AUGUSTIN-LOUIS CAUCHY
UrmE A H. DE FJLLLOUX, MKUBItS DB l'ACADÊMIE FRA.NÇMSK.
€ Monsieur et très-honorable confrère.
« Vons aïez pensé qu'il y aurait un intérêt moral, autant que scientiSque, à montrer au public de notre temps, sous ses traits Térllables, comme savant et comme homme, le mathématicien illustre que riQstitut vient de perdre. Je m'associe de grand cœur à ce sentiment. La vie d'Augustin Cauchy offre en effet un exemple complet de la vertu chrétienne, unie aux plus hautes facultés de l'intelligence, tl a été un des géomètres les plus éminenls que la France ait produits ; et sou caractère personnel n'a pas été moins remarquable que son génie mathématique. Le court délai et le peu d'espace que vous pouvez m'accorder ne me permettraient pas d'exposer, d'analyser, les innombrables mémoires qu'il a écrits sur des sujets divers. D'ailleurs, celte œuvre exigerait une main plus fortesue la mienne, et elle ne serait in-
Ui MÉLAKQES SCIENTIFIQUES ET LITTÉBJtlIES.
lelligible qu'aux savants de profession. Je jne bomerû dooci signaler les plus importants de ses travaux et à marqua la plue qu'ils occupent dans ta scieuce. Hais ce que je voudrais surlont faire vojr, c'est la nature de l'esprit fécond d'où ils ont déconlé, l'influence que les circonstances exlérieores ont exercée sur smi développement, et les rares qualités de cœur qui s'y trouvaient associées. Tel est le plan, telle est l'intenLioa de l'esquisse que je vous présente.
« Augustin Cauchy a eu le bonbeur d'appartenir à cette daut moyenne de la société qui n'est exposée ni aux souffrances de li pauvreté ni aux dangers de la richesse. Né Le H août 1 789 d'une famille pieuse, les désordres qui suivirent celle époque n'aUtignirent point son enfance. Son éducation classique, commeiicfc de bonne heure par son père, se continua plus tard, sous d'habiles professeurs, k l'École centrale du Panthéon. Il en sortiten 180i, & t'&ge de quinze ans, après deux années de rhétorique, remportant au concours général le deuxième prix de disconrs latin, le premier de version grecque, le premier de vers latins. Celle universalité de succès lui fit décerner par l'Institut la coorpnne réservée à l'élève des écoles centrales qui s'était le plus distingué en humanités.
« Je ne dois pas laisser ignorer, pour notre enseignementà lom, que cette abondante provision d'éducation classique fut donoM k Cauchy d'après le conseil de Lagrange. Ce grand géomèlK était membre du Sénat, dont le père de Cauchy était secrébiRarchiviste. A ce tilre, celui-^ lui présenta plusieurs fois son fils; , et Lagrange, ayant remarqué les dispositions précoces de l'enfanl, dit au père ces propres paroles : « !fe lui laissez pas outrirw livre de mathématiques, ni écrire un chiffre, avant qu'il «I achevé ses études liiléraires. » La leçon est bonne & rel«iiF> venant d'un esprit si fin et si étendu. En.efTet, il ne parut pi^ alors que cet exercice préalable de l'esprit fût une préparation aussi inutile aux étudesde sciences que l'on voudrait nous le fain
■dJvGooglc
croire aujourd'liui. Après avoir suivi, pendant une seule année, le cours public de mathématiques d'un excellent professeur, Dioet, le jeune Cauchy se trouva en état de se présenter aux examens d'admission de i'Écolo polytechnique. Il fut reçu le deaiième de la liste, en i 805, & seize ans ; et ses deux années de cours étant terminées, il sortit le troisième en 1807. L'apprentissage scientiSque ne fut donc rendu ni moins prompt ni moins facile à cette jeune intelligence, pour y avoir été préparée par l'étude des letues, comme Lagrange l'avait conseillé. En quittant récole, il choisit la carrière des ponts et chaussées, où il entra le premier de sa promotion. Il en parcourut rapidement les grades inférieurs, fut employé à plusieurs travaux de construction, et derint ingénieur en chef en 1825. Hùs ce n'était pas là que son génie l'appelait.
> N'étant encore qu'aspirant ingénieur, le 6 mai 1 81 1 , & l'&ge de vingt-deux ans, il présenta & la classe des sciences mathématiques de l'Institut un mémoire sur les polyèdres géométriques, qui fut extrêmement remarqué. Il y généralisait un Uiéorème d'Buler, et complétait la théorie d'une nouvelle espèce de polyèdres réguliers découverts par M. Poinsot. Legendre, le plus austère de nos géomètres, regarda ce mémoire « comme la produc- ( tion d'un talent déjà exercé, et qui devait, par la suite, obtenir ■ de [dus grands succès, i II engagea le jeune auteur à poursiûrre ce genre de recherches, pour tâcher d'établir un théotème également relatif aux polyèdres, qu£ supposent certaines déBnliions d'Euclide, et dont la démonstration n'avait pas encore ^té obtenue. Cauchy la donna en 1 81 2. Dans le rapport que Le- Rendre en 6t à l'Académie, il exprima son approbation avec un entraînement qui lui était peu ordinaire. < Nous n'avions voulu, (di^il, que donner une idée de cette démonstration, et nous
* l'avons rapportée presque tout entière. Nous avons ainsi fourni
* une nouvelle preuve de ta sagacité avec laquelle ce jeune géo-
* mètre est parvenu à vaincre une difficulté qui avait arrêté ies
U6 HiLANOeS BCIENTIPIQCRS ET UTTéRAUtER.
< mkttres de l'art, et qu'il importait de résoadre pour ^ledâm-
< ner et compléter la théorie det corps solides *. >
c Ces deux première mémoires de Cauch; auraient pu fût présager une aptitude spéciale etexciusive pour les problèneslc géométrie pure. On ne tarda pas à s'apercevoir que la capadléfa ce jeune esprit avait une étendue bien plus grande. Dans les n- Dées 1 81 3 et 1 SI 4, Cauchy produisit deux remarquables mémurs de haute analyse* : et en 181S, il présenta un mémoire m il tiiéorie des nombres, où il démontrait, en l'étendaol, ud Ihéorâtf énoncé par Fermât, théorème dont quelques particulaHtës koI»ment avaient pu être jusqu'alors établies par les mathématicim les plus habiles dans ces matières, Legendre et Gauss'- CM même année, l'Acadt^mie avait proposé, oomme sujet dugml prix de mathématiques, d'établir la théorie delapropagatioate ondes à la surface d'un fluide pesant, d'une prorondeur indéfloie- Cauchy résolut complètement la question. Sou mémoire, qui M couronné en 1816, est imprimé au tome I*' des volumes deptii- Il porte pour épigraphe ce vers de Virgile :
Rom» quH lonii ranlut t4 Utun taon (CAry. n)t
application littéraire d'autant plus heureuse que ce vers renftn» l'énoncé complet, et tout à fait exact, du problème proposé.
< J'ai rappelé avec détail ces premiers mémoires de CsiuJiT, non-seulement à cause de leur excellence, mais encore parce qu'on y voit déjà cette généralité d'aptitude à toutes les parii» des mathématiques, qui a été un caractère distincUf de son tsleat-
■ Foyez I ce sojat la CorreipoiuUmei lit l'École polyiteluU^iit, t. 0, p- 1^ 3S6; 3ei-3S7.
1 9uT les fonclionB tileméei,' «le...; mit Im IntégnUes déflnia i IM*' <((« latanli éirtaigtn, t. I, p 3S9 et aair.
■ Correipmdmee de VÈcole polytechiique, t. III, p. asS-SM. — Mi»»^ * rMMfTM, ISlS-ieiS, p. ITT M niiv.
Mklktiat* SOIINTiriQCES IT lITTi«AtRB8. 147 hat le reste de sa vie scientifique a été surtout remarquable par 'apaosioD illimitée de cette facallé, qui se montre au plus haut iBgré de puissance dans Lagrange et dans Euier. Cei débuts si rapides et déjà si féconds d'un jeune bomn^e de ÏBgt-sept ani, lui assuraient la première place qui deviendrait «caote dans les sections mathématiques de l'Institut. Mais elles iûat encombrée* d'hommes i peine plus âgés, sortis comme Bide l'école polytechnique. Une circonstance regrettable pour les deoces el pour lui-même l'introduisit officiellement parmi eux. i la nlte de la criae passagère des CentJours, une ordonnance «file, dalée du 91 mars 1816, rétablit les anciennes académies iMi leurs dénominations primitives, d'Académie française, des KieDcet, des inscriptions et belles-lettres , des beaux-arts ; et de ■I éléments on recomposa t'Inatitut, qui, à cette époque, ne EDoprenaît déj& plus que quatre cla&ses, une cinquième, celle Ik sciences morales et politiques, ayant élë supprimée, en 1 803. It même ordonnance fixait la première composition des acadé- ■iesrestauréeG: et, dans celle des sciences, deux noms célèbres, Oui de Camot et de Monge, étaient remplacés par deux noms HHKeaux, Bréguet et Cauchy. L'exclusion de Hoage fut une inhuunité politique, etua deuil pour l'Académie. Honge n'avait pas >^ dans les assemblées révolutionnaires. 11 n'était ni volant ni cooTentionnel. Faible et sans défense, il avait, comme tant d'au- Int, courbé la tête sous le vent de la Terreur, qui, par malheur pour lai, le porta au ministère de la marine à l'époque de la mort du roi. On aurait pu ne pas s'en souvenir, qoatidonavaiteuFou- (M pour ministre. Mais, pouvions-nous oublier tant de services icBdut par lui aux sciences, nous surtout, devenus ses collègues, fui BTiom été, à l'École polytechnique, ses élèves chéris, qu'il iTiil hautement défendus, réclamés, sauvés de la proscription h rtpoque du 13 vendémiaire! Cauchy n'était pas de ce temps. Il ■'siait pas les mêmes liens. D'ailleurs, ses sentiments personnels K lai foisalent concevoir a'ucun doute sur la légalité de sa nomi-
4i8 HÂLAKGÏS SCIENTiriQUEB ET LITTERAllBS.
nation. Il l'accepta sans hésiter, non par intérêt, jamais il se fnt sensible h un motif pareil, mais par convicUon. L'opinion des savants fut ioduigenle pour Bréguet, sévère pour lui; sèvËre surtout de la part de ceux qui, en toute circonstance, ont su accostmoder leurs convierons temporaires ^ leurs intérêts.
f Vers la Un de 481 5, il fut nommé professeur adjoint d'an»lyseà l'École polytechnique, et devint professeur titulaire en (816. Le caractère et la valeur de son enseignement ont été appréciés par une autorité à laquelle on ne saurait rien ajouter. Va des membres les plus distingués et les plus honorables de l'Académie des sciences, parvenu aujourd'hui par son mérite aux premien emplois du corps des mines, M. Combes, s'est plo à rappds qu'il avait été, il y a quarante ans, & l'École polytechnique, tien de Cauchy ; et ce qu'il a dit de ses leçons, dans quelques ligais que je rapporte k la suite de cette notice, rend tout autre ttose inutile: Cauchy était, avant- toutes choses, l'homme du devoir. Appelé à enseigner, il tourna toutes ses pensées vers ^enseip^ ment. De 1816 & 4826, il publia son cours d'analyse algébiiqw, de calcul différentiel, d'application de l'analyse inQnit^mik i la théorie des courbes : trois ouvrages excellents, bien ordonnéi, procédant par des démonsbBtions toujours rigoareases, et ridw . de détails nouveaux; où l'on ne saurait désirer peut-^re qu'ai peu plus de condescendance à éclairer les id)stractions de IV naiyse par les considérations géométriques. Dans cette mênie période de temps, il publia un mémoire sur les intégrales prise entre des limites imaginaires, qui a été pour plusieurs de sot géomètres l'origioed 'importants travaux. Tout cela ne sufGsul pas encore à son ardeur infatigable, il entreprit et commenïi de faire paraître, en 1826, une sorte de revue périodique, propre ïH qu'il appela Exercices mathématiques, où toutes les parties dts maUiématiques, les plus élémentaires comme les plus sublimes, étaient abordées avec tant de généralité, de fécondité, de pDiisaoce inventive, qu'à la lecture de ces pubUcalions, Abel, un dts
HÉLA.NGBS SCIENTIFIQUES ET LITTÉRAIRES. 1i9
plus proronds analystes de notre temps, écrivait à un de ses amis : ( Cauchy est actuellement le géomètre qui comprend le mieux c comment les mathématiques doivent être étudiées. > En effet, lescréations de méthodes et les aperçus de voies nouvelles, répandus dans ces exercices, oDt été, non-seulement pour l'auteur, mais aussi pour beaucoup d'autres géomètres, les initiatives fécondes d'une multitude de brillants travaux. Cauchy continua la publication et l'alimentation de ce trésor mathématique jusqu'à sa mort.
( Son existence paisible, toute concentrée dans les joies morales et les purs plaisirs de l'intelligence, se trouva inopinément troublée et brisée par la Révolution de <630. A cette époque, il ttait marié et père de deux filles. Il s'était allié à une famille honorable, dont la position sociale, les goûts, les sentiments, étaient assortis aux siens. Outre son emploi de professeur à l'École polytechnique, il occupait une chaire h la Faculté des sdeuces de P^is, et il était suppléant du cours de physique mathëœatique au Collège de France. Qu'y a-t-il de plus inoffensif et de plus en dehors des pouvoirs politiques, que de telles fonctions ? Mais, dans notre malheureuse patrie, les dominateurs de chaque moment ont toujours prétendu maîtriser, même les abstractions. At'exemple de ceux qui l'avaientprécédé, le gouvernement nouveau jugea nécessaire de légitimer ses titres de fait par un ser^ meot de fidélité imposé à tous les fonctionnaires publics, même i céDi qui n'avaient d'autre charge que d'enseigner les sciences pbjslques ou mathématiques. De pareils serments n'ayant plus Suère chez nous de valeur morale, pour s'être tant de Tois contredits, bien des gens ne se crurent pas obligés de perdre leur il»t par le refus d'une complùsance devemie si insigniflante. Les plog scrupuleux pouvaient se dire que, ta fldélité d'un simple savant consistant à continuer de suivre ses éludes, sans se mêler en nendela politique, le serment qu'on lui demande ne l'engage au lond qu'à ce qu'il a dessein de faire ; que, dans son applica-
150 HBLANOES SCIENTIFIQUES ST LITTAhAIRIB.
tion la plus stricte, il lui interdit seuleoiMit toute bcUod poùtiîe contre le gouveraeineiit qui l'impose, saas l'obliger d'agir pour, ni de cesser d'aimer ce qu'il ùmait ; à quoi il peut complâluDnt satisfaire, eu s'isolani dans le moade intellectuel, où la nature, bien comprise, de sa vocation et de sa carrière doit sponbnAmeut le retenir. Mais la conscience rigide et passionnée de Ctnchy ne fut pas apaisée par ces arguments logiques, n avait td avec douleur le trône antique des Bourbons soudainement reo- TCrsé, et l'infortuné Charles X reprendre pour la troisième foie le chemin de l'exil, avec toute cette royale famille déjà ôprouvée par tant de malheurs. Sans avoir jamais sollicité ni reçu d'eux aura» faveur personnelle, il les vénérait comme héritiers légitimes de li royauté ; comme soutiens de la religion ; comme étant, & ses yeux, le seul refuge assuré de la France après tant de bouleversemenb et d'erreurs. II les aimait aussi pour tons les maux qu'ils aTaieat soufferts. Il pensa qu'on lui demandait un parjure; et, abandnonaat aussitôt tous ses emplois, même sa famille, il se réfi^ en Suisse pour garder sa foi. la présence d'un géoaaèl» de ot ordre dans la patrie des BernoulU et des Euler ne pouvait rester longtemps ignorée. Le roi de Sardaigne, informé de son exil nlontaire, créa pour lui, dans l'université de Turin, une chût spéciale de mathématiques, que Caucby vint remplir avec éclil, tout en poursuivant ses autres travaux. La France perdit aies un de ses géomèU^ les plus illustres, un de ses professeurs In plus habiles. Quel bien cela ûl-11 au gouvernement de Louis-fbilippeT En devint-il plus honorable ou plus assuré 7
< Dans l'année 1832, Cauchy quitta celte chaire hospitalière, étant appelé à Prague par le roi Charles X pour être attaché i l'éducation du comte de Chambord. Alors il Qt venir près de lui sa ff^œme et ses deux dUes, suivit avec elles les princes b Goriti; et, pendant les six années que dura cette honorable t&che, soniotivité incessante lui fit trouver encore assez de loisir pour coffiposer sur les diverses parties des malhémaliques une mulUUide
HKLAN0K8 SCIKNTIFIQUE8 BT LITTÉIlA.ia£8. 491
de mémoires précieux, qui, aujourd'hui répandus en Allemagae, soDt pour noua très-difDcjIes à rassembler. Vers )a fin de 1838, les fonctions qu'il avait k remplir étant terminées, il se sépara de son royal élève, dont il s'était acquis Vaffeetion et l'estime; puis il reotra en Fran<^ et vint reprendre sa place parmi tes membres de l'iDsIitut, sans autre coodition que de le vouloir, comme cela s'est toujours pratiqué. Dés ce moment. D'étant plus distrait, je dirais Toloutiers, contenu, par aucun devoir de professorat, ne sbr^ tant de ses calculs que pour s'occuper d'œuvres morales ou de bienfaisance que sa piété et sa générosité lui suggéraient, Cauchy laissa épancher dans nos réunions l'inlarissable abondance de son génie malhématii^ue. Pendant ces dii-neuf dernières années de sa vie, il composa et publia dans les volumes de l'Académie ou dans les comptes rendus, plus de cinq cents mémoires, outre une multitude de rapports sur les mémoires présentés par des étrangers. Dans cette masse immense de travaux, rapidement produits, Iwaueoup ont uoe grande valeur propre ; d'autres présentent des iniiiatiwB d'idées, de méthodes, qui ont été déjà ou qui seront plus tard fécondes. Tous portent sur les sujets les plus élevés des mathématiques : le perlectionnement et l'extension de l'analyse pure, la recherche et ia détermination directe des mouvements plaoêtaires et dd leurs inégalités les plus complexes, la théorie du mouvetnent ondulatoire de la lumière considéré dans son entière généraUté. Je me borne & celte indication sommaire. Malheureu- Hment, sa précipitation k produire ne lui laissait pas la patience de mûrir ses travaux. Chaque voie nouvelle qui se présentait à son esprit le passionnait exclusivement, et, pour la suivre, il quittait celle qu'il avait commencé d'explorer, même sans avoir piû le temps de reconnaître jusqu'où elle pouvait conduire. Pour silerplus vite, if condensait presque toujours ses nouveaux aperïUBdans des notations inusitées, qui les rendaient inintelligibles h. tout autre que lui, jusqu'à ce qu'on se les fût appropriées; et souvent il ne s'apei^ut pas que ces innovatioDS ne faisaieot que dô-
Isa HÉLANOES SCIENTIFIQUES ET LITTÉRAIRES.
guiser sous une formuétrange des résultats déjà connus. L'ezliabérance de son génie n'aurait pu être contenue qu'étant dirigée vers un but marqué jtar le devoir. 11 se présenta une occasion de le lui offrir. EnISiO, la mort de Poi&son laissa une place vacante au bureau des longitudes. Ce corps scientifique, de même que l'Institut, se renouvelait alors par l'élection libre sous l'approbatioD du chef de l'État. Nous élûmes Cauchy & l'unanimilë. Hais quoique, en thèse générate, l'astronomie n'ait rien k voir aux choses de la terre, le gouvememeat de 1830 avait jugé particulièrement nécessaire de s'assurer du bureau des longitudes, en imposant à ses membres le serment de fidélité politique dont il avait dispensé l'Institut. Il était évident pour tout le monde que Canchy ne prêterait pas, et ne pouvait pas prêter ce serment ; par ses convictions propres d'abord, puis en raison des liens moraux qni l'avaient aUaché pendant six années à la personne du comte de Chambord. Des négociations furent entamées avec l'autorité pour qu'on le dîspens&t de cette formalité qui lui était moralement ÎDacceptable. Or voyez combien la politique se gêne eUe-ménte par ses exigences envers les hommes voués aux purs travaux de l'esprit! Pendant que cette difficulté s'agitait, le minislèrede l'instruction publique fut successivement occupé par deux personnes d'une grande illustration littéraire, que l'élévation de leur caractère autant que leur penchant, mettaient au-dessus de tout mauvais vouloir. Elles firent mille efforts de bonne volonté, d'adresse ingénieuse, pour réduire aux moindres termes possible l'apparence de reconnaissance que leur position leur commandait d'obtenir. Mais cette apparence même effrayait Cauchy, et il (Athait de la détourner par toutes les ânesses diplomatiques dont il pouvait s'aviser, finesses qui étaient celles d'un enfant. On aurait pu ne pas faire attention & sa politique, comme, plus tard, on se dispensa d'y avoir égard dans une circonstance analogue. Hais on n'eut pas alors la hardiesse de prendre un parti aussi simple, ti sa nomination ne fut pas ratifiée. La science en souffrit. Car, en-
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MÉLANGES SCIBNTIPIQUB3 ET LITTÉRAIRES. t&S
gagé dès lors par devoir dans les travaux d'astronomie, il s'y serait porté avec son ardeur accoutumée, el la mécanique céleste lui aurait dû trës-prot>ablement des découvertes dont elle sera longtemps privée.
< Ce fut en effet sa fidélité à remplir un devoir pareil qui devint l'occasioD et la canse du grand service qu'il reodit à l'astronomie, en lui fournissant le moyen d'évaluer directement, par des formules analytiques d'une application générale et sûre, les inégalités & longues périodes des naouvements planétaires, qui rendent les tables de ces mouvements progressivement fautives, tant qu'dies n'y sont pas appréciées. En 1 843, Caucby se trouva diargé par l'Académie de vérifler la détermination d'une inégalité de cette nature, que H. Leverrier annonçait avoir découverte dans le mouvement de la planète Pallas, et dont ia période embrasse seçt ceot quatre-vingt-quinze années. Elle était fort imporlaute à connaître, son effet, sur la longitude de la planète, surpassant < S minâtes sexagésim^es, dans son maximum, d'après l'évaluation de H. Leverrier. A défaut d'un procédé d'analyse direct, il en avait obtenu la mesure par une interpolation numérique extrêmement hardie, qui avait nécessité d'immenses calculs. Pour K sonstraire à l'énorme travail de patience que la Térification de tant de nombres aurait exigé, Canchy inventa une méthode analytique par laquelle toutes les inégalités de ce genre se déter- Qùnent directement, dans tous les cas, et avec d'autant plus de ■préciuon qu'elles sont d'un ordre pins élevé. Il retrouva ainsi les chiffres de M. Leverrier; et désormais, dans ces problèmes, la puissance générale de la science abstraite remplaça l'effort indi- Tiduel.
( On peni juger, par cet exemple, du tort que la poli^que nous i fait alors en interdisant à Caucby l'entrée du bureau des longitudes, où l'occasion de le rappeler ne se présenta plus. En 1848, arrive uije nouvelle révolution qui nous amène le gouver- Hmeot républicain. Celui-ci n'ayant pas demandé de serment d«
Ifii MÉLANGES SCIENTIFIQUES ET LITTéRAlRES.
fidélité aui savants, Cauchy reprit, & la Faculté des sciences de Paris, sa chaire de mathématiques, la seule de ses aacieiuies I^aces qui ne se trouv&t pas occupée. Hais, en 4851 , survint le gouvernement du 3 décembre, qui exigea le serment ; alors Canch; quitta de nouveau oetle chaire. Toutefois, l'estime que I'od avait pour son mérite, et pour l'honnêteté des sentiments qui k décidaient h. y renoncer, peutnAtre aussi l'espérance que lé nouveau gouvernement, après s'ôtre affermi, délivrerait les sciences de ces vicissitudes, firent qu'on ne se h&ta point de lui donner un successeur. En effet, un peu plus tard, le ministre de l'instructioD publique, H. Fortoul, obtint facilement de l'Empereur l'autorisation de renvoyer topt simplement Cauchy & sa chaire, sans éclat, sans condition ni exigence politique, lui laissant ainsi la liberté d'être reconnaissant. Il le fut aussi, comme il deviit i'étre, et il le témoigna de la manière la plus noble. Tout sod traitement de la I^ulté se dépensait en œuvres de bienfaisance pour la petite commune de Sceaux, oil il résidait. Et, une ioU que le maire, qui était l'intermédiaire éclairé de ses charités, lui témoignait quelque hésitation a le voir si prodigue : c Allés, c allez, lui dit-il, ne craignez rien. C'est l'Empereur qui payt. * Je ne crains pas de dire que cette parole est la récompense de l'Empereur; et, s'il l'a sue, il a dû en être touché. Cauchy mon, on la redira h, l'honneur de tous deux, dans toutes les société savantes du monde civilisé, chaque fois que 1'«d parlera de lui ; et l'hommage qu'elle renferme durera autant que ses travaux.
c L'exposé que je viens de faire des circonstances extérieures dans lesquelles Cauchy a vécu ne nous montre pas seulement ce qu'il a été, mais ce qu'il aurait pu être pour les sciences matliimatiques, si sa vie, comme celle d'Ëuler et de Lagrange, avait pu s'écouler sans- trouble dans leurs paisibles spéculations. Il aurait été une de leurs plus grandes lumières. Par l'effet de linconstance et du désordre que les événements ont imprimés à sqo e;éiiie, l'iofluence qu'il a exercée sur elles ne sera compléteineiit
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Reotie qu'après que le tempe en aura développé toutes les conséquences. Les Jeunes géomitres qui auront le courage d'étudier à Icmd cbacuD de ses innombrables mémoires, trouveroDt, dans cette mine d'idées, des veines abondantes de découvertes k suivre et à metira an jour.
t L'éducation classique avait développé m lui une aptitude naturelle à l'étude des langues, qui semble être un apanage de sa fômille. n entretint et conserva toujours cette heureuse faculté. A Turin, il professait en italien. A l'&ge de 33 ans, il apprit l'hébreu, pour s'associer aux investigations que son vieux père avait entreprises sur les textes sacrés. Il affectionnait surtout les lettres dirétiennes, dans lesquelles il s'était rendu fort savant. Sa mémoire, cultivée de bonne heure, se maintint toujours si fidèle, qu'il pouvait citer de longs passages des Pères, dans leur langue originale, aussi exactement que s'il les avait sous les yeux. Il ne se refusait pas à faire de cette érudîtioD un utile et fumable usage, dans les entretiens familiers que des jeuues gens, ses élèves en mathématiques, montraient parfois le désir d'avoir avec lui sur des sujets religieux. Dans ces controverses délicates, il se roon- .trait constamment si simple, si affectueux, quoique si ferme, qu'il en sortait toujours plu3 aimé et plus respecté. Si l'on veut voir combien la sincérité de sa foi inspirait d'estime, on n't qn'à lin las deralëres lignes du discours de M. Combes. On y verra auui que, pour les &mes bien faites, la diversité de forme des croyances cbrétienues ne met pas obstacle k l'appréciation de la wrtu.
t. J'ai seulement esquissé ià le portrait du savant et de l'homme lettré. Qui pourra peindre dignement l'tiomme privé, le fils affec> tionné, le frère dévoué, le bon pore de famille, le oitoyea bienfaisant; pour tout dire en un mot, le vrai chrétien, remplissant avec foi et amour tous les devoirs de loyauté, de probité, de phafiié affectueuse, que la religion nous prescrit envers nous-mêmes, â envers les autres 1 Le premier magistral de la commune qu'il
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habilaît a trop bien dît ce qu'il a été sous tous ces rapports pour que j'ose ajouter un mot au touchant hommage qu'il lui a renda. n l'a vu s'occupera Taire du bien autour de lui jusqu'à ses derniers moments, et attendant, acceptant la mort, avec la séréoilè confiante qu'une foi profonde peut seule inspirer. Heureux celai en qui Dieu, pour notre exemple, a touIu ainsi réunir les dons du génie et ceux du cceur I ■
■ Parb, IS juillet IBST. ■
discours prononce par u. combes aux obsèques d'augustin CAVCHT.
Après le discours dans lequel le doyen actuel de la section de mécanique vient d'exprimer les regrets profonds que laisse à l'Académie des sciences la perte qu'elle vient de faire, qu'il soitpcf' mis & un ancien élève de H. Cauchy de payer k sa mémoire un modeste tribut de reconnaissance. Il y a près de quarante ans que je recevais à l'École polytechnique les leçons du géomèU* déji illustre par de belles découvertes, auxquelles s'ajoutaient chaque jour les résultats de ses travaux incessants ; et pourtant ce pi^ fesseur était pour nous tous d'une complaisance infati^le. Je l'ai souvent entendu répéter, pendant plusieurs heures, des lefoos entières qui n'avaient pas été bien comprises ; nous étions alois frappés de l'éléganto facilité d'une analyse qui nous avait d'abonl
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MitANOBS SCIirrTIPIQOES ET LITTÉRAIRES. 157
para, à défaut d'attention, aride et rebutante. C'est que H. Gauchy alliait au génie des Euler, des Lagrange, des Laplace, des Gauss, desJacobi, l'amoar de l'enseignenient porté jusqu'il l'enthousiasme, une rare bonté, une simplicité, une chaleur de cœur qu'il B conserrées jusqu'à la fin de sa vie. Si nous l'avons entendu, récemment encore, revendiquer avec quelque ténacité la priorité de recherches qu'il croyait lui appartenir,, il n'était animé par aocnn sentiment indigne de lui (nul n'a pu s'y tromper), ni peutêtre même par aucune ambition d'accrohre' une gloire consacrée par des découvertes bien autrement éclatantes. Il agissait pluMt uns l'influence d'une émulation dont l'expression était franche M vive, comme ^le avait pu l'être lors des premiers succès de sa jeunesse.
La foi de H. Cauchy aux croyances de l'Église catholique était absolue, active, ardente; elle n'admettait point, et sa conduite l'a lùen prouvé, ce que l'on appelle des capitulations de conscience; mais die était entièrement exempte de Sel et d'intolérance. C'était la foi naïve d'un enfant, celle que le Seigneur aime.
Reçois, mon cher et vénéré maître, notre dernier adieu 1