III
due de près d'un mille de circonférence était couverte d*aiie foule aussi richement que singulièrement parée. Le roi, ses tributaires, ses capitaines, paraissaient dans Tëloignement, avec une suite aussi nombreuse que variée, et séparée des Anglais par une masse serrée de guerriers, qui semblaient rendre leur approche impossible. Les rayons du soleil brillaient de toutes paris sur une telle multitude d'ornements d*or, que la vivacité de leur réflexion devenait presque aussi insupportable que Tétouffante chaleur de Tair. A l'arrivée des Anglais, plus de cent troupes de musiciens sonnèrent ensemble les fanfares de leurs chefs : les éclats bruyants d'un nombre infini de cors, de tambours el d'instruments de métal, ne cessaient de se faire entendre par intervalles que pour laisser succéder à leurs mâles accents, les sons plusd oux de longues flûtes réellement harmonieuses; tandis qu'on voyait de toutes parts s'agiter dans les airs une multitude de parasols de soie de toutes couleurs, assez larges pour couvrir chacun plus de trente personnes, et surmontés par des croissants, des pélicans, des éléphants, des armes et d'autres ornements plaqués d'or. Sous ces abris étaient portés les palanquins des chefs, garnis de coussins moelleux, recouverts en taffetas écarlate, avec les plus riches draperies pendantes sur leurs bords. Les vêtements des principaux chefs et ceux de leur suite étaient d'une magniflcence excessive, et devaient être d'un prix exorbitant par la diversité infinie de soie étrangère qu'il avait fallu défiler pour les tisser. Ils étaient excessivement lourds et rejetés sur l'épaule comme la toge romaine. Des amulettes moresques, chèrement achetés, richement encadrés en or, y étaient suspendus par des colliers d'or massif. Une infinité d'autres ornements d'or étaient distribués sur toutes les parties de leur parure; leurs . sandales étaient de peau blanche et délicatement travaillées; à leur poignet gauche pendaient des bracelets d'or, et des masses brutes d*or natif, si pesantes, qu'il fallait les soutenir en les faisant reposer sur-la. tête de jeunes enfants. Des pipes d'or et d'ar*
gent brillaient ^ toutes parts. Des têtes de loup et de bélier en or, de grandeur naturelle, étaient suspendues aux poignées d'or des épées que Ton portait en grand nombre autour de chaque chef : les gatnes de ces épées étaient faites en peau de léopard ou avec une espèce de coquille à surface chagrinée; lés lances étaient plates, élargies à leurs extrémités en forme de raquettes, et rouillées^de sang. La richesse et la diversité des instruments militaires répondaient à cette magnificence. Au milieu de cette cour noire, les voyageurs furent tout à coup surpris de voir un certain nombre de Maures, non moins remarquables par leur pré* sence même que par leur habillement : ils étaient dix-sept chefs, vêtus de longs habits de satin blanc richement brodés, avec des pantalons et des chemises de soie, et de grands turbans de mousseline blanche, garnis de pierres précieuses; leur suite portait des turbans rouges et de longues chemises blanches; ceux d'un rang inférieur avaient des turbans bleus. Ils levèrent lentement les yeux sur les Anglais, quand ceux-ci passèrent devant le front de leur troupe, et les suivirent d'un regard malveillant.
Enfin le redoublement des fanfares et le resserrement des lignes militaires annoncèrent aux voyageurs qu'ils approchaient du roi : déjà ils passaient entre les officiers de sa maison; le chambellan, le grand cor de chasse d'or, le chef des messagers, le chef des exécutions royales, le chef du marché public, le gouverneur des sépultures royales, le chef de la musique, étaient assis au milieu d'un cortège qui annonçait leur dignité et l'im» portance de leurs charges. Derrière le mattre d'hôtel (littérale-ment le cuisinier], on portait un grand nombre de petites pièces de service de table, couvertes de peaux de léopards, et devant lui étaient étalées un grand nombre de pièces massives d'argenterie, des aiguières, des bols à punch, des bouilloires, des cafetières, et un grand vase aussi d'argent, garni de poignées pesantes, qui paraissait destiné à brûler des parfums; le tout semblait de fabrique portugaise. L'exécuteur de la haute justice, homme d'une
immense stature (personnage essentiel dans toutes les fêtes et toutes les représentations royales), avait sur la poitrine une petite hache d'or massif : devant lui on portait le billot de mort, taché de grumeaux de sang, et en partie couvert d*une couche de graisse humaine. Les quatre interprètes du roi, aussi richement vêtus qu*aucun des autres chefs, se distinguaient par les vei^e^ d*or, signes de leur office, que Ton portait de toutes parts en faisceaux autour d'eux. Le chef de la trésorerie ajoutait à sa ma- gniGcence propre celle que lui donnait la richesse de son maître. Les bottes, les mesures et les poids étaient d'or massif. Le nombre total des guerriers qui parurent dans cette cérémonie, était de plus de trente mille.
Cette description fait assez connaître de quel intérêt devait être pour les Anglais une .alliance avec le roi des Ashantées : mais la même politique étrangère qui avait récemment armé ce roi contre eux, les attendait à sa cour; et elle trouvait un puissant appui dans la jalouse méfiance des Maures, qui, jusqu'alors, ayant joui d'une grande influence politique, religieuse et commerciale, sentaient bien que ces avantages leur seraient nécessairement enlevés par une alliance directe entre le roi et les Anglais. Aussi tous les moyens que la ruse la plus raffinée peut faire agir auprès d'un despote, tout ce que l'eîsprit de séduction et d'intrigue peut imaginer de souplesse, enfin tout ce que cet art descours que l'intérêt développe aussi bien parmi les féroces suivants d'un roi sauvage que parmi les courtisans polis des prince d'Europe, fut mis en usage pour rompre les desseins des envoyés anglais. On trouva le moyen de donner contre eux des soupçons au roi, de lui représenter quelques circonstances de la conduite du gouverneur de Cape-Coast comme injurieuse pour sa personne; enfin, de lui faire regarder l'envoi même des Anglais h sa cour comme un piège qui couvrait les plus perfides desseins. Lorsqu'on l'eut ainsi irrité au plus haut point contre eux, on les amena à son audience, pour s'entendre accabler des
plus vifs reproches et des menaces les plus horribles. Le com* mandant d'Acra, chef de la missioni surpris et troublé au dernier point de cet accueil, ne sut que s*excuser sur Finnocence de ses intentions personnelles, sans nier rien de la conduite du gouverneur général, dont cependant il tenait sa mission, et demanda la permission de s*en retourner à Cape-Coast avec son escorte pour éclaircir ces sujets de plainte. Cette faiblesse étant naturellement prise pour un aveu formel, le roi, enflammé de colère, le renvoya de sa présence. Tolit était perdu pour les Anglais, et leur vie même était en grand périt, lorsque-M. Bowdich et ses deux jeunes compagnons se décidèrent à prendre sur eux seuls la conduite et la responsabilité d*une affaire si désespérée. Ayant prévenu de leur résolution M. James, jusqu*alors leur chef, ils demandèrent à parler encore une fois au roi; ce qui leur étant accordé, sans doute parce qu'on les croyait perdus sans ressource, M. Bowdich prit la parole d'une manière solennelle, repoussa les soupçons ilevés contre les desseins et la conduite du gouverneur général, et, pour preuve de la vérité de ses assertions, il annonça que son intention était de renvi>yer M. James h Cape-Coast avec l'escorte de Fantées, et de rester seul, avec ses deux compagnons, entre les mains du roi à Coumassie, jusqu'à ce que les différends qui s'étaient élevés fussent aplanis. Cette démarche franche et hardie releva tout à coup le crédit des Anglais; leur offre fut acceptée, et ils s'empressèrent aussitôt de la mettre h exécution. Bn même temps, ils écrivirent au gouverneur général pour lui exposer le parti qu'ils s'étaient crus obligés de prendre, et, en se soumettant à sa justice, ils ajoutèrent ces nobles paroles : « Toutefois, si, « d'après votre réflexion et la connaissance approfondie que vous < avez de l'état des choses, vous jugez que la demande du roi des « Ashantées ne peut pas s'accorder avec votre bonne foi et votre « honneur, l'histotre'de notre pays a fortifié nos âmes par l'il- « lustre exemple de Vansittaart et de ses collègues, lorsque, se ♦ trouvant placés dans une position pareille h la nôtre, à une
€ époque où le commerce anglais avec Vlnde était dans un état « aussi précaire que Test aujourd'hui celui d'Afrique, Us écri- € virent au conseil de la compagnie cette dernière demande que « nous répétons aujourd'hui pour nous*mémes : Ne mettez pas € nos vies en balance avec l'honneur et les intérêts de notre « patrie. » Un cœur élevé doit avoir un vif plaisir à exprimer des sentiments si nobles; mais il faut une grande force d'àme, et une rare constance, pour les éprouver encore en présence d'une morl certaine, et qui doit èite accompagnée de tous les tourments que. peut inventer la plus ingénieuse barbarie. Je n'ajouterai qu'un mot nécessaire pour faire complètement juger un tel caractère : c'est que celui qui écrivait cette dépêche, et qui avait eu l'audace de prendre un parti si hardi et si décisif, avait vingt-trois ans, et se trouvait employé pour la première fois.
Un si haut dévouement ne pouvait être qu'approuvé ; Il le fut. Les torts apparents ou réels dont se plaignait le roi des Ashantées, furent expliqués ou réparés, et M. Bowdich reçut du gouverneur général Tordre de prendre le commandement de la mission qu'il avait sauvée. Son courage, sa noble franchise, ses belles qualités, et jusqu'à sa jeunesse, lui concilièrent restime et l'amitié du roi, désarmèrent même la jalousie des Maures, et amenèrent enfin la conclusion d'un traité de commerce conça dans les termes les plus avantageux pour les Anglais : on le trouve rapporté dans l'ouvrage. La négociation ne fut pas toutefois exempte de ces nuages qui, dans les cours d'Europe, s'indiquent par des réserves et des froideurs pleines de politesse, mais qui, chez un despote africain, s'expriment par des attaques publiques et par des tentatives d'assassinat ; mais la longanimité indomptable du jeune négociateur, et les avantages mêmes qu'il sut prendre des obstacles injustes ou perfides qu'on lui suscitait, finirent par dissiper tous les orages. Un commerce florissant, en pleine activité, et d'un avantage signalé pour sa patrie, est aujourd'hui le résultat de son dévouement et de ses efforts ; mais le
terme de sa mission politique n*est pas celui des services qu*il a rendus aux sciences et aux lettres. Admis dans I*intimité d*un roi africain, dont la puissance est telle, qu*il peut lever une armée de deux cent mille hommes, considéré comme la seconde personne du royaume, aimé du chef le plus distingué des Maures, respecté de tous les autres, on conçoit qu'il a pu recueillir, sur Fintérieur de l'Afrique, des renseignements qu'aucun voyageur isolé n'a eu autant d'occasions d'obtenir, et que Bruce même n'a pas pu se procurer h la cour d'Abyssinie, trop éloignée, par sa situation et ses relations habituelles, des lieux et des objets que la curiosité européenne a aujourd'hui le plus d'intérêt de connaître dans le continent africain. L'examen des résultats obtenus à cet égard par H. Bo^dich fera- la matière d'un second article, où, en parcourant les divisions de son ouvrage, nous tâcherons d'indiquer ce qu'il a rapporté de plus remarquable sur les mœurs des Ashantées, leur gouvernement, leur histoire, et la géographie intérieure de l'Afrique.
A la fin du premier extrait que nous avons donné de cette intéi^essante relation, nous avons laissé l'auteur établi à la cour d'un roi puissant de l'intérieur de l'Afrique, ayant conquis l'estime de ce prince par la noblesse de son caractère, et ayant su lui inspirer assez de confiance pour lui faire conclure un traité d'amitié et de commerce aussi honorable qu'avantageux pour les Anglais. Cet heureux résultat, et les négociations mêmes qui l'avaient amené,
plaçaient M. Bowdich dans une position très-favorable pour ac* quérir sur les mœurs des Ashantées, sur la constitulion de ce peuple, ses lois, son histoire, ses relations politiques ou commerciales, des notions sûres, et propres à jeter une lumière toute nouvelle sur rintérieur si peu connu de F Afrique. Quoique les hommes qu'il avait sous les yeux fussent, en beaucoup de points, des barbares, livrés aux superstitions les plus slupides comme les plus féroces, ils ne manquaient ni de sagacité, ni de connaissances positives sur tout ce qui tenait h, Vintérèt de leur fortune ou de leur pouvoir ; et ils étaient en état de fournir sur ces objets d'aussi bons renseignements qu'auraient pu le faire les Européens les plus civilisés. A la première audience que M. Bowdich obtint da roi, laquelle eut lieu, selon l'usage, en présence des grands de sa cour, ce prince lui demanda, ou plutAt lui fit demander par ses ministres, d'où il venait et quel dessein l'avait amené dans son royaume. M. Bowdich, comme un autre Colomb, se mit à décrire en termes magnifiques la puissance et la richesse de l'Angleterre, le nombre et la valeur de ses soldats, la perfection de ses arts, enfin la multitude de ses vaisseaux couvrant toutes les mers et allant porter les produits de son industrie dans toutes les parties du monde.— Nous sommes, ajouta-t-il, venus de notre patrie pour vous faire part de tous ces bienfaits, pensant que les répandre chez tous les peuples est le plus noble hommage de reconnaissance que nous puissions offrir au Dieu à qui nous les devons. — Ce motif, reprit le roi, ne saurait être véritable. Je vois bien que vous êtes fort supérieurs aux Ashantées pour l'industrie et les arts; car dans le fort de Cap-Coast même, qui n'est qu'un petit établissement, vous avez beaucoup de choses que nous ne savons pas fabriquer : mais il existe ici, dans Tintérieur, un peuple, celui de Kong, qui est aussi peu civilisé, comparativement à nous, que nous le sommes comparativement h vous-mêmes. Il ne sait ni fabriquer les ornements d'or, ni bâtir des habitations commodes, ni tisser des vêtements. Cependant il n'est pas un seul de
mes Asbantées, même des plus pauvres, qui voulût quitter sa maison pour Tunique but d'aller instruire le peuple de Kong. Maintenant comment voulez*voûs me faire croire que c'est seulement pour un motif aussi frivole que vous avez quitté cette Angle* terre si belle et si heureuse, que vous avez traversé une grande étendue de mers, entrepris par terre un voyage pénible et dangereux, renoncé à coucher dans un lit, à jouir de toutes les douceurs de la vie, et qu*enBn vous êtes venu vous mettre ici prisonniers dans mes mains, au hasard de vous faire couper la téteT L'argument était, comme on voit, assez vif. Il fut réitéré le lendemain devant l'assemblée publique de tous les chefs militaires ; et,avantqueM.Bowdich pûty répondre, un des ministres maures se leva, s*approcha du roi, lui dit tout bas quelques paroles, après quoi ce prince ajouta: —Et si tels sont aujourd'hui les desseins de votre nation, pourquoi donc en avez-vous agi si différemment dans rinde? Le jeune négociateur, sans s'étonner, allégua une différence dans les vues actuelles du gouvernement, fit valoir la dissemblance des circonstances, la nécessité où Ton s'était trouvé de recourir h une défense légitime ; enfin il finit par persuader. Hais celte anecdote qu'il nous a racontée, suffit, à ce qu'il nous semble, pour montrer que le roi des Ashantées n'était pas si mal informé de ce qui se passait hors de son royaume, et qu'il devait an moins être en état de donner de bons renseignements sur ses plus proches voisins. M. Bowdich ne manqua pas de mettre à profit une si belle occasion ; et, dans ses entretiens journaliers, tant avec ce prince qu'avec les chefs maures qui résident à sa cour, il eut toute la facilité de recueillir sur la géographie, la politique et les mœurs de Tintérieur de l'Afrique une multitude de notions aussi précieuses par la confiance qu'elles méritent qu'intéressantes par leur nouveauté.
D'après une tradition trop générale et trop récente pour pouvoir être révoquée en doute, il parait que le royaume actuel des Ashantées fut fondé, vers le commencement du xviii* siècle, par
un parti de guerriers venus de I*est. Le chef de ces guerriers, nommé Saî Tootoo, devint roi du pays conquis, et ses premiers capitaines formèrent l'origine d*une aristocratie militaire, dont le principal privilège, d*un prix immense dans ces mœurs barbares, était d'être h Tabri de toute peine capitale. Hais un des successeurs de ce prince, nommé. Saï Cudjo, redoutant la trop grande influence des familles de ces premiers fondateurs, enle^^a leur rang à la plupart d'entre elles, et le transporta à d'autres familles indigènes qui lui étaient dévouées, de sorte qu'il affermit ainsi son pouvoir, en conservant ce rouage essentiel du gouvernement. Ces familles sacrées, aujourd'hui au nombre de quatre, forment le second degré de l'autorité. Le troisième est l'assemblée des chefs militaires. Le reste de la population est soldat, ou esclave, ou vassal des grands, et se compose eo trèsgrande partie du peuple primitivement subjugué. Mais le gouvernement travaille sans cesse à effacer cette différence et à faire disparaître la trace de son origine étrangère ; chose d'autant plus facile, que,' l'écriture n'étant pas connue du peuple, et n'étant même pratiquée à la cour que par les conseillers maures, il n'existe pas de monuments historiques écrits. D'après des évaluations qu'il croit très-modérées, H. Bowdich porte la force militaire des Ashantées à deux cent quatre mille hommes ; ce qu'il considère comme indiquant une population totale d'environ un million d'individus. Cette estimation pourrait paraître trop faible au premier coup d'œil : mais il faut remarquer que, dans un pays ainsi gouverné, la force militaire doit comprendre tous les individus mâles en état de porter les armes ; et, en supposant que leur âge s'étende de dix-huit ans jusqu'à quarante-cinq, on trouve en effet que leur nombre doit être d'environ deux cent mille sur une population totale d'un million. C'est à peu près la population de l'Ecosse ; mais M. Bowdich croit que les Ashantées sont répartis sur une étendue de territoire deux fois aussi grande.
MÉLArrOES SCIENTIFIQUES' ET LITTÉRAIRES. 315
Leur gouvernement» quoique despotique jusqu'à la barbarie dans les détails, présente, dans les grandes affaires, le balancement de plusieurs pouvoirs.- Le roi est le maître absolu de Fadministration intérieure ; les familles sacrées ne peuvent y influer que par leur crédit : mais elles participent de droit aux décisions qui intéressent la politique extérieure ; elles peuvent même alors arrêter les volontés du roi par un veto formel. La guerre seule se décide parle concours de trois popvoirs, qui sont le roi, les familles sacrées, et rassemblée des chefs militaires.
Ed observant des formes aussi compliquées de gouvernement, chez un peuple qui d*ailleurs diffère essentiellement de la race Dègre par sa physionomie, autant que par ses mœurs et son intelligence ; en trouvant chez ce peuple la connaissance trësperfectionnée de plusieurs arts, tels que le tissage, la broderie, la poterie, le travail des cuirs, celui des métaux, l'orfèvrerie et l'architecture ; en y reconnaissant la pratique de plusieurs superstitions singulières et d*usages bizarres, étrangers aux Nègres, et même inconnus aux nations environnantes, M. Bowdich s'est trouvé naturellement porté à imaginer que les Ashantées provenaient originairement de quelque contrée de l'Afrique, plus civilisée que celle qu'ils habitent aujourd'hui. Un examen approfondi de cette idée Ta conduit à penser qu'ils descendent de ces anciens Éthiopiens' qui, au rapport d'Hérodote, environ six cent trente ans avant cet historien, furent dépossédés de leur pays p^r une colonie égyptienne, e| qui depuis, toujours pressés par le mouvement de la population de l'est à l'ouest de l'Afrique, se sont enfoncés de plus en plus dans l'intérieur, en laissant au sud les Éthiopiens sauvages dont parlent Diodore de Sicile et Hérodote, lesquels se trouvent encore aujourd'hui, avec les mêmes traits et le même caractère distinctif d'anthropophages, dans les contrées où ces historiens ont marqué leur séjour. Je rapporterai succinctement quelques-unes des analogies les plus frappantes que M. Bowdich indique à l'appui de cette opinion, et elles seront
d*autant moins déplacées, qu'elles auront en même temps Tavantage de faire coonattre les traits les plus caractéristiques des mœurs et du gouvernement des Ashantées.
Déjà Ton a dû remarquer, dans ce qui précède, une similitude singulière entre le prénom de Saï ou Zaî, donné au roi des Ashantées, et celui de Za que prenaient les premiei^ rois de TAbyssinie ; or, diaprés les observations de H. Sait, il parait qœ les Abyssins descendent aussi d'une nation d'Éthiopiens, auxquels se sont mêlés, dans la suite.des temps, des colonies veoues d'Egypte*. Une autre coutume commune à ces deux peuples, c*est que le roi n'est jamais censé parler en public par lui-même, mais par des ministres ou interprètes qui répètent ses moindres observations. Chez les uns comme chez les autres, le roi ne mange jamais en public : il vit retiré parmi ses esclaves et li^ oiSciers de sa maison, et c*est un crime capital de s'asseoir sur son siège, que Ton renverse dès qu'il se lève. En Abyssinie, tout défaut corporel exclut du trône. Chez les Ashantées, la coutume autorise tout ce qui peut contribuer à la beauté de la race régnante, jusque-là que les intrigues les plus multipliées sont permises aux femmes de la famille royale, même avec les hommes de la plus basse condition, pourvu qu'ils soient beaux et bien constitués. Une conséquence assez naturelle de cette coutume, c'est qu'ils attachent la légitimité & la seule descendance par les femmes. Ainsi, au roi succèdent d'abord ses frères comme issus de la même mère, puis les enfants de ses sœurs. Une ressemblance plus marquée et plus singulière encore, c'est que le roi des Ashantées, comme celui de l'Abyssinie, entretient une troupe d'enfants de grandes familles, attachés à sa maison en qualité de pages, et qui sont élevés à voler avec adresse, comme les jeunes Spartiates. Les Ashantées; de même que les Abyssins, oe
* L*oxistence des divereos coutumes attribuées ici aux Abyssins r*' M . Bowdich est constatée par les voyages de Bruce et de M. Sait.
combattent jamais la nuit, ni même après le coucher du soleil, quelques avantages que les circonstances leur présentent : chez les deux peuples également le mariage n*est qu'un marché, qui s*anDule en rendant,les sommes reçues; et la circoncision, quoique pratiquée quelquefois, n*y est point obligatoire. Ces analogies, et beaucoup d'autres que M. Bowdich a réunies dans un mémoire particulier qu'il a bien voulu nous communiquer, semblent trop caractéristiques pour être l'effet du hasard ; mais ce qui leur donne encore plus de poids, c'est que Ton trouve aussi chez les Âshantées plusieurs usages tout à fait pareils à ceux de l'ancienne Egypte. Ainsi Hérodote raconte que les Égyptiens mangent dans les rues, mais. que, pour les autres besoins de la nature, ils se retirent dans les parties secrètes de leurs maisons. Ces» deux coutumes se retrouvent aussi chez les Ashantées ; et, ce qui est une particularité qui ne se rencontre chez aucune nation nègre, ils ont, aux divers étages de leurs maisons, des latrines entretenues avec une recherche de propreté surprenante. Comme les anciens Égyptiens, ils laissent croître leurs cheveux et leur barbe, pour témoigner de leur douleur : ils n'embaument pas leurs morts, mais ils les enfument pour les conseryer. Le blanc est chez eux la couleur sacrée, de même qu'il Tétait en Egypte. Leurs prêtres sont vêtus de blanc, et se blanchissent aussi tout le corps avec de la chaux : on fait la même cérémonie aux accusés lorsqu'on les acquitte. Le roi et tous les grands portent des habits blancs dans les jours de repré* sentation. Chez les Ashantées, comme dans l'ancienne Egypte, on entretient des crocodiles sacrés, que les prêtres sont chargés de nourrir avec des poulets blancs. On y reconnaît aussi cette coutume, rapportée par Hérodote, que chaque famille s'abstient d'une espèce particulière de viande ; les unes, de mouton ; d'autres, de chèvre; d'autres, de bœuf; ce qui forme entre elles autant de castes tout k fait distinctes, et désignées par ces noms-là. Leur architecture légère ne ressemble pas sans doute à celle des
monuments de Thëbes, et leurs palais de roseaux n*ont rien qui rappelle les pyramides ; mais ces grandes masses elles-mêmes ne nous représentent pas davantage les humbles habitations de Tajacien peuple égyptien. Toutefois les frêles demeures desÂshantées ne sont pas entièrement dépourvues de caractères historiques ; car, parmi les ornements nombreux et recherchés qui les décorent, on retrouve fréquemment une flgure assez distincte de Fancien Ibis. N'y a-t-il pas quelque chose de frappant dans ces anciens vestiges, tout effacés qu'ils sont en partie par la main du temps ?
Après ce qui précède, un petit nombre de traits suffiront pour compléter le tableau de ce singulier peuple. J'ai dit que le gouvernement intérieur y est despotique; il Test en effet de la ma* nière la plus absolue, et avec un raffinement de j[)olitique incroyable. Par exemple, le roi, pour s'assurer de la Gdélité des chefs qu'il veut honorer de quelque emploi considérable, prend ud de leurs enfants qu'il fait élever près de sa personne, et il leur envoie en échange & élever ses propres enfants ou ceux de ses frères. Est-on mécontent d'un chef qui régit une province éloignée? On dissimule longtemps, et, s'il le faut, durant des années entières: cependant on accumule les preuves qui s'élèvent contre lui, oa attire dans la capitale les témoins qui peuvent l'accuser, on les cache et on les fait disparaître pour lui donner plus de sécurité; enfin, lorsqu'on est parvenu à lui inspirer assez de confiance pour venir à la cour, on l'arrête, on lui présente ces témoins qu'il croyait morts et qui semblent sortir du tombeau pour le confondre. Dans son trouble, il est bientdt convaincu et mis à mort, à moins qu'il ne rachète sa vie au prix de toi^s ses biens. En général, presque tous les crimes peuvent se racheter avec de l'or, et le roi hérite de l'or de tous ses sujets. L'État hérite aussi de tous les morceaux d'or qui tombent par terre dans le marcbé public ; personne, pas même leur propriétaire, ne peut les ramasser, sous peine de la vie. Lorsqu*une forte pluie vient laver
la place du marché» tout Tor qui se trouve rassemblé par les eaux, est religieusement couvert de terre, et laissé là comme un dépôt sacré. La récolte de cet or, durant le règne du roi actuel, s'est faite deux fois, et chacune a donné environ soixante mille francs de notre monnaie. Ce produit, ainsi que For que Ton enterre avec les membres de la famille royale, est considéré comme sacré, et on ne peut l'employer que pour la défense de l'État, dans des circonstances extraordinaires. Par une singulière fictioui qui indique unedélicatesse d'orgueil bien susceptible, le roi est censé ne pas payer les services des grands officiers de sa cour; il leur fait seulement délivrer la quantité d'or jugée nécessaire pour subvenir & l'entretien de sa maison : mais cet or est pesé en poids du roi, qui est d'un tiers plus fort que le poids ordinaire, de sorte que la différence fait le revenu de leur charge. Lorsque le roi veut élever un de ses capitaines, en récompense de ses ser* vices, il lui prête gratuitement, pour deux ou trois ans, une quantité d'or, afin qu'il la fasse valoir à intérêt, et qu'il puisse ainsi se mettre en état de soutenir la nouvelle dignité qu'on lui destine. S'il ne réussit pas à s'enrichir avec ce secours, il est regardé comme- un homode sans talent. En effet, la chose n'est pas difficile; car le taux de l'intérêt légal est de trente-trois un tiers pour cent par quarante jours, ou plus de cent pour cent pour quatre mois : c'est sans comparaison plus cher que n'était l'intérêt à Rome. Car, lorsque le farouche républicain Brutus prêtait aux alliés de la république, il se contentait de quarante-huit pour cent par an. Dans un cas comme dans l'autre, cette usure effroyable est la conséquence nécessaire du despotisme, qui concentre les ca« pitaux dans les mains du plus fort, et ne permet de sécurité dans la propriété qu'à celui qui peut se défendre. De quelque nom qu'on les revête, les mêmes causes produisent éternellement les mêmes effets. Toutefois, il existe chez les Ashantées des moyens de se soustraire à l'oppi'ession quand elle devient intolérable. Si un homme jure par la tête du roi qu'un autre le tuera, cet autre est en
efTet obligé de le tuer, parce qu'un tel serment est censé invoquer la mort du roi s*il n*est pas rempli; mais alors la famille da mort acquiert le droit de faire un procès au meurtrier, qui est obligé de payer un dédommagement considérable. Un esclave maltraité par son maître peut de même échapper à son pouvoir en se donnant à un autre mattre qu'il oblige de ie prendre, en invoquant sa mort s'il ne le fait point ; et le premier propriétaire ne peut pas le réclamer après cette invocation. Le dernier des esclaves peut ainsi compromettre dangereusement le cheMe plus puissant, et même les premiers personnages du royaume, en jurant que ie roi tuera ce chef ou cette personne, et il en coûte ensuite à ceuxci beaucoup d'or pour se soustraire à Faccom plissement d'un pareil vœu. Ce sont là des espèces de garanties terribles contre l'excès du pouvoir arbitraire. A la vérité, il en coûte souvent la vie pour y recourir; mais le Nègre, habitué dès l'enfance à voir la mort et la torture même avec une profonde indifférence, ne regarde pas à ce sacrifice, quand il a soif de se venger. Quelquesuns, pour échapper aux malheurs de l'oppression, vouent lear vie au roi, qui alors les nourrit et les protège. Ils vivent ainsi exempts de persécution et d'inquiétude; mais il faut qu'ils tneorent avec le prince : on les immole tous sur son tombeau.
On conçoit assez que la religion d'un pareil peuple doit être superstitieuse et féroce; tels sont en effet ses caractères. Ils croient un Dieu et une autre vie : mais, n'ayant point de dogmes positif^) ils accueillent et pratiquent à la fois toutes les superstitions des Nègres et des Maures. Surtout ils payent au poids de l'or certains an^ulettes, semblables à de petits grains de poterie diversement colorés, et auxquels ils supposent un pouvoir absolu sur leur destinée. Ils assurent qu'ils les trouvent enfouis dans la terre, et le prix qu'ils y attachent prouve qu'ils ne savent pas se les procurer en abondance. On pourrait donc croire, avec quelque probabilité, que ces objets, analogues aux petites figures que l'on trouve dans les catacombes des Egyptiens, sont d'une fabricatioa
très-ancienne, dont le secret est perdu aujourd'hui ; de sorte que ceux que Ton se procure se trouvent dans d'anciennes sépultures où ils ont été autrefois enfouis. Malheureusement toutes leurs superstitions ne sont pas aussi innocentes. Le sang des victimes humaines se verse pour les moindres sujets, je dirai même pour la plus simple fantaisie, avec une facilité et une prodigalité telles, que la barbarie de ces exécutions n'excite plus aucun mouvement de pitié ni^ même de surprise. Il y a des sacrifices humains dans toutes les fêtes, dans toutes les cérémonies un peu remarquables. Le peuple même, qui, dans ce spectacle, pourrait souvent présager son sort, ne s'en émeut pas; ou, s'il s'en émeut, c'est pour s'en réjouir, et insulter au misérable que l'on torture. Il est affreux de penser, pourtant M. Boivdich l'a vu et Tassure, il est affreux, dis-jc, de penser que l'abolition de la traite a augmenté sensiblement le nombre des victimes humaines ainsi sacrifiée»; et, pour que rien ne manque aux maux qu'a déjà causés cet abominable commerce, ce nombre s'accrottra probablement encore, à mesure que l'abolition de la traite deviendra plus réelle el plus générale, parce que, après s'être habitués à faire des esclaves pour nous les vendre, il faut qu'ils les tuent pour s'en débarrasser, aujourd'hui que nous n'en voulons plus.
C'est trop s'arrêter à décrire ces mœurs féroces; l'espace qui nous reste sui&ra à peine pour indiquer les résultats de tout genre que notre voyageur a recueillis. M. Bowdich a réuni dans son ouvrage le vocabulaire et les noms de nombre d'environ trente langages inconnus avant lui. Il a de plus, avec un travail considérable, analysé particulièrement la philosophie et la construction de deux de ces idiomes, et il y a découvert des ressemblances très-curieuses entre leurs tours, leur syntaxe et celles de l'hébreu et du grec. Il a noté plusieurs morceaux de la musique des Ashantées et des autres nations de l'intérieur, sans essayer d'en déguiser la simplicité par aucune altération. Il y fait remarquer que le mode mineiir s'y rencontre plus fréquemment que le