbe, conseiller du Roy au siège présidial de Caen, que feu M* Jehan de Perrières, sieur de Qutily, en son vivant conseiller audict siège, que aultres notables personnes, qui avoient esté requis, de ta part desdits religieux, de se transporter audit lieu avecques le déposant pour faire mitiger les insolences dont les perturbateurs usoient ; et après lequel lavagenoent, qui dura l'espace de cinq heures ou viron, le d^osant dict qu^il feist reserrer par auchuns religieux et aultres serviteurs de la dicte abbaie plusieurs lettres, papiers et enaetgn&mentz qui n^estoient encorez consommez de feu, partie desquels estoient tacéi^s et rompus, et lesqudz papiers furent portez en ung goemier de la maison abbatialle, et aultre partie des dictes escriptures furent faictea reserrer par ledict Malerbe, conseiller, en ung certain lieu secret et fort nommé la Trésorerie du dortoir, devant Thuia duquel lieu Ton feist porter de vieilles armoires ouvertes; et sur ce qu'il arriva [que] illec auchuns, se nommantz les Bosquetz, et un nommé Charlemaigne vindrent pour raveiger ledict dortoir, îcellui Malerbe leur remontra qu'il n^ avoit riens audict lieu, fors quelques licts pour cou-

cher lesdictz religieux. Ce voiaat, se retirèrent, et, cela faict, furent mis plusieurs personnes à garder à la porte de la dicte abbaie afin que rien n^en fust substraict. Touttes fois, quelques jours aprez, ceulx de la dicte religion y mirent des gentz, et alloient et venoient chacun jour en ladicte abbaie, rompantz, débrisantz et emportantz tout ce que bon leur sembloyt, tellement qu^il ne demeura en ladicte abbaie aucune ferreure ny serreureen quelque endroict que ce fust, fors en deux ou trois huis de la dicte maison abbatialle, et ne demeura aussy aucun lieu qui ne fust fouillé, pendant lesquelz raveigementz, bruslementz et dégastz dudict jour de samedy, y avoit une infinité de peuple courant et tumultuant dedens la dicte abbaie, prenant et raveigeant toult ce que bon leur sembloy t, criant à haulte voix : Quictes à quictes et papiers neufy.

Dict oultre, que au mois de febvrier ensuivant, que Parmée conduicte par le feu admirai de France arriva en la dicte ville de Caen, ung aultre sac ou ravagement fut faict en ladicte abbaie, tellement que toulte Téglise ou temple du dict lieu fut dégasté ou ruyné comme Ton voyt à présent, mesmes les maisons, si que auchune d*icelles ne fut laissée habitable ny couverte, réservé la maison abba* tialle, de laquelle encores portion de la couverture et tous les plombz et goutières furent desrobés, pillez et ravagés, et ne demeura auchun meuble en lad. abbaie qui ne fust pillé et ravagé; et portion des lettres qui avoient esté préservez du feu et ravagement premier furent aussy ravagées et pilléez et trouvéez es cachetés où elles avoient esté mises, comme le déposant Ta entendu de ceulx qui demeurèrent en ladicte abbaie, parce que le déposant ne pourroyt pour ce faict autrement parler, car lors il s'absenta de ceste ville et s*en alla à Paris. Depuis son re-

tour print peine, tant par argent que autrement, de recouvrer toult ce qu^il peult des escriptures qui avoient esté saulvées de ceulx qui ont eu depuis le gouvernement de la diae abbaie à la mesure qu^il les a recouvertes et comme de jour en jour il en a eu advertissement.

Aussy a dict qu^en plusieurs des lieux et édifices de la dicte abbaie et hors icelle, il a veu que plusieurs ruynes et dégastz y avoient esté faictz à Toccasion des dessus dias, en ladite année v^ soixante et deux, jusques viron le temps de Pasques soixante et troys, et que depuis, à ce que on avoit vouUu réparer plusieurs desd. édifices et que auchuns avoient esté couvertzde neuf, ilz estoient tombez comme s^ilz avoient esté foudroiez, parce que les dicts édifices avaient esté sappés, minés, et les bois encizés pour les faire tomber plus tost en démolition et empescher la réfection dHceulx ; et est, sur ce inquis, ce qu^il a voullu dire, et a signé, disant oultre, sur ce inquis, qu*il ne pourroit nommer les personnes qui avoient faicts les dicts sacagementz et bruslementz, pour cequec^estoit une populace, et qu'il parlant fut contraint se retirer pour les menaces qui luy furent faictes que, sHI ne se retiroyt pas, il seroyt luy mesme sacagé, luy demandant s'il estoit allé là pour les recongnoistre, et a signé : Le Goulle, ung paraphe.

Pierres Godet, du pais de Liège, à présent demeurant portier de la dicte abbaie, aagé de quatre-vingtz ans ou environ, juré de dire vérité et examiné sur ce que dessus.

Sur quoy a dict qu^il est demeurant officier de ladicte abbaie en Testât de concierge dès Tan mil cinq centz cinquante cinq, sans aroir depuis party ny demeuré ailleurs qu^en ladicte abbaie, et est bien certain que, le neufviesme jour de may mil cinq centz soixante deux, il se feist une grande émotion populaire en ceste ville de Caen,

et furent plusieurs églises, religions et monastères, sacagéez, brusléez et pilléez, et, entre aultres, fut présent le déposant que plusieurs personnes, comme viron cinquante ou soixante, portant armes et incongneuz au dict déposant (réservé qu'il y congneult ung nommé Le Paulmier, à présent deffunct, et quelques aultres de lad. ville, dont il ne se recorde à présent, y congneult aussy ung nommé Charlemaigne, à présent deffunct), arrivèrent en ladicte abbai^ viron le medi, et pour y entrer forcèrent la porte d'icelle, et estantz entrez allèrent en Péglise dMcelle abbaie et rompirent et démolirent les images, aultels et aultres choses en ladicte église, bnislèrent les ornementz et livres servantz à icelle, par après allèrent à la librairie et Trésorerie de ladicte abbaie, où ilz feirent le semblable, mesme bruslèrent les lettres, papiers et toultes les Chartres et enseignementz qu'ilz peurent recouvrer, criantz les ungs avecques les aultres en tourbe, sans qu'il peust entendre ce quMlz disoient.

Dict que depuis, en Tan v^ soixante trois, au mois de febvrier, lorsque le sieur admirai vint en ceste ville, il arriva en la dicte abbaie plusieurs personnes auasy iacongoueuz audict déposant, lesquelz feirent encore plusieurs brisementz et ravages en ladicte abbaie, rompirent et des* mollirent icelle, desrobèrent les plombs et goustières, et entre aultres choses feirent ouverture d'ung lieu qui estoyt dedens le dortoir et y prindrent plusieurs lettres qui avoient esté serréez et cachéez audict lieu et en disposèrent ainsy qu'ils avoient vouUu, mesmes de tout ce qui estoyt en la dicte abbaie, tellement que ledict déposant avoyt esté contrainct quiter ladicte abbaie et l«ur bailler les clefz d'icelle, et est ce qu'il a dict. Signé : Pier. Godet.

Perrin Pierres, de la parroisse de Sainct-Nicollas de Caen, aagé de cinquante-sept ans ou viron, juré es dire

et rapporter vérité et examiné sur le contenu auxdictes lettres,

A dict qu^en Pan cinq centz soixante deux, durant le temps que les églises de ceste ville furent ravagées, piliéez et sacagées, il estoit en la parroisse de BretheVille^FOrguilleu2se, auquel lieu il estoyt allé trois jours au précèdent ; et lors qu'il fut de retour viron deux jours aprez, il entendit que ladicte abbaie de Sainct-Estienne avoyt esté ravagée, comme les aultres églises et monasterez de la ville, à cause de quoy tost aprez entra en ladicte abbaie et veid qu^on avoit rompu tous les images, chaises, aultels et mesmes la sépulture du duc Guillaume, et comme on avo3rt aussy bruslé les livres, ornementz et aultres choses qu^ilz avoient peu trouver dedens la dicte abbaie, comme il aparoissoit aux cendres et quelques fracguementz qui estotent auprès ; veid aussy comme il aparoissoyt qu'il avoyt esté faist un aultre feu devant la Trésorerie de la dicte abbaie et ouyt et entendit lors que les Chartres et let^ très d'icelle abbaie y avoient esté bruléez, ne pourroit dire par quelles personnes cela avoyt esté faist, sinon quUl y avoyt grand nombre de personnes que Ton ne congnois'soit les ungs d'avecques les aultres. Dict plus que lorsque le sîeur admirai de France, avec son armée, vindrent en ceste ville, Téglise de la dicte abbaie fut desmollie et abbatue comme elle est de présent, et la veid le parlant descauTrir, mais dit qu'il ne congnoissoit les personnes qui fatsoient cela, et sur le toult deument inquis est ce qu^il a dict en sçavoir et a signé : ung merc.

Jehan Mondehare, bourgeoys, demeurant en la parroisse de Sainct-Nicollas de Caen, aagé de quarante-cinq ans, ou viron, juré de dire et rapporter vérité et examiné sur ce que dessus,

A dkt que c'est chose certaine qu^en l'an v*^ soixante

et deux, ladicte abbaie fut pillée et ravagée, comme aussy furent toultes les autres églises de ladicte ville ; ne veid faire ledict ravagèment, mais veid bien entrer en ladicte abbaie J#han Cosnard, un nommé le Vivier, Robert Busnel, Jehan David, Jehan Paulmier et plusieurs aultres qui sont à présent deffuntz^ lesquelz lors portoient marteaulx et aultres instrumentz avecques lesquelz ilz avoient, comme il a entendu, brisé les images des dictes églises, aultelz et aultres choses quMls trouvoient en icelles; et si a ouy dire qu^ilz avoient bruslé et consommé par feu les ornementz, libvres, lettres et Chartres de la dicte abbaye et toult ce qu'ilz avoient trouvé.

Dict d'avantage que, lorsque ledict sieur admirai de France, conduisant une armée, vint en ceste ville, ladicte abbaie fut descouverte et desmollie comme elle est de présent, les plombz et goutiëres desrobéez et plusieurs maisons abatues et desmoUiez; et y fut faist ung dommage inestimable. N^en pourroit autrement parler parce quMl parlant n^y assista et nVn sçait aultre chose; et deument inquis, est ce qu'il a dict, et a signé : Mondehare, ung paraphe.

Honnorable homme Léonard Cousin, bourgeois de Sainct-NicoUas de Caen, aagé de soixante ans ou viron, juré de dire et rapporter vérité et examiné,

A dict que, lors du sacagementdes églises, qui fut faict en Tan mil V« soixante et deux, il n^estoit en ceste ville, et ne pourroyt parler comment ny par qui cela auroytesté faict ; dict bien que depuis et lors que le sieur admirai de France estoyt en ce pais, il veid que Péglise de la diae abbaie fut descouverte, tant de couverture que de bois, mais ne congnoist les personnes qui auroient ce faict ny de quelle auctorité ilz le faisoient, fors qu^on disoyt que c'estoyt par le commandement dudit sieur admiralf^t n'a

veu ne congneu aucune chose de bruslement des lettres, papiers, livres, Chartres et enseignementz d'icelle abbate, parce qu^il n'y entra lors, et ne Teust ausé faire à cause des menaces dont usoientceulx qui faisoient lesdits saccagementz contre les personnes de la religion catholique comme est le déposant, et a signé : Cousin, ung paraphe.

M« Bénédic Macé, imprimeur pour le Roy à Caen, demeurant en la parroisse de Saint-Saulveur, aagé de xLii ans ou viron, juré de dire et rapporter vérité,

A dict quUl est bien mémoratif de temps que les églises furent ravagées en ceste ville en la dicte abbaie, et a ouy dire quMl y fut faict beaucoup de dégasts, ruynes et démollitions et bruslé grand nombre de livres, mais n^ a esté présent, ny mesmes lorsque ladicte abbaie fut desmoUie et descouverte comme elle est, à cause qu'il estoit lors à Paris, et s^estoit lors absenté pour craincte qu^il avoyt de sa personne, à raison qu^il estoyt de la religion catholique, et deuement inquisest ce qu^il a dict et a signé : Macé, ung paraphe.

Honnorable homme M® Régné de Nicolais, licencié aux lois, secrétaire de la maison commune de la ville de Caen, aagé de cinquante ans ou viron, juré de direct rapporter vérité,

Sur quoy a dict que du premier saccagement commis en la dicte abbaie, le neuiiesme jour de may cinq centz soixante et douze, il n^en sçayt ne congnoist auchune chose sinon quMl a ouy dire par un bruict commun que, ledict jour, Péglise de la dicte abbaye fut pillée et saccagée comme aussy furent toultes les autres églises de ceste ville.

A dia, inquis, que depuis et durant le temps que ledict sieur admirai de France arriva audict Caen il se trouva en l^icte abbaie, en laquelle il fut envoyé pour aider à

conserver les biens dMcelle, et, y estant, en ayant fakt maçonner, à Payde de Jehan Daveney, un endroict appelle la Trésorerie^ près le dortoir, arrivèrent ung jour, dont il n^est récollent, grand nombre de capitaines de Reistes, lesquels il sembloyt qu'ilz crioient en leur langage qu^il falloit mettre le feu par toult, et de faict commencèrent à faire desmaçonner ledict endroict lorsque led. déposant fut contrainct se retirer, d'aultant qu^il luy fut présenté une pistolle, de laquelle il faillyt à estre tué, t^ement que, effraie de ce, il se retira et absenta en grande craincte.

Dict qu'il a bien entendu que du depuis les saccagementz des dictes églises, Reistes et aultres qui tenoient main forte en ladicte abbaie avoiem bruslé grand nombre d« biens, lettres et escriptures, dont ledict déposant ne sçauroyt au certain aultrement déposer, et est ce qu^il a dict, et a signé : Le Nixrollais, ung paraphe.

Noble homme M^ François Malherbe^ sieur d'Igny, conseiller du Roy nostre sire au siège présidial de Caea, aagé de cinquante deux ans ou viron, juré de dire vérité, et ouy sur l'exposé des dictes lettres,

A dict que Tan mil cinq centz soixante deux, le lendemain du jour Sainct NicoUas, au matin, M^ Jehan Laurens dict le Goulle, lors fermier général ou aultrement adminis^trateur du revenu de l'abbaie Sainct^Estienne de Caen, voiant que, la nuict précédente, on avoyt commencé à piller et ravager les églises de la ville et faulxbourgs dudict Caen, s'estoyt retiré vers M^ Jehan de Perrières, en son vivant, sf de Quilly et conseiller aud. siège, duquel led. Le Goulle avoit eu espouzé la cousine germaine en premier mariage, et vers led. Malerbe, les priant ensemble d'aflfection de se transporter en Lad. abbaie pour essaier d'empescher qu'il n'y fust faict sem-

blable ravage et dégast quMl avoit esté faict aux autres églises, estimant led. LeGoulIe que, d'aultant que lesd. de Perrières et Malerbe, cousins germains, estoient officiers en lad. ville et estoient originaires dMcelle, aparentés, congneuz et aymez, ilz seroient tant respectés quMlz pourroient appaiser et divertir ceulx qui voudroient entreprendre en lad. abbaie; et, de ce persuadez par led. Le Goulle,s*estoyent dès led. jour, de matin, lesd. de Perrières et Malerbe transportez en lad. abbaie avec led. Le GouUe, feirent fermer les portes de devant et à ce que, viron l'heure de medy, peu devant ou peu après, ainsi qu^il luy semble, n*en est aultrement mémoratif, ilz furent advertiz que grande [foule] de peuple en armes estoient aux portes de lad. abbaie, frappans de telle force et violence qu^ilz ouvrirent lesd. portes et entrèrent, se présentèrent au devant lesd. Le GouUe, de Perrières et Malerbe, voulans parler à ceux de lad. troupe; mais, sans avoir respect à eulx, meuz et poulsés d^une fiirie et violence, ne s'es* toient vouUus arrester ny escouter, estoient entrez droict à Téglise, où ilz avoient abatuz les images, sacraires, au« telz, bruslé plusieurs livres fort promptement, ce que voyant icellui Malherbe qu^il ne pouvoyt empescher Tentreprise de lad. troupe, doublant qa^ils n^allassent après à la librairie en laquelle y avoyt aussy plusieurs Chartres de lad. maison, avoyt par aucuns serviteurs de lad. maison, faia traîner un vieil buffet, de fort petite valleur, devant rhuis de la librairie, laquelle estoit au dortoir dud. monastère, pour cacher led. huis, et au moyen de quoy led. jour on n^entra en lad. librairie; et depuis veid aucuns de lad. troupe qui amassèrent plusieurs escriptures en la court de devant, près la cuisine de lad. abbaie, lesquelles escriptures ils bruslèrent, ce que led. Malherbe sWorça empescher par remonstrances qu'il feist à ceulx

de lad. troupe^ leur disant qu*ilz faisoient plus de tort aux paouvres gentz ausquelz ïlz demanderoient rentes quMl ne leur pensoient faire d'advantagey à quoy luy avoit esté dict d'une grande fierté et arrogance par auchuns de lad. troupe, nommez les Bosquetz, maçons, que par la Mort Dieu, on en avoyt trop enduré et souffert, et qu'il en falloyt faire autant à ceulx qui les soustenoient ; et, voyant icellui Malherbe qu'il n^y avoyt lieu de raison ny remonstrance en telle furie, s'estoyt retiré aprez avoir passé presque toult le jour avecques lesd. sieur de Perrières et Le GouUe, avecquez lesquelz, led. jour, il avoit prins sa réfection en lad. abbaie.

Et dict icelluy Malerbe quUl ne pourroit particuUièrement nommer ceulx de lad. troupe^ et qu^enicelle il y avoit gentz de toultes quallitez, mesmes des prebstres et femmes, et que l'occasion pour quoy il luy est ressouvenu desd. Bosquetz qu'il a sus nommez, ce a esté pour cequUl luy est tousjours souvenu de Tarrogante response qu^ilz lui feirent, par laquelle il fut inthimidé, de sorte qu'il n'osa depuis leur faire ny à ses semblables aucune remonstrance.

Dict que c'est chose notoire que l'église dud. monastère et plusieurs des aultres maisons et édifices furent abatus, dégradés et ruinés à la venue du sieur admirai de Chastillon en ceste ville, et lesquelles ruynes se voient à l'oeil ; et est ce qu^il a dict, et signé : Malherbe, ung paraphe.

Blondel. Marc.

Du mardi vingt et nnff jour d'octobre. Tan mil v^ soixante et dix huit, devans nous^ led. Blondel lieutenant et commissaire susdit, présent, led. Marc greffier,

Honnorable homme Jehan de Flavigny^ bourgeois de

Sainct-Jehan dud. Caen, aagé de cinquante ansouviron, juré de dire et rapporter vérité sur Texposé desd. lettres et commission à nous adressantes.

Sur quoy a dict qu'il est bien mémoratif que au mois de mai yc soixante et deux (luy semble que ce fut le neui' jour), Péglise de lad. abbaie fut pillée et ravagée par plusieurs personnes qui estoient en troupe et grand nombre, portantz marteaux et aultres instrumentz, desquez ils avoient rompu les images, aultelz et le sépulcre du duc Guillaume, qui estoit en icelle, entre lesquelz il y congneult des personnes surnommez les Bosquetz, maçons, à présent deffunctz, et comme lad. troupe brisèrem les chaires, livres et ornementz d^icdle église et grand nombre de papiers, Chartres et enseignementz concernantz le bien et revenu d*icelle abbaie, et feirent de grandz dommages en lad. abbaie, mesmes rompirent et desmollirent plusieurs maisons, tant en couverture, bois que maçonnerie, bruslèrent aussy la librairie d^icelle abbaie, arracèrent les ferreures des huis et fenestres jusques à ahracer les goutières de plomb.

Dict plus que, quelque temps après la venue du sieur admirai de France en ceste ville, l'église de lad. abbaie fut toulte descouvene et desmollie tant en couverture qu^en bois, et les cloches descendues, rompues, et le tout vendu, comme il entendit lors, sans pouvoir dire le nom des vendeurs ny en quelle main les deniers en estoient allez, ny quelles lettres, papiers et enseignementz avoient esté rompus et bruslez, partie dedans lad. église, et aultre partie devant la Trésorerie de lad. abbaie, sans que personne y eust peu donner ordre ny empescher lesd. personnes de ce faire pour la furie en quoy ilz estoient lors et les menaces dont ilz usoient d^en faire autant à ceulx

qui soustîendroient lesd. églises et monastères ; et est ce qu'il a dict et signé : Flavigny, ung paraphe.

Honnorable homme Regnauld Tirart, bourgeoys de Sainct-NicoUas de Caen, aagé de soixante six ans ou viron, juré de dire et rapporter vérité sur le contenu desd. lettres, dict qu'en kd. année mil y^ soixante et deux, le neu^ jour de may, il veid aller grand nombre de personnes en Pabbaie de Sainct-Estienne de Caen, lesquek portoient ks ungs des marteaux, et les aultres des haches et. aultres instrumentz, pour rompre, comme ilz disoient, les images de lad. abbayo# desquelles personnes led. parlant n^en congneult aucuns, parce qu^il s^enfuyoit de sa maison de peur d^estre prins prisonnier, à causç qu'il estait, comme il est encores, de la religion catholicque ; et depuis entendit que Idd. abbaie avoyt esté pillée et ravagée et les ornements, livres, Chartres, lettres et papiers du bien et revenu d^celle abbaie avoient esté bruslés, tant dedans lad. église que devant la chambre dt la Tré-" sorerie, comme avoient esté au précèdent toultes les aultres églises de lad. ville. *

Dict que depuis et durant le temps que mons. Tadmiral deChastiflon estoyt en ceste ville, conduisant une armée, TégUsede lad j abbaie avoit esté abatue et demoUie, tant en couverture, bois, plombz, cloches que partie de la maçonnerie et mesmes plusieurs des aultres maisons et édifices d'icelle abbaie, et le merrain vendu et débité sans pouToîr dire à qui, parce qu^il n^ congnoissoit personne. 11 y fut faict ung très grand dommage, et est ce qu^il a dict, et a stgné^ deument inquis : Tirart, ung paraphe.

Richard Vaultier, bourgeoys de Sainct-NicoUas de Caen, ai^é de soixante et deux ou trois ans ou viron, juré dô dire et rapporter vérité et examiné,

A dict, inquis, que c^est chose toulte certaine et notoire

qu'en lad. année v^ soixante et deux toultes les églises de ceste ville furent pillées et ravagées^ et les images rompus, les ornementz, chaires, livres, et aultres biens d'icelles brnslés, mesmes ceulx de Tabbaie de Sainct-Estienne de Caen, non pas qu^il le sache pour y avoit [esté] présent, mais pour avoir veu les feuz qu^ils iaisoient des chaires, livres et toult ce qtt*ilz trouvoient, sans que personne les eust avisé {sic] pour ausé empescher de ce faire à cause qu^ils menaçoient tous les catholicques de leur en faire autant. A bien ouy dire à l'ung des religieux de lad. abbaie que grande partie des lettres avoient esté serrée, mais que depuis elles avoient esté brusléez par les pilleurs et ravageurs. NVn pourroyt aultrement parler.

Dict d*avantage que, quelque temps aprez, Fadmiral de Chastillon arriva en ceste ville, durant lequel temps Péglise de lad. abbaie fut démoUie et plusieurs aultres bastimentz démollis, le bois, plomb, cloches et aultres matériaux emportez et desrobés, et que chacun y prenoit ce qu^il pouvoyt, et y fut faict ung très grand dommage. Ne pourroyt nommer ceulx qui avoyent fiiict Icsd. maléfices, sinon quUIz se disoient de la religion prétendue réformée. Après a dict que Jehan David, ung nommé Fauanaet aultres du Bourg-PAbbey, qu^il congnoissoit, qui sont à présent deffunctz, y estoient ; et est ce qu^il a dict, et a signé : ung merc.

Robert Le Febvre, du mestier de bouUenger, demeurant en la parroisse de Sainct-Nicollas, aagé de cinquante et cinq ans ou viron, juré de dire ou rapporter vérité sur ce que dessus,

Sur quoy a dia qu'il est bien mémoratif et certain qu'en Tan mil v^ soixante et deux, le jour ou le lendemain du jour Saint Nicollas, que Téglise de lad. abbaie fut pillée et ravagée et les dits ornementz, livres et meu-

blés y estantz furent bruslés, il estoyt au village de Carpiquet, duquel lieu il retourna dés le soir, et lui fut dict par ses domesticques que les images de lad. abbaieavoient esté rompus, mesmes les aultelz et les ornementz, chaires^ livres et aultres meubles bruslés dedans lad. église et grand nombre de lettres et papiers, mesmes la librairie d^icelle abbaie bruslée en divers lieux, dont ledit parlant fut fort marry et desplaisant ; et, le lendemain, fut en ladicte abbaie oii il veid les cendres des feuz et ladicte église dévalisée, rompue et brisée, mesmes plusieurs des aultres maisons et édifices de ladicte abbaie ; n^en pourroit aultrement parler.

Dict plus que, durant le temps que lad. église fut descouverte et les matériaulx, tant plombz, bois que aultres, furent emportés, il.estoit en sa maison, et entendit lors que telles démolition se faisoit par ceulx de la religion prétendue reformée, et n^y fut aultrement parce que telz saccagementz luy desplaisoient ; et deument inquis, est ce quil a dict et a signé : Le Febvre, ung paraphe.

Jehan Cappelle, demeurant en ladicte abbaie de Sainct* Estienne de Caen, aagé de xlvii ans ou viron, juré de dire et rapporter vérité,

A dict qu'il est demeurant en lad. abbaie il y a près de quarante ans, et qu*en Tan v^ soixante deux, il veid comme, le neuf ou dix^ jour de may, Téglise de lad. abbaie fut pillée et ravagée par une troupe de personnes qu'on disoit estre de la religion prétendue réformée, et comme lesd. personnes rompirent les images, aultelz et sépulcre du duc Guillaume, et qu'ils bruslèrent les ornementz, livres, chaires et aultres meubles qui estoient en lad. église en ung feu qu'ilz allumèrent pour ceste effect dedans lad. église ; par après allèrent à la Trésorerie, où ilz prindrent par force les lettres et enseignementz de

lad. abbaie, mesmes la librairie, que par semblable ilz bruslérent, sans avoir esgard à ce qu^ilz faisoient, s""!! tiendroit à bien ou mal, ny que personne leur ausast dire aucune chose, ny les empescher de ce faire, d^aultant qu^ilz menaçoient ceulx qui seuUement les regardoient.

Dict aussy, que cependant que le sieur admirai de Chastillon estoyt en ceste ville, il veid comme Téglise de lad. abbaie et plusieurs aultres édifices d'icelle furent desmollis, tant de couvertures, plombz, bois que maçonnerie, et mesmes les cloches dMcelle descendues et emportéez, sans pouvoir dire par quy ny de quoy le toult est devenu ; et pour ce que le déposant, qui estoit lors présent, et à congneu Tung des antiens serviteurs de lad. abbaie fut prins prisonnier et voullu mètre en rançon, mais à Taide de ses amis qui le feirent congnoistre, fut deslivré et mis en liberté.

Dict plus quMl veid comme lesd. ravageurs voulloient abatre le logis du sieur abbey, ce qu'ils eussent faict sans que le prévost Sainct-Léger, qui s^ trouva, les empescha et leur feist deffense de y toucher, suivant quoy fut réservé en Pestât qu^il est ; et, deuement inquis, est ce quUl a dict ; signé : Chappelle, ung paraphe.

Blondel. Marc.

Du merquedi, vingt-deuxiëme jour d'octobre Pan mil v^ soixante et dix-huict, devant nous led. Blondel, lieutenans, présent led. Marc, greffier,

Jehan de Tessy, demeurant en la paroisse de Sainct- Pierre de Caen, aagé de soixante-quinze ans ou viron, juré de dire et rapporter véritésur Texposédesd. lettres,

Sur quoy a dict qu'il est bien mémoratif qu'en Pan v^ soixante deux, les églises de ceste ville, mesmes Pabbaie de Saint-Estienne de Caen, furent pilléez et ravagées,

tous les images et aultelz rompus, les ornementz, livres et chaires bruslésy et les aultres biens meubles qui estoient en icelle, et luy souvient que, ayant entendu que les ravageurs estoient en lad. abbaie de Saint-Estienne^ par ung jour qu'il n*a pu désigner, il se transporta en lad. abbaie pour voir ce qui s'y faisoit, et veid en plusieurs endroictz les livres, lettres, Chartres et papiers de lad. abbaie qui brusloient, sans que personne y eust ausé serrer ni oster, parce que ceulx que faisoient lesd. brusle- . ments menaçoient fort les personnes qui les vouUoient empescber de leur entreprise de les tuer, piller et ravager, criantz à haulte voix en faisant les dits brusiementz : c Quictes à quictes et papiers neufi; » y congneult plusieurs personnes de ceste ville qui sont à présent et ne congneult les aultres, depuis lequel temps, à la venue de monsieur Padmiral, lad. abbaie et plusieurs des maisons et édifices d'icelle furent démollis comme ilz sont et aparoissentà présent, en quoy y eult ung très grand dommage; n^en pourroit aultrement déposer, et est ce qu^il a dict et signé : de Tessy, ung paraphe.

Blondel. Marc.

Le procureur général du Roy n^empesche lesdicts religieux abbé et couvent de S^Estienne de Caen, leurs recepveurs et fermiers estre permys faire sommer par le premier sergent sur ce requis tous les tenantz et subjects dés fiefz, terres et rentes foncières appartenant à lad. abbaye, qui se trouveront par leurs registres, comptes, papiers journaulx, tiltres et enseignements de lad. abbaye dénommez redebvables d'exiber leurs acquits et descharges, de comparoir, dedans quinzaine de Tinterpellation, au couvent de ladite abbaye, pour le regard de ceulx qui sont du ressort de la vicomte de Caen, et les autres par

devant les juges ordinaires des lieux, pour amiablement compter et arrester au certain les sommes deues par les dicts redebvables, et, led. temps passé, iceulx religieux, abbé et couvent estre permys faire exécuter tous lesd. tenants et subjectz desd. fiefz et terres appartenant à lad. abbaye vertu de leurs registres, comptes et papiers journaulx et enseignements pour les sommes qui trouveront leur estre deubes et à lad. abbaye, sans que lesd. redebvables, refiusantz ou délayanz puissent prétendre aulcuns despenSy dommaiges et intérestz à cause de lad. exécution. N^empescheau surplus lesd. registres, papiers journaulx et enseignementz et dernières quitances pour Padvenir valloir et servir ausd. relligieux abbé et couvent detiltres et possessions {sic),

Faict ce xxix« novembre 1 578.

Varrrvrblus. De la Porte. Thomas.

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