‹ Mélanges scientifiques et littéraires (volume 3)Chapitre 11 sur 24 · ÉTUDES · texte numérisé non relu

ÉTUDES

CÛNPITIÛN pis l'A CLASSE AGmCÛLE

L'AGRICULTUIW EN NORHAI}DIË AU- MOTrai AGE

PU H. LÉOPOLD BKLIBLI (BxtnH dD JawMMl éet Stnanit, 18H. )

£a littérature et lei) morale, comme en politique, le géaie du mal et le génie du bien se disputent la France. Le premier nous inonde de méchants écrits et de mauvaises pensées. L'autre anime la portion éclairée -de la nation k s'unir par des efTorls généreux, pourpréserver notre patrie de la décadence qui la menace. Tandis que là-haut, des philosophes improvisés débitent les paradoxes les plus étranges, sur la législation générale, sur l'administration de notre pays, m^me sur son histoire, on voit, dans presque tous

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nos départements se former, ou se continuer avec nne acliriti nouvelle, des associations libres de personnes instruites, appartenant à toutes les classes libérales de la société, qui, sans brait, sans prétentions, je l'espère pour elles, s'assemblent k des jours marqués, pour discuter en commun des sujeU d'intérêt local; organiser des institutions de charité ou d'enseignement populaire; propager les bonnes pratiques agricoles; décrire les pror ductions naturelles du pays qu'elles habitent; rechercher les vieilles traditions de son histoire, ou les monuments d'antiquité nationale que les révolutions n'ont pas encore tait disparaître; établissant ainsi, comme autant de centres de savoir, d'eicitalion intellectuelle, d'union, et qu'on me permette d'ajouter, de bon sens, dont l'inQuence sanitaire pourra se répandre avec le temps sur toute la surface de la France. Dans cette croisade des hommes raisonnables contre les folies du jour, il faut assurément rem&rqner le sujet de prix proposé par la société d'agriculture, sciences, arts et belles-lettres, du déparlement de l'Eure. En i 8i9, au milieu de l'exaltation des masses populaii'es, séduites par les promesses mensongères d'une félicité exemple de travail, cette société demande que l'on étudie l'état de l'agriculture et les conditions d'existence des classes agricoles, avant l'établissement de l'ordre social actuel qu'on leur présente comme si injuste. Son appel fait naître un ouvrage d'érudition, savant et simple, tout, rempli de souvenirs locaux; et, comme les infortunes du moment ne lui auraient pas fait trouver d'éditeur, elle le publie à ses propres frais. Certes voilà un service méritoire, et bien d^ qu'on le remarque. On ne prenait pas de ces initiatives-là chet nous, dans d'autres temps, d'ailleurs si semblables au nétre; çxitBque ipse miserrima vidi. En voici un trait. A cette époque de dégradation qui précéda de peu la chute du Directoire, j'étais professeur dans une petite école centrale de province. Nous avions une bibliothèque formée de débris, que nous étions encore bien heureux de posséder. Un ordre des commissaires du district sof'

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fiât, nous enjoigoaDt de vendre au poids les bouquains (sic), qui la composaient. Celait de leur part un acte de philosophie. Nous leur persuad&mes qu'on n'en tirerait pas grand'cliose, et ils nous laissèrent tranquilles. Aujourd'hui , dans cette petite ville, il existe une société qui s'occupe de sciences, de littérature, el d'uitiquilés nationales. Les auteurs d'une pareille injoaction y seraient re^s, comme l'ont été les commissaires du gouvernement provisoire. C'est un progrés.

La nature et l'importance historique de la question proposée par la société de l'Eure, ne surprendra pas ceux qui savent comtûen la Normandie se distingue dans ce mouvement de restauratioD intellectuelle et sociale, que je me suis plu à signaler. Le jeuDe écrivain qui a remporté le prix, l'a traitée avec une science d'érudition , et une connaissance pratique des documents du moyen Age, qui sembleraient appartenir h la paix du cloître, et nullement aux agitations de notre siècle; de sorte qu'il est luimême une preuve vivante de ce que je disais tout k l'heure, qu'il } s en ce moment chez nous deux Frances, dont l'une s'acharna à détruire, et l'autre travaille à réparer.

ConfoEmëment au programme, son ouvrage est particulier à la Normandie. Chacune de nos provinces a sa physionomie et son histoire. La France ancienne était une marqueterie. Sauf l'orgaaisaUoD religieuse et le régime militaire, traditions, parler, coutumes, tout différait. La période de temps que l'on demandait d'étudier, appelée le moyen Âge, comprend les mille années pendant lesquelles a duré l'agonie de la puissance romaine : depuis l'eitinction en 476 de l'empire d'Occident, sous ce fantôme d'empereur qui fut nommé, comme par une iranie de la fortune, RoniQlus Augusiule, jusqu'à la destruction de l'empire d'Orient et la prise de Constantinople par les Turcs, en U53. Mus, dans celle portion de la France qui fut continuellement assaillie et nvagéepar les Normands, après Chariemagne, on ne trouve de chartes et d'actes authentiques que postérieurement au x* siècle.

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depuis que les envahisseurs s'y furent déflHitiTeltieDt 6laMû,et fixés. Quand on arrive au xiv* siècle, on en trailte peu qui nmcernent les classes agricoles ou l'agriculture. La guerre ijai s'eA- Ttit entre l'Angleterre et la France, Ters 1 338, et qui se proloDg» des detix parts, avec acharnement, pendant plus de cent annJes, rendaif impossible mx particuliers de conclure dçs transactiiw durables, surtout dans cette Normandie qu'on se disputait; et, depuis i 450 qu'elle redevint, pour toujours, une province tmçdise, les renseignements relatifs ftux classes agricoles lie Imoissent plus rien qui puisse servir Et y constater leur auci^ ËltL Cest donc entre le commencement du xi' siëcle, et le tnilieB do Xiv*, que le programme proposé par l'académie de l'Enrej a in être rempli par l'iiuteur de l'otlvrage couronné.

Disciple de H. Guérard i. l'École des chartes, H: Delisle a nlTi là ihélhode patiente, de dépouillement et de recoDàtruction, qae C8 judicieux critique a employée, on peut dire inaugurée, delis les diverses publications qu'il a faites d'ilnciens docuhieals n^ latlfs ft l'histoire de France. Je ciieraii par exetnple : le Foijp^ tyque de l'abbaye de Saint-Gerffiàin-des^Prést rédigé au lanp! de'Chariemagne, par l'abbé Irminod; tes c^ulaires d'autres abbayes fondées au moyen ftge, comme S&iht-Fèr6 de Chutnit Saint-Bertin dans la ville de SaintrOmer ; deroiërehient le t»rttH laire de Notre-Dame de Paris. On reconnaît aujourd'hui qufl ca textes, écrits pftr des motifs purement administratifs, pourdM^ gner des possessions territoriales, relater des actes d'acqnistiCHi) de libération ou dé vente, énumérer des droits, des rederancet) ou des obligations Ji remplir, contiennent dans leurs détails let documents les plus Taries, les plus positifs) sur notre hlsU^ bationale. Au moyen ège, les richesses du clergé, la sUp^otiK relative de son instruction, son importance politique, et sdB isterventlon bienfaisante comme pouvoir modérateur, le mettaient en contact continuel et intime avec toutes les classes de la population, depuis les rois jusqu'aux plus humbles serfs. On doit de»

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t'ilteUdre à [rouver, et l'on trouva en effet, dans ces Chroniques oaïTes, dans ces simples registres de compte, des renseignements maitipiiés et certains) sur les conditlona de la propriété, la n»tare des terres et leurs produits, l'état des personnes, et tous les genres de transactions ciriles. Il ne Taul que savoir en extraire e«s matériaux et les mettre en œuvre. Pour cela une étude d'en^ semble, la plus attentive, De suffirait pas. Des détails Isoléitietit remarqués, currelisement saisis, suggéreraient des rapprocliemenls spécieux, dont- on. aurait peine à ee défendre; et, hïtiv»ment généralisés, ils conduiraient à des aperçus presque toujours trempeurs, d'où les meilleurs esprits pourraient inférer des sys^ témes tout & fait contradictoires, comme cela est maintes fois arrivé; Pour ne pas être entridné dans ces Illusions, sans se laisser DOD plus retenir par une timidité stérile, il 7 a un double travail ï faire. Après avoir bien épuré votre texte, Usêz-le en entier, ligne par ligne, la plumé ft la main; et notez successivement k part, cbaquB faU essentiel, chaque détail caractéristique, en marquant sa page et sa date. Puis répartissez ces documents par classes, eh rassemblant dans la même loiië ceux qui se rapportent i. une même nature d'objets. Voua aUreu fait, en petit, pour un sujet restreint, ce que Ducange a fait en grand, poUr tout le moren ftge, par son immense lecture. Mais le trésor d'indications qu'il avait recueilli, se composant d'une inflnitê de pièces d'em-> preintes diverses, selon les lieus et le» époques d'où elles provenaient, il n'a pu les classe!- qu'alphabétiquement, par leurs dénomioations, qui souvent établissent entre elles des apparences d'identité inexactes, les mSmes mots n'ayant eu. Si partout ni toujours, le même sens précis d'application. Cet inconvénient n existe pas, du moins k un égal degré, quand le texte qu'on analyse est d'une facture intentionnellement homogène, par exemple s'il s'applique h une seule province, ou k un établissement reli- «iedi. Car alors, la diversité dés usages oU des Itiléréts étant pl\ts restreinte, la dissemblance des applications sera moindre ;

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et, si les mutations inévitables qae le temps a dft y produire, u se laissent pas toutes apprécier individuellement, avec rigoenr, la simullanéilé des circonslances qui les auront amenées, enlietiendra dans leurs effets une connexité qui permettra encore d'apercevoir leurs rapports d'ensemble. Un esprit judicieox, en possession de tels matériaux, pourra doDC, avec uue légiliroe confiance, rapprocher les documenls de même ordre, les rejoindre entre eux, si je l'ose (lire, par leurs faces communes, et reconstruire idéalement, sans trop d'incertitude, presque toutes Us parties de l'édifice social, dont le temps ue nous a laissé qoe les débris. Voilà ce que M. Guérard a fait avec une habileté scnipDleuse et une patience admirable, dans ses introductions au P(^ tjque et aux divers cartulaires, qu'il a publiés. Ce sont des résumés parfaitement Qdëles de tous les renseignements historiques contenus dans chacun de ces textes ; et, par le secours des indet étendus dont il les a fait suivre, on peut sans aucune pùne, («■ monter immédiatement aux preuves de toutes les conclusiom générales ou particulières qu'il eu déduit. On n'a peut-être pis assez remarqué, dans le gros du monde, la louable hardiesse que le ministère de l'instruction publique a montrée, en provoquant et en mettant au jour ces grands travaux d'érudition natioiule. C'est là, en effet, et là seulement, que l'on peut voir l'hisloite intime de la France'.

L'ouvrage de M. Delisle sur la Normandie, est conçu dus le même esprit que \ék résumés de M. Guérard, et il est ei^

' L'idée généreuse de faire recberctaer et paHier par le gouvernemeat tnifait tous Im monameDU inédits TelsCirs i. notre histoire, qui ont aao impantDff réetie et bien const&lée, est dus i H. Guiiot. Cette eutrepriie fut piopotit pv lui au roi, dani un rapport spécial, en date du SI décembre 1833 ; et in fM^ nâeessairen pour en comoMnoir l'eiéculion furent accordé* par les cbiml*^ législatirei sur le budget de ISas. Cet immense traTail tut organisé sans rdv^ par le meniB ministre, et il a été continué depuis par tous aes succeaseun ii^ une persérérance qui les honore. Les documents aujourd'hui recueillis et p(iblit>i fonnent d<!Ji une masniflque collection, qui comprend W Tolumes In-i*, impi" méà aux frais de l'État. C'est un monument durable éJevé parmi nos nuDas.

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HÉLAHGES SCIENTIFIQDES ET LITTERAIRES. 1Q9

cuté par la même méthode. Seulement, l'unité du texte y est remplacée par l'uDilé du sujet. Eu conséqueDce, l'auteur a fouillé tous les dépôts littéraires qui pouvaient contenir des pièces historiques relatives à la Normandie : les archives nationales, celles du Calvados, de l'Eure, de la Hanche, de la Seine- ' Inférieure, et la Bibliothèque nationale. Tout ce qu'il a trouvé de manuscrits ayant Irait à cette province, chartes, cartulaires', censiers, terriers, registres d'actes, livres de comptes, au nombre de plus de 1 40, il les a lus, étudiés, dépouillés ; de sorte que, dans les dtatious qu'il en fait, il indique toujours exactement le' titre de chaque pièce,, le dépAt où elle existe, la page ob se voit le passage qu'il en extrait, s'il ne rapporte la pièce entière. Je ne mentionne pas les ouvrages imprimés. On juge bien qu'il les connaît tous et les fait concourir & son œuvre quand ils contiennent des documents assurés. C'est avec cet amas de matériaux anciens, âalès, incontestables, que M. Delisle a reconstruit sa obère Normandie du moyen ftge, car on sent q'u'il lui porte un amour filial ; et voilà comment, sur quel fonds de recherches, la question historique proposée en 4849 par l'académie de l'Eure s'est trouvée résolue par lui en 1851 , aussi complètement qu'il était possible de leMre, plus savammentqu'on n'aurait dû l'espérer en un si court intervalle de temps, d'un érodit consommé, encore moins d'un jenoe homme de vingt-cinq ans. Ce qu'il y aurait de merveilleux dans un pareil résultat, s'explique par une longue préparation antérieure, une remarquable force de travail, une vocation spéciide pour ce genre de recherches, et une prédilection particulière pour le sujet qu'il fallait traiter.

Tout jeune qu'il est, H. Delisle a déjà publié deux savants mé- DMiires, relatifs à l'histoire de sa province natale. Le premier a pour objet un document jusqu'alors ignoré, qu'il a découvert aux ucbives nationales, parmi les papiers de l'ordre de Saint-Lazarre. Cesl le compte général des finances, dépenses et recettes, du duché de Normandie, pour l'année 1184. Toutes les affaires relatives à

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cette comptabtUté, aliâitiOQ des comptables, encaisse de deniers, règlement Ûnal par quittance ou t)ar débet, ressortissaient i h cour féodale des ducs, la(]uellé s'appelait fÉehiquier. D'après la tradition rapportés par un écrivain du xti' siècle qui en i exposé les attributions, et qui était lui-même trésorier de Hetiri 11 d'Angleterre, on l'avait ainsi nommée^ parce que les sessions, qtai avalent Lieu annuellement, à des époques fixes, se tenaient devant une table quadrangulaire recouverte d'un tapis divisé en carreaui, comme les cases d'un échiquier; dans lesquels carreaui la comptes se faisaient avec des Jetons, en mettant, k des places HU férentesj ceux qui devaient désigner lâs deniers, sous, livris, vingtaines de livres, et centaines de livres ' . Le nom a survécu au signe matériel, comme celui de U table de maCbrc, dans notni ancienne jurisprudence des eaux et forêts ; car la cour de finances et de justice, d'où ressorlissent (es affaires relatives aux droits et aux revenus de la couronne d'Anglelerre, s'appelle encore lojourd'liui l'échiquier. On conçoit l'intérêt historique qu'oRttBt maintenant ces anciens rOles, où l'on voit llgurer toutes ]m sortes de revenus fixes du prince^ lant en argent qu'en niatiëres, avec une multitude d'indioations précisés, sur les choses, les coutumes, et les personnages du lemps. La Société des AQttquaires de Londres a fait soigneusement rechercher tous tes documents de ce genre qui pouvaient encore exister en Angleterre, et les a imprimés à ses frais. Elle a confié cette publlcalioo ii un irudit très-versô dans l'histoire du moyen âge, T.-H^ Btapletoo, qui, dans une introduction savante, a fait habilement ressortir tout ce qui s'y trouvait d'important. Le réle de 1 1 84, que H. D^

■ BUpletOD, Hsgni RotuU Scaccarli Nonniniits, snb rc^bus Angli», umcli pages XXI et xxii. Delisle, Dea rertina publia m Normandie ou m' n'M'. pif^s S9 et auiv. Après que la NormiLndie eut éU réunie à U coUroiiDe île France, par Philippe- A ugilsle, l'échiquier nurtnaad conserra Bon non, d m allribulions, comme couc de justice spiiàale k wtte province, jusqu'au nwts d'avril 1^90, où il Tut Érigé en parloment par Louis Xil. Voyez le recueil inii' VM I (MmiuMWl étt rot* de Franc* i troiM^e t«ce, tome XXI, page Itï.

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lislea dâcourert dans nos arohiTes, a été publié par lui, sous ta oiémé forme que SlaptetOD avait adoptée. Il l'a fait également précéderd'uoe dissertation qui en rësulnetout le contenu; et, ad dire des meilleurs juges, 11 ne s'est pas montré en cela inférieur il son. modèle, car ils considèrent son travail comme un chefd'œuTre. L'autre mémoire de H. Dellsle porte sur uh sujet plus étendu, mais qui se rattache au précédent. 11 est intitulé : Des recmut publies en mrmandie aU m* eièele. En se dispensant de reuphémisoie moral, c'est l'état des recettes et des dépenses du souverain. Ici, la discussion embrasse nécessairement toutes les questions générales : la hiérarchie des hauts fonction naireSf les règlements Snanciers, l'administration des domaines du prince, la nature des droits, des impAts, des redevances qu'il prélevait, les services qui lui étaient dus ; te montant des éroolumen ts^ des récompensée, des dons qu'il accordait ; les dépenses pour la défense des villes, pour gardeiret eiitrenir lescbftteaux-forts, pour en eonstruihe de nouveaux; en un mot, les profits et les charges de la puissance, à cette époque. Un pareil travail amène naturellement sur la scène tous les principaux personnages du drame ptiblic: les grands, le clergé, les officiers militaires, les simples nobles, et les montre dans leurs relations habituelles, tant avec le prince qu'avec le peuple. .Ces éttldes, conduites avec l'esprii de ginéralilé qui est nécessaire pour en tirer le fruit qu'elles peufeni rendre, avaient dft fournir & M. Delisle une grande partie des documents dont il avait besoin pour traiter la question qui ST^tëlé proposée par l'académie de l'Bure; et cela seul explique-' nit comment il a pu 5 répondre d'une maaiére aussi oomplèlef dsQB un si court intervalle de tnnps.

Hais, avant de descendre avee lui, des sommités de l'État) aux classes agricoleSi objet spécial de son livre, il faut jeter un coup d'(Bil sur le mécanisme social qui régissait la population normande, au temps où il l'a étudiée. Ce mécanisme était la féodalilé militaire, tempérée par des établissements religieux.

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nS MÉLANGES SCIENTIPIQ0E3 ET LITT ÉRAtllES.

L'orgaDisalion féodale est la première phase de repos, à laqueUe doive naturellement arriver uoehordearmée, conduite par undid vaillant, lorsque, après avoir envahi un grand pays, couvert de riches élablissements, l'avoir ravagé, et s'y être chargée de butin, elle se décide définitivement k s'Établir dans une des proriacca qu'elle a conquises, dont elle a chassé, ou exTerminé les andeoi possesseurs. La plupart des anciennes provinces de France où la féodalité a existé, ne la laissent pas apercevoir dans ces conditions de simplicité abstraite, parce qu'elle s'; est implantée sur d'anciennes institutions qu'elle a dû ménager, et qui ont modifia en partie, son caractère propre. Hais si nous la dégageons spèculativement de ces complications, pour la voir dans son libre exercice, nous retrouverons, trait pour trait, ce qu'elle a dû être, et ce qu'elle a été effectivement, dans la Normandie, après l'iorasion qui enleva celte province & la France. Placoos-y donc U troupe envahissante, dans les conditions tout à l'heure assignas, et supposons qu'elle s'y organise à demeure, sous la forme f^ dale. Elle ne peut procéder à celte opération que d'une senle manière. Maltresse du sol où elle veut rester, elle se le distribue, comme toute autre dépouille. Le chef prend d'abord pour lui U part du lion ; les domaines les plus étendus et les plus ferlila, les chateaux-forts pour y résider et aussi assurer sa conquête; . les grandes forêts pour sa chasse, les villes s'il en existe eacon d'habilécs; les grands cours d'eau et les meilleurs ports, qui peuvent lui fournir de gros revenus par les pêcheries et par le commerce. Son lot fait, il partage le reste du territoire entre 6(s guerriers les plus considérables, en proportion des services qu'ils lui ont rendus ou qu'il en attend, du nombre d'hommes qu'ils commandent, de leur influence dans l'armée; leur donnant pour charge, de maintenir l'ordre et la justice dans leurs dépendan(0> comme aussi de venir immédiatement se ranger sous sabanuiM avec leurs troupes, s'il les appelle de nouveau à combattre. Lo' s'établit alors seigneur suzerain ; eux deviennent ses grands vas-

hél&hces scientifiques et littéraires. 173 taux. Ceux-ci, à leur tour, agissent de mâme envers leurs subordonnés. Chacun d'eux se fait, daus son grand fief, un domaine propre, et distribue le reste à ses principaux officiers, en âefs secondaires ; sous les mêmes charges et les mâmes engagements relatifs envers lui, ([u'il a envers le suzerain. Ce mode de répartition des terres et des services militaires, descend ainsi de proche en proche jusqu'aux derniers rangs des guerriers qui ont coneonm k la conquête. Par ce mécanisme, le chef souverain n'a ni troupes à solder, ni tribunaux k entretenir; et les vainqueurs mis en possession du pays, y vivent désormais, dans leur domaines, BUS autres charges que de le contenir, le gouverner, et le détendre, chacun dans son flef. Ce seront les nobles. Quant k la popolalion indigène, si elle n'a pas entièrement disparu, son >ort ultérieur dépendra des circonstances qui auront précédé et Kcompagaé la conquête. Quel qu'il soit, il faudra toujours des Waiipeurs pour exploiter la terre ; des artisans pour exercer les métiers manuels ; des femmes pour Sler la laine, le lin, le chan- ™; des ouvriers pour fabriquer les armes, les instruments de Ubonr, les étoffes, les vêtements. Il faudra aussi des marchands ^ demeure, et des commerçants, au moins dans les villes. Cela composera le peuple, voué au travail, k l'industrie, au négoce, et diilinct de la noblesse militaire. Mais de quels éléments se formera cette classe plébéienne ; et quelles seront les conditions de son BiisteDce, au-dessous des noblesT on ne saurait le prévoir d'une nnnière générale. C'est dans l'histoire locale qu'il faut s'en lostniire, et c'est là ce que H. Delisle a dû chercher d'abord à ronstater, pour la portion de l'ancienne Neustrie, qui forme aujoord'hui la Normandie. Car ce fut le nom qu'elle prit, et porta désormais dans nos annales, depuis que les pirates venus du nord *l')i< après le régne de Charlemagne, avaient continuellement issailli et ravagé cette fertile province, en obtinrent la concession définitive, à titre de fief de la couronne de France, et s'y fixèrent uec tes trésors qu'un siècle de pillage leur avait procurés.

174 IliLAffCBS SPISNTIPIQDRB ST tlTTBB&iaBS:

Cet ^vénamiBDt eat Ueit en 9i%, daqs 4^s circonstance qn'ilKl Décadré de rappeler, parce qoe le syslèifia d'organUatioa jnitiémut, doDt H. Delisle a retrouvé les traces, en a ^ la consiqyence évidente. Les Normands qui »vùept jusqt^e-U eifi m dâvastateurs, sqr le littora) et dajis l'iqténeuF da I4 Tmtee, étaieQt alors menés par BoUon, un chef iiitrépide, à ^tnd» nies, possédant le gépie du comouuideiaeat. Ses entreprises tivdies, presque touiours heureuses, les nombreuses victoires ipu les NopmaDds avaient remportées sous ses ordres, les sTsioU rendus confiants dans s^ ^l'ione, et aveuglémep^ déwiiés is^ rolonlés. Lorsqu'il se fut résolu à les fixer en Fraqc^, il tr^ d'égal & ég&l. avec Charles ]e Simple, se Qf phrétf^ n po()r preadn en mariage Giselle, fille de ce prince, exigea la coppessMtO P"^ pétuelle ie la Normandie érigée en ducljé, ji la seQl^ coodilim d'un homipage déris^re ; et, sous le préfexle trj>p plauspile gu cette province dévastée, dépeuplée, daveniie inculte, ne pounii nourrir son armée, il oJDtint qp'oD lui céd&l aussi Ift BreU^ pour y fure des vivres. Ms Bretons s'étant refusés it cet arrangement, il les contraignit par la farce des armes à s'y souoetut- Deppis ce moment (913], il ne se oïOQtiï plus que politjijueâ législateur. Il appliqua (opte son énergie à relever la IVormïQdie de ses rpines, à y réorgapiser un gouvernement régulier, el* bansformer en établissemept durable, la possession précaire, Ue quise par ppe occppation violente, Ses compagnons de guenti ou selon l'expression du temps, ses fidèles, ayant la plupart eat' brassé le chrislianisuif , à son exemple, il paflagea entre eui k territoire, conformément aux conditions hiérarcliiques du s/*tème féodal, qu'il n'eut qu'& y renouveler, et qui réffissait alais toufe la France. Il releva les églises chrétiennes, rétablit les dic^ pasléres, tes dota de domaines territoriaux, et rendit au clergé son ancienne prépondérance. Les travailleurs manquaient àl» ' terre, il en fit venir de toutes paris. Français, étrangers, fui*"' accueillis indistinctement, à des conditions communes, non de

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ternige, mais de serrices et de redevances. Il les protégea par ane police û terny>, ei par des applicatioRB si rigoureuees d'une jostice goramure, qu'en peu d'années on vit partout l'ordre rétabli, les cultures reprises, et cette belle province, si longtemps ravagée, misa en voie d'une prospérité qui se développa rapidement, soos l'autorité plus consolidée, de sas successeurs. Cette restauration, racontée par des chronii|ues presque conteoiponines, n'« rien en soi que de vraisemblable. I^ mesures d'orgaiisalion qu'elle a dQ nécessiter, expliquent beaucoup de particularités sociales que l'on trouve plus tard iDContestablenient ttablies en Normandie, et qui surprendraient par leur application ateptioDDelle & cette province, aux mêmes époques, si on ne les nfiportail h leur origine*.

H. Delisle n'a pu découvrir aucun acte écrit, relatif à la proiJiété ou i l'état des personnes, qui remonte 4u l^mps de Bx>llon,

' Im d^Uilt que J'ai rtiipeUs ur la gouTeraement de Bolloo, a^wto qn'U fot ni> Ml pauestjon de ]r Nonaendie, sont tiras de la chronique rédigée par DoiIdd, doyen de la collégiale de Suat-Queniin, qui Écrivait dans le x* siËcle. "ofa le recueil de Duchesne iatitidë Biiiwl» Sorauuuutnat tcriptOM aiuiqui, Uf-ti))., pages g^ et SS. Il ëCait i portée de les biea conaaltre, au juins p^r "raiiiiOD, ayant été employé dani des aégodaiion» entre Hugnea Capet et Rt- 'wl I', duc do Normandie, On pouirùt objertar que Dudoa est un écriviiin «w critique, dont la dironique est remplie de récits fabuleui et de Yisions "■iruuleoaea, surtout dans la partie où il raconte les circonstances qui ont dJinmiDi! l'cipédition de RoUon en France, et les signes de !a prédestination iiTOiequi l'y amenât. Mais, quand il arrJTe aui faits réels, l'incupsion de noilon en France, les ravages qu'il y Taii, les guerres qu'il y soutient, et son '^^''l'Keinent défloitir, la narration devcuue moios empaihique, prend les cou- ■BQri de la vérité, et semble n'eiprimer plus que des souvenin encore récents V' iukm généralement admis. Aussi, les détails que Sudon rapporte sur les 'V^niioas et le gouTernemcnt déâniiirde Rollon, se retrouvent-ils dans jGuil- '*'ii>K de Jumiéges, historien plus judicieui, du xi* siËcle, qui les lui emprunte •• te «produit dans les mêmes termes, sans y rien changer. Voyei le recueil *^ Dudicsnes, pages 231 et 333. Le trouvère qui a écrit le roman du Bou a

"Uvi pirtillemeut ces traditions. Elles sont d'ailleurs trÈs-ïraisemUablea eu

^nmQ]ties, et conformes i toutes les indications détachées que l'oi

^"'s les fragments d'autres .écrits qui nous sont parvenus. Û n'y aurait donc

wcnn nioiif légitime de les contredire, ni aucune raison plausible pour s'en

^«Mter.

476 MÉLANGES SCIENTiriQUES ET LITTÉRAIIES.

ni à aucune année du x* siècle. Il en cite plusieurs, encore raies, dans le xi' siècle; e(, dans le xii*, ils abondent. Cette prasrasion semble très-naturelle. De tels actes constatent génér^ement des donations pieuses, ou des conventions particulières pour l'aploitation des domaines. Les motifs qui les déterminaient n'oil pu exister, ou produire leurs effets, qu'après le partage des letra, la prise de possession suivie d'une certeine expérience de la joaissance, et la rèinslallation des établissements religieux. Ils ODtdA se multiplier, et s'étendre aussi h plus de détails divers, à mesure que la population laborieuse s'est accrue; que la culture des domaines est devenue plus active ; et que les rapports des propriè' taires avec l«$ exploitants, des droits avec les services, ODtn besoin d'être fixés avec plus de précision. H. Delisle trouve salement quelques rares exemples du véritable servage, du serrap de corps, dans le xi" siècle ; et, au xii' siècle, il n'en décoom plus aucune trace; tandis qu'à cette époque, et aussi plus tard, l'esclavage personnel existait encore en d'antres provinces d( France, dont quelques-unes confinaient même à la Nonnasdie'- Jene veux pas faire tort aax ancêtres de H. Delisle. Hais ce pomrait bien être là un résultat de circonstances, pluUt que l'eSn moral d'une civilisation, qui aurait été, relativement, plusamcée. Pendant tant d'années que les Normands avùent TVa^ 1*

* Prolégombnes bu Polyptyque de l'abbd Inninan, tome I**, p*ge> St^SH- ' D'kpris l'étude complfete de nos documeat» bUlorjquea, X. GaénrdtraDTtV le servage cessa générale ment en France avant la 9n du xv* siècle. IK|>°>* longtemps <] ne consiaialt plus dans la privatioii absolue de la liberté e( *'' propriété, mais dans l'usage restreint de l'une et de l'autre par certain» «*'>' tlons, qui avaient principalement pour but d'attacher les iudiTidus i la calt°" du ûet. 3ou9 cette dernière rorme, il se maintint encore exception neilcment if certaines localités, surtout dans quelques terres d'Cglise ou de moussi^'^ Louis XVI, en 1770, en ordonna la supprcgaion dans tous les domaines nfwt. Gnlln, un décret de l'Assemblée nationale, rendu le ST Juin 1T93 et ssucttra'' par Louis XVI, l'abolit entièrement sur toute la surface de ta France, ><rK l" les autres prérogatives appartenant aux flefe, Vojei aussi, sur l'aholiliMi P"' gresaive de la servitude en France, les prolégomtnea deM. Guérardautartuiiii' dP Sainl-P^re de Qiaptroii, page il.

. MiLAHGES SCIEKTIPIOUEB ET LITTÉRAIRES. 177

Neustrie; pillant les villes, les villages, incendiant les habitations, les diétteaux, les monastères, presque toute la population des campagnes, seigneurs et vassaux, nobles et paysans, avait dispara, fuyant les barbares, ou massacrée. Dans cette conTusion, si de pauvres hommes serfs, dont les maîtres étaient morts ou en roile, avaient pu se réfagier dans les forêts avec leurs familles, et s'y tenir cachés jusqu'à la fin des troubles, ils se trouvaient libres de fait, et pouvaient offrir, comme tels, leurs bras aux nouveaux poasesaeiTra. Sans doute aussi, les laboureurs, les artisans, appelés du dehors pour repeupler le territoire, -n'y seraient pas venus à la condiUon de perdre leur liberté. Les matériaux qui composaient la dasse des anciens serfs, manquaient donc aux Donveaux établissements ; et le servage ne pouvait plus s'y reoiostitoer que par les accidents rares qui continuaient de le recruter ailleurs : à la suite de condamnations pour délits, de saisies pour dettes ; ou encore, parce que de pauvres familles, trop misérables, trop persécutées, ne pouvant plus vivre, se vendaient conune serfs, à quelque personnage considérable, & quelque établissement religieux, qui pût les noarrir et les protéger. Les cas de servage que H. Detisie a trouvés si rarement spécifiés dans les textes normands du xi* siècle, auraient dû y être beaucoup plus nombreux si, comme il le croit, je dirai volonders, comme il aimerait à le croire, Rollon et sa horde < avaient res-

* pecté, dans une certaine mesure, les droits des anciens pro-

* priètaires du sol, leur ambition ayant dû être suffisamment

< tatisfaile par la possession des terres qui avaient appartenu au

< domaine cartovingien, aux monastères détruits, et aux pro-

* priélaires qui avairat pris la fuite, ou qui étalent morts sans «bériliers*.» Hais, outre que ces ménagements moraux sont unanimement niés, par les récits presque contemporains que l'on

* Ëtndet BOT Ik condition de Is cluse ■gricole et de l'agricallure en Nornuidie au moyen ftge, page 30.

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478 MiLANaKS fCIENTIPIQUES BT LITTÂRIIRBB.

a dfl cette inratiOD, Us sont contraires h la oatiire des chotts, CkToa les cOD<!0it d'un conquérant, qui envahit on royuuu puissaat et riche à la tAte d'une armée obéissante, dans le dosein de s'en emparer et de s'y établir. C'est précisément ce qn't fut Guillaume le BUard, dans son expédition en Angletenc Haù cela ne peut pas s'attendre d'une bande de pirates qai entre dans un pajs pour le seul motif de le piller, et d'emporter eoi butin. Or Rollon et sa troupe ne furent pas autre chose, penduit leurs longues incursions dans la Neustrie. L'idée de s'y fixer k leur vint, qu'après qu'il ne restait plus rien à y prendre que le nL

Les premières phases de cet établissement au x* siècle, dtinet doncitre une féodalité niititaire, presque sans traces de semp corporel. C'est aussi ce que H. Delisle constate, par les documents qu'il a rassemblés. La discussion qu'il en fût, lai décnne, après qu'elle est entièrement constituée, une société compeite de quatre daeees : les nobles, le clergé, tes bourgeois des villeii puis, dans une dernière, les hommet fnsact et let poyMW. Celle-ci est exclusivement l'objet de son livre. Nous allom le vavre dans l'exposé qu'il bit de ses conditions d'existence, deK reporte avec les autres classes, et du gtiira de travaux quilv étaient dévolus. Mais les circonstanoee exceptionnelles qui sot préparé et amené cet état social, m'ont para indispensaMtt t rappeler d'abord, pour que l'on pût voir leur intime counioi avec les particularités qu'il va décrire.

< Dans toutes les affitires, dit Bossuet, il y a ce qui les pr^WR. c ce qui détermine à les entreprendre, et ce qui les fait réeuir.

< La vraie science de l'histoire est de remarquer dans chiqu

< temps les dispositions secrètes qui ont préparé les grandi cbuf gements, et les conjonctures importantes qui les ont fait sni- « ver. > (Hitt. wHv., port. UI, tit. ii.)

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XKLANOItS SClINTiriQDBS tT LITTArAIIBB. 178

Longue HODlesquieu, au livre trentième de YStprit dtê hit, iwt étudier les conditions d'établissement du système fdodt], hns les Gaules, il a beaucoup de peine à extraire les règles propret à ce système, du chaos de lois et de coutumes qui avaient itt necestiTement imporlées par les peuples Tainqueurs, sur les tiTcnei portions du territoire conquip. On rencootrerait milemblabletnent ce mtote genre de difficultés, ei l'on roulait faire Mjoard'tiui pour qorique aatrs proTince que la Normandie, et t>9t la même époque, on tnfail pareil à celui de M. Delisle. Ln tirconstances diienes qui s'y seraient antérieurement suc- M.t, mileraient tellement leurs efTeti qu'il deviendrait malaisé le détouTrir distinctement les traces que chacune d'elles aurait Itèsées; ensuite de quoi, la multitude des faits disjoints qu'on y Mrouverait, ne pourraient que bien rarement être raccordés en^ Knble, par les liens d'une dépendance nécessaire. La Norman- Ke, postérienrementà lallxation de ses envahisseurs, présente, an sujet d'éludé benucoup plus simple. Car tout droit primitif ■Tint été annulé par la déTastalfon qui ai-ait accompagné Ut EOnqnète, les nouveaux possesseurs du sol ne se trouvaient a» btiatg qu'aux seules nécessités inhérentes au système féodli Vt'i\i sdoptaient pour leur organistition entre eux. De sorle que tonales détails sociaui, que l'on bvuve ensuite établis dans, le T*ït qu'ils s'étaient partagé, s'y présentent dégagés de tout iDtre élément que ces nécessités mêmes. Voilà pourquoi il m'a P>ni indispensable de rappeler, comme je l'ai fait, l'état anté- 'ienr des choses, je pourrais dire aussi des lieux, avant de suivre H' Miste dans l'étude des faits postérieurs.

180 MÉLANGES SCIENTIFIQUKS ET LITTlfcllAIHEB.

C'est à partir du xi* siècle, qu'il a pu retrouver des telles asa Dombreax, comme assez explicites, pour définir avec sllretè,b composition et l'état de la classe agricole en Normandie, soaslt gonvernement des descenduits de RoKon. Un siècle s'^l alm écoulé depuis que cette province avait été abandonnée an chef normand, pour s'y établir avec ses bandes, non plas comat Minemi, mais comme grand vassal de la couronne de Praita;ff qui, dans l'état de faiblesse où la monarchie françtûse était looibée, donnait par le fait, à lui et à ses successeurs, tonte la TiM du pouvoir suprême, sur le terrïloire qui lui était concédé, iph cet intervalle de cent ans, les documents recueittis par H. Mik, montrent la nouvelle société normande solidement assise, et owplétement organisée conformémeat aux régies du système Ësdal, admis alors dans toute la France. Le pays s'ëtùt rempli- L'industrie, le négoce, s'étaient ranimés dans les villes; et dut les campagnes, la possession féodale du sol avait déjà subi qniique démembrement, par suile de ventes particulières, ondepnipriétés en partie recouvrées; car on y voit, sur beaucoup dt points, sinon de grands domaines, du moins des lots de lars libi«s, possédés à titre non seigneurial. H. Dellsle fixe cbii|U trait de ce nouvel état de choses, d'après des passages extraiis ie textes contemporains, la plupart inédits. Les personnes Us plo^ versées dans ces matières, nous ont assuré que les citalioni il U. Delisle sont toujours exactes. Il ne se basante jamais an ^ de ce qu'elles disent; et s'abstient sévèrement de toute indactt» conjecturale. Nous pouvons ainsi admettre ses énoncés comi» autant de faits, dont les preuves se trouvent dans son Um.^ sorte que nous n'aurons qu'à les rapprocher, pou r avoir un lablon fidèle de ce passé, si distant de nous, par le temps, les idèeSi ^ les mœurs.

Mais afin de l'envisager k son vrai point de vue, il faut ècu^ une préoccupation trop ordinaire aux écrivains modernes. Qoui ils mentionnent quelque usage local, qudque particularité isolfe

MELANGES SCIINTIPIQItlS tT LITTÉRAISEB. 181

n moyen ftge, c'est presque toujours poor en prendre occasioa êtes faire cootrasler, en bien ou en mal, avec ce qui a lieu auïDrd'hui. De pareils rapprochemeots, sont en général faux dans »tr principe, et sans justesse dans leurs conséquences. Une soiélé civile est un tissu, dont tous les fils se correspondent, et 'enchataent par des conditions de mutuelle dépendance. Tel dé- Bil, qui, transporté dans notre société actuelle paraîtrait veifr* Dire, peut avoir été, dans une autre, un moyen de protection. IT&ppUqnons pas nos idées et nos maximes, à des temps où elles s'étaient pas nées, où elles n'auraient pas eu de place. Établisions d'abord les faits historiques, tels qu'ils ont pu être, sans nous demander si nous les aimerions mieux différents; et (Actions qne notre pliilosophisme ait la patience de les bien connaître, tnnt de se mettre à les juger, M. Delisle s'est tenu dans celte uge réserre, en exposant ceux qu'il a recueillis. Nous l'imiterons en-les résumant.

Au-dessous des nobles normands, et du clergé devenu grand prophétûre, il trouve dès le xt* siècle, la population des camp^nes composée d'individus non nobles, formant deux classM sociales distinctes' : les ons appelés, dans les actes écrits, fcommei francs, ou libres, tiri franci, liberi; les autres, poylarw, villani. Ces deux classes, dites roturières, exploitent les domaines, et cultivent la terre, & des titres divers, et sous des nndttions très-différentes. La classe libre comprend deux ordres de personnes : au premier rang, on voit des individus, en petit nombre, distingués par la qualification de vavatseurs, camu- *«w. Ils tienneùt en fief, du seigneur, un lot de terres plus ou "loins .étendu, appelé vata»sorie, vavastoria, pour lequel ils Mil astreints k remplir envers lui certaines obligations, génér»-

e'«rf«iw/j eondWtnt éei ctoMO agritolet, ne'., p»pM. Delfste, p. i-IU.

y*"' lœ renToîg que Je Terai déïorniili k cet oiiTrîige, Je n'bdiqneral plaB que n nnm^ d^i pages, su» répéter le titre ^ue l'aiilenr lui a donna.

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181 M^LlNOta SGIKNTiriQUBt IT LlTTikAlRIft.

IfliOKit BOQ servilas, et h l'aHister da leur pràsoice duu » cour judiciBire, quand il Uooavoque'. Easuitei>eceux*Ui, elhonfc loale dépendance, viennent les ailoyen, iModarii. ainsi appeUt, comme possédant des alUttx, c'est-&-4ire des terres quiiNt étaient propres, et ne relavaiBat de personne. La deroiëre clsuc, celle des paysans, viUatii, comprend toute la partie de la population des campagnes, non propriétaire, qui vit de ses bru. Elit M subdivise en ruitiei, cultivateurs propremont dits, occupât u labour des champs; puis en manouvriers & demeure i^k kospitet, kàtet, et bordtrii, bordiert, auxquels oa allouiit m petit ténement, contenant une cabane, un courtil, et un jardlo, dont ils acquittaient le loyer en redevances, et en travail. JaaU pbtla population laborieuse u'élait assujettie qu'aux obligstioiis qu'elle avait acceptées. Dans sa pauvreté, elle pouvait libreaui Mquérir, posséder héréditairement, et changer de maître ea ^^ . nongant k sa concession, si elle y trouvait sou avantage- C'iuil l'asservissement temporaire, ot consenti, du travail; noopu'' ; serrage de corps. H. Delisle extrait soigneusement des leiles, lu indications propres & caractériser la nature des travaux et do services qai étalent dévolus à chacune de ces spécialités d'ind^vidus.

Les résultats auxquels il arrive, et que je ne fais que lasM»' bler, montrent, pour ainsi dire, tout le mécanisme inlime dt cette organisUion du peuple des campagnes, si complétsiac' transformée aujourd'hui. Dans ses détails multipliés, minnliui, Jiizarres, on reconnaît l'effet d'autant de nécessités attacha ^ la condition des nobles, par la répartition féodale du sol, d^*^" d'abord tout entier ou presque tout entier k eux seuls, puis abandonné en partie, par eux, au clergé, arec les mômes droits f'''

■ Les p*rticulirli<a de ces Mtribntlons «eront spédlUei plut loin, i^ '" tirer quelque lumière sur ik coDdiUoa dea penonnei, qql, à l'âpoque da pi^ éiabUuement da It réoduitâ normande, peuTent aTolr composé la d*»^ vaTaweura,

MiLÀNSKI SCIflNTtriQniB RT LITTiKilRII. 183

goeurùos. Ces deux classes de possesseurs, ne pouTsient cultirer de leurs mains les terres qu'ils s'étaient réservées pour leur domuue propre. Ils ne pouTaieDt pas davantage exploiter par eax- ■léines, les forêts, les prairies, les vignobles, les satines, les Hraritières, qui appartenaient & leur flef; ni réparer des bàti- ■ents d'babilatioD, entretenir des jardins, soigner des équipages de guerre ou de chasse. Bfais, par la subdivision du reste de leurs terres en parcelles inféodée», & titres divers, et sous des condi^ tioBs variées, ils se procuraient des hommes de travail, et det «eniteurs, pour tous leurs besoins*. Ces terres, concédées en fi^f rdevant du seigneur, s'appelaient génériquement Unxirm, te~ ifiÊ/rtt; et, & l'exception desDdtxusortM, qui formaient une classé fc part, toutes les autres occupées par des paysans ou des maoouniers, s'appejaient tenures tilaines, villantB, ou vilainages,

* Sur le* ddtaUs de ce mode d'eiplolUUon, vojrez, dans le ch&p. i", le« P*gHS-ll, 19-16 1 et IwebRp. n, m, ptuttm. J'emploie Ici le mot (n/ltorf^, dans le MM le plus générftl,' comme a'eppUqoKOt à tout lot de terre, coDcédd à tilre MrtAtMre, iouh Ib condition d'un service quelconque, noble on non noble. Cne BnlUtodede textes dtâs par H. Delisle Justifient cette demiËre application, au MiM pour la NonuaDdle. Je me bornerai i ta eiiraire deux eiemplw det pins décâiTi. Le premier, rapporté page 30, est pris dans le recueil des andennes awlnmes de Normandie. Vulcl le texte : ■ Quedam aulem, tn dlrersis psrtibtU'

• HoTViaoniB, tenentnr /koJfl, par bourgaglam, cum aliqna borda (cabane) ' traditor alicai ad servili» opéra facteadia, et vitia servicia Taciendia; quam

• D«c poleat dare, nec tendere, nec invadlare (engager) qui eam recepit In

■ iKtwUtaiem anb tall tennr» i et (de) tioe non Tacii bomagium. n Le aeccnd «><nplequeje prends page esi, se tmave au Utru XXXV de l'état des reTceas «Pputmant fc l'abbaye du Mont-Salnt-Michel, ïfrs le milieu du xii" siècle i

■ '>' mai» wumtHi latandii. GnlUermns Slius Gnacelini Alberëe, pn> ftoâo nut

• inita fnrnum, débet lavare punnos mauehi , queden* opus Tuerit ; et nos

• fcbenius ad hoc inTenire calfagium. Item, débet deplumsre avea et habere

■ ïUaBasi aTinm, et Tcqneatas |Im abattis), et colla cun capltibaj. • rent-Clre l« litre de feodum, attaché i des (énements d'un caractère aussi infline , obli- KMil-il celui qui en était investi i prendre les armes pour son suierain, quand °^"M l'a requérait. Lea guerre*, tant partlcnlitree que Bdnéralea, qttl ddso- '''■II pRaqne eontiouellement la Normandie pendant le xii* et le sui* slèolSt ''**'*nt tlon comprandn l'intdrât qu'auraient eu tes possesMura de blena ael- ^Mriani, k éteadi« autant cette qualiScatlon, afln d'accroître le nombre des ^iiMs qu'ils poutaisnt lenr pour leur ddfwae*

18i HiLlHGEt SCriNTIFIQUIS KT LITTtitillBt.

tilanagia. Nues, ou-bftties, l'aliocation de ces dernières gepqiit d'abord en redevances de denrées, en labours, en charrois, et en travaux ou services manuels; très-peu en monnaie i^ui était me. Avec le temps, et l'accroissemeat de la population. Les sàgoent les grevèrent d'autres charges; par exemple, de droits levés sv les personnes, sur les mutations, sur la transmission des terra inféodées, par conveouce ou par hâritage, en général des lus dont ils purent s'aviser. Tout cela, joint au produit du dosuiK propre, composait le revenu du seigneur, qui n'avait plus besni que d'agents adoiiDistratifs pour en percevwr les détails. Ftosieurs de ces fonctions furent elles-mêmes inféodées, avee ia (erres et des droits qu'on y attachait. Toute la hiérardiie di cette administratioD fiscale, et les devoirs affectés & cbacondes offices qui la composaient, ont été décrits par un jurisconsnlte inconnu du xiii* siècle, dans un traité spécial, appdé Meta, à nom d'une prison anglo-normande, où l'on croit que l'iutHir était enfermé quand ill'a écrit. On y voit la mise euactioa^ tous les usages, dont M. Delisle prouve l'existence à la mtoe époque dans la Normandie'.

Le clergé, doté par les largesses des ducs normands, et eotichi progressivement par les dons pieux des nobles, possMiil comme ceux-ci à titre seigneurial, et se buvait subrogé «a mêmes droits. Il exploitât pareillement ses domaines par inféodation, au moyen d'une administration (Iscale organisée gainii> les mêmes formes. II percevait de plus, & titre ecclésiastique, U dtme, ou dixième part, de tous les produits annuels du sol.

Telles étaient en Normandie, au xii" siècle, les conditions de dépendance laborieuse, sous lesquelles vivait ta population agn-

■ Lelnjté appelé Pleia, campow la tomaUIdu reciitt'l de Hotiïrd, intinu'' Traitét mr Itt cauluma iMfbMwnnaïufet, pubtiéi m Ângletem, àepBhk II* siècle JDBqa'au xiv'. Lï hiérarchie administrative desdonitinesseigncan**^ s'y trouTe exposée dus le Itb. II ; depnla le cap. lxii, page 33i, iotitnlt tt ilocuin» êtriiemlum, joaqu'i la fln du même Ub. n, page S7S.

HÉLANSBS SCIKNTtriQDBS KT LITTKRAIRKS. 185

eole. H. Deli^ énumère, et retrate d'après les documents écrits on figarés de cette époque, toutes les particularités de ses tranojL, ses habitudes de vie, ses usages bizarres dont la publicité protégeait quelquefois des droits réels, en un mot ses peines et ses joies, bêlas i trop rares. Tout cela est exposé dans son livre avec une abondance d'érudition, et une simplicité de fonnes, qui répandent sur le tableau qu'il en fait, les couleurs de la vérité. Pourtant, je crains que sa prédilection pour ses compatriotes, mémed'uD aub« &ge, ne les lui ait fait paraître plus résignés & lenrsort, et aussi plus efficacement protégés parle gouvernement de fnt anciens dues, comme il les appelle, qu'ils ne l'étaient en réalité. Dans les premiers temps surtout, le peuple ne devait y Iroover qu'an bien faible recours contre les violences de ses maîtres immédiats. Les guerres continuelles que les seigneurs iwrmands se faisaient entre eux, enlevaient forcément k leurs familles tes hommes de chaque llef, arrêtaient les travaux, et couvraient le pays de désolation. Ces maux devinrent si intolérables, que, dans le xi* siècle, sous Richard II, l'un des premiers ducs, les paysans se révoltèrent et furmt rudement ch&tiés. H. Delisls D'ometpas ce fait. Il rapporte même plusieurs passages des chroniques versifiées, dans lesquelles les trouvères contemporains neontent les plaintes et les malheurs de ces pauvres gens. Mais comme, après cette dure leçon, ils ne bougèrent plus, il se plaît ^croire que la bonne intelligence étant revenue, de meilleurs rapports s'établirent entre 'eux et leurs seigneurs'. Il y a des taisons plus plausibles de ce résultat. Le xi" siècle vit naître les croisades; et au xn' siècle, elles étaient dans toute leur ferveur. Les chevalier^ et les barons qui partaient, soulageaient le pays de beaucoup d'occasions de troubles. En outre, dans leurs excursiOQs lointaines, ils avaient plus besoin d'argent que de corvées et de redevances en nature. L'expédition de Guillaume le B&tard

' Pïge IM. *

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186 HBLAKQKS BCISNTiriQDBa KT LITTBKAIKtS.

en Angleterre qui eut lieu dans la seconde moitié du xi* siàt, en i 066, enlratna aussi, bors de la Nonnaudie, ud grand noDdn d'bOQimes de guerre, qui débarrassèrent la provinca de hm oisiveté malfaisante; et beaucoup d'antre eux, trauTUit plu d'avantage & se fixer dans la ricbe contrée qu'ils avaient ennhie, durent ne voir désormais, dans leurs domaines de Normuidit, que des sources de revenus pécuniaires. Aussi est-ce vers l'époqu de toutes ces émigrations que les prestations multî[^ées de services personnels, dont le peuple des campagnes avait tant à sonffrir, commencèrent il éta% racbetées par des rentes fixes; ce qoi fut, à la fois, un grand adoucissement du système féodal, et dd acheminement vers sa ruine; des transactions fiscales y reœpl»çant désormais le pouvoir qui s'était Jusqu'alors exercé sur le personnes mêmes*. La Normandie, avec sa population renoivelée, se trouvait particulièrement disposée pour cette amtiionlion, parce que le premier obstacle k franchir, le serrsge dt corps, n'y existait déjk [dus au xii* siècle. Sans remonln ui circonstances qpi avaient pu lui donner cet avantage sur d'aatra provinces françaises qui lui étaient cootiguës, H. Delisle expote, avec un intérêt tout spécial, les preuves qui le constatent lu entre autres paraîtra décisive. C'est l'abseoce complète, absolK de Charles d'affranchissement, daus les archives- ecclésittstiqo» de la Normandie, tandis qu'elles sont très-nombreuses, surtOBl au xin* siècle, dans celles des autres provinces françaises. O pendant, partout, et dans tous les temps, l'Église catholique i professé et pratiqué un même principe, celui de l'égalité demi Dieu. Comme l'a fort bien dit M. Guérard, quand le serf n'élii>i pour la loi civile, qu'une chose, il était un homme aux yeuxdt l'Église; et par ses prédications, ainsi que par ses actes, (Jle>

1 Les divâTB genres de transactions auxquelle) ces rschau doniiiMit ^ en Norm&ndle, ont été exposas par H. Delisle htm des circonsUnee* dt (Klails Irè^urieuses, page* 135-134.

HiLANSRg SCIIITTIPIQUIB IT LITTilAIRBI. 187

fait constamment, surloat eo France, tous tes «fforts qu'on ne lai a pas iolerdits, pour le relever de l'état d'esclave. Elle était au xo* siècle aassi riche en Normandie qu'ailleurs. Si l'on n'y trouve pas un seul acte d'affraochissement dans sas archives, e'flst qu'il n'y avait plus de serfs k aSranchir.

A cette occasion M. Delisle confirme, par des preuves manifestes, le sens que M. Guôrard avait judicieusement attribué à un terme de pratique, usité alors, lequel mat interprété par des écrivains de notre temps, leur a suggéré des déclamations fort iitu- Ules'. Dans les chartes du xi* siècle, du xn*, et plus tard encore, on- trouve, même en Normandie, des actes de cession ou de vente, psr lesqu^ des terres et des domaines sont dits, concédés ou aliénés, avec les individus qui les occupent. Oo a prétendu que cette simultanéité de désignation montrait l'état de servage encore tnistant. Hais, remarque H. (ruérard, c'est se tromper Tort. La mention des individus qui tiennent le ûef, constate la cession, non pu de leurs personnes, mais des obligations et des services auxquels ils sont astreints, en raison de leur ténement. M. Delisle cite des textes où la même préposition cwn, s'applique II des prêtres, àdesécuyer«, h des chevaliers, c'est-à-dire it des nobles *.Appamnment ces personncS'là n'étaient pas en servage. Au reste, le bon sens, suppléerait ici à l'énidition. Dans ces temps'là, plus encore que dans le udtre, il fallait bien spëciftar si un domaine était pourvQ ou dépourvu de tenant ; et, dans le premier «as, eotre quelles mains il se trouvait. Aujourd'hui encore, quand on vsml une ferme, une maison, louées, le fermier reste dans l'obli- 8>tion d'occuper la terre et de servir la rente au nouveau posses- <eur ; le locataire doit lui payer ses termes, et tenir son logement Kuni de meubles. Di^a-^oo que le fermier est vendu avec le bail ; et le locataire, avec le titre de location t

' PrtUgtÉiiHtë m evt¥Mn et Smint-Pir* dt ckariru, t. I, page xxxvii. * Page U, aoiM lia et iil.

188 MELANGES aCIINTIPlQURS KT LITTBKAIRBft.

Apiis avoir distingué les diverses classes d'individiu qui composaient la classe agricole en Normandie au xn* siècle, M. Drïiile expose, toujonrs d'après les textes, le genre de travaux, doDt dncune d'elles, était le plus spécialement occupée*. Il décrit liià les moyens de subsistance des paysans non propriétaires, leoR habitations, les redevances et les services auxquels ils élaienl«s- (reîDls en échange du pelit coin de terre qu'on leur donnait i mV liver; en un mot toutes les conditions de leur existence, fort uilogue & celle des manouvners h la joilmée dans nos pays de p^lt «iHure, si ce n'est qu'elle était peut-être encore plus dure, rois aussi moins précaire. Ces détails de moeurs d'un autre âge, tou parMteroent vrais et fidèles, composent un tableau pl^n d'intérêt, surtout quand on a connu d'assez près la populatioa de un campagnes, pour pouvoir apprécier, par comparaison, retend» des changements qu'un petit nombre de siècles y a opérés. Ace point de vue, l'ouvrage de M. Delisle ofTre une lecture dont il«l difficile de se détacher. Ne pouvant rapporter ici tant de tniË divers, je rassemblerai seulement ceux qui caractérisent la cluse d'individus que l'on appelait vavagseurs, vavatsorcs, pane ifu les indications recueillies par M. Delisle, me semblent définir ces dénominations, dans leur application spéciale & la Normandie, plus précisément qu'il n'a été possible de le faire en généni, pour d'autres provinces, et pour d'autre temps.

Si l'on ouvre le glossaire de Ducange au mot tatastar, on \t voit employé dans une foule d'acceptions, présentant des nuaow si différentes, selon le temps, et selon les lieux, qu'il est impassible de lui découvrir un sens' d'application précis, etsurtoatfénéral. Ducange déclare lui-même qu'il s'y perd. Tout ce qu'on ^ voit de commun, c'est que le vavasseur n'est pas noble, qu'il «1 ainsi inférieur en rang au seigneur, mais qu'il a avec celui-K:i des

< Oihpiires ii et rii, pattim. Les chargea pnUiqncs et eecUnuUqnH ^' ^numéi'éeB dans le rhnp. iv ; la police rurale Mt eipoiée dam le cb*^ ^^

HiLANOBS SCIBNTIFIQtES BT LITTillIKES. 469

rdatiODs plus proches que les simples paysaos ; et que le fief qu'il tient daQ3 sa mouvance, quoique pareîllenieDt à litre roturier, lui impose des services ainsi que des devoirs d'un genre mixte, qui rappellen t & la fois le serviteur domestique, et le soldat. Las textes dépouillés par M. Delisle lui ont fourni beaucoup de traits, par lesqnelsoDse fut une idée assez juste de ce que pouvait être cette dasse d'individus, en Normandie, vers le xii* siècle, à une époque encore peu distante de celle où elle avait dû s'y former. La tiavatsoriê était alors un faire valoir, beaucoup moins important qu'un domaine seigneurial, mais plus étendu que la lennied'un simple paysan. N'étant pas noble, il était possédé à charge de foi {fidelitas), non d'hommage {kommagium). Au même titre il était héréditaire, sauf le payement d'un droit de mutation appartenant au seigneur, et appelé relief. Le vavasseur pouvait à son gré l'exploiter en totalité par lui-même, ou le sub- ^viser en petites cultures, tenues par des paysans dont il tirait des redevances, et sur lesquels il avait le droit de basse justice '. Ce second mode de jouissance ressemblait alors à ce que nous appelons louer une terre en détail, ou à técorcké. Il devait donc, de même, donner plus de revenu, avec plus d'embarras dans les recouvrements, et une grande incommodité pour le seigneur, en cas de retou r de son hef par manque d'héritiers. Le . morcdiement alla si loin qu'on fut obligé d'y mettre des bornes, pour assurer l'accomplissement des services dus aux seigneurs par les vavas- ■ories*. Ces services étaient en partie agricoles et en partie militaiies. Les premiers consistaient le plus habituelteraent à fournir M seigneur, pour un temps limité par l'usage, toutes fois qu'il lui plaisait de le requérir, pcr precet, un cheval, dans certaines localités deux chevaux, non de guerre, mais de charge, pour porter à dot et à somme ; ce qu'on appelait, jus vectiiree som-

' Page 1, m ' P!«ge 34, 1

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190 HBLANOBt BClinTIFtQUBS ET LITTiRÂlIlS. •

muarùB. On trooTa dea actes dans lesquels ce genre de requistion B'éiend k dei services de charmes, pour venir chaque unée, à des époques fixes, labourer une portion détennÎDie da t«rr68 du dotnune seigneurial'. Sile.TavasseuraraitparlagAm flef entre plusieurs imaots, il répondait pour loiu, bous la dËnomination d'aine*. Ces obligations qui pouvaient facilemeol devenir vexatoires d'une part, et qui devaient 6tre toujours gtouiUs de r&ulre, furent, avec le temps, remplacées par des redennca payables en argent, comme presque toutes les autres charges dn sifslëme réodal.

Les détails qui précèdent, montrent le ravasseur possédant m lot de terre à titre de bénéfice roturier dépendant du Sef prittcifiil. mais héréditaire et non ràvocable. H avait de plus, avec le ttîgneur, des rapports qui le présentent comme Bervileur militÙR, attaché à sa personne, au moins dans l'application primiUfS de rissiituUoi) & la Normandie. L'acte écrit, le moins éloigné de «Ut époque, où H. Delisle ail trouvé les vavasseurs mentionnés conne pouvant être appelés à prendre les armes, est^ le dénombrement des fiers de l'évéque de Bàyenx, sous Henri I*' d'Angleterre, vers la fin du xi" siècle, ou le commencement du :cii**. Iljestdit que les varasseurs de ces fiefs, doivent le service militaire àckv(U, compMemmt armé$ de tawes, d'ému, et d'épéet. D'autres varasseurs servaient à pied. La transmission des Ttiva3sorieip>r voie d'hérédité, et l'habitude des occupations rurales, durent, asses promptement éteindre dans les individus de celle dane, tes dispositions guerrières. Aussi au xn* siècle et au xv*, )« droit de les appeler aux armes ne se constate plus que sousfanae de symbole*. Par exemple, le vavassuir qui se marie, est tenu de venir, ii cheval, jouter et rompre une lance contre un poteaa Mg^

) Page S, note 3t.

* P»ge S3, note 8.

1 Pkge 7, noiet SB p1 39.

• Page* 7IH73.

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uIlANBKB SCIENTIFIQUIB ET LITTÉKAIEES. 191

par l'ordre du seigneur; ou, s'il marie son Ûlsatoé, il4oU joater BD bateau, toujours avec la lance, contre an pieu fiché dans ta rîrière, selon les règles du jeu militûre appelé quietaine ou qHintaine. Ils étaient, en outre, astreints de tout temps, à venir assister aux assises de leur seigneur, comme ses hommes de fief, ce qui les rendait coopérants du jugement, et leur donnait une part de responsabilité personnelle, qui pouvait n'être pas quelquefois sans péril, quand l'appel de la décision qu'ils avaient connue & porter, entraînait le combat*. Cela expliquerait assez, pourquoi l'on exigeait d'eux, qu'ils fussent en état de rompre uoe lance au besoin. Ils pouvaient aussi être convoqués pour accompagner leur seigneur, dans les réunions judiciaires d'un ordre plus ^evé; et, pour ce service, comme pour leur assistance fc sa cour de justice, ils recevaient une paye, dont le taux était fixé en argent. Ils figurent à ce double titre, dans le registre des prérogatives de l'abbesse de Caen, à l'occasion du Cérémonial qui devait s'observer quand elle se rendait à sa bannnie de Qnettefaou*. H y est dit qu'alors, «ses vavasseurs * sont tenus, de aier (aller) montés sur des chevaux masies, ferf rez de quatrp piez, l'espée sainte (ceinte), et ungs gans blans > ez mains, an devaut de Madame. > Dans ce cas donc, on voit qu'ils ne devaient pas se présenter vêtus et montés, comme de ùmples paysans, mais dans la tenue d'homme de guerre, faisant partie de la maison du seigneur*.

Transportons ces traits presque effacés, dans la constitution orgaaiqne de la société normande, & l'époque de son premier arrangement; et, d'après leur ensemble, t&ctions de découvrir,

* Vofei l'adminble T^nme que Haateaquieu fait, d'après Besumanolr, des rt|le) du comlMit Judidftire, slnsi que des eu de procMure qui pouvaieat y donner tien. Stprtt dei Mt, liv. XXVm, chRp. Ilvii.

' Deliale, page 78, note 131.

I k 11 page Ui uoie 7S, H. DelUIe meotiODiie un vaTaueur, qui aurait M asueint k des leirices d'une nature tout h fait infime, appartenant aui Met lei plu» vulgalree de la domesticité. Uali II emprunte cette ciiaiion

492 HiLlNOEB ftClBNTlFlQaKS IT LITTÉRAIRES.

dans quelle classe de leurs suivants, les nouveaux sâgoeon purent prendre ces individus, demi -manants, dwii-soldalï, qu'ils gratiflëreot de lots de terre, pour les fiK« près d'eu comme leurs vavasseurs, dans la condition mixte, d'aisance d de dépendance, où nous les voyons plus tard établis. Parmi kt causes délenninantes- de ces choix, deux surtout se présenlenl comme vraisemblables; et quoique de nature fort diffArente, l'une n'exclut pas l'autre.

Lorsque les guerriers normands se furent partagé la fériée province qu'ils avaient conquise, beaucoup de leurs compatriotes durent abandonner volontiers leur rude climat, pour venir les nyoindre, dans ce pays de promissioa. Les vainquetn ne se trouvèrent sans doute pas disposés II se dépouiller eo )Nr faveur, ni à les accueillir comme des égaux. Hais ils amensiesi des bras dont on manquait. La pèche, la chasse, le sua ds troupeaux, leur étaient des occupations familières. Us paiai donc se placer aisément, comme paysans et manouvriers. Qoe^ ques-uns, dans le nombre, durent retrouver des parents, ds alliés, devenus seigneurs, et possesseurs de domaines. ^ ot hauts personnages voulurent bien les reconnaître et les fàvDnta> que pouvaient- ils faire de mieux que de les prendre pour W" seurs ? c'était leur vrai lot ' .

à un mémoire d'an aotlquKire qui n'* rapporté que le atam géaénli <* ■* pas le teite du document qu'il lnalys«lt. Or H. Delisle donne J'oriïM* ce texte t U ptgeeSl decon ouTnige, etc'at celui que J'ai ■iiiKiét<i*°'''''' pKge 183. L'iodifidu cbargé des Krvices dont il *'*glt, n'; est désigné que p«** nom et md prénom, uns qu'on lui donne une autre qualification qndci>ix|°^ On n'eatdonc «acunement autoriaék dire que ce fat un TaTasiear;etd'9° la note que Je rappelle, le texte cité ne fournit aucun motif de la Mp^ < Des Tolatlone de famille, existante* entre un «eigneoT et son riTtM'i •emblent indiquées dans un acte de l'an laSO, que H. Delîsle rapporte, pip"^ U s'agit d'un lot de terre, cédé par Nicholaa de Granchort, vaTiaear, i"* l'anlorisatioa de mu lelgnenr, Uatbieti Lorel de Grandchort, dnralkr, ml"- La retalion qui s'induirait de la limiiitude des noms, ne Krait pu iiDiu^<^ car l'acte se termine ainsi : ■ Banc donaticûiem conoeteerunt, Willelow»^ i meun, et Aeiicis, snror mea, et DomJnns meus, Mallieus Lorel deC**

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HiLARflBS SCIBNTiriQDES IT LITTÉHAIRIS. 193

Voià une aalre éTenlualité non moiDs natarelle. Les guerriers Donnanda dont se composaient les bandes de RoUon, ne ressemblaient pas sans doute, aux héros de romans de chevalerie, gui ne boiyent ni ne mangent, et sont exempts de tous les besoins corporels. Il leur fallait presque iodispeusablement, deux chevaux de main, un pour le combat, un pour la marche ; mut eurrens uniw amMans. Héme, ils ne devûent pas se taire faute de s' eu procurer de rechange, et des meilleurs, quand ilt le pouvaient. Il leur fallait encore, tout au moins, un cheval de charge, probablement plusieurs, pour porter leur bagage, leurs vivres de quelques jours, leur butin, et aossi leurs armes paod ils cheminaient par pays, sans batailler. Cela nécessitait donc des hommes de service qui prissent soin de tout cet attirait de guerre, sous la direction d'un chef d'escouade, homme de confiance, lequel, avec eux, suivit partout son maître, tint son cheval quand le cas requérait qu'il combattit & pied ; et pût Faire au besoin le conp de .lance pour le défendre, comme pour détendre son bagage, dans l'occasion*. Supposez quelques années de ce compagnonnage, & la satisfaction du serviteur principal et du maître. Celui-ci devient seigneur féodal, et se retire dans tndomames,avec ses hommes. Ha besoin de se créer et de doter

■ dion, de quo (eneo, 4ictam feodom. ■ Au reste, Je signale ce r&pprocbement, Mnne nemple d'une analogie qui wratt nalurelle, et nuUemeot comme une Preore i^treapectiTe.

' Cci Déceniléa de la profewioD militaire, au moyen kge, sont mention* Dte en détait, et «uuJeUieB k des rfeglementi exâcuiolres, dans une □rdoD' UDceaitTibaéeàl'empereurCbsrtesleGros, et datée Improprement de l'an 790. Vorei Bmnel, ai«gt générât dti fiefi m France, page 7S. L'aothentlcitâ de c*tM piËce a été cootcatâe. Haii, d'aprts sa contexture, eUe n'aurait pas été rtiligte pliu tard que le ii* siècle. Elle peut donc servir, comme description ■''ougei existants alors. Héme dans nos armées modemea , oi^ les approvllionnemeiita de tout geare, ^nst que 1m transports, sont organisés en adml- ' ''■tniiaos générales, chaque offlder, parmi les soldais placés immédiatement K^ ses ordres, en choisit un pour être attaché k son serricc, et à sa per- Kiiat, tout en restant compris de droit, et de fait, parmi les combatraots. C'eRI t^tn'oniqtpelleMH AwuMd«CDfl^(MW, ou wn ordonnanee.

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194 yiLAVeiS SCIlHTinOURS BT LITTiBlIHKa.

.des nnuseun, peur- tenir avec lui sa coof de justice. Quoi de plus naturel qu'il les preoBO panni eux, eu les grati&aat seloa leurs mériUs, et leur imposant des services aaalogusi à oaax qu'ils remplissaient près de lui prAcédemmsitl f Les relstiou restent les mAqies, à la seul6 dîBérence du déplaoeonenl amtinnd an iepOB momentané.

lA fr^sèrablanoe de ces inductions est particuliire à la Normandie, ou It dénominatiOD de ravasseur, précédée de l'aFtiele U, s'est conservée dans un grand nombre de ^milles. Je n'ai pu l'imprudence de les étendre bors des circonstances spéciales, qHî peuvent les rendre vraisemblables, pour cet|e province. Lk documents du moyeu âge, nous montrant le titre de Tavasssqr ^ipliquA dans toutes les autres parties de la France, comme un dei degrés de la hiérarchie féodale. 4vec 4es attributions analoguH à celles que noua venons de rassembler. Mais les applicaUooi qu'on en a faites, ont leurs origines trop distantes, et trop wilin par la eomplication des évétietqeats postérieurs, pour étn r^lroavées avec autant de probabilité.

Les canditions tirées des nécessités locales font aussi entrevoir les priucipaux éléments qui, en NeramPdie, ont AU CQfpposer ta classe d'individus libres et bod Doblea, que l'on 4ppe|^it IHHWi kogpites, dans le moyen &ge. Us ont été définis, par H. Gnérard, avec des détails qui caractérisent généralement leur état, leurs droits, leurs devoirs*. Dans celle de leurs spécialités qui élaitli plus fréquente, c'étaient des tiûqimes vivant de l^ufs brus, iogii avec leurs femilles dans une habitation dont ils n'étaient pas pnpriétaires, et travaillant à des conditions convenues, pour leur compte propre ou le compte d' autrui. Cette classe était généralement fort nombreuse dans tous les pays organisés féodalemesl. H. Delisle la trouve aussi Irès-multipliée eu Normandie, dès les

' Prolégoniiui ou carmleiri d* SaiM-Pèn de Chariru, t. I, |k u^

H^LlNflES SaiEKTIPiaURS ET LITTiRAIRES. 49$

premlërea oliartes qu'il y découvre*. Celait encore UBO consèqueuee évidente des nécessités créées par les circonstances antérienres. Pour remettre les terres en valeur, pour exploiter les domaines seigneuriaux, il fallait bien loger les hommes de iravtil qu'on 7 appelait, et surtout les faire demeurer sur les lieui. n fiiltall donc leur construire des cabanes, des roasuret, masurm, le nom subsiste encore, et annexer & chacune d'elles un petit enelM, ainsi qu'un coin de terre cultivable, qui pussent leur fournir les premlèFes néeessilés de la vie. Plus tard la spéculation s'étendit. Les seigneurs, et les élablissemenls ecclésiastiques voulurent assainir et mettre en valeur des marais, endiguer des terrains exposés aux inondations, pour y former des prairies; Eomme aussi défricher des forêts, pour les convertir en terres inbles, et eq tirer plus de revenu*. Il fallait bien alors faire la néme chose, dans de plus grandes proportions; c'est-à-dire : Gonslrulre des habitations rapprochées, y attacher des lots de terre, en un mot, créer de vrais villages, el donner à cette population agglomérée des droits d'usage dans les propriétés seigneuriales environnantes, pour compléter ses moyens d'existence. Cela développa des Intérêts généraux, qui furent obligés de s'en* tendre entre eux, de se concilier, de se concerter, d'agir ensemble pour se défendre; donnant ainsi naissance h de véritables communes, auxquelles il ne manquait, pour être complètement consliliiées comme telles, que d'avoir des représentants légalement neonnus, pris parmi leurs habitants. Ceci vint plus tard. Les nombreux détails recueillis par M. Delisle, montrent curieusement toutes les phases de ce progrès ';

A l'origiDê de ces colonies agriooles, les familles qu'on y avait réunies se trouvaient dans la pécessilé de donner tout leur temps

■ Dsllile, p. s-ti.

* p. ISO et tniv.t p. IBl et niiv.

' P. 131-ieo.

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t9t HÉL&NGBS SCIBNTIP1QUI8 KT LITTiftAlKES.

aux travaux d'ensemble; de sorte qu'il était utile pour FntRpriae, et avantageux pour elles, que l'oa pourrflt, par des mesures générales, aux plus pressants de leurs besoins individn^. Il convenait donc, par exemple, d'établir sur les lieux un mouUi et UD four communs, où elles pussent porter leur blé à monilR et leur pain à cuire. Les propriétaires du sol les leur coDstroigaient, sous la condition très-naturelle d'avoir le privilège exdnûf de leur pratique, moyennant un droit convenu de moabiie et de cuite, qu'ils inféodaient à des exploitauts. Quand la popubtioa agglomérée s'était bien assise, et attachée au sol, â'antrei inventions fiscales, très-multipliées, s'qautaient progressivemesl h celles-là et saisissaient le pauvre peuple h peu près dans (ogs les détails de sa vie. Ce système de droits, appelés féodaux, qui pesait particulièrement sur la populatiou des campagnes, a m résumé avec beaucoup de précision et de vérité par H. Ga^iri, d'après le cartulaire de Saint-Père de Chartres '. H. Ddisie le retrouve établi, exactement avec les mêmes particularités, dut la Normandie; et sa probité littéraire va jusqu'à rapporter le pâil poème des Vilains de Verson, qui en a fait une vive peintoit On voudrait, pour lui complaire, croire que leurs doléances uni exagérées. Mus les vexations qu'elles retracent, ne sont malheureusement que la mise en scène, des règles de perception tfed^e, exprimées dans'^e traité Fleta.

Cette vie si dure était encore exposée à bien des violences. Ll commun des nobles, dans leurs terres, étaient autant de despot»

< ProUeomènu m eartuleire d» StiM-Pèrt dé CharlrM, L I, p. cliu-cuiii. An S ISt, on remMqneU clvue suiruila; ToathKMuuit An village da ChiBphol, pris de Chutres, qui allut faire cuire Md pain kllteun qa'au foof buil, pkjrait une amende égale au double de la taxe k laquelle il avait tooIi « woMBtniK ; moitié proiolagh, comme Dom dirions, pour domntagei et inlMU; meitid pour l« rtfrotdliMwu^t da fUtr, pn> funii nfrtgtrMliutt. Ce dtnic motif, âtalt fort Jnite. Toute machine à Eeu, coûte an surcroît de Trait, i n'Hn pai einplojrée coatlnlUDent, Sur ce point. Je génie pratique du flic, mit devance b théorie.

HiLANCKg SCIBKTiriQDKS RT LlTTftRftlRBB. 497

oieife, ne connaissant d'antre \<À que leur caprice, d'autre droit que la force; n'ayant de passe-tempa que la chasse, la table, le jeu, ou quelque excursion à main armée, dans leurs environs. Si faisaient marcher leurs paysans comme soldats dans ces ferres do voisinage, et les emmenaient avec eux, piller les domaines de leur ennemi du moment, qui leur rendait bientôt |b pareille*. Le clergé qui souffrait fréquemment de ces luttes intArieures, et qui, par l'espril de son institution, comme par la supériorité de son éducation relative, avait, bien plus que les nobles, le sentiment moral, non-seulement condamnait, mais combattait de toutes ses forces spirituelles et lempoTelles, des désordres qui hisaient le malheur du pays. En lOiSI, un concile provmôal, tenu h Rouen, ordonna, sous les p^oea ecclésiastiques les pins graTCs, que les hommes et les animaux employés aux travaux de la culture, fussent au moins laissés en paix durant certains jours prescrits de chaque semaine, et pendant certaîus intervalles du printemps et de l'été, où il était le plus indispensable que les . terres ne tussent pas abandonnées*. Cela s'appela la Trêve de I>ieu; et les réserves que l'on se crut obligé de mettre fc ces «tintes exigences, attestent, mieux que la mesure même, les horribles habitudes de brigandages qui régaaientalors. Un deuxième coDcile tenu en 108S h Lillebonne, réitéra les mêmes injonctions sous des peines pareilles*. Un troisième tenu en 1096 h Rouen, les renouvela encore, et cette fois en les étendant ; car il ordonna que l'on Ht trêve aux violences, non pas seulement dans cerlains jours et dans certains temps, mais en tout temps, et toujours. Il défendit comme un crime mortel, d'assaillir les personnes consa-

. > ComiDe exemple de cea mman, voyei Vuftn qa'en fait «ai moine* de Siln-PËre de Chartrei, on cheTalier, qui, Jusqa»4i, s'éuit fkit nu Jen liàbltuel d'aller piller le* habitsnU de leurt doinafnee, et qnt, partant pour la cniMdB, ohtient d'eu dii livres d'argent, outre ud préaent de trois livrei k la vicomie>K M lœur, fe conditioD d'être iébtmutéa de M.

* D. Besln, ConeiHti, p. 39.

■ IHé., p. 61.

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196 niLAItOKS fGlBIfTIPIQDKB RT LITTilllRBSi

créet & la religioQ ou occupées aux travaux des cbamps; d'attaquer les mairchauds par les chemius; de violer les asiles des églises, et des autres lieui sanctifiés ; enfin il désigna la simpll charrue du laboureur comme une place de refuge, quideriil être inviolable. On fit jurer ces cooditions de paix k toute la population tnAle de douze ans et au-dessus, en Tn^panl d'anathèn» quiconque refuserait le serment*. L'éleudue de ces prescriptions, comparées aux précédentes) peut faire supposer que l'aatoriU de ta justice avait repris quelque force. Peut-être aussi) le départ d'an grund nombre d'hommes de guerre normands, pour Im croisades, et pour la plantureuse Angleterre récemmeol codquise, avait-il rendu les méfaits moins fréquenls. ou les malfoiteurs moins assurés. 11 semble en effet que, vers cette époque, b Normandie jouit, pendant quelques années d'une sorte de psii intérleuret qui lui fut bienlAt ravie.

Un fait qui pourra surprendre, et que pourtant H. Ddisle . établit par des preuves irrécusables, c'est que, au milieu de t» désordres publics, depuis le commencement du xn*Biécle,jit»' (l\ïk la moitié du xiv<, il y avait en Normandie un irCs^nnl nombre d'écoles, tenues par des ecclésiastiques, noa-seulemesl dans les villes, mais dans les campagnes. Chaque paroisse un peu populeuse avait la sfenne, et l'on se disputait le droit d'en établir de houreUes*. H n'est pas & présumer qu'elles fusseni tout h fait gratulleâ, et qu'il n'y eût pas d'avantages temportlt qui s'y trouvassent attachés. Car, bien que dépendanled dei évéques, et soumises à leur surveillance, elles élaient géoénltment sous le patronage des seigneurs, qui alors avaient le drnt

• Wd.. p. 77.

* Vojrea duii le ehap. vu tout l'article intitulé fnHrvcIfoit, p. IfS-lS^. ^ longue guerre qui s'ouvrit. Tara 133B, entre l'Angleterre et Ift FrwcepMft» reprise de la Kormandie, change» bien cet étal de choses, et porta nne tilwiu

proroDde aux établissements destiaés à l'instruction populaire. Ou ea verrai* preuve dans la note suivante.

HibARfllS SCIIlTTIflQDIg IT LITTiKâlRBSt 199

de prâuatar les malttvs, quelquefois isAnie de les nommer directeœeDt, ce âODt ils étaient fort Jaloux) et il n'était guère dans leurs mœurs de tenir autant & un privilège qui aurait été purei&ent moral. H. Delisle fait honneur h la Nonnandie, d'avoir linsi devancé notre époque, dans les soins donnés & l'inttruetùm des eampagnet. Maison peuttrouver b cette création d'écoles nirdes, des motifs moins abstraits, et plus assortis an temps. L'église catholique a toujours considéré les écoles comme l'espérance, et, si l'on peut dire, le séminaire de la religion, des bonnes doctrines) et du bon gouvernement des États. Ce sont les Imnes de ses conciles*. L'application de ce principe la portait donc à favoriser la multiplication de ces établissements, sous sa direction pieuse et intdligente; d'abord pour faire pénétrer l'in- Aniction merale dans les masses populaires, et ensuite pour en extratie les sujets d'élite, que leur supériorité relative d'intelligence lai rendait désirable de s'sppn^rier. Ne Tojrant, parmi les

' U ateUMrit qn) tnlt m'a ptrn mMtrt d'Mn rtpportS ea entier, k cMua i* riltratiou dM BenUmenti qu'on j tronve eiprinidi à nue pweills époqne, «1 tutù comme ceintura du temps où il k été âcrit. C'Mt le titre VQ des Rt»> inu Mi«u» pu- la syiiDde d'«té du didctM 4'&Tt«ai eii 19T«t T. fi. tMUi C«icflta, p. 383.

* Tit. VU. De KhoUs, et eorani migiitria.

■ ^ et HBdnariiim rellglonU, et Ecctesl» cttbolîcB, u relpaU!c«, 1b

■ Mbolli veiBitur. In quibns JaTeotus efroriDotur sd fldem *enm, pietttem,

■ M doctrintuD ; at, iade, Mnctl et idonei Mcerdotes, Judicea, et populi guber-

• oïlOTM, proptgentur. Quoniftm qu« cura parenlibua et ciTitatibu», iique

• cpiHopii eue solebat, poïtrema facta e»t aat potius nuUa, pessum lerant ■MnnU; et periit lex a MceTdote,]umpn]dentia ajudice, et conailium ac

• pradentl» a gnbematoro.

* Hinmar In uoatra diœcesi, m^orara noatronun diligentiam, cuni vli ulU

• Atqaoïiiof parochîa,cui non adbKreret«1imdomm etTundalJoKliolwdepu-

■ tUi; Bed TJciuim , deteatunur nostm Etatis, non Mtam u^ligentiam ted

■ Wnlcginni, in qua nobilcs, alque etiam ecclesiaatici viri, vel îpsi parocbiani,

• wtotaruni domos et fundaiiones uaurparunt, vel alienarunt; ils ui ]ant vit

• "^ <olum io pagis, aed ipsii oppidis et aspliulinis ciTitailbna, schola ulla

• IxkcUur, Tel nagûter inrcniatar. ■

SOO mÏLANGEB ftCIBNTIPIQDES ET LITTKRAllES.

ftmes, d'autres distinctions que celtes que Dieu y a mises, cUe pouvait, quand on la laissait libre, placer aux mùns des plut dignes, sa puissance et ses honneurs. Par cette voie, l'hnmUe enfant du peuple pouvait devenir l'égal des nobles, des princo, et des rois. C'est en cela que le clergé a été, au moyen âge, o« institution éminemment poputure, agissant, comme pouToii modéraleur, entre les puissants du monde et les classes iaiirieures, dont il recelait dans son seiD les éléments épurés. Cellt institution était composée d'hommes failUbles ; et, qui ne l'aonil pas été dans ces temps de barbarie I mais elle a maintenu te société européenne qui était menacée de dissolution, et elleyidn moins conservé pure la notion du bien et dn ma], que tout cou»pirait à détruire. On peut méconnaître ces choses-là aujourd'hui, et rappeler bien haut les fautes, sans tenir compte des. services. Nous vivons dans ua temps où l'on est si vertueux, où ilyaa peu d'abus, de désordres, et de crimes, que notre sagesse a (Ht droit de regarder le passé avec mépris.

Le reste du livra de H. DeUsIe traite d'objets telleDKntdilRrents de ceux que nous venons de considérer .qu'on me pu^ donnera d'en remettre l'examen à un autre article.

La partie de cet ouvrage dont il rae reste k rendre comptai * pour objet de rechercher quel était l'état de l'agriculture normande, entre le XI* et le xiv* siècle, pendant tes courtes périodes

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de temps où la NonnaDdie jouit de qu^que repos, sous le gou- Terooneat de ses ducs ou des rois de France. Les détails relatifs à cette questiOD, que H. Delisle a puisés dans les textes contemponios, sonttrës-multipliés; et il était dans l'obligation de les ncaàilir tous, pour remplir les conditions du programme qu'on Itti arait proposé. Hais, autre chose est de colliger des documents poQT les exposer in exienso, comme il en avait le devoir, autre ebose de les résumer dans un court aperçu, comme j'ai ici à le bire. On ne peut alors qu'extraire de l'ensemble, et signaler à l'sttentÎDn, ceux qui offrent un intérêt spécial, en ce qu'ils décèlent dans la population une aptitude particulière à certains tranax agricoles, ou quelque supériorité d'industrie à les pratiquer. Parmi les faits que H. Delisle a consignés, qu'il devait, je le répète, consigna dans son livre, un petit nombre seulement a ce deroier caractère. La plupart des autres sont des conséquences immédiates des besoins généraux, de la nature du sol cultivable, « dn genre de culture qu'il pouvait presque exclusivement recevoir, en ce temps-là comme toujours. L'érudition y constate, par les témoignages, ce que le bon sens pratique annonçait. Ainsi, on trouverait sans dpute des textes où il est dit, qu'an mojen ftge, la hrisiens buvaient de l'eau de Seine. Hais cela n'apprendrait nen, dont on ne dût se tenir d'avance pour assuré, n y a de même, dans l'agriculture de cbaque contrée, des nécessités natunUes, qui, pour être moins généralement remarquées, ou com- {"ùesi n'en sont pas moins aussi précises que celle-là. It faut wnc que nous commencions par les signaler, pour la Normanw, afin de pouvoir, dans les divers ordres de faits réunis par V. Delisle, distinguer ceux qui en dérivent comme conséquences KEDérales, et ceux qui ont un caractère de spécialité, particulier * l'industrie des individus.

Sous chaque climat, ces nécessités, quand elles sont bien "'^uées, ont toujours pour fondement la constitution géolo- Biqne du sol. Le langage vulgîure en indique ordinairement

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20fl H^LAnaBS ■QIEUTIPIOOKS KT LITT&RlIBISi

l'existence, par les dénominations qu'il attache fc certains tenitoîres plus ou moins étendus, lesquels même, en beauceop de cas, n'ont jamais compté comme arrondissements politiques en administratifs; Ainsi, pour rester dans la Normandie, le ytjiii Bray< le pays d'Auge, le Cotentin, le Bessiu, le Vexin normuidi la plaine de Caen, sont autant de circonscriptions, tenitorâlet, ayant une constituUoD géologique propre) à laquelle répond db mode de culturCi que l'expérience a dO y faire ,de tout teœp pratiquer; Virgile l'a dit avant nous :

Continuo bas leges, etemaque Iteâerc, cerlls ImpMuit nttim toàa, qno Mmporc primnm DcnioUion *«caum lapidos Jacisvit \a orbanii Code iiomines a»ti, durum genus.

Je prends comme exemple, quatre de ces circonseriptieDS, est tiguës entre elles, le pays d'Auge, la plaine de Caen, le BessioM le Cotentin, qui s'étendent consécutivement, de l'est vers l'ouot, sur la céte boréale de la basse Normandiej où elles forment dm déparlements actuels, du Calvados et de la Hanche: Le paji d'Auge est compris entre deux rivières coulant du sud au noii la Toucques à l'est, la Dives k l'ouest. Tout rinterralle est co«pi de mille ruisseaux, qui te readeut dans l'une ou dans l'autre, n vont se décharger dans la mer. Cet arrosi^ perpétuel par dei fllels multipliés d'eaux vives, si éminemment favorable Et lavigètalion des prairies, est un don de la nature. Il est iù à la coDsti* tutioQ du sol, formé de couches de marnes et de couches d'u^ superposées horizontalement. A chaque ondulation d'an puai terrain, les eaux pluviales qui s'inflltrent dans les couches aif neuses, sont arrêtées par le banc d'argile inférieur; et s'èpsnchant sur leur surface commune, elles vont se déverser en misseaux sur leurs pentes. Aussi voit-on, dans la vallée de la Dits surtout, des prairies ainsi arrosées s'étendre sur les Q&acs, f

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HiLAHORa flCIEItTtPIQUBS IT LITTiRAtABS. SOS

jusqu'aux sommets, da collines eaTironnaoles. C'ést'donc Ih une localité prédestinée pour ainsi dire & produire dana ses rallODi de riches herbages pour reagraissemeat du gros bétail ; et l'on ne saurait lui trouver un meilleur, ni un plus facile usage, dans aucun siècle; quoique l'on puisse mettre, plus ou moins d'habileté agricole, et d'industrie commerciale h l'j employer. QuitloflB cette oasis de la Normandie, et passons à l'ouest de la Dires. Nous entrons dans la plaine de Caen, qui s'étend vers l'ouest jusqu'à l'Orne. Nulle rivière n'arrose cet intervalle. Aussi la eooslitution géologique du sol est autre. Il est formé de coudes calcaires, fendillées dans le sens vertical, ce qui le rend perméable^ l'eau. Ne pouvant la retenir b sa surface, il ne fera plos naître d'abondantes prairies. Hais grftce à la douceur humide de la température, et aux engrais naturds que la mer jette iOT ses cdtes, on j pourra fructueusement cultiver des céréales, entretenir des bétes à laine, élever, ou plutdt achever d'élever des chevaux de travail ; et, comme cela est possible dans tous les Ages, presque sans art, l'intérêt, stimulé par l'aptitude des lieux, le fera faireV Sortons de cette plaine eo traversant l'Orne. Nous ' sommes dana le Bessin, qui s'étend vers l'ouest jbsqu'à la Vire^ comprenant Bagneux et Isigny. Le cbangement est d'abord peu man|ué. Hais bientdt nous desceadoQs dans une vallée, au fond de laquelle, une forte rivière, la Seule, coule en serpentant dd sDd au nord ; et depuis là jusqu'aux bords de la Viroi le pays est sillonné en tous sens de ruisseaux, de rivières, la terrb se couvrd de Unes prairies, de gras pâturages, dont la végétallon, préservée par le voisinage de la mer contre l'&preté des hivers et les ardeurs de l'été, se maintient constamment vigoureuse. C'est que la nature du soi est maintenant bien différente de ce qu'elle était

I Parmi les MnendemenU naturels dont H. Delisle relrouve l'iiMg« en Normandie, dbs Is moyen Age, il ne mciilionne pt» les varecbs, que Is mer Jeuo en itnndince sur le» cdtcs du Calvados, «t qui sont ïQJDunl'hu) Si alilcnicnt emplojrfg par les cnllirtleurs de la plaine de Caen.

804 HÊLANGES SCIENTIFIQUES ET LITTÉRIISES.

diB l'autre cdté de U Seule et de l'Orne. Il est composé d'argiles marneuses que les eaux superficielles na peuvent pas traverser immédiatement. Elles y pénètrent par imliibition , le saturent, puis l'abandonnent et s'échappent dans ses replis les plus bas, le maintenant ainsi toujours humide, et toujours égoutté. Uans ces lieux favorisés par tant de circonstances, des troupeaux de gros bétail, des bœufs, des vaches laitières en grand nombre, trouveront à se nourrir abondamment pendant toute l'année, sans antre soin que de les enclore. La population laborieuseque le sort aura fait naître dans une telle contrée, ne pourra manquer de mettre à profltune appropriation si manifeste; et, sans connaître la cause naturelle que lui procure ces avantages, elle aura toujours l'instinct d'en jouir. Pour achever notre exploration, U ne nous reste qn'k traverser la Vire. Nous voilà dans le Cotentin, celte grande bande de terres basses, qui s'avance au nord, dans la Hanche; défendue & sa pointe, par une ceinture de granit, contre les irruptions de l'Océan. Tout l'intérieur est encore un pajs d'herbages ; maisli constitution générale du sol, qui le rend apte & les produire, n'est plus celle du Bessin. Ce sont des terrains granitiques et schisteux, remplis de sources qui ne trouvent d'écoulement qu'h 11 surface du sol, presque horizontal. Les ruisseaux qui en sortent, sillonnent tout le pays de petites vallées, étroites et peu profi»des, au bout desquelles ils en trouvent de plus larges, qui les reçoivent, et rassemblent les eaux en rivières, débouchant & la me. C'est donc là encore nécessairement une contrée qui se couvriis d'herbages abondants, dont la composition, la richesse, et ks qualités nutritives, se montreront différentes, selon que les esDi superficielles s'y épancheront en nappes plus ou moins persistantes, et y maintiendront un degré d'humidité favorable A U production d'herbes délicates ou grossières. Alors, en raison de ces diversités mêmes, on pourra là, mieux que nulle part, avoir des bestiaux de toutes sortes : nourrir, engraisser des vaches (litières et des bœufs de grande taille, élever des chevaux, entrrïaur

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MiLlNOIS 8CIENTIFIQDES ET LITTÉRAIRES. Sft5

des tronpeaax it bëtes & laiae, qui, meuéB pendant la saison d'été sur les plages salées que la mer abandonne aux emboudiares des rinères, trouveront k s'y nourrir d'herbes Qnes et sa- Toareuses, dont leur cbûr recevra un goût exquis. Ces aptitudes ulorriies des lieux sont trop manifestes, pour ne pas avoir été mises à profit, dès qu'ils furent habités. La population de l'anoeoneTiUe Constantia, aujourd'hui Coutances, qui a donné son Domau Cotontin, connaissait, et exploitait sans doute les riches pltorages situés dans sqn territoire; et les habitants du Bessin, qtand on l'appelait BajocenHs iraelus, exploitaient sans doute Usai les leurs. Ce n'est donc pas & la spécialité d'industrie des Normands du moyen &ge, mais à la nature spéciide des lieux qo'il fout faire honneur, si H. Delisle trouve des textes où il est dit : qu'un évâque du ix* siècle possédait des troupeaux dans le Besaia * ; qu'un autre au xi* en avait dans les prés salés de Coteniin*; et, qu'au xv*, un abbé de Fécamp, écrivait trois lettres pnsgaiiieg k son homme d'affaires dans cette dernière localité, \nt ordre de lui acheter cinq jeunes bœufs de trois ou quatre us, propres au labourage, pour les transporter dans ses domainetda pays de Caux*. Que H. Delisle ait rapporté ces détails en cibDi ses autorités , rien de plus naturel , puisqu'ils enbaient dam son programme. Hais, par additios à ses principes d'exactitode historique, je soupçonnerais que son érudition s'est com* plD i les rapporter, pour l'honneur de la Normandie et de l'agritnltare normande : ce qui est peut-être pousser un peu loin le unlimeot patriotique. Je ne saurais interpréter autrement la t&- DeiioD que lui suggère un passage de Froissard, où, racontant la '■irieuse invasion de la Normandie pai* Edouard UI, en 1346, cet toitain, avec sa naïveté sensuelle, dépeint le Cotentin, « comme «un pays gras et plantureux de toutes choses, où l'on trouva les

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MA H^LAHaiB SGIlIfTtilQUMa KT LITTftltlRII.

■ granges pleinu de toutes ricliessas, riohes bourgeois, etuiretlM, « chevaux, pourceaux, brebis, moutons et les bcbufs lbs kcs € BEAUX DP MONDE. > A M dernier trait, H. Delisle s'écrie * : < La « raca colentlnaise doit revendiquer l'hanneur, d'aveir iospirt «i < OLORtiuses paroles au plus illustre de nos ohroniqueurs. > Me T0i1ft-t-il pas l'Apilhàla glorieuse bien appifquéel Suivent les dtations destinées à prouver que les bcaufs du Cotentio ont AU dtpuis loDgtemps apprëoiés à la hauteur de leurs tnéritet. Soit ; DOtpe jeune auteur est de Valogoes, et il écrivait pour l'Acadénie d'Évreux. Hais cela ne nous donne aucune tnihière, sur l'habilrié que pouvaient avoir les Normands de ce temps-là, comme éleveurs; ni sur le degré de succès oA ils étaient arrivés, dsni k commerce des bestiaux. Or voilà ce qu'il faudrait savoir pur distinguer, dans leur état agricole, et ce qui n'était qu'un bieiifoit de la nature, et ce qui étut dû à leur industrie.

M. Delisle se propose une question, qui touche à oelte iUh^ native. Il se demande si, au moyen Age, la Normandie, leC»leotin surtout, approvisionnaient déjà de leurs bœufs le mvàd de Paris, comme dans les temps postérieurs. Tl avoue o'smit pas trouvé de docuqients positifs qui constatent ce fait; miiiU inoliDeforlemeptpourt'aSBrmalive, tant la supériorité desbœih du Cotentin était reconnue, même dès ce temps-là'. Celb opinion me paraît avoir contre elle, toutes lés vraisemblsDC»- Jusqu'au règne de Louis le Jeune, vers la seconde moitié da XII* siècle, Paris était renfermé dans l'étroite encainle que nom appelons la Cité. Sa population peu nombreuse, tirait inlmfclial^ ment sa subsistance des campagnes fertiles qui l'envirannaitiiL L'Ile-de-France, la Brie, le Vexin français, la Beauce, suffluini de reste pour la nourrir, et assuraient son approvisionoeinetil bien mieux que n'auraient pu le faire les provinces limilropbet

NiLAROia 8GIENTIF1QDB9 BT LITTéBllRES. 107

detamer, toujours exposées aux incursions des pirates du Nord. Aussi, fut-ce seulement sous Philippe-Auguste, qu'il se forma nae compagnie de marchands, ayant pour entreprise d'amener à Paris, par la Seine, non de gcos boeufs, mais des denrées de Btessil^ première et d'un facile transport ; du sel, des épiceries, du poisson de mer. Dans ces temps-1&, et longtemps après encore, c'eût été une opération insensée, que d'envoyer de si loin, par longues journées, des convois réguliers de bestiaux, à travers de mauvais chemins, coupés de péages, infestés de bandes armées qui allaient chevatichant par le pays, en quête de proie. Pour qu'ils eusseiit quelque chance d'arriver k leur destination, il aurait fallu les faire accompagner par une esoorte d'hummas de guerre, comme dans nos promenades du bœuf gras. Les Coteotinais du moyen &ge, étaient sans doute déjà trop avisés, .pour risquer de pareilles spéculations.

Cbose singulière I Le marché de Paris était alors inabordable iQi bestiauiL de la basse Normandie, par la difQculté des commuDications; il est sur le point, aujourd'hui, de leur ôlre fermé commercialement, par une cause inverse. Le transport d'un Ixeuf gras, du Calentin k Paris par voie de terre, coûte environ iS francs de fr^s, plus uq déchet de 10 à 15 p. 100, sur te poids. Or les chemins de fer qui rayonnent maintenant vers Paris, donneronl aux localités qu'ils traversent, up moyen rapide d'y en- Tsyer leurs bétes d'engrais avec bien moins de perte, et à des prix moindres qu'ils ne te faisaient jusqu'alors. Celles qui approvilionoaientlaNormandie déjeunes élèves, pour les achever dans ses pitorages, cesseront ce commerce relativement moins lucratif, et lermioeront l'éducatioa de leurs animaux. Déjà le leul i^enio de fer d'Orléans, met ainsi en oontact avec Paris, des pajs de p&turages, Nantes, Poitiers, Angoulâme, Bourges, N&lers, Moulins, bientôt l'Auvergne. Ce sont là des coDcurfences menaçantes pour la basse Normandie, où ce merveilleux instrument de communication n'a pas encore pénétré. Elle s'efforce

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208 HiLAKGBS SCIENTIFIQUES ET LITTKIA1BE9.

d'f échapper à l'aide de la vapenr, en transportant ainsi ses bestiaux par mer, au Havre puis à Paris, par le chemin de iet; on directement à Londres, les règlements actuels les ; faiiul admettre sans droits, à de meilleurs prix. Cette demifere spéculition, surtout, si elle réussit, pourra rendre à cette pronoce, sa anciens avantages. Alors la production du bétail s'y accrolln. U valeur des herbages qui s'était abaissée se rehaussera; les propriétaires et les éleveurs s'enrichiroal. Hais, vienne une guerre maritime, ils ne sauront que faire de leur produits, et le piji se trouvera ruiné. Tels sont les avantages et les inconvénients du libre échange. Le sort des populations qui en jouissent est diu la main des gouvernants qui peuvent décider la guerre oo 1) paix '.

I Void dea ehlt&«fl qui proareront, mieDi que dei pu«lei, l'Mtirite de muUtJOM que les chemiDs de fer partant de Paris devront bienUt pradiircdui Im raliiiioai de comnieTce, et dans l'industrie agricole, dea parties de li ?r*M où iU pénfetrent. C'est le relevé eiact du nombre tolal de bcsiih et de aeal» qui ont été tnmiportés à Pftrii, par )e seul cbemin de fer d'Orléai» et ses r*miflutioD», pendkDt le premier semestre des années ISiO et 18S1. HsKUi^'^ à la gare de Cbolij, pendant cea six mois t

Sur te nombre total 50,477, de txeurs amenée en ISSl, U portian dn diav qui aboutit k Naotee en a fourni S3,710 < et ceUe qui aboutit i Cblteaareia 17,SSS. Ce n'est encore que le mmnkencemeDt do mouTement qui s'opditnd») eetle branche da commerce agricole, puisque la production a besoin de >a>ip pour m préparer à profiter dea nouveaux avantages qui lui sont offerts.

Je sais très-glorleui de pouvoir dire que Je dots ce curieux docnmEnli ■ l'oWigeance toute particulière de M. le génfira] comte Ph.de Ségur.memht* l'Académie française, qui est lui-mSme un des administrateurs dn cbH^ d'Orléans. Une aut re personne, qui s'est dévouée i toutes les (euvns atSA H. le comte Hervé de Eergorlay, m'a donné les lenseignanenta que J'*i "t" portés, sur leseffortaquefidt la Normandie pourouvrirk ses bestiaDilen^ ds LouA«s. Ce n'est pas sans dessein que, dans ces remerciements, je rt»" l'énoncé dee distinctions sociales avec les titres de participation volontairt Ui intérêts publics. C'est & l'extension de cette concordance dans nos ininni qu'est attaché tout espoir de pak et de prospérité intérieure pei^ '^'^ malheiireiwe patrie.

HiLAIfOES BCIKNTlri«UB8 KT LITliRAIHES. 409

Revenons k l'aneieDD? Normandie. Les documeols r&Bsemblés par H. Delisle, moatiVDt que l'éducation des bétes à laine y était jnliqDée dans de h^s-graodes proportions. Cela est si naturel, qu'on aurait pu le prévoir. De toutes les industries que l'agricuttore embrasse, aucune n'est plus simple et plus fructueuse, quand les localités s'y prêtent. Les Normands, qui, dans leur première patrie, étaient pasteurs, ne purent manquer d'apprécier Ib aTantages que leur offrait, sous ce rapport, une contrée, toute àlloDnée de frus vallons arrosés d'eanx vives, ombragée par fimmenses forêts, où les berbés croissaient en abondance, et tnrersée par des rivières bordées de prairies. La possession de ctt grands p&turstges, si faciles à exploiter, dut naturellement Mwir au chef normand , et à ses prindpaui Sdéles. Aussi, M. Ddisle les trouve-t-il exclusivement, compris dans les domiincs des anciens ducs de Normandie et de leurs plus grands naain,qai n'en concédaient que rarement des portions restrdntes, à des personnages distingués, ou à des communautés religieuses, non en propriété, mais en jouissance, sous la condilion de ne pas les enclore '. Les premières herbes étaient habii tuellement fauchées, fanées, vA transportées par corvées dans le nuKiir seigneurial, ou dans celui du. concessionnaire; après qui la prairie recevait leurs troupeaux, et ceux des simples usa- E«n, auxquels- ce droit était acquis par d'anciennes coutumes, ûo qui l'obtenaient pardes redevances convenues. A cela, s'ajoutut aux mêmes titres, comme auxiliaire considérable, le p&tunge dans les forêts; ob l'on admettait, durant une grande partie de l'année, toute sorte de bétail, sauf les chèvres *. Tant de faciliUs qui s'oETrùent, même au pauvre peuple, pour élever et BOQrrir des bestiaux, font assez comprendre qu'ils devaient se irooTer multipliés en très-grande abondance, sur tout^ la surface

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