NOTICE SUR GAY-LUSSA.C
Lue àla séance aaniTersairede la Société royale de Londres, le 30 novembre 1850.
(Eitrait da JonriMU des Savants, décembre 1850. )
Cette notice n'a pas été écrite de mon propre mouvement, mais poar répondre à une invitation aussi honorable qu'inattendue. C'est un usage de la Société royale de Londres, que, dans la séance anniversaire qui se tient le 30 novembre, le président présente de courtes notices sur les membres, tant nationaux qu'étrangers, dont le décès a eu lieu depuis l'anniversaire précédent; et, oialheureusement pour la science, Gay-Lussac était un de ceux qui devaient recevoir cette marque de souvenir. Au commencement de juillet dernier, le secrétaire de la Société pour la correspondance étrangère, le colonel Sabine, me fit Thonneur de m'écrire que lord Rosse, le président actuel, mettant beaucoup de prix à se procurer des documents exacts sur la vie scientifique d'un homme aussi distingué, désirait que je les rassemblasse pour lui dans une notice relative à notre compatriote, dont la forme et retendue fussent appropriées au cadre qu'il avait à remplir, et qui put lui être remise dans le courant du mois d'octobre. Si je fus sensible, comme je devais Têtre, à ce témoignage de confiance,
je n*en fus pas non plus médiocrement effrayé; comprenant fort bien la double responsabilité que j'allais encourir, envers la mèmoire de Gay-Lussac, et envers la personne qui me faisait Thonneur de réclamer mes services. Je trouvais ainsi beaucoup plus prudent de me récuser pomme inhabile, que de m'exppser à mal remplir des intentions si loyales. Mais un ami que je consultai, me montra que je ferais plus mal encore, en refusant de m*y associer par un motif d'insuffisance personnelle, puisque, après tout, il fallait bien, que quelqu'un se chargeât d*y répondre, et qu'on demandait seulement de moi une étude cons*ciencieuse, pour laquelle on me donnait un temps suffisant. J'acceptai donc; et le secrétaire de la Société royale se trouvant à Paris dans les premiers jours d'octobre, je lui remis la notice terminée, en le priant de la transmettre à lord Rosse pour en faire tel usage qu*il voudrait. J'appris alors de lui que lord Rosse avait en vue un bat beaucoup plus important, j'oserai dire aussi beaucoup plus eiDcac^ment utile, qde je ne l'avais imaginé. C'était que ces notices annoellea, devinssent désormais de véritables mémoires scientifiques, ou Iq souvenir des individus se trouv&t rappelé, non par des détails, aneedotiques et par de vains éloges, mais par le résumé fidèle de leurs travaux, et des services qu'ils avaient ren*dus. La.notiod que j'avais rédigée pour lui, d'après son désir, lui a sans doute paru approcher suffisamment de ces conditions, puisqu'il m'a fait l'honneur de l'insérer dans son adresse à la Société royale, en la présentant telle que je l'avais écrite, en /ïwiçaû ; circopslance à laquelle on m'excusera d'avoir été particulièrement sensible. Il me reste à souhaiter que le jugement qu*oa en porlerfi, ne jette pas de défaveur sur l'épreuve que lord Rosse a voulu faire. Car la pensée qui loi a inspiré cette innovation, si elle était mieux réalisée que je n'ai pu y réussir, me semble conforme à l'intérêt des sciences, honorable pour la mémoire dei hommes laborieux qui laissent après eux des titres réels, et con* eue dans l'esprit libéral de confraternité qui dpit r^ittaeher en^
MÉI.ÀJYQB8 SGIBNTIPIQyBS ET UTTéRAIUBS. 4t7
semble Ifis savants de toutes les nations. Voici maintenant cette notice, qu'il m'a été permis d'emprunter au procëft-verbal im-» primé de la séance.
< Gat-Lussag (Louis-Joseph], Tun des physiciens et des chimistes les plus distingués de notre temps, naquit le 6 décembre 4 778, h Saint-Léonard, petite ville du département de la Haute- Vienne, oii son père exerçait la charge de procureur du roi. La révolution de 4789 , qui éclata lorsqu'il sortait de Tenfance, contraignit sa famille h le garder près d'elle, durant les années où il aurait pu recevoir une éducation classique, dans des temps meilleur?. Cène fut qu'en 4795, lor0quHl avait déjà seize ans accomplis, qu'un peu de sécurité étant revenue, ses parents se décidèrent & l'envoyer à Paris pour y faire quelques études, et se préparer aux examens d'admission de l'École polytechnique. Malheureusement, un^ grande disette étant survenue, M. Censier, le chef de rétablissement où il était entré* se vit forcé de congés dier tous ses pensionnaires. Mais les rares dispositions de Oay«- LussaCi ot l'aménit^ de son caractère, lui ayant inspiré una vive affection, U le garda, plutôt comme un fils que comme un élève. Gr&ce à cette heureuse association des qualités morales avec les dons de rintelligence, qui le distingua toujours, il fut en état d'être admis à l'École polytechnique le 27 décembre 4797. Il en sortit le a novembre 4800, dans les premiers rangs du service des ponts et chaussées, où les meilleurs élèves se pressaient alorsw Avant de raconter ses premiers succès dans la carrière scien* tifique, nous n'avons pas cru inutile de montrer les difficultés qu'il a d& traverser pour s'en ouvrir Taccès.
« BerthoUet était alors professeur de chimie à TÉcole polytechnique. Il remarqua ce jeune homme si bon, si sélë, si intelligent. Il en^fit son répétiteur, et bientôt il le fix:a près de lui, dans sa délicieuse retraite d'Arcueil, où, entouré de tous les instruments du physicien et du chimiste,il travaillait à son gran 1 ouvrage sur la statique chimique, éclairé, soutenu, par les entreliens journa-
liers de son ami Laplace, dont, un peu plus tard» la résidence touchait la sienne. Ce fut sous Tinfluence de ces deux hommes que Gay-Lussac prit son essor.
« Ils dirigèrent d^abord son jeune talent vers ce champ de recherches, commun à la physique et à la chimie, que le génie inventif de Dalton avait commencé à explorer avec une activité si féconde dans le mémoire intitulé Expérimental Essays^ eic,^ qu'il publia en 1801 ^ C'était en effet, à celte époque, le sujet de travail qui pouvait être le plus fructueux et le plus utile, pour fixer une foule de données dont l'emploi revient sans cesse dans les recherches expérimentales, et qui étaient alors ignorées, ou imparfaitement établies. Obéissant à cette inspiration, Gay-Lussac fit, dans la même année, 1801, son premier mémoire sur la dilatation du gaz et des vapeurs*; puis, sans s'arrêter, une fouie de recherches sur le perfectionnement des thermomètres et des baromètres, sur la tension des vapeurs, leur mélange avec les gaz, l'appréciation de leur densité, l'évaporation, l'hygrométrie, et la mesure des effets capillaires. Cela le conduisit jusqu'en 1803. Une occasion rare s'offrit alors, d'utiliser cet ensemble de connaissances physiques qu'il avait acquises. Il avait été chargé de faire, avec un de ses amis*, une ascension aérostatique, pour savoir s'il était vrai que la force magnétique cesse d'agir hors du contact de la masse terrestre, comme on l'avait annoncé. Ils constatèrent, qu'au contraire, elle se conservait sans affaiblissement notable, dans l'espace libre, jusqu'à 4000 mètres d'élévation. Mais leur ballon s'était trouvé trop faible pour les porter plus haut tous deux ensemble. Alors Gay-Lussac fit seul une deuxième ascen- ^ sion, dans laquelle il s'éleva jusqu'à la hauteur de 7000 mètres, la plus grande qu'aucun homme ait jamais atteinte. Il confirma
^ Mémoires de /« Société philosophique de Manchester, t. V, part. Il, p. S3$. s Annales de chimie, t. XLIU, p. 137.
s L'auteur de cet article.
uiLÀNGES SCIENTIFIQUES ET LITTÉRAIRES. 429
l'observation déjà faite sur la persistance de ta force magnétique ; il rapporta de ces hautes régions, de l'air, qui, analysé, se trouva avoir la même composition qu'à la surface de la terre ; il y recueillit en outre une série de déterminations importantes, sur le décroissemént régulier des pressions, des températures, de Thumidité atmosphérique, dans tout Tintervalle de hauteur qu*il avait parcouru. Ce dernier succès venant, pour ainsi dire, couronner toutes
ses précédentes recherches, acheva de lui donner, à très-juste
titre, la réputation d*un physicien consommé. Effectivement, si Ton se reporte à Tépoque de ces travaux, on ne saurait y méconnaître un progrès notable sur tout ce qui avait précédé. Les opérations, les appareils, ont un caractère de simplicité ingénieuse, qui distingua toujours Gay-Lussac. On y remarque une intention générale d'exactitude plus grande, et des résultats relativement plus précis. Toutefois, du point de vue où nous pouvons envisager aujourd'hui ces investigations, il est évident que le sujet .en était trop complexe, pour être pénétré à fond par des procédés d'expérience aussi restreints. Il faut y appliquer des appareils d'une conception plus générale, et d'un mécanisme plus sûr, comme plus varié, pour embrasser l'ensemble de toutes les circonstances qui y concourent, pour suivre isolément chacune dans ses détails propres, et pouvoir en recomposer l'effet total. Enfin, il faut en exiger une précision bien plus grande, pour apprécier, non pas seulement ce que l'on pourrait appeler le gros des phénomènes, mais aussi et surtout leurs particularités spécifiques, qui en établissent le caractère essentiel et intime. Ainsi, le coefficient de dilatation des gaz permanents et des vapeurs, trouvé par Gay-Lussac, était à la vérité, plus exact que celui de Dalton; mais il était encore loin de la réalité. En outre, comme le physicien anglais, Gay-Lussac l'a cru pareil pour tous ces fluides, tandis qu'il est sensiblement différent; et il l'a supposé aussi constant pour chacun d'eux, tandis qu'il varie avec les pressions et les températures. Or, toutes minimes que ces varia- III. «
430 MÊLAIfOES SGIENTIPIQVES ET LlTTiRAIRBS.
tions nous apparaissent, dans les amplitudes restreintes où nous pouvons les observer, la connaissance seule de leur existence a une importance capitale, puisqu'elle change toutes les idées que Ton avait pu concevoir sur la constitution des fluides aériforraes, tant qu'on en faisût abstraction .
« Peut-être Gay-Lussac comprit-il ce qui lui manquait, ce qai manquait aussi à son temps, pour suivre plus loin ce genre de recherches. Car, tout en faisant un heureux et habitud usage des notions physiques qu'il avait acquises, on ne le voit plus y revenir; et, depuis la formation de la Société d'Arcueil, en 4807, il s'attacha presque exclusivement à des recherches de chimie ; œ qui forme, pour ainsi dire, la seconde phase et la plus brillanle comme la plus durable de ses travaux.
«Il ne serait pas possible de mentionner ici tous ses mémoires. Ils se suivent, presque sans interruption, dans les volumes do Annales de chimie et de physique^ pendant plus de trente an* nées. Partout, jusque dans les plus simples notes, on aperçoit ses qualités distinclives : un esprit droit, lucide, des conceptioniK nettes, et la fermeté de jugement qui le retient toujours dans l'expression stricte des faits. On les reconnaîtrait à ces caractères, sans qu'elles fussent signées. Pour montrer le rang élevé où il s'est placé comme chimiste, nous rappellerons seulement ceux de ses travaux qui, par leur nouveauté, leur importance, ou les progrés ultérieurs dont ils ont été l'origine, nous semblept mériter 1^ plus d'être signalés.
« Celui que nous mentionnerons d'abord, lui fut suggéra par %une observation qui remonte presque au début de sa carrière chi* mique. En 4804, M. Alexandre de Humboldt, déjà célèbre par son voyage aux régions équinoxiales, avait f(ût au jeune Gay- Lussac, l'honneur de se l'associer pour des recherches d*eudio> métrie. Ils reconnurent que, dans la formation de l'eau, 400 par* ties en volume de gaz oxygène, se combinent, par la combusUoo, avec un volume de gaz hydrogène si proche d'être égal à SOO par-
BfâLAN6ËS fiClENTIFIQUES ET LtTTéRAIRES. 134
lies, que Ton ne pouvait pas répondre expérimentalement de la différence ^ La tendance de ces nombres vers une limite simple, frappa Gay*Lussac. Il soupçonna immédiatement que le rapport exact de 4 à 2 était le véritable, et que cette simplicité pouvait bien être un fût général, analogue, pour les volumes, à celui que Dalton avait découvert, pour les proportions de poids suivant lesquels les corps forment leurs combinaisons de différents ordres. Ayant suivi silencieusement cette idée avec persévérance, dans tous les cas d'application qu'il put trouver^ il la présenta comme certaine quatre ans plus tard, à la fin de 1 808, non sans quelques craintes de la part de ses amis*. Le résultat, tel qu'on peut Té-, nonc^ aujourd'hui, consiste en ce que : Lorsqtte deux gax ie combinenif leurs tolumee ont entre eux des rapports numé-riques simples; et le volume du composé qu'ils forment ^ étant considéré à tétat de gax^ présente aussi un rapport simple^ avec la somm>e des volumes des gaz qui sont entrés dans la combinaison. Cette toi des volumes est devenue une des plus utiles que Ton ait trouvées en chimie, bien qu'il ait fallu quelque temps pour qu'on en sentit la valeur. L'énoncé que nous venons d'en donner, ne diffère de celui de 6ay-Lussac, que par une étendue et une précision d'application, dues aux progrès du temps. La simplicité des rapports qu'elle suppose n'existe, et ne peut évidemment exister, qu'autant que Ton néglige les inégalités de dilatation des gaz, qui, étant presque toujours insensibles dans les expériences de chimie habituelles, restreignent, jplntôt théoriquement que pratiquement, son usage. Il ne faut pas mettre h la charge de Gay-Lussac les systèmes que l'on a voulu y rattacher, en ne tenant pas compte de cette circonstance; car il ne les a Jamais acceptés. Les spéculations hypothétiques répugnaient souverainement à la nature de son esprit.
< AmutUi de ehimfe, t Un, p. 248.
» Mémeim é$ te aôciité é'Arewii, t. H, p. 907,
« Il dut se décider à faire connaître cette loi des volumes, sans plus de retard, quand il aperçut les utiles applications qn*elle avait déjà, dans une série de recherches chimiques, dont il s*était activement occupé avec M. Thénard, pendant tout le cours àe cette même année 1808. La fin de^ la précédente, 1807, venait d'être illustrée par une grande découverte, continuation heureuse des études patientes faites par Hisinger et Berzélius, sur le pouvoir du courant voltaïque pour désunir les éléments des corps composés. En soumettant les effets de ce pouvoir à des expériences nombreuses et précises, les deux chimistes suédois avaient constaté la faculté générale qu'il a non-seulement de séparer les principes des combinaisons, mais aussi de les transpor* ter à des pôles contraires, par exemple Toxygène des oxydes, et des acides, au pôle vitré ; le principe complémentaire, au pôle résineux. Durant Tannée 1806, Davy s'était profondément occopë de ces phénomènes de transport. Concevant toute leur importance, il les avait multiples, variés, et il avait fait mille efforts pour fixer les conditions de leur accomplissement. Il les reprit encore Tannée suivante, avec des appareils voltaïqiies plus puissants, et il parvint à décomposer ainsi la potasse et la soude. Il en avait extrait des substances d'apparence métallique, malléables, éminemment conductrices de Télectricilé. D'une vue hardie et sûre, il les signala d'après ces caractères, comme deux métaux simples, qu'il nomma le potassium et le sodium. Les deux alcalis en étaient des oxydes. Pendant que le grand chimiste anglais poursuivait avec ardeur les innombrables effets de ces nouvelles substances, comme agents de décomposition des autres corps, Gay-Lussac et M. Thenard se jetèrent ensemble dans cette voie, à sa suite. Ils découvrirent, et annoncèrent bientôt (7 mars 1 808 un procédé chimique, qui fournissait les nouvelles substances beaucoup plus abondamment que les appareils voltaîques^ Us
* IIh firent arriver la potasse et la soude foodueft , au contact du f^r in»
purent ainsi étudier leurs caractères propres, et leurs actions sur les autres corps, avec plus de facilité, de généralité, de précision. Dans la multitude de ses premières tentatives, Davy avait aperçu des indices évidents, mais presque insaisissables, de la décomposition de l'acide borique, qu'il avait seulement signalés, sans pouvoir les suivre, pressé par tant d'autres objets. Mettant à profit les agents actifs qu'ils s'étaient procurés, les deux expérimentateurs français attaquèrent cet acide, en le chauffant avec le potassium. Us lui enlevèrent ainsi son oxygène, isolèrent son radical, qu'ils appelèrent le bore^ et le reproduisirent aussi par synthèse ^ Davy obtint bientôt après des résultats pareils, s'étant pourvu désormais de potassium par la méthode chimique, dont il reconnut noblement les avantages. Pendant cette année 4808 et les suivantes, les travaux incessants du savant anglais furent, pour Gay-Lussac et Thenard, le sujet fécond d'une vive et continuelle concurrence. Il ne fallait pas moins qu'une rivalité aussi active, pour mettre si vite au jour tous les trésors que renfermait sa découverte. La lutte s'établissait au profit de la science, dans les idées comme dans les faits. Ainsi, une dissidence d'un moment s'éleva, sur la nature des substances que Davy avait signalées. Les effets qu'on en obtenait, pouvaient se représenter à peu
candescent maintena à uno très-haate température. Voyez Becherches physicth chimiques^ faites par MM. Gay-Lussac et Thenard, t. I, p. 74 et suiv.
* La première annonce de ce procédé et de ses résultats, fut communiquée à rioatitut par une note, lue au nom de Gay-Lussac et de Thenard, le 30 Juin 1S08. EUe fut imprimée immédiatement dans le Bulletin de la Société philomatique, pour le mois de juillet de cette même année, p. 173 Gay-Lussac était alors gravement malade d'une explosion qui avait failli l'aveugler. Davy annonça des tentatives du même genre, mais moins avancées, dans un mémoire daté du 30 Juin, qui est inséré aux Transactions philosophiques de 1808, voy, p. 343, note. Les résultats définitifs des deux chimistes français ont été consignés au Moniteur ^ dans les n" des 14 et 15 novembre 1808. Ceux de Davy le furent dans sa Leron Bakérienne, datée du 15 décembre , qui est insérée aux Transactions philosophiques de 1809, voy. p. 75. Voy. aussi p. 41 et 42, le passage où il reconnaît avec une entière sincérité qu'il se servit du procédé (happy method) de Gay-Lussac et Thenard, pour la préparation du potassium, préférablcmcnt & l'action voltaique.
près aussi bien, en admettant qu'elles fassent, comme il le croyait, des métaux simples, qui formaient la potasse et la soude par leur combinaison avec Toxygëne ; ou en supposant qu*dles fussent des hydrures de ces bases alcalines, totalement dépouillées d'eau. Cette dernière interprétation semblait se rattacheft mieux que Tautre, aux idées antérieurement admises en France. Sous cette influence, Gay-Lussac et Thenard l'embrassèrent d'abord; mais une exploration plus étendue des faits la leur fit ensuite abandonner pour revenir au sentiment de Davy, qui est aujourd'hui adopté universellement dans toute l'extension qu'il lui avait donnée dès l'origine, les expériences ultérieures l'ayant pleine^ ment confirmée
« Une alternative d'interprétation analogue s'offrit encore à leur esprit, quand eux, et Davy également, se servirent du potassium, pour essayer de décomposer les deux corps que l'on appelait, & cette époque, l'acide muriatique et l'acide muriatique oxygéné. Mais, quoique la question fût particulière, elle avait une importance capitale pour la théorie de Lavoisier, jusqu'alors universellement admise. Dans cette théorie, l'acide muriatique devait être le premier degré d'oxydation d'un radical inconnu ; et l'acide mnriatique oxygéné en était le deuxième. En combinant ce second corps, à l'état de gaz sec, avec l'hydrogène gazeux, on reformait le premier, qui, alors, devait contenir de l'eau. Or, aucun procédé, aucun agent chimique, ne réussissait il y faire constater la présence des deux éléments de cette eau, qu'on y supposait ; et l'on n'en pouvait jamais dégager qu'un seul, l'hydrogène. D'une autre part, on ne parvenait pas à extraire, du gaz muriatique oxygéné sec, la moindrre trace d'oxygène. Après une active concurrence de recherches expérimentales, variées des deux côtés, avec une égale persévérance,
' Voyez la discussion de ce point de théorie, Recherches physico-ckimfpKt, t. Il, p. 218 et suivantes.
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(îay-Lnssac et Thenard aperçurent que Ton pouvait éluder la difficulté, en intervertissant les relations théoriques des deux corps ; c'est-à-dire, en considérant celui qu'on appelait oxygéné comme une substance simple, qui, par sa combinaison avec riiydrogëoe, formait Tautre acide ^ Cette nouvelle vue faisait brèche à la théorie de Lavoisier, où Ton suppose que Toxygëne est le seul principe acidifiant. Ils se bornèrent, trop prudemment peut-être, ^ la présenter comme également compatible avec les faits ; et, retenus par la considération des grands changements qu'elle nécessitait, dans l'ensemble de leurs rapports, jusqu'alors admis, ils continuèrent d'employer l'ancienne interprétation comme préférable. Davy n'était pas astreint aux mômes réserves. Aprè^ beaucoup de tentatives, faites dans l'ancienne voie, il se prononça exclusivement pour l'idée que l'acide murialique oxygéné était une substance simple, et il lui donna le ncfm de chlorine, en français chlore, qu'on lui a conservé*. Ce choix était conforme aux règles de la philosophie expérimentale, n'exigeant qu'une seule hypothèse, celle de la simplicité du chlore, tandis que l'autre interprétation en exigeait trois, savoir : la présence de l'oxygène dans un des corps, de Teau dans l'autre ; et, en outre, l'existence du radical inconnu. Mais l'initiative du doute, et l'énoncé de l'alternative, appartiennent, par leur date, aux deux chimistes français, comme Davy l'a reconnu lui-même'. Or, si l'on considère la grande autorité des opinions qui régnaient autour d'eux, on trouvera qu'il a fallu beaucoup de force et d'in-
1 Mémoireâ de la Société d'Arcueil, t. Il, p. 358. Lu à I*Institut le 27 février 1809.
> Beuarchês on the oximuriatic acid, etc^ philos» Trans. pour 1810, p. 231. Lu à la Société royale le 12 Juillet 1810. Baker ian Lecture, Phi t. Trans pour 1811, la à la Société royale le 15 novembre 1810.
* Bêsearcheson (hê oximuriatic acid, etc, Philosoph, Trans, pour 1810, p. 237. Foyez aussi, daus ce môme mémoire, p. 232, la citation faite par Davy, dos redierches de Gay-Luasac et Thenard, publiées dans le 2* vol. de la Société d*Àrcu€il, où rinitiative de la nouvelle hypothèse est consignée*
dépendance de jugement, pour s*en affranchir, même jiisqQe-là. C'est ce que des témoins, encore vivants, pourraient attester.
« Les vues que cette controverse avait fait naître, devinrent très-utiles à Gay-Lussac, lorsque vers la fin de 4813, son atten* tion se porta sur une nouvelle substance, qu*un manufacturier français, M. Courtois, avait découverte dans les lessives de var rechs. Le 6 décembre, il lut à Tlnstitut un court mémoire, dans lequel il établissait ses propriétés distinctives, et la désignait, comme substance simple, par le nom d'iode^ en anglais iodine^ qui lui est resté. Ayant reconnu, dés ces premières épreuves, son analogie avec le chlore, il Tavait engagée aussitôt, dans une multitude de combinaisons parallèles, où elle porta des caractères semblables. 11 Tayait combinée de même avec l'hydrogène, el eo avait obtenu ainsi un acide puissant, qu'il appela hydriodiquCf s'autorisant de ce nouveau fait, pour se rallier ouvertement au mode d'interprétation qu'il avait voulu d'abord adopter, dans le cas du chlore. Quinze jours après, le 20 décembre, il annonça qu'il était parvenu à combiner aussi l'iode avec l'oxygène, d'où résultait un deuxième acide, qu'il appelait Yiodique. Ceci poiH vait paraître un aperçu contestable ; il le confirma plus tard, par une autre voie. Dans l'intervalle de ces deux communications, Davy se trouvait à Paris, son génie lui ayant servi de titre à on passe-port exceptionnel. On vil alors un bel exemple d'émulation scientifique. On lui avait donné quelque peu de la nouvelle substance. Il en fit des essais en petit, avec cette adresse ingénieuse qui lui faisait trouver, dans les moindres objets, des instruments d'expérimentation. A la prière de ses amis, au nombre desquels étaient ses émules, il consigna le résumé de sesobser* vations, dans une note, qui fut lue à l'Institut le 13 décembre, après la première, et avant la seconde communication de Gay- Lussac. Tous deux, depuis, continuèrent à s'occuper de ce sujet, pendant l'année suivante, avec une égale activité d'esprit, mais dans des conditions de travail bien différentes. Davy, devenu
riche par un mariage récent, se rendait avec sa femme en Italie. Quelques instruments de précision et de manipulation, quelques réactifs chimiques bien purs, les plus indispensables, lui composaient un laboratoire portatif, qui le suivait partout, et lui suffisait. 11 n*avait à sa disposition qu'une petite quantité d*iode, et ne pouvait donner aux expériences que les moments de loisir d*un voyage d'agrément. Mais sa pensée y était toujours. Des trois mémoires qu'il adressa à la Société royale, au sujet de Tiode, ie premier est daté de Paris, le second de Florence, le troisième de Rome^ Ce dernier est du mois de février 1845. Il contient la découverte de Tacide iodique, à Tétat solide et cristallisé, tandis que Gay-Lussac ne l'avait obtenu qu'en dissolution dans l'eau, ou en combinaison avec des bases, de manière à en donner toutefois l'analyse exacte. Du reste, par une conséquence naturelle, ces mémoires de Davy offrent uqe riche collection de faits détachés, habilement vus, plutôt qu'un travail d'ensemble. Gay-Lussac, mieux pourvu de matière, d'instruments, et de temps, effectua ce travail dans les sept premiers mois de 4814*. Guidé par l'analogie qu'il avait reconnue entre le chlore et l'iode, il développa savamment et patiemment ce parallèle. Il suivit la nouvelle substance dans toutes ses combinaisons, acides, salines, métalloïdes, éthérées, dont il assigna la composition ; et il fixa toutes ses propriétés spéciales, si exactement, que l'on a pu seulement, depuis, étendre les résultats qu'il avait obtenus, ou perfectionner les procédésqu'il avait employés, sans rien trouver à reprendre à ses déterminations, iltant parvenu à extraire l'acide iodique des iodates, le même sentiment de correspondance lé conduisit à extraire pareillement l'acide chlorique des chlorates, d'où on ne
* TranêaetiûHt phiiosophiquei pour 1814, p. 74, daté de Paris, 10 décembre 1813, la à la Soc. royale, 20 Janvier 1814 ; même volume, p. 487, datée de Florence 23 mars 1814, lu à la Soc royale 16 juin 1814. Trans. Phiias, pour 1815, p. 203, daté de Rome, 10 février 1815, lu h la Soc. royale 20 avril 1815.
^Son mémoire fut lu à llnititut, le 1** août 1814.
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l'avait pas encore relire ; et il en donna l'analyse exacte «d proportions de poids, ainsi que de volumes. Son mémoire, inséré au tome XCI des Annales de chimit* présente un remarquable ensemble de toutes les connaissances physiques et chimiques, appliquées à Fétude d'un nouveau corps, avec une sûreté de jugement, et une finesse de tact, qui ne laissent rien d'incertain ou d'inexploré. Il est aussi complet et parfait qu'un travail chimique peut l'être, à son temps donné. C'est là que Gay-Lussar donna le premier exemple de l'emploi qu'on peut faire de la loi des volumes, pour condure, par induction, la densité des sapeurs des corps, que l'on ne sait pas vaporiser matériellement. Il se servit de cette méthode pour calculer la densité de la vapeur de l'iode qui n'était pas encore connue ; et l'expérience a confirma depuis cette détermination, si hardie alors.
€ Un an plus tard , en 4845, 6ay-Lussac mit le sceau à sa réputation de chimiste, par la découverte de Tazoture de carbone, ou cyanogène. Indépendamment d'une multitude de faits nouveaux qu'elle a donnés, et de la lumière qu'elle a jetée sur beau- «coup de points jusqu'alors obscurs, cette découverte a été d'um» haute importance pour la science chimique, sous deux rapports. D'abord, parce qu'elle a offert le premier exemple d*un corps composé, qui porte et garde, dans ses combinaisons, les caractères de simultanéité que l'on avait cru jusqu'alors appartenir aux substances réputées simples; en outre, parce que, venant après la découverte de l'iode, et après l'hypothèse sur la simplicité du chlore, elle acheva de montrer avec évidence que Toxygène n'entre pas comme élément nécessaire, dans la composition des corps qui possèdent les propriétés d'un acide ou d*on sel. Gay-Lussac étudia ce nouveau produit, dans toutes ses phases de combinaisons et d'isolement * : il détermina toutes ses propriétés physiques et chimiques immédiates. U définit rigouieo-
i AntuUes de chimig^ t. XCY, p, iSS el suif*
MBLANGKS SGIENTIFIQUB8 ET LITTÉRAIEKS. 489
sèment sa composition, par deux procédés d'analyse précis et divers : d'abord en le faisant détoner dans Teudiomëtre de Volta; puis en le brûlant par le bioxyde de cuivre, ce qui était on perfectionnement considérable de la méthode qu*il avait antérieurement imaginée avec M. Thenard, pour analyser les matières organiques par voie de combustion. Il développa alors toutes les particularités de constitution, tant du cyanogène même, que de ses combinaisons, dans leurs rapports avec la loi des volumes qu'il avait découvertes. On retrouve, dans ce beau travail, toutes les excellentes qualités d'esprit qu'il avait montrées dans l'étude de l'iode. Mais la sagacité et la sûreté avec lesquelles il sut saisir les caractères si imprévus du nouveau prodoit qu'il avait formé, complétèrent l'idée que l'on avait conçue de son mérite, en y ajoutant la gloire d'un inventeur pénétrant et prudent.
« Ici, il donna le second exemple pratique, de la loi des volumes employée pour calculer la densité des vapeurs des corps non vaporisables. Les nombreuses vérifications qu'il en avait faites sur les composés divers des corps gazeux, lui ayant inspiré toute confiance dans ses applications, il eut la hardiesse d'en conclure la densité que devait avoir la vapeur du carbone, laquelle se trouvait être «un élément commun à toute la série. des produits qu'il avait à étudier. Il l'inféra de la composition de l'acide carbonique, en supposant que 4 volume de ce gaz renferme I v(^ume d'oxygène, plus \ volume de vapeur de carbone, sans condensation ; et le nombre ainsi obtenu lui servit ensuite avec succès, pour exprimer tous ses autres produits par des rapports simples de volumes, d'où résultait leur composition pondérale. Évidemment, la certitude de ce genre d'induction n'est pas absolue, puisqu'elle se fonde sur le rapport de contraction ou d'expansion que l'on attribue aux vapeurs composantes, dans les vapeurs composées, en leur appliquant de plus la loi de Mariotte qui ne s'y adapte pas avec une entière rigueur. Mais, sauf ce dernier inconvénient, qui est inévitable, le rapport supposé de-
vient d'autant plus probable, qu'on rétablit, dans chaque cas, sur des analogies de combinaisons plus intimes. D'ailleurs, d* après le principe général de la loi, si le nombre représentatif de la densité auquel on est conduit, n*est pas le véritable, il en sera toujours approximativement un multiple simple; ce qui permettra de l'introduire dans la série des combinaisons, sans dénaturer leurs relations essentielles. Cette extension donnée par Gay-Lussac à la théorie des proportions définies, a été une des innovations les plus hardies et les plus fécondes que Ton ait apportées, de nos jours, dans la science chimique.
« Poursuivant toujours la même vue, il montra peu après, dans une courte note, comment des corps composée, physiquement très*divers, étant considérés à Tétat de gaz, peuvent être idéalement constitués par des groupes de vapeurs représentant d'autres corps, toujours les mêmes, mais assemblés en nombres divers et simples, de volumes gazeux*. Cette conception est reconnue aujourd'hui comme la seule rationnelle et générale, par laquelle on puisse exprimer et mettre en évidence, les rapports de composition des substances organiques entre elles. Il ne faut pas imputer à ce principe l'abus qu'on en a pu faire, en prenant, contre l'intention de son auteur, ces possibilités de représentation pour des réalités absolues, comme cela est arrivé trop souvent.
« L'espace nous manque pour analyser, même pour mentionner, une foule d'autres travaux importants de Gay-Lussac. Noui^ avons pu citer seulement, parmi leur grand nombre, ceux qui nous ont paru le mieux le caractériser. Pendant les années qu*il y consacra, son talent reconnu l'éleva sans eiïort, à tous les honneurs des sciences. Professeur de physique ou de chimie, dans plusieurs établissements publics, il porta dans son enseignement, comme partout ailleurs, la dignité simple et un peu froide de
* Annales de chimie^ t. XCV, p. 311.
ses manières, avec la netteté, la droiture, la justesse d'appréciation, qui étaient habituelles à son esprit. Mais ensuite, une autre carrière» sinon plus belle ou plus attrayante, du moins plus profitable à ses intérêts de fortune, s'ouvrit pour lui, et Tabsorba bientôt presque entièrement. Depuis 4805, il était membre du comité consultatif des arts et manufactures, établi près le ministère du commerce. En 4818, on rattacha aussi k Tadministration des poudres et salpêtres. Il s'était marié en 4808, à une personne dont TafTection répondait à la sienne, et il était devenu père de famille. Dans ces circonstances, il parut regarder désormais comme un devoir de tourner son talent vers les applications. Ce fut ainsi qu'il publia successivement des instructions pratiques d'une grande utilité, sur la fabrication de l'acide sulfurique hydraté, sur les essais des chlorures décolorants, des alcools, des alcalis employés aux usages du commerce, etc. On y retrouve son même caractère d'adresse ingénieuse, d'exactitude, d'habileté prudente, adapté avec une rare intelligence, k la simplicité des manipulations industrielles. En cherchant à se rendre l'industrie profitable, il voulait aussi l'avancer; et son intégrité n'aurait consenti pour aucun prix, comme le font tant d'autres, à propager, ou à étayer par l'autorité de son nom, des procédés, ou des entreprises, dont le succès ne lui aurait pas paru assuré scientifiquement. C'était toujours le même homme, dans une autre sphère. En 4829 il fut nommé essayeur du bureau de garantie de la monnaie, emploi trèi^-lucratif ; et, au lieu des procédés de la coupellation employés exclusivement jusqu'alors, il imagina et introduisit dans les opérations qu'on lui confiait, l'essai de l'argent par la voie humide, ce qui leur donna un degré nouveau et remarquable de facilité, de rapidité, de précision. Il prit aussi de sérieux intérêts dans une fabrique de glaces, qui furent suivis de grands avantages réciproques. Depuis qu il fut entré dans cette voie des affaires, il dut, pour sa consistance même, désirer d\ivoir une place dans les grandes assiunblées politiques. Il fut
44S MÉLÀNOBS SCtEUTinQUeS BT LfTTÉRAIBSS.
nommé membre de la Chambre des dépaite en 48S4 ; puis en 4839 membre de la Chambre des pairs. Hais, heureusement poor lui, il échappa anic inconyénieDts de ces. positions périlleuses, parée que, n'y remplissant que le rôle passif &nn savant oonsi* déré, il s'arrangeait politiquement à peu près de tout, ei ne faisait obstacle à personne. Cette dernière phase de sa vie, fut donc honorablement industrielle et sociale, plutôt que scientifique. U est mort le 9 mai 4850, d'une atrophie du cœur, dans sa soixante-douzième année, après s*étre longtemps bercé de l'espérance de revenir un jour aux nobles travaux qui avaient fait sa célébrité.