DU VOYAGE DE DÉCOUVERTES
exécuté par l'ordre des états-unis d'amérique, pendant les années 1838, 1839, 1810, 1841, 1842, rédigée par le lieutenant charles wilkes, commandant de l'expédition. 5 vol. in-4°, philadelphie, 1845.
(Extrait du Journal det Savant*, 1848 et iSiiO. )
Toutes les nations maritimes de l'Europe tiennent aujourd'hui a honneur, et se font presque un devoir, d'envoyerleurs vaisseaux explorer des mers lointaines; non plus, comme autrefois, pour y chercher de l'or ou des couquëtes, ni même dans la seule vue de protéger les intérêts exclusifs de leur commerce ; mais aussi dans le dessein généreux d'agrandir la sphère des idées et des connaissances communes à tous les peuples civilisés. Des expéditions pacifiques ainsi conçues, étant commandées par des hommes résolus, prudents, et désintéressés, dissipent l'ignorance, et les pré-
jugés nés de l'éloignement ; étendent les rapports commerciaux, ou en suggèrent l'utilité réciproque ; découvrent les lignes de transport les plus favorables ; indiquent les points de la terre ou des mers que la navigation particulière trouvera le plus de profit à exploiter; et ces récoltes de documents fructueux, de communications importantes, compensent bien au delà les avances qu'elles coûtent. Mais les intérêts matériels ne sont pas les seuls qui en tirent avantage. Depuis le mémorable voyage fait par Gook en 4769, dans les lies du grand Océan, pour y observer le passage de Vénus sur le Soleil, on a muni ces expéditions des instruments et des moyens d'exploration nécessaires pour perfectionner la géographie générale, accroître nos connaissances sur l'histoire naturelle de l'homme, des animaux, des minéraux et des plantes; recueillir toutes les données relatives à la physique du globe, qu'il est impossible de se procurer, même de soupçonner, autrement que par des études locales aussi étendues. On a excité l'émulation courageuse des marins à chercher des terres nouvelles, désertes ou habitées, jusque dans les régions glacées les plus proches des deux pôles, qui semblaient avoir été exclusivement réservées par ta nature à l'organisation froide et rigide des grands cétacés et des oiseaux de mer, mais qui ne se sont pas trouvées impénétrables a l'homme civilisé ; puis, à ces mêmes hommes, revenus dans des climats plus doux, on a recommandé d'être compatissants et inoffensifs envers les pauvres peuplades sauvages qui se rencontreraient sur leur route ; de leur apprendre, par des échanges bien-' veillants, les rapports mutuels de bonté, de justice humaine qu'ils ignorent; surtout de ne leur donner des marques d'une puissance qui leur sera irrésistible, et qui leur semblerait surnaturelle, qu'en les leur montrant tempérées par la patience et par la charité des peuples chrétiens. Voilà' quel a été généralement le but et le principe moral des expéditions de découvertes, ordonnées de nos jours par les gouvernements européens. C'est un des plus beaux fruits de noire civilisation, et une de ses gloires les plus pures.
Le gouvernement des États-Unis n'avait pris jusqu'à présent aucune part à ces grandes explorations maritimes qui profitent a toutes les nations. Ce n'était pas assurément qu'il manquât de moyens d'y concourir. Le pavillon -militaire et commercial de l'Union sillonne toutes les mers du monde ; le commerce américain embrasse la surface entière du globe. M. Wilkes nous apprend que la seule flotte baleinière des États-Unis compte 675 bâtiments, jaugeant ensemble 200000 tonnes, et dont la manœuvre occupe annuellement 1 5 ou 1 6 mille matelots, qui s'y endurcissent . aux plus rudes travaux de la mer. Mais, dans une république, où l'ardeur des intérêts privés trouve à se satisfaire- pleinement par ses propres efforts, sur un champ illimité d'entreprise, il ne paraît pas facile de faire comprendre le besoin, ou la convenance, d'opérations générales qui semblent n'être que glorieuses, et qui doivent s'exécuter aux frais de tous. Le Dragon à mille têtes se laisse mal aisément diriger vers un but unique et spéculatif. L'expédition nationale dont nous allons rendre compte n'a pu être réalisée qu'assez longtemps après la décision du congrès qui l'avait autorisée. M. Wilkes laisse entrevoir qu'elle n'était pas eu faveur dans l'opinion publique. Il va même jusqu'à dire qu'on en parlait et qu'on la contrôlait beaucoup trop ; ce qui semblera quelque peu aristocratique aux partisans de l'infaillibilité populaire. Il n'en reçut et n'en accepta le commandement qu'après les refus successifs de plusieurs officiers auxquels on l'avait proposé. Ces hésitations eurent ainsi un très-bon résultat. A son expérience comme marin, M. Wilkes joignait les connaissances scientifiques indispensables pour donner à une expédition de ce genre tout son éclat et toute son utilité. Il avait été, en 1833, directeur du magnifique observatoire national de Washington, dont le prétexte est la conservation des cartes nautiques. Tous les détails de son voyage le montrent tel qu'il fallait être : hardi, prudent, éclairé. L'habileté de ce choix, et la persistance dans l'exécution de cette noble entreprise, à travers la houle de l'opinion publique, feront
toujours honneur a la présidence de H. Van Buren ; et les compatriotes de cet homme d'État doivent maintenant lui savoir gré de les avoir bit entrer pour une si belle part dans le Concours généreux des anciennes nations a compléter l'exploration du globe. Il faut louer également la libéralité avec-laquelle les membres du Congrès ont pourvu aux frais d'une prompte et magnifique publication des résultats. Elle s'explique, et se justillait sans doute aussi, par le succès obtenu. Hais le monde scientifique doit s'en féliciter, comme d'une initiative a tant d'autres contributions d'une utilité générale, que l'Amérique peut aujourd'hui apporter dans le trésor commun des connaissances humaines; succédant ainsi peut-être à la vieille Europe, et lui rendant du moins ce qu'elle en a reçu.
Six navires furent attachés & l'expédition. D'abord deux corvettes, le Vinetnnct, de 750 tonneaux, le Peaeock, de 650; la première aménagée comme une petite frégate. Puis le Porpoise, brick de 830 tonneaux, et le Relief, bâtiment de charge, destiné à porter les approvisionnements. Ce dernier, récemment construit, se trouva gênant par sa marche trop lente. Enfin, deux petits bâtiments pilotes, le Sen-Gvit, de 1 1 0 tonneaux, te Flying-Fish, de 96. Ce ne sont pas les moins commodes, ni les moins sûrs, pour trouver passage parmi tes écueils et les glaces flottantes, 'dont ils se démêlent mieux que les gros. L'équipage, tant officiers que matelots, se montait à 697 hommes, dont H. Wilkes rapporte tous les noms. C'est une pratique louable, déjà introduite dans les relations de Lapérouse, de d'Entrecasteaux, de d'Urville. Ceux qui ont partagé le péril doivent avoir une part dans l'honneur du succès. La flottille fut munie de tous les instruments de précision nécessaires aux observations astronomiques et physiques. II y avait des baromètres et des hygromètres.; des thermomètres de toutes sortes, pour mesurer les températures de l'air, et aussi de la mer, tant à sa surface que dans ses profondeurs. Il n'y avait pas moins de 39 chronomètres : des appareils magnétiques, pour
mesurer la déclinaison et l'inclinaison de l'aiguille aimantée ; un pendule portatif pour déterminer les variations de la pesanteur, par la différence de son mouvement oscillatoire, local. et actuel, arec celui que l'astronome Baily lui avait reconnu à Londres. Tous ces instruments avaient été fabriqués parles meilleurs artistes anglais, français, allemands. L'Amérique fera bien de tirer d'eux ces ouvrages d'une exécution difficile, aussi longtemps qu'ils pourront les lui fournir. La perfection , dans ces délicatesses, ne s'obtient que par une longue pratique, après une multitude d'essais dont les observateurs supportent tous les accidents. Une commission civile, composée de deux dessinateurs, de six naturalistes et d'un philologue, fut adjointe à l'expédition, sous la dépendance du commandant militaire. L'inexpérience nautique de ce genre de personnages, et les exigences irréfléchies que leur inspire trop souvent l'amour de leur science , en font d'ordinaire un bagage assez incommode dans un voyage'de découvertes. Cela parait s'être fait sentir encore ici, pour quelques-uns. Toutefois, la fermeté du commandant semble avoir dominé ces petites difficultés. Car, dans le cours de sa relation, les recherches d'histoire naturelle sont rappelées et mentionnées, aussi fréquemment qu'il était possible de s'y attendre. L'ensemble des observations physiques sera exposé à part dans un volume qui n'a pas encore paru ; et nous nous empresserons d'en rendre compte, dès qu'il sera publie.
Dans son application immédiate aux intérêts nationaux, l'expédition avait pour objet d'explorer toutes les régions de l'océan Atlantique et du Pacifique, qui sont fréquentées par les bâtiments baleiniers, ou qui se trouvent sur le parcours habituel du commerce américain. Elle devait recueillir tous les renseignements, toutes les données physiques, naturelles, et politiques, dont la connaissance pouvait servir à diriger ces entreprises avec le plus de sécurité ou d'avantages. A ce but principal se rattachaient naturellement les recherches scientifiques, la découverte de nouvelles terres pouvant fournir des points de relâche,
ou de mers jusqu'alors ignorées, offrant des champs d'exploitation encore vierges à la hardiesse des marins. Les instructions officielles,, données à M. Wilkes, lui tracèrent un plan de voyage conforme à ces intentions. Partant d'abord du port de Norfolk, situé vers 37° de latitude boréale, sur la cote orientale des États- Unis, il devra descendre l'Atlantique du nord au sud, jusqu'au cap Horn, en touchant aux principales* stations des navires de commerce qui suivent cette route. Arrivé à cette extrémité australe du continent d'Amérique, la grosse corvette et le bâtiment de charge resteront dans quelque mouillage sûr de la Terre de Feu, que la Commission scientifique s'occupera d'explorer, tandis que la petite corvette, le brick, et les deux bâtiments légers, feront voile vers le sud sur les traces de Cook et de Weddell ' jusqu'aux latitudes australes les plus élevées que la saison leur permettra d'atteindre. Au retour de cette croisière , on remontera la cote occidentale de l'Amérique, jusqu'à Valparaiso, où toute la flotte devra rejoindre. De là, elle se dirigera vers l'Australie, et se rendra au port de Sydney, en explorant toute l'étendue de mer interposée. Sydney sera le point de départ d'une nouvelle croisière vers le sud, pour pénétrer dans les régions antarctiques, à l'ouest de ta terre de Van-Diémen, jusqu'au méridien sur lequel se trouve la terre d'EnderbyV Cette tentative terminée, on remontera aux (les
1 Weddell était un Écossais , officier de la marine anglaise du grade de mister. Il commanda plusieurs expéditions envoyées par le commerce, dans les mers polaires, a-la recherche des baleines et des phoques a fourrures. Avec deux petits bâtiments, l'un de 160 tonneaux, l'autre de 65, il s'est avancé, en 1833, au delà du cercle antarctique, jusqu'à 7&> 15' de latitude australe 3° plus près du pôle que le capitaine Cooke, en 1774. Le méridien sur lequel il avait tenté cette approche est situé vers 33° de longitude, a l'est du cap Horn. A cette hauteur, Weddell trouva une mer libre, au lieu que Cook y avait rencontré des glaces infranchissables. On n'a pas encore aperçu de terres polaires sur cette direction, au delà de la Nouvelle-Shetland du sud; s'il en existe, elles y sont plus rapprochées du pc-le. La relation de Weddell a été imprimée en un vol. in-8, Londres, 182S.
> C'est la première pointe de terres, ou du continent antarctique, que l'on ait connue Elle a été découverte en 1831, par le navigateur anglais John
Sandwich ; pais l'on se portera sur la côte nord-ouest de l'Amérique, jusqu'à la hauteur de la rivière Golumbia, pour y explorer d'abord le littoral appartenant au* États-Unis, ensuite les côtes de la Californie ; et, sur toutes choses, la baie si importante et si sûre de San-Francisco. Ce devoir rempli, la flottille se dirigera vers la côte du Japon,. cherchant avec un soin particulier à reconnaître dans ces mers la route la plus courte et la pluB sûre que les navires américains doivent suivre, pour passer à la Chine et en revenir. Le retour aux États-Unis s'effectuera par les mers de l'Inde et le cap de Bonne-Espérance. Ce plan, si habilement tracé, est accompagné d'instructions pleines de sens, d'équité, de sentiments charitable?, sur la conduite à tenir envers les peuplades sauvages, pour ne pas les blesser parle mépris, ou les irriter par la violence ; comme aussi pour ne pas provoquer leur penchant a la trahison, par la fabilité d'un abandon trop imprudent, ou par trop de confiance dans leurs démonstrations d'amitié. Je regrette de ne pas pouvoir citer textuellement ces sages prescriptions. On y voit le résumé le plus juste et le plus précis des habitudes sauvages. Il ne pouvait être si vivement tracé que par l'expérience pratique d'un Américain. Ce document remarquable est signé J.-K. Paulding, secrétaire d'État au département de la marine. On y avait annexé, au même titre officiel, un mémorandum hydrographique rédigé par le célèbre amiral russe Krusentern, et les communications adressées au gouvernement par les principales sociétés savantes des États-Unis , sur les recherches scientifiques qu'elles jugeaient les plus importantes à effectuer.
Je ne suivrai pas M. Wilkes dans tous les détails de son voyage. Je ne m'arrêterai pas aux remarques qu'il a pu faire, pendant de ' courts séjours, dans des lieux depuis longtemps connus. Ces par-
Briscoe, commandant un brick baleinier expédié par MM. Enderby, commerçants de Londres. Elle est située dans le sud-ouest de. l'Australie, à 6V de latitude sud, presque sur le méridien de Madagascar. On trouve un extrait du voyage du capitaine Briscoe dans le Naittieat Magazine, t. IV, p. 265.
ticularités, convenablement placées dans la relation qu'il adresse à ses compatriotes, auraient pour nous moins d'intérêt. Ce sacrifice me permettra de m'étendre davantage sur les parties de sa relation qui se recommandent par la nouveauté des objets, ou pur l'importance des résultats. Je me trouverai même dans la nécessité de restreindre beaucoup ce cadre. La partie scientifique du voyage n'étant pas encore publiée, on peut seulement constater, avec éloge, le nombre et la diversité des sujets qu'elle parait avoir embrassés, mais non pas apprécier le mérite des recherches qui la composent. On ne saurait non plus résumer avec utilité, dans un simple discours, la multitude des déterminations nautiques et hydrographiques recueillies par l'expédition, quoique ces précieux documents, obtenus avec tant de fatigues et de périls, forment un de ses plus beaux litres à la reconnaissance du monde civilisé. Mais je puis indiquer au lecteur une analyse exacte que M. Daussy en a donnée, dans le Bulletin de la Société de géographie, n° 109, d'après un exposé très-étendu rédigé par M. Wilkes lui-même, et présenté par lui à l'Institut national de Washington, dès qu'il fut de retour en 1849. Aujourd'hui que sa relation complète a paru, l'analyse de M. Daussy sera un guide excellent, pour suivre et raccorder ensemble les détails nautiques ou géographiques du voyage. Il y a encore un autre point, trop important pour que je. dusse l'omettre, et dont la discussion, l'exposition même, m'offraient des difficultés trop spéciales, pour que je pusse me risquer à les aborder sans assistance. Je veux parler de la découverte, et des droits à la découverte, du continent antarctique. M. Wilkes en a réclamé l'honneur pour son expédition ; et cette réclamation, rendue publique aussitôt après son retour, a soulevé en Europe une vive controverse. Elle a même donné lieu à un procès légal, entre lui et plusieurs de ses officiers. Il la reproduit aujourd'hui, avec plus d'insistance encore, dans sa relation. La taire était impossible, la discuter très-hasardeux. C'est pourquoi je me suis appuyé-,
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dans cette appréciation délicate, sur les renseignements et les conseils d'un ami, dont personne ne contestera la compétence en pareille matière, et dont tout le monde s'accorde à reconnaître l'impartiale justice. C'est l'officier qui a commandé l'expédition française de la corvette la Coquille, le capitaine Duperrey. Ayant ainsi fait connaître le plau que je vais suivre, et les secours que j'ai reçus, j'entre immédiatement dans la narration.
Parti de Norfolk le 17 août 1838, M. Wilkes passe à Madère, puis aux (les du cap Vert, de là à Rio-Janeiro. Continuant sa route au sud, il visite l'embouchure du Rio-Negro, longe là cote orientale de la Patagonie, et va ancrer sa Hotte dans un mouillage sûr appelé Orange-Harbour, à l'entrée orientale du détroit de Magellan, par 55°, 17' de latitude sud, sur la pointe nord-est de la Terre de Feu. 11 laisse là ses plus gros bâtiments, ainsi que la Commission scientifique, et dispose les autres pour faire une double excursion dans la mer australe; au sud-est, sur les traces de Weddell ; au sud-ouest, sur celles de Cook, comme ses instruc- - tions le lui prescrivaient. Pendant ce séjour, qui dura deux mois, la Commission et les officiers du Vincennes, demeuré en relâche, durent probablement faire beaucoup d'observations, et recueillir ' beaucoup de documents, que l'on serait désireux de connaître. Mais, sans doute, on les a réservés pour la publication scientifique; car on n'en trou?e.auçune indication suffisante dans la relation générale. Elle ne donne même, sur la constitution physique de cette curieuse contrée, et sur l'état moral de ses habitants, que des renseignements tellement superficiels et incomplets, qu'on aurait pu les prendre, presque en totalité, y compris les portraits, dans les relations beaucoup plus étendues et instructives du capitaine King, du naturaliste Darwin, et du hardi baleinier Weddell. Il y avait là cependant, après eux, une belle étude à faire, non-seulement sur des points importants de la physique du globe, mais aussi, et peut-être plus fructueusement encore, sur les remarquables rapports qu'on y voit exister, comme
condition de l'homme, entre le développement physique ainsi qu'intellectuel des peuples sauvages , et les habitudes de leur vie.
Dans la bande orientale de l'Amérique australe, qui s'étend de-' puis le Rio-Negro jusqu'au détroit de Magellan, le pays est découvert, stérile, et à peine accidenté. Il est occupé par des tribus peu nombreuses, isolées, toujours errantes : ce sont les Patagons de l'est. Ils vivent uniquement de chasse, particulièrement de celle de l'autruche et du guanaco, espèce de lama de la taille d'un âne, dont la chair est excellente, et dont la peau, qu'ils roulent autour de leur corps, sert suffisamment à les couvrir. Ils ont des meutes de chiens, et aussi des chevaux provenant de ceux que les Espagnols ont importés, et qui sont devenus sauvages. Ils les montent et les manœuvrent avec une intrépide habileté. Toujours en course, ils ne se livrent pas a l'oisiveté de la pêche sur leurs rivages, et ne fabriquent pas de canots. C'est une race inculte, mais vigoureuse, hardie, belliqueuse, indifférente aux intempéries de l'air. Ils reconnaissent des chefs qui dirigent leurs excur- ■ sions, et qui règlent parfois leurs différends intérieurs ; mais ils ' ont une indépendance individuelle absolue. Leur morale est, conséquemment, la morale naturelle : celle de la force. Toutefois, les communications qu'ils ont eues avec les Espagnols semblent leur avoir donné quelques idées de justice humaine. Ils ont une ombre de croyance; pas de religion arrêtée, mais des superstitions. Il y a parmi eux des sorciers qui sont en grand crédit pour la guérison des. maladies et la connaissance des choses futures. Au reste, c'est là une pièce essentielle de toutes les sociétés humaines; car on les retrouve partout, sous diverses formes. En effet, que sont, chez les nations plus civilisées, les astrologues, les devins, nos somnambules lucides, et tant d'autresî Nous venons de voir ici des sauvages chasseurs. Maintenant, tout près d'eux, la Terre de Feu, qui n'est séparée du continent que par un détroit, celui de Magellan, présente un changement brusquede
climat et de mœurs. Cette terre, ou plutôt cette grande tle, embrasse, de l'est à l'ouest, une étendue d'environ 360 milles marins; son épaisseur, du nord au sud, -est d'environ 160. C'est le boulevard de l'Amérique contre les irruptions' des glaces polaires. Elle-même en est défendue au sud* par une multitude de petites lies, dont la plus australe, appelée le cap Horn, n'est qu'un immense roc, qui surgit au sein de la mer'. D'après Darwin, l'intérieur est un amas de montagnes dont la base est plongée sous* les eaux; en sorte que des détroits multipliés et des baies profondes remplacent, à la surface, les vallées de nos continents. L'humidité constante dont le sol et l'atmosphère y sont impré-' gnés tempère l'âpreté des hivers et restreint les variations annuelles de la température. La végétation y est donc possible. Aussi tous les flancs de ces montagnes, depuis le niveau des eaux jusqu'à la hauteur des neiges éternelles qui couvrent leurs cimes, sont garnis de forêts épaisses, impénétrables, vieilles comme le monde. L'industrie humaine, si apparente, même dans l'état sauvage, a instruit les habitants de ce triste séjour à tirer de ces forêts l'usage qui leur était le plus utile, l'usage du feu. Ils en ont partout et toujours : dans leurs haltes, dans leurs huttes, même dans leurs canots d'écorce, où ils l'entretiennent sur un âtre en argile qui sert de lest. Ce feu, ils l'allument facilement, instantanément, par la friction de quelque-pierre dure contré un morceau de pyrite sulfureuse, dont se détachent des étincelles qu'ils recueillent sur une sorte d'amadou très-inflammable. King le suppose formé de duvets d'oiseaux; mais ce doit être plutôt un produit végétal, fourni par le duvet de quelque plante tonienteuse, ou par les excroissances fongueuses qui naissent sur les
* II fut découvert, ou plutôt remarqué et reconnu, en 1616, par le baleinier Cornélius Shouten, natif de Hoorn, en Hollande, près d'Amsterdam, n lui donna le nom de cette petite ville, devenue célèbre dans les annale» commerciales, par le grand nombre de navires qui ont été eipédiés de son port pour les voyages de pfiche.
arbres, comme notre Bolet amadouvier1. De la est venu le nom de Terre de Feu donné à cette contrée par Magellan, et après lui par l'universalité des navigateurs européens, qui, durant les nuits, voyaient des flammes jaillir de tous les pointe des côtes. Les instincts de la vie sauvage vont se dégradant, à mesure que l'on s'enfonce dans ce labyrinthe humide, en allant de l'est vers l'ouest. Dans les lies situées à l'entrée orientale du détroit, les naturels, outre la ressource de la pèche, peuvent encore trouver à chasser quelques guanacos, pour se nourrir, et couvrir leurs corps des peaux fourrées de ces animaux. Ils savent même se tes procurer, par la traite, sur les eûtes de la Patagonie, en y vendant, comme esclaves, les prisonniers qu'ils vont faire dans l'ouest, au besoin leurs propres enfants: Ils sont assez robustes, et leurs incursions en font la terreur des peuplades, plus misérables encore, qui habitent l'intérieur du détroit. Celles-ci offrent le type à peu près complet de cet état social simplifié, exempt de soins et d'entraves, que les Érostrales politiques de notre temps ont proposé, ont prétendu même imposer, à la France et a l'Europe, comme le dernier degré de perfectionnement possible et désirable de l'humanité. Ils vivent entre eux sans loi, sans maître, et, autant qu'on en peut juger, sans croyance, sauf la foi aux sorciers qui ne manque jamais. Ils ne se fatiguent pas à cultiver un sol toujours humide, ni à chasser quelques rares animaux
1 Sur les hauto plateaux du nord de l'Afrique, les Arabes emploient à ce même usage des masses tomenteuses, qu'ils trouvent sur une plante très-commune, YarfOHfita adoraHuima (l'armoise). M. le docteur Guyon, qui a communiqué ce fait à l'Académie des sciences, pense que ces masses sont -une sorte de Bédéguar, c'est-à-dire un produit accidentel, déterminé par la piqûre d'un insecte. Le duvet de ta mente plante, l'armoise, constitue aussi un des ingrédients du mota qu'on appelle japonais, et que l'on devrait plutôt appeler chinois. Dans certaines teries basses de la Nouvelle-Grenade, on emploie aussi, comme amadou, un duvet brunâtre, quelquefois blanchâtre, qui se trouve en abondance aui aisselles des branches d'un palmier très-commun dans ces régions. Hais les naturels le font bouillir dans une forte lessive, et le sèchent ensuite avant d'en faire usage. Ces particularités curieuses m'ont élé indiquées par mon ami le docteur Roulin.
sauvages dans leurs impénétrables forêts. Leur unique occupation de tous les jours, de chaque instant, consiste à chercher, de place en place, leur nourriture, qu'ils trouvent toujours à leur portée, sous leurs pas, et naturellement préparée pour leurs goûts. Ils ont d'abord la profusion des coquillages répandus sur la grève; quelques poissons qu'ils saisissent ou harponoent dans les Tarées, au moyen de lances en bois armées d'une arête barbue; puis, la chair des phoques, qui viennent de temps à autre échouer sur le rivage ou y mourir; car leur voracité ne s'inquiète pas de la date de cette venaison. Dans cette habituelle facilité de pourvoir aux besoins de la vie, on croira volontiers qu'ils ne doivent pas avoir les embarras et les luttes de la propriété; car on peut à peine appeler ainsi leur canot d'écorce et la peau de phoque desséchée dont chacun recouvre à demi ses épaules, en la tournant dn côté du vent. Mais ils se montrent au contraire des possesseurs très-exclusifs, et fort peu enclins au communisme. Ils tiennent beaucoup à ces richesses, et savent très-bien les défendre à grands coups de pierres. Une autre faiblesse, qui les éloigne encore de la perfection philosophique, c'est le préjugé de la famille, qui est chez eux fort enraciné. Ils affectionnent beaucoup leurs enfants et sont très-jaloux de leurs femmes, sorte d'esclaves naturels qui leur sont d'un grand service. Pourtant, ils les mangent en cas de famine, quand elles sont vieilles, de préférence à leurs chiens. Chaque peuplade n'est que l'agrégation des individus issus d'un même père, qui fait l'office de chef, ce qui constitue une manière de gouvernement patriarcal à l'état rudimentaire. Au dire de tous ceux qui les ont vus, ce sont les plus hideux, les plus sales, et les plus bornés des humains. Ils sont sans idées, sans intelligence, grêles et chétifs, le ventre monstrueusement ballonné. Passant toute leur vie sans aucun travail, accroupis pendant le jour dans leurs canots, que les femmes et les enfants pagayent le long du rivage, en quête de leur nourriture; ne sortant de là que pour dormir dans de misé-
rables huttes enfumées, de quelques pieds de hauteur, où ils entrent par un trou, en rampant avec leurs chiens; rien n'excite ni ne développe en eux les facultés morales et physiques, propres à l'homme, même sauvage. Il serait bien a désirer que nos philosophes communistes allassent vivre quelque temps parmi eux, pour y contempler la réalisation et le terme final de cette universelle félicité qu'ils nous promettent. Ils nous en feraient mieux comprendre le charme quand ils en auraient joui. Tous les voyageurs s'accordent d'ailleurs a dire que ces peuplades semblent fort satisfaites de leur genre de vie. Les individus, quand ils n'ont pas faim, sont généralement gais, inoffensifs, et montrent un talent de mimique, qui n'est pas inférieur a celui d'un singe. Du reste, ils naissent, vivent, se reproduisent, et meurent comme tout autre animal. Qu'est-ce que l'homme, 'sentant et pensant, aurait à prétendre ici-bas de plus, ou de mieux* I
Quittons ce triste spectacle. Regardons maintenant l'homme civilisé, luttant avec tous les instruments de la puissance physique, et toute l'énergie de sa force morale, contre la fureur des éléments, pour s'efforcer d'atteindre, au prix de mille périls, le but invisible que son intelligence .lui a fait pressentir. La portion de la flottille américaine qui devait tenter de pénétrer dans la mer australe, quitte Orange-Harbour le 25 février 4839. M. Wilkes, avec le brick lePorpoiseeUe cutter teSea-Gull, se dirige dans le sud-est; son second, M. Hudson', avec la petite corvette le Ptacock et le cutter le Flying-Fisk , se dirige au| sud-ouest. La gabarre le Relief est chargée d'explorer l'intérieur du détroit de Magellan. Cette époque de l'année, qui, dans notre hémisphère boréal, amène l'adoucissement des rigueurs de l'hiver, répond, dans l'hémisphère austral, à l'affaiblissement des chaleurs de l'été.
■ On voudra bien remarquer que ces réflexions ont été écrites sous l'impression du sentiment de tristesse que faisaient naître la morale en action et la domination menaçante des philosophes socialistes de 1858. I, B.
Le soleil, qui avait atteint le tropique du sud le 21 ou 22 décembre, s'est rapproché depuis deux mois de l'équateur. Les jours s'accourcissent et les nuits s'allongent. La déclinaison et la hauteur méridienne de cet astre, au cap Horn, sont alors les mêmes que sous les latitudes de Glasgow ou d'Edimbourg à la fin d'août. Mais la chaleur qu'apportent ses rayons s'y déverse sur une portion du globe, où la distribution actuelle de la terre et des eaux est tout autre que dans l'hémisphère boréal; et, par suite, ses variations périodiques d'intensité, quoique les mêmes, y produisent des effets physiques bien différents. La coupole de neige et d'eau congelée, qui. recouvre la surface terrestre à ses deux pôles, s'élargit pendant chaque hiver par le refroidissement qui s'opère sur ses contours, el s'épaissit par l'accession continuelle d'humidité glacée que l'atmosphère y dépose, laquelle est surtout apportée par le grand courant alise supérieur qui provient des régions éqoatoriales. Cette coupole se rétrécit, au contraire, et s'amincit pendant chaque été, tant par ta fusion partielle qu'elle éprouve, que par l'abandon des masses encore solides qui se séparent de ses bords, sous l'impulsion des eaux qui s'écoulent, et delà mer redevenue liquide, qui s'infiltre entre elles. Ces masses, entraînées par l'action des vents et des courants, trouvent autour du pâle sud une immense étendue de mer libre et profonde, d'où surgissent seulement quelques îlots ça et là disséminés. Elles peuvent donc y voyager au loin avant de se fondre ; et conséquemment, dès que la chaleur solaire devient moins active, si elles ne sont pas encore dissoutes, elles se trouvent toutes prêtes à former autant décentres de congélation continus, surtout s'il se rencontre sur leur route des terres avancées où elles peuvent se fixer et se rejoindre. Or voilà précisément ce qui a lieu en avant du continent d'Amérique. Car, dans le sud-ouest du cap Horn, entre le 61e et le 64e parallèle, il existe un ensemble d'tles ou même de grandes terres qu'on n'a pas encore tournées, qui s'y trouvent disséminées comme autant d'obstacles à l'écoulement
des glaces flottantes vers des mers plus tempérées. Ce n'a donc pu être que par une réunion de circonstances exceptionnellement favorables, on pourrait dire par un accident heureux, qu'en 1823, Weddell a pu trouver deux fois dans une même saison, cette barrière ouverte ; et s'avancer dans cette direction jusqu'à atteindre, le 30 février, 74° 15' de latitude australe, puis en revenir. M. Wilkes, parti d'Orange-Harbour un mois plus tard, devait n'a^ turellement rencontrer sur cette même route plus de difficultés et de résistances. Il les prévoyait, et ne laissa pas de tenter la fortune par un sentiment de devoir. Mais il fut moins heureux que Weddell. Malgré son courage, ses efforts, la bonne volonté et la persévérance de son équipage, il ne put dépasser l'archipel, aperçu pour la première fois, en U99, par le Hollandais Dirn- Guerilz, poussé jusque-là dans une tempête, et que depuis 1819 les Anglais ont appelé la Nouvelle-Shetland, croyant l'avoir dé<couvert. M. Wilkes ne put que reconnaître la grand* terre située au sud de cet archipel, que l'on appelle la terre de Palmer ou de Graham, sans réussir à la tourner, ce que air James Ross, a fait depuis. L'amoncellement des montagnes de glaces autour de ses bâtiments, prêtes à les enfermer pour toujours ; la nécessité périlleuse de manœuvrer sans cesse entre elles pour échapper à leur choc, dans l'obscurité des nuits déjà longues, et le jour parmi les brouillards épais qui empêchaient de les voir à quelques encablures de dislance; les souffrances des matelots, exposas à des averses incessantes de pluie, de grésil et de neige, avec des vêtements de mauvaise qualité, indignement fournis ; au milieu de ces périls multipliés, d'affreuses tempêtes, menaçant d'engloutir à .chaque instant les deux navires, de les briser en les jetant l'un contre l'autre, ou contre les blocs de glace, tout cela força enfin M. Wilkes de se résoudre, le 5 mars, à revenir. Une tempête cruelle, irrésistible, le contraignit alors à se séparer de sa pauvre petite conserve le Sea-Gull, après lui avoir donné son ordre de retour. En rentrant à Orange-Harbour, le 27 mars, il eut le bon-
heur de trouver qu'elle l'y avait devancé- Sou commandant temporaire, le lieutenant Johnson, l'avait ramenée sans désastre. Mais sa destinée était marquée : elle devait se perdre un mois après, corps et biens, sous un autre chef, avec ses quinze hommes d'équipage, dans une traversôeque l'on pouvait croire bien moins périlleuse, eu allant de Orange-Harbour à Valparaiso.
Les deux bâtiments expédiés par M; "Wilkes dans le sud-ouest, tous le commandement de son second, le lieutenant Hudson, ne furent pas moins exposés, et n'eurent guère plus de succès. Ils devaient rencontrer des dangers de mer pareils, mais des obstacles d'une nature différente.
On n'a pas encore trouvé de terres sur cette direction, dans une grande étendue de longitude à l'ouest du cap Horn, en deçà, ni même un peu au delà du cercle antarctique. S'il en existe, elles doivent être plus rapprochées du pôle. Alors, quand les chaleurs de l'été, peut-être aussi les convulsions volcaniques, en détachent des masses de glaces que les courants et les' vents du sud font dériver vers de plus basses latitudes, elles ne rencontrent sur leur route-aucun obstacle fixe, et se promènent sur l'Océan dans toute leur grandeur, séparées les unes des autres, jusqu'à ce que, minées par les vagues, et progressivement dissoutes par l'élévation de la température, elles se partagent en débris. Hais, supposes que des vents du nord viennent à retarder leur marche ; les plus avancées s'arrêteront d'abord et pourront être rejointes par celles qui les suivaient. Si cette cause persiste assex longtemps pour laisser passer l'époque des plus grandes' chaleurs, qu'à cela se joignent des averses de neige et de frimas, qui sont si fréquentes dans ces hautes latitudes, les masses isolées pourront se rapprocher, s'amonceler, se souder ensemble, et former enfin une muraille continue, impénétrable aux navigateurs. C'est ce qu'ils appellent des banquises mobiles, pour les distinguer des fixes, qui seraient adhérentes à des terres, ou fixées à des bas-fonds ; et voilà comment on peut concevoir qu'en différentes années ils les
rencontrent tantôt plus, tantôt moins avancées vers le nord, selon le hasard des saisons et des diverses causes physiques qui agissent sur elles; Cook les a considérées, non sans raison, comme des indices de terres existantes par delà, dans le sud, non pas en contact immédiat, mais à des distances ignorées ; et il a constaté la possibilité de leur isolement occasionnel, en longeant une de ces barrières de glaces les plus formidables, durant plusieurs jours, jusqu'à en trouver le bout, puis la prendre à revers, et longer son autre face. D'après ces conditions présumables de leur formation, il est aisé de prévoir qu'elles peuvent s'étendre suivant des directions accidentellement fort diverses, et qu'elles doivent être généralement flanquées, dans tous leurs abords, de masses isolées plus ou moins hautes, plus ou moins serrées, parmi lesquelles le navigateur devra passer avant d'arriver jusqu'à elles. Voilà ce qui s'est présenté, en effet, au capitaine Hudson sur le Peacock, et à sa petite conserve le Flying-Ftsh, dans leur croisière vers le sud-ouest. Partis ensemble le 25 février, le lendemain, une violente tempête les accueille après avoir tourné le cap Horn', et les sépare. Le Peacock mal préparé, mal accommodé pour un pareil voyage, poursuit péniblementsa route. Parvenu, le 1 1 mars, à 63° 30' de latitude sud, et à 12° 44'sie longitude ouest du cap Horn, il rencontre les premières masses de glaces flottantes, qui ne le quittent plus. Il continue de s'avancer entre elles, à travers toutes les difficultés, tous les dangers que nous avons décrits. Mais, arrivé à 68° de latitude, et 28° 28' de longitude à l'ouest du même cap, il rencontre devant lui, obliquant du sud à l'ouest, une muraille de glaces compactes d'une étendue sans bornes, et absolument inpénétrable. Les masses isolées qu'il avait laissées derrière lui, avant de découvrir cet obstacle, commencent à se rapprocher, à se rejoindre, et menacent de l'envelopper, de l'écraser dans leurs replis. Par bonheur, une brise du sud vient à son secours : il saisit l'instant, déploie toutes ses voiles et s'échappe au nord dans une mer libre, te Flying-Fish l'avait déjà
rejoint dans sa plus haute latitude le 25 mars, à la grande joie de tous.
Ce petit bâtiment avait été emporté bien plus loin dans l'ouest par la tempête. Resté seul, l'officier qui le commandait, le lieutenant Walker, pointe droit au sud, rencontre bientôt les blocs de glaces flottantes, et poursuit sa route parmi ces écueîls errants. Arrivé à 67° 20' de latitude, et 38° de longitude ouest du cap Horn, le 20 mars, il se trouve devant un mur de glace continu, de quinze ou vingt pieds de hauteur, s'étendant à perle de vue de t'est vers l'ouest, et présentant vers le sud un champ infini. Un habile mouvement de voiles dégage la frôle embareation de ce dangereux voisinage ; elle s'échappe dans le nord-est, en saisissant toute chance occasionnellement favorable de se relever au sud. En effet, le 21 , elle avait dépassé le parallèle de 68°. La mer se présentait couverte au loin .d'immenses lies de glaces, entre lesquelles ii ne paraissait pas impossible de gouverner. Un bon vent de nord arrive. Le commandant saisit la fortune; Ù ouvre toutes ses voiles; et, comme un oiseau qui vient de secouer ses ailes, il s'élance droit dans le sud. La nuit le décide à peine à suspendre sa marche. Plein d'espérance, il aura, dans peu d'heures, atteint et dépassé le nec plus ultra de Cook, le parallèle de 71 ". Mais, le lendemain 22 mars, parvenu seulement jusqu'à 70°, dans une journée de brunie, de pluie, et de neige, tout à coup le brouillard se dissipe, et il se voit au milieu d'un immense champ de glace, déjà presque partout continu et solidifié, au delà duquel se montrent de grandes masses encore flottantes, s'amoncelant les unes sur les autres. Par bonheur le vent le sert encore. Aussitôt, développant toute sa voilure, il lance sa petite embarcation sur le point qui lui parait devoir offrir le moins de résistance; puis, glissant parmi les glaçons, ou les brisant de son choc, il force le passage et sort du péril. Deux jours après, il se retrouve . dans une situation presque pareille, et il en sort encore, peu d'instants avant d'être entouré. Ces épreuves lui apprennent qu'il
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ne faut plus tenter des efforts impossibles. Il retourne donc au nord, et rencontre le Peacock qui le croyait perdu. On se figure la joie 1 Hais le Peacock aussi avait bien souffert. Le commandant Hudson, ne jugea pas prudent de le reconduire a Orauge- Harbour. Il y expédia seulement sa petits conserve, et se dirigea immédiatement sur Valparaiso, le rendea-vous prévu de ta flottille. Pendant la traversée, le feu prit à bord, mais il fut découvert a temps, et promptement éteint. Les deux bâtiments avaient ainsi éprouvé tous les genres de périls qui accompagnent de telles entreprises. Les équipages avaient appris, par l'expérience, a les connaître et à les surmonter. On n'avait pas même discontinué les observations physiques dans ces rudes circonstances. On avait régulièrement mesuré la température de l'air, de la mer, le progrès de l'inclinaison magnétique, le sens et la grandeur de la déclinaison. Le brillant phénomène de l'aurore australe avait été plusieurs fois aperçu, et l'on avait noté soigneusement ses particularités. Au reste* depuis Cook, le même dévouement scientifique, au milieu des mêmes périls, est commun & tous les marins.
Le Flying-Fish rejoignit Orange -Harbour sans accident. M. Wllkes, ayant appris de lui les détails qui précèdent, partit lui-même pour Valparaiso avec le Vincennes et le Potpoise. N'ayant pas de nouvelles du Relief, il laissa les deux petits bâtiments pour l'attendre jusqu'à un délai fixé, après quoi , ils devaient venir ensemble le rejoindre. En arrivant à Valparaiso, il trouva que le Relief l'y avait précédé, mais qu'il était déjà reparti en avant, pour Callao. Celui-ci avait manqué de se perdre dans une tempête, sur les rochers d'une petite Ile appelée Noir-Island. A l'époque prescrite, on vit arriver te Flying-Fish, mais seul. Le Sea-Gall en avait été séparé, en tournant le cap Horn, et depuis on ne le vit plus. On ne connut même jamais les détails de son désastre. Ce fut un grand sujet de tristesse dans toute la flottille, et ce fut aussi une perle bien regrettable pour l'expédition, à la-
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quelle ce petit bâtiment aurait été singulièrement utile dans une infinité de circonstances: Mais. l'Océan a des fureurs auxquelles on ne peut résister.
Pendant que la flottille américaine répare ses bâtiments et se repose à Valparaiso, je vais laisser le' lecteur se reposer aussi de la fatigue de cet article. S'il reprend le courage de me suivre encore dans une seconde expédition, je lui promets de le conduire tout droit, et sans d'autres hasards , à ce continent antarctique, que Briscûe, Balleny, d'Urville, M. Wilkea, et Sir James Ross, nous ont enfin découvert.
Nous avons laissé la flottille américaine à Valparaiso, réparant les dommages que lui avait causés sa première tentative pour pénétrer dans la mer Australe, en avant du cap Horn. Les mois de mai; de juin, et la moitié de juillet 1839, furent employés à lu rétablir, et à montrer son pavillon aux nouvelles républiques du Chili et du Pérou. Le reste de l'été fut donné à des explorations hydrographiques dans les archipels de la Polynésie méridionale; et, le 28 novembre, elle se trouva réunie tout entière sur la cote orientale de l'Australie, au port de Sydney. Là, M. Wilkes s'occupa de compléter les approvisionnements dont elle avait besoin, et de la préparer, aussi bien qu'il le pouvait, pour la nouvelle incursion qu'il allait tenter dans la mer Australe. Ses bâtiments étaient fort insuffisamment munis et disposés, pour une si rude
entreprise. Le Eeacock, surtout, qui avait déjà tant souffert dans la première croisière, donnait les inquiétudes les plus graves. H semblait presque incapable de résister une seconde fois aux glaces et aux tempêtes. Hais le temps qu'il aurait fallu mettre à le réparer aurait mené trop loin dans la saison, pour qu'un voyage vers le pèle pût encore offrir quelque chance de succès. Il aurait dû être reculé a une autre année. Or, on savait, par les journaux, que sir James Ross venait d'être chargé d'une expédition semblable, qui arriverait avec des vaisseaux spécialement préparés et fortifiés pour ce service, abondamment pourvus de toutes les ressources nécessaires pour pénétrer et séjourner parmi les glaces, ne laissant plus à la flottille américaine que les hasards d'une désespérante infériorité. En dételles circonstances la témérité était presque un devoir. Après de sérieuses conférences avec le courageux commandant du Peacoek, le lieutenant Hudson, le sentiment de l'honneur national prévalut sur l'imminence du péril. On se résolut à tout risquer pour ne pas être prévenu, et l'on partit. La flottille quitta Sydney le 29 décembre 1 839, et fit voile au sud. La commission scientifique aurait été plus qu'inutile à bord. Elle fut laissée à Sydney avec ordre de se transporter à la Nouvelle-Zélande pour y attendre le retour de l'expédition.
Peu de jours auparavant, le 1 2 décembre, deux corvettes françaises, ayant leurs équipages tristement réduits, et dans l'état de santé le plus déplorable, étaient venues jeter l'ancre dans le port d'Hobart-Town, situé a la pointe australe de la terre de Van- Diémen. C'étaient l'Astrolabe et la Zélée, commandées par Dumont d'Urville. Parties de Toulon le 7 septembre 1837, elles tenaient la mer depuis plus dé deux ans. A la fin de cette même année 4837 elles avaient atteint le détroit de Magellan, et s'étaient portées sur les traces de Weddell, dans l'est des nouvelles Shetland. Mais, entre le 63' et le 64e parallèle, la mer s'était trouvée constamment barrée par une banquise solide et impénétrable, la même, sans doute, qui, ayant persisté jusqu'à l'année suivante,
ou s' étant renouvelée, arrêta aussi M. Wilkes, dans les mêmes parages. Trois fois les corvettes de d'Urville y étaient entrées, sans pouvoir s'y ouvrir un passage ; et, à la dernière, peu s'en était fallu qu'elles n'y restassent engagées. Tout ce qu'elles avaient pu faire, c'était d'ajouter des détails plus intimes à la connaissance qu'on avait déjà des premières terres situées au delà du détroit de firandsneld. Mais il ne leur avait pas été possible d'atteindre, ni même d'apercevoir les portions plus éloignées, dont sir James Ross a depuis découvert et exploré toute la face orientale, en se portant d'abord beaucoup plus à l'est, pour tourner la barrière de glaces qui semble presque constamment y adhérer, et en défendre les approches, du coté du nord. Le mécompte éprouvé par d'Urville, dans cette première tentative, avait créé dans son esprit l'idée fixe, et comme la volonté désespérée, d'en entreprendre une seconde, à laquelle il ne voyait de chance qu'au sud de la Tasmanie. C'était dans ce dessein qu'il arrivait à Hobart-Town. Mais ii n'y était venu qu'après bien des fatigues. Depuis le commencement de 1 838 jusqu'au mois d'octobre 1 839, il avait fait parcourir à ses corvettes toute la Polynésie méridionale, et le grand Archipel indien, recueillant sur sa route une riche collection de documents nautiques et scientifiques, que lui fournissaient son propre zèle, celui de ses officiers, et le concours " dévoué de tout son équipage. Il avait touché aux Iles de Java, de Sumatra, et venait de quitter cette dernière, dans les premiers jours d'octobre, pour passer à Hobart-Town, se félicitant d'avoir échappé aux dangers de ces parages insalubres. Mais les germes pestilentiels qui s'y engendrent avaient infecté ses deux bâtiments. A peine était-il rentré dans le grand Océan, la dyssenterie se déclare. D'abord peu menaçante en apparence, quoique générale, elle atteint bientôt une désastreuse intensité. Les soins hygiéniques les plus scrupuleux, le courage moral, l'attente prochaine d'un climat moins ardent, rien ne l'arrête, ni ne la modère. Ses ravages s'étendent dans tous les rangs. Chaque jour
amène une scène de deuil et de mort. Enfin, lorsque les Vents d'ouest, longtemps attendtis.permettent de gagner Hobftrt-Town, (rois officiers, jeunes, pleins de mérite, et treize maîtres ou matelots, avaient succombé. Presque tout le reste était atteint; et le caractère opiniâtre de la maladie laissait tout au plus l'espoir d'une longue convalescence. Le premier soin de d'Urville fut d'établir pour ses hommes un hôpital à terre, m qui lui fut accordé par les autorités anglaises, avec un empressement et une bienveillance qui De se démentirent jamais pendant son séjour. Sa seconde pensée (Ut de répartir.
It voulait d'abord partir seul, sur l'Astrolabe, prenant avec lui tout ce qui était encore valide sur les deux corvettes. Mais, lorsqu'il s'en ouvrit au commandant de la Zélée, le capitaine Jacquinot, cet officier lui témoigna tant de regrets de ne pas l'accompagner, et lui fit tant d'instances pour le suivre, qu'il ne put résister à un dévouement si généreux. On convint que les deux corvettes concourraient à l'expédition, si, à l'époque fixée pour leur départ, le nombre des mataded rétablis, et les matelots' auxiliaires que l'on pourrait engager, suffisaient pour compléter leurs équipages. Les autres achèveraient leur convalescence à terre ; ou les reprendrait au retour. Cette décision fut accueillie avec une grande joie par tous ceux qui ne se sentaient pas hors d'état d'être élus. Les préparatifs furent poussés avec cette activité qui ne peut naître que d'une volonté énergique unanimement partagée; et, le 1er janvier 1840, après une relâche de vingt jours, les deux corvettes étalent sous voile.
D'Urville avait un double but. Il voulait s'approcher le plus possible du pôle géographique austral de la terre, et aussi de son pôle magnétique austral ; c'est à- dire, de ce point de sa su rface où l'aiguille aimantée suspendue par son centre, et libre de se mouvoir autour d'un axe horizontal, se dirigerait Verticalement, la branche Sud en bas. Il y a dans l'hémisphère boréal un point analogue, où la même aiguille à inclinaison libre, en termes
techniques l'aiguille d'inclinaison ; se tiendrait aussi verticale, mais en tournant vers le bas sa branche nord. Cet autre point s'appelle le pôle magnétique boflêal de la terre. Entre ces deux foyers polaires, on peut tracer sur la surface terrestre une ligne courbe, dont tous les points sont tels que l'aiguille d'inclinaison s'y tient dans une exacte horizontalité. Cette courbe n'est pas circulaire; mais, dans une .grande partie de son cours, elle ne s'écarte pas beaucoup d'un grand cercle dont, le plan serait m* cliné d'environ 12° sur celui de l'équateur terrestre : on l'appelle l'équateur magnétique, par analogie. En outre, lorsque l'aiguille aimantée est maintenue en équilibre dans un plan horizontal où elle peut tourner librement autour de son centre, on sait que» dans chaque lieu, elle prend une direction déterminée qui est occasionnellement plus ou moins oblique au méridien géographique. Le plan vertical qui la contient alors se nomme le mérl-* dien magnétique local ; et l'angle qu'il forme, avec le méridien terrestre, en chaque point du globe, s'appelle la déclinaison de l'aiguille, ou la variation. 9a grandeur n'est pas constante, dans tous les temps, pour un môme lieu; et, dans le cours d'une seule journée, on y remarque de petits changements périodiques» en rapport avec la hauteur du soleil sur l'horizon. Mais ses changements absolus se font si lentement, que l'effet n'en devient manifeste qu'après des intervalles de plusieurs années. C'est pourquoi, pendant la durée d'un seul voyage, et pendant plusieurs voyages consécutifs dans les mêmes parages, les navigateurs se conduisent d'après les indications de leur boussole, comme si la déclinaison locale était toujours la môme ; ayant soin, toutefois, de mesurer fréquemment son amplitude actuelle par des relèvements astronomiques, pour ne pas s'y confier trop imprudemment. Ceci convenu, imaginez qu'un vaisseau à voiles libre de ses mouvements, ou mieux encore un bâtiment à vapeur, parcoure une grande étendue de mer, en tenant toujours sa proue exactement alignée sur la direction actuelle que la bous-
sole lui marque: il tracera, sur la surlace convexe des eaux, une ligne courbe qui sera un méridien magnétique général. Vous pourrez reconnaître la configuration de cette courbe en la projetant sur une mappemonde ou sur une carte polaire; et mieux encore, en la reportant sur un globe artificiel. Or, si l'on applique ce mode de construction graphique & toutes les déclinaisons observées dans les deux hémisphères à une même époque, ou a des époques peu distantes, en les ramenant par le calcul à )a condition de simultanéité, on trouve que, proche de l'équateur magnétique, ces lignes lui sont presque perpendiculaires ; mais, à partir de là, elles se contournent et s'infléchissent progressivement, de manière à venir toutes converger et aboutir aux deux points du globe où l'aiguille aimantée devient verticale, et que nous avons nommés les pèles magnétiques de la terre. Enfin, un dernier élément des forces magnétiques, c'est la loi de variation de leur intensité en divers points du globe. On la conclut de ta rapidité des oscillations exécutées en divers lieux par une même aiguille d'inclinaison ou de déclinaison, comme on mesure les variations de la pesanteur par la rapidité relative des oscillations "d'un même pendule. Ce troisième genre d'expérience apprend que, dans l'ensemble de ses valeurs, l'intensité est généralement croissante, depuis l'équateur magnétique jusqu'aux deux points polaires où les méridiens magnétiques, définis par ta construction précédente, vont converger. Mais la progression de cet accroissement, de même que celui de l'inclinaison, présentent des inégalités de détail très-évidentes. * En outre, depuis qu'on emploie la boussole, on a vu l'amplitude de la déclinaison éprouver, en certaines régions de la terre, des changements qui n'ont pas eu lieu simultanément ou avec la même étendue, dans les autres. De tout cela on a dû conclure l'existence d'une force magnétique principale, appartenant comme résultante à toute la masse du globe, et dont les effets généraux sont modifiés localement par des forces magnétiques secondaires,
ayant leurs centres d'action répartis a de faibles profondeurs audessous de la surface terrestre, dans les portions de la masse qui ont subi, ou qui subissent encore, des perturbations d'équilibre intérieur. Ce résumé théorique des phénomènes a été, je crois, pour la première fois publiquement exprimé, et justifié par le calcul, en 1804 '. Mais le tracé des méridiens magnétiques, tels que je viens de les définir, a été établi plus tard par le capitaine Duperrey, à l'aide d'un travail immense, auquel il a fait concourir toutes les observations des navigateurs -modernes avec les siennes propres ; et celles qu'il a pu tirer ensuite de voyages plus récents sont toujours venues se plier, s'adapter comme par miracle, aux résultats qu'il avait d'abord obtenus. Si je suis entré dans ces détails d'exposition, c'est d'abord parce que les éléments du magnétisme terrestre sont un des objets d'observation les plus spécialement recommandés aux expéditions nautiques entreprises de nos jours ; et il fallait bien montrer l'importance des documents qu'elles vont recueillir avec tant de périls. En outre, on verra dans un moment que d'Urville s'est dirigé avec intention vers le pôle austral, par la route qui était précisément la plus conforme aux idées que je viens de rappeler, ce qui donne une valeur toute spéciale à ses résultats. Toutefois, après avoir présenté ces motifs, à titre de justification, je ne ferai aucune difficulté d'avouer que j'ai saisi avec empressement l'occasion de mettre dans tout son jour le mérite du travail du capitaine Duperrey, auquel les théoriciens ne me paraissent pas avoir fait assez d'attention. Si un géomètre, qui serait en même temps
1 Mémoire sur tes variations du magnétisme terrestre, par MU. de Humboldt et Biot (Journal de physique et de chimie, publié par Del ara eth rie, t. I.IX, p. ù09, 1804). Le (Ils du grand physicien et astronome Tobie Mayer a trouvé depuis, dans les papiers de son père, un mémoire inédit où l'on voit qu'il avait élé conduit aux mêmes idées et nui mêmes formules que nous. La nécessité d'associer des actions secondaires A l'action principale s'est présentée à moi plus tard ; je .l'ai exposée dans mon Traité de physique, t, III, 139 et
414 HiLANeiB ICIERTtPIQItES ET LITTÉRAIRE!.
physicien, prenait an main ce travail, comme on prend dans l'astronomie les lois de Kepler, et qu'il en considérât les données locales comme appartenant à des sphères qui seraient oecouv Irices h la surface terrestre, dans le sens des méridiens ou des parallèles magnétiques, je ne doute pas qu'il ne découvrit directement, presque sans difficulté, les lieux géométriques des centres de forces, tant principales que secondaires, qui dirigent l'aiguille aimantée en chaque point de la surface terrestre, è l'époque des observations employées. Ce qui me semble autoriser cette prévision, c'est que les formules dont le capitaine Duperrey a fait usage pour ses réductions de détail, et qoi lui ont très bien servi, sont les mêmes que .nous avons établies, H. de Htimholdt et moi, dans la première étude que j'ai rappelée tout à l'heure, où nous avions pu seulement nous appuyer sur les propres observations faites par M. de Humbolt, combinées avec un petit nombre d'autres, principalement extraites des voyages de Cook et de d'Kntrecasteaux. Ainsi, le principe mécanique d'où nous sommes partis n'a besoin que d'être appliqué plus généralement aux constructions du capitaine Duperrey, pour en faire sortir les lois observables, qui régissent l'ensemble du phénomène et ses détails. Malheureusement pour nous, il s'en faut de peu que ce premier essai n'ait un demi-siècle de date. C'est maintenant à d'autres qu'il appartient de le compléter.
Le méridien terrestre et le méridien magnétique générai; qui partent d'Hobart-Town, s'écartent à peine l'un de l'autre dans le reste de leur cours vers le sud. D'Urville était instruit de celle circonstance par le travail du capitaine Duperrey. Il donna ordre aux corvettes de pointer constamment au sud, dans l'alignement de la boussole, autant que les vents le permettraient. Cette route le menait ainsi, du môme coup, aux deux pôles qu'il voulait atteindre.
Le 1 1 janvier, des symptômes de dyssenterie avaient reparu sur les deux bâtiments. Treize hommes étaient déjà sur les cadres.
Un d'eux périt Heureusement l'épidémie s'apaisa, et l'énergie morale inspirée par les circonstances acheva de la faire disparaître.
Le 1 fi, par 60 degrés de latitude australe, on rencontra les premières masses de glaces flottantes. Leur isolement et leur grandeur annonçaient la proximité de la terre, ou d'une banquise. Cette prévision se fortifia en remarquant que la mer, jusque-là très-houleuse, s'était apaisée tout à coup, de sorte que la houle du large n'arrivait plus qu'affaiblie jusqu'aux corvettes. Un autre indice de terre, c'était le froid devenu très-vif, quoiqu'on fût au cœur de l'été de ces climats, avec des jours presque sans nuit Le 49. à six heures du matin, on apercevait dans les alentours six grandes iles de glace; à huit heures, seiae; toutes hautes de 30 ou 40 mètres, l'une d'elles ayant un mille de longueur. A six heures du soir, on en comptait, autour des corvettes, cinquante-; neuf, et une multitude d'autres en vue. Leurs flancs étaient droits, • taillés à pic, sans apparences de fusion ni de brisures, mais percés çà et là de grandes arches, comme aurait pu en produire l'impulsion des eaux qui les auraient récemment détachées d' une terre à laquelle elles adhéraient. La mer, affaissée sous le poids de ces énormes masses, était calme, silencieuse, unie comme un lac. Le soleil, brillant dans un ciel pur, éclairait cette scène. Plusieurs fois on avait cru apercevoir la terre dans l'est, dans l'ouest; ce n'était que des nuages imitant des cimes neigées. Enfin, vers trois heures du soir, l'ingénieur hydrographe de l'expédition, M. Vincendon-Dumoulin, étant descendu des hunes de l'Astrolabe, annonça qu'il y avait en avant, droit au sud, une apparence déterre, fixe, distincte, nettement tranchée*. Pourtant, lui-imômo
1 Ge jeune officier, il n'avait alors que vingt-neuf ans, remplissait dans cette expédition, le poste important d'ingénieur hydrographe. Il était chargé en outre de recueillir les observations de physique générale, demandées par l'Académie des sciences. Il a rempli cette double tache, avec une habileté, un zèle, et un courage, qui lui méritèrent l'entière confiance de Durvillo, et les plus éclatants
doutait encore. Il craignait que ce ne fût une nouvelle illusion ' succédant à tant d'autres. Mais le soleil, eu se couchant derrière elle, laissa voir toutes les inflexions de ses contours élevés, se dessinant, par ud trait pur, sur le fond du ciel. Le doute semblait à peine possible; toutefois il ne disparu! chez les plus prudents que le lendemain, 20 janvier, quand on apprit que la zélée avait reconnu aussi assurément la terre à ces mômes indices. On était en calme. Les équipages demandèrent et obtinrent la permission de faire une grande fête, comme au passage des tropiques. Il n'y avait plus de malades à bord.
Pendant toute cette journée, les deux corvettes demeurèrent presque immobiles. On ne sentait pas un souffle de vent. Tout ce qu'on put faire, ce fut d'étudier l'aspect et l'état des glaces environnantes. A quatre heures du matin, on en comptait autour de r Astrolabe soixante-douze grosses masses.' Le soleil, depuis longtemps sur l'horizon, et déjà élevé, semblait leur faire éprouver une décomposition active. Une entre autres, peu distante, attirait surtout l'attention. De nombreux ruisseaux, prenant leur source à son sommet, s'élançaient dans la mer en cascades, creusant profondément ses parois. Ce détail, que j'emprunte à la
éloges de l'Académie. Dans le cours de ce voyage, la difficulté d'aborder, et d'aller établir des instruments sur des terres entourées de glaces ou de récite; lui Jit inventer la méthode des relèvements sous voiles, généralement employée depuis, avec le plus heureux succès par lui-même, et devenue d'un usage constant dans les opérations hydrographiques de la marine française. Ce fut, à l'aide de cette méthode, qu'en 1855 ayant été embarqué sur la corvette le tfttcton, commandée par M. de Kerhallet, il put, sans mettre pied A terre, relever les cétes inhospitalières de l'Afrique, et celles de l'Espagne, alors infectées du choléra, aussi exactement que s'il avait pu aller y établir ses instruments, et des signaux de triangulation. Ce fut aussi dans cette pénible campagne, qu'il contracta la cruelle maladie dont les suites le conduisirent an tombeau
H. le capitaine Tardy de Houtravel, son compagnon de péril dans l'expédition deDurrille, etM.de Kerhallet, qui a partagé ses derniers travaux, se sont réunis pour lui consacrer, dans le Moniteur de la Flotte, n° il, 23 mai 1B5B, une notice biographique, où ils expriment de la manière ta plus touchante l'affection et l'estime qu'ils lui portaient. J. B.
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rédaction de M. Dumoulin, semble devoir donner une très-juste idée du travail des eaux, pour détacher les falaises de glaces adhérentes aux terres et les éloigner de leurs bords. Au reste, toute cette rédaction est écrite avec une intelligence des phénomènes physiques si complète, qu'on n'y saurait rien ajouter. Je voudrais pouvoir la copier tout entière.
Enfin, le 21 janvier, on commença de ressentir une brise du sud-est, qui permit de marcher, d'abord lentement, puis rapidement vers la terre. Mais, à mesure que l'on avançait, les masses de glaces devenaient plus nombreuses et plus menaçantes. Bientôt elles se montrèrent sans nombre, couvrant la mer comme autant d'Iles séparées par des canaux étroits et sinueux. Toutefois les corvettes s'y engagèrent, évitant d'en approcher assez près pour perdre le vent à l'abri de leurs hautes murailles, et tomber dans les remous de leurs bases, d'où elles n'auraient pu sortir. Ces murailles dépassaient de beaucoup les mâtures, et surplombaient au-dessus des navires. A leurs pieds, se découvraient de vastes, cavernes creusées par la mer, qui s'y engouffrait avec fracas. Il semblait que l'on fut entré dans une ville à rues étroites, ouvrage de géants. Plus d'une fois les corvettes durent passer . entre deux masses si hautes et si rapprochées, qu'elles étaient toute vue de la terre vers laquelle on marchait. Alors, dans le silence formidable de ces solitudes, on n'entendait que les commandements des officiers, renvoyés par leurs échos. Enfin, à midi, on sortit de ce dédale, et l'on se trouva dans un bassin plus libre, où la terre s'apercevait au sud, seulement à trois ou quatre milles de distance.
Elle s'étendait du sud-est au nord-ouest, à toute vue, sans limite. Elle était haute de 1 ,000 à 1 ,200 mètres, entièrement couverte de neiges qui se montraient sinuées d'ondulations comme le sable des déserts, ou sillonnées de ravins que l'on aurait dit creusés parleseaux. Nulle part le sol nese faisait jour, et sa grande élévation pouvait seule faire croire qu'on ne se trouvait pas en-
core devant une vaste banquise. Du celé de la mer, une muraille de glaces droite et abrupte bordait ses approches, et rendait toute tentative de débarquement impossible. MM, Dumoulin et Coupvent, chargés des observations magnétiques, obtinrent de d'Urvtlle d'aller porter au moins leurs instruments sur une des lies de glace environnantes, qui, à raison de son étendue et de sa masse, semblait devoir se maintenir presque immobile par le peu de vent qui régnait. Ce fut l'occasion d'une découverte vivement désirée. Pendaut que Y Astrolabe restait eu panne pour attendre les observateurs, les officiers demeurés à bord étudiaient curieusement la terre avec des lunettes. Un d'eux, M. Duroeh, aperçut bu pied de la côte quelques points noirs et fixes, qui semblaient être des sommets de rochers découverts. Ce lieu de débarquement une fois signalé, chaque corvette y expédia un canot, à travers les glaces, avec une joie indicible. Ces deux embarcations arrivèrent heureusement sur les rocs, prirent possession de la (erre au nom de la France, et revinrent avec leur pleine charge de pierres antarctiques. Les hommes qui les montaient n'avaient envisagé que le but, non le péril. Sous ce ciel instable et orageux du pôle, on n'est jamais certain de revoir ceux qui se sont un moment séparés de vous; le moindre coup de vent, qui aurait surpris les corvettes sur une pareille cote, parmi les glaces, les aurait forcées de fuir au large, sacrifiant peut-être la vie de quelquesuns au salut de tous.
Peu s'en fallut que, deux jours après, la fuite même leur fût interdite, et qu'elles ne dussent périr toutes deux misérablement. D'Urville avait appelé cette terre, la terre Adélie, du nom de sa femme qui s'appelait Adèle. Le 22 janvier au matin, se trouvant dans uue vaste baie entièrement libre, avec un beau temps, une faible brise de l'est et presque pas de nuit, il se laissait aller doucement dans l'ouest, longeant la cote et reconnaissant ses anfractuosi tés. Le 23 au malin, la route se trouva barrée par une chaîne d'Ues de glace» appuyées eu arrière sur une banquise, continue,
tenant à la terre, s'étendant au nord, pais retournant à l'est. C'était un golfede glaces solides, où l'on s'était engouffré. Pendant qu'on louvoie pour lâcher d'en sortir, la brise de l'est fraîchit subitement, la mer devient grosse et une tourmente se déclare*. Des tourbillons de neige enveloppent les corvettes ; elles se perdent de vue et sont abandonnées chacune à leur sort. Les grandes voiles sont emportées; le peu de toile qu'il faut indispensablement garder, pour gouverner et se soutenir contre le vent, fait ployer les mâts comme des baguettes, que l'on craint à tout instant de voir rompre. Des lames monstrueuses, déferlant par un froid glacial, couvrent le pont d'une couche de verglas que la neige augmente. Les matelots n'ont plus pied sur ce sol glissant; les cordages devenus rigides, et couverts de neige, résistent à leurs efforts. La nuit est venue : le navire court h tonte vitesse parmi des montagnes de glaces flottantes que l'on oe peut voir assez tôt pour les éviter. Le hasard d'un seul choc l'abîmera. Et, dans cette extrémité, on ne sait ou l'on va, ni dans quel sens on marche. La proximité du pôle magnétique, rendant la force directrice presque verticale, son influence dans le sens horizontal est à peine sensible; elle ne donne plus aux boussoles un pointé assuré : le fer qui entre dans la construction du navire les dévie dans toutes sortes de sens. Tout ceque l'habileté de M. Dumoulin put entrevoir dans leur désordre, c'est que l'Astrolabe recule devant le vent à chaque bordée, et qu'en moins de douze heures elle ira s'abattre snr la banquise, si le vent ne cesse. Par bonheur, dans la matinée du 35, il perdit de sa force. L'horizon s'éclairât, mais on no voyait plus la Zélée. Le canon, tiré pour rappeler, resta sans réponse. Enfin, dans la soirée, en l'aperçut cinglant sous toutes voiles pour rallier. Le 27, les deux corvettes réunies parvinrent à sortir du golfe, non sans de grands hasards, en faisant d'abord on long détour dans le sud-est, à travers les glaces, pour se porter au delà du bras de la banquise qui leur fermait la route, avant d'entreprendre de le doubler. Un coup de vent du sud
les seconda, et, le lendemain 28, elles voguaient loin dans le nord, tout à fait libres.
- Dans la journée, le vent était passé à l'ouest; le ciel s'était dégagé ; on remit le cap au sud, dans l'espérance de rejoindre et de reconnaître plus complètement la terre Adélie. Mais, le 29, le vent se fixa de nouveau à l'est, avec des tourbillons de neige et une grosse mer. D'Urville, après avoir consulté M. Dumoulin, ne se proposa plus que de porter ses bâtiments sur les directions qui conviendraient le mieux pour achever d'établir tous les éléments du magnétisme terrestre, sans perdre l'espoir de découvrir de nouvelles terres, chemin faisant. II les dirigea donc au sud-ouest pour ce double but. Leur marche, devenue alors fort rapide, les amena bientôt devant une autre barrière de glaces d'une grande étendue. A fallut tourner le cap au nord, et serrer le vent pour ne pas tomber sur elle. Pendant que la grand'voile était carguée pour cette manœuvre, on aperçut, à peu de distance, à travers la brume, un navire arrivant avec rapidité, vent arrière. A ses couleurs, il fut reconnu pour un bâtiment de guerre américain. On sut, plus tard, que c'était le Porpoise, qui avait cru rallier ses compagnons. D'Urville arbora ses couleurs françaises; puis, lorsque l'étranger fut proche, craignant d'en être trop rapidement dépassé pour pouvoir échanger avec lui des communications, quand il aurait pareillement infléchi sa route et tourné l'Astrolabe, il fît déployer sa grand'voile, afin de diminuer la différence des deux vitesses en reprenant la sienne propre. Cette manœuvre était insolite. Elle pouvait être interprétée comme un refus d'attendre. L'américain s'y méprit, et pensa que d'Urville ne voulait pas communiquer. Il continua de faire voile vers le sud, et s'éloigna. Ce fut peut-être heureux. En effet, les instructions de la flottille américaine imposaient à ses officiers le plus profond secret sur les résultats de leurs opérations, et ils se sont partout strictement conformés à cet ordre. Si d'Urville avait parlé au bâtiment qui l'approchait, il lui aurait sans
doute annoncé sa découverte; l'américain n'aurait pn répondre que par le silence; cela n'aurait paru ni courtois, ni loyal; A tout prendre, il a mieux valu que les bâtiments n'aient pas communiqué. Dans la relation de M. Wilkes, le commandant du Porpoise impute ce fait à d'Urville comme un manque de charité : « Il ignorait si nous n'étions pas en détresse, si nous n'avions pas « besoin de secours I » C'est là un mouvement de sensibilité hors de place. Le bâtiment américain arrivait brillamment, vent arrière, couvert de voiles, sans donner le moins du monde à croire qu'il eût besoin de rien. Il passa tout proche de l'Astrolabe, à portée de voix, en silence. Le sentiment d'humanité est complétementétranger à l'affaire.
Cette incursion si heureuse de d'Urville, dans la mer Australe, était indispensable à mentionner dans mon récit. Je le laisse compléter ses déterminations magnétiques, entrevoir d'autres terres défendues par d'inabordables falaises de glace, et revenir à Hobart-Town jouir de son succès. Il y rentra le 17 février 1840. Je n'ai pas la douloureuse nécessité de le suivre plus loin.
La flotte américaine avait quitté Sydney le 29 décembre 1839, deux jours avant le départ de d'Urville ; elle y rentra le 1 1 mars 1 840, vingt-trois jours après son retour. Elle avait ainsi tenu beaucoup plus longtemps la mer dans ces mêmes parages, exposée à la même continuité de périls, et poursuivant son but avec une constance, une habileté, une énergie admirables. Le Peacock, surtout, parti de Sydney en si mauvais état, s'était vu dans la chance imminente d'une entière destruction. Le 24 janvier, se trouvant engagé dans une baie profonde, parmi les glaces flottantes, et, selon toute présomption, en vue de terre, il alla heurter de l'arrière contre une haute banquise, brisa son gouvernail et resta sans défense contre les chocs des masses qui l'assaillaient. Entouré, pressé, froissé de tous côtés par elles, il ne sortit qu'à grand'peine de leurs étreintes, ayant sa membrure endommagée et l'avant de sa fausse quille enlevé. Il ne fallut pas moins que
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l'indomptable sang-froid du commandant, le capitaine Hudaon, et les efforts inouïs de tout son équipage pour le ramener jusqu'à Sydney, comme par miracle, sans couler bas. Cette rude campagne fait le plus grand honneur à la marine américaine; Sur ce point, en Angleterre comme en France, il n'y a qu'une opinion. J'arrive maintenant aux découvertes géographiques. Ou en pourra prendre une idée très-claire et très-fidèle en jetant les yeux sur la carte jointe i. cet article. Elle représente, en projection polaire, toute la portion de l'océan austral que les navigateurs ont explorée depuis Cook dans l'espoir d'y découvrir de nouvelles terres autour du pôle, et l'on y a marqué toutes celles qu'ils ont reconnues, de près' ou de loin, avec assez de certitude pour que leur existence doive être admise. C'est une imitation de la carte construite par les ordres de l'amirauté anglaise, pour la publication des découvertes faites par sir James Ross proche du pôle sud, en 1841, Elle a été dressée par M. Daussy, pour servir à l'exposé critique qu'il a donné du premier rapport de M. Wilkes, dans le Bulletin de la Société de géographie de Paris, 2e série, n° i 08. Le cuivre avait été conservé au dépôt des cartes de la marine. Nous avons demandé au ministre de vouloir bien accorder au Journal des Savants le nombre d'exemplaires nécessaires pour accompagner notre article, en sollicitant cette faveur a titre de l'assistance que l'État nous donne; et nous avons été aussi heureux que reconnaissants de recevoir de lui cet instrument indispensable de notre exposition. Avec son secours, elle sera trèsaisée à comprendre'.
' Ce mfroo secours me redevenait Indispensable pour la réimpression acluH>. Mai- je pouvais seulement le réclamer aujourd'hui comme une faveur personnelle, qui me mourait en état do reproduire une discussion destinée à mettre dai.s une éclatante lumière le succès de d'Urvilte, et le, courage heureux des marins français qui ont pris part à sa découverte. A ce litre le minisire de la marine, M. l'amiral Hamelin, a bien voulu mettre i ma disposition le cuivre de. cette même carte polaire, que l'administration avait conservé ; et Je me fais un devoir de lui en témoigner ici ma, respectueuse reconnaissance.
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Dans ce système de projection, le pôle austral de la terre occupe le centre de la carte. Les méridiens sont représentés par des lignes droites partant de ce point, et les parallèles géographiques se projettent suivant des cercles qui lui sont concentriques. On y a marqué les degrés de latitude australe de 10 en 10. Le diamètre qui porte a ses deux extrémités les indications 0 et 180, figure le méridien de Paris. Le sommet 0 est celui d'où partent les longitudes comptées de cette ville; les orientales vers la gauche du lecteur, les occidentales vers sa droite, comme l'annoncent déjà évidemment les extrémités australes de l'Afrique et de l'Amérique, s'avançant respectivement de ces deux côtés dans la projection. Au loin, dans l'est, on voit la pointe sud de l'Australie, et plus a l'est encore la Nouvelle-Zélande. La portion de la mer Australe, comprise de là jusqu'au pèle, est le théâtre des nouvelles découvertes ; et, jusqu'à la mémorable expédition de sir James Ross, en 184-1, elles s'étaient étendues presque exclusivement sur le contour du cercle antarctique, vers 66° 30' de latitude australe. Les deux points extrêmes de l'arc qu'elles embrassent ont été les premiers reconnus1. Celui qui se présente d'abord à l'orient, vers 48° de longitude, est la terre d'Enderby, découverte en 1831 par le capitaine John Biscoe, commandant le brick de commerce le Tula, frété par la maison Enderby de Londres. L'autre limite, beaucoup plus orientale, du même arc, est le groupe d'ttes volcaniques découvert en 1839, vers 161° de longitude, par le capitaine Balleny, montant la goélette l'Éliza-Scott, frétée par les mêmes négociants. Elles sont appelées d'après lui les (les Balleny, comme on le voit sur notre carie à la longitude indiquée. On y a également marqué une autre terre, aperçue aussi ou soupçonnée par le même navigateur dans la même campagne, et qu'il a nommé Sabrina, en souvenir de la petite conserve qui l'accûm-
* Ici, comme dans toute l'exposition quiva suivre, j'emploierai les longitudes comptées du méridien de Paris.
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pagnait et qui périt dans ces parages. Entre cesdeux découvertes, on a placé celle de d'Urville, la terre Adélie ; et enfin cette longue bande, semée d'immenses volcans éteints ou en éruption, qui s'avance vers le sud, à laquelle sir James Ross a donné le nom de la reine d'Angleterre, Vittoria. Celle-ci n'est connue que depuis 1844. Mais je la mentionne pour que l'on puisse apercevoir d'un coup d'œil l'intention des mouvements que nous allons suivre, et l'ensemble des résultats qu'on en espérait.
Lorsque la flottille américaine quilta Sydney, elle ignorait les découvertes de Balleny, et celles de d'Urville étaient à faire. Le plan de M. Wilkes consistait à plonger d'abord dans le sud par le méridien des lies Macquarie, vers 158° de longitude orientale, en s'avancant sur cette direction tant qu'il ne trouverait pas la mer barrée par les glaces. Alors il devait se retourner vers l'ouest, et suivre le contour du cercle antarctique, jusqu'à rejoindre, s'il était possible, le méridien de la terre d'Enderby, s'efforçant toujours de pénétrer au sud par chaque point de cette route où il pourrait trouver un passage libre. Sa première incursion dans le sud lui fit rencontrer les glaces flottantes dès le 1 0 janvier, ayant à peine atteint le 64e parallèle. D'abord, elles se présentèrent en masses isolées, peu nombreuses, rongées sur leurs flancs par la mer. Bientôt leur nombre s'accrut ainsi que leur grandeur ; et, le lendemain 1 4 janvier, elles formaient devant lui une barrière compacte qui l'arrêta. Il se trouvait alors a 64° M ' de latitude australe, et par 1 62° 1 0' delongitudeorientale, un peu a l'est du méridien qu'il avait voulu suivre. En conséquence , il fit voile vers l'ouest en longeant cette barrière, qui paraissait s'infléchir vers le sud. En effet, le 46 janvier, après l'avoir. côtoyée ainsi jusqu'à (55° 26' de longitude orientale, il atteignit en latitude 66°. « C'est de ce jour-là, dit M. Wilkes, < que nous datons la découverte dont nous réclamons l'honneur. > Pour établir ce droit , il rapporte que , ce même jour, on aperçut des apparences de terre, à bord des trois bâtiments le Yincennes, le Peacock, le Porpoise; et il cile des notes de plusieurs officiers
qui avaient en effet consigné ce soupçon sur le"urs livres de loch. Il donne même, dans sa relation , la gravure d'un dessin de sa main, fait sur place, représentant une montagne qu'il avait distinguée, et qu'il a nommé Ringgold's-Kholl, le mont Ringgold, en l'honneur du commandant du Porpoise. La distance, d'après sa carte, n'était pas moindre de 66 milles marins. La légitimité de ces allégations a été attaquée devant une cour martiale, tenue, après le retour de M. Wilkes, à bord du bâtiment des États-Unis le Pforth-Carolina. Des officiers de la flottille ont même contesté que la terre eût été vue avec certitude trois jours plus lard, le 49 janvier. Il a été avancé que M. Wilkes n'avait émis et accueilli ces présomptions qu'après son retour à Sydney, lorsqu'il eut appris que les Français avaient débarqué le 22 janvier sur un point de la côte. On peut voir les détails de ce procès dans le Bulletin, de la Société de géographie, déjà cité. Nous ignorons quelle en a été l'issue. Mais, sans nous prévaloir des doutes qu'il a pu faire naître sur la réalité des droits que M. Wilkes réclame, nous discuterons seulement la valeur des preuves physiques sur lesquelles il les appuie. Dans le rapport présenté par lui à l'Institut national de Washington, à son retour en 1 842, il a indiqué lui-même, sans le vouloir, le degré de certitude que l'on doit leur attribuer. « Pen- « dant que nous longions la barrière de glace, dit-il, je préparai « une carte sur laquelle je marquais la terre, non-seulement aux « points où nous avions positivement constaté son existence, mais t encore dans les places où. toutes les apparences annonçaient t qu'elle devait exister*. » Cette carte, il l'avait envoyée de Sydney à sir James Ross, qui l'a insérée dans la relation de son propre voyage au pôle sud. C'est, à quelques détails près, la même que M. Wilkes reproduit dans son ouvrage actuel, sauf qu'il en a effacé
■ n During our croise, ai wo sailed nlong the icy barrier, I prepsred 3 ■ cli an, laying down the land, not only wbere ne actually deterrained it le o esist, but those places in wliich every apnearance denoted ite < Wilkes, Synopsis oflhe émise, elc„ p. 21. Washington, 1842.
une portion de lerre qu'il y avait marquée, et sur laquelle sir James a déclaré depuis avoir navigué librement. Cette confiance de porter comme autant de découvertes réelles, des soupçons de terre, a paru aux marins européens fort surprenante, et tout à fait insolite. L'expérience leur a trop appris combien il se présente de ces apparences trompeuses, surtout dans les mers australes, parmi les glaces. Les hydrographes les plus exercés ont vu ainsi apparaître au loin des terres fantastiques, dont ils ont dessiné les contours et relevé les détails pendant des journées entières, après quoi elles se sont évanouies. Sir James Hoss en rapporte un curieux exemple dans son Voyage au pôle sud, tomeî, page 177. Le 5 janvier f 841 , se trouvant à 66° 52' de latitude australe parmi les glaces, « on signala dans la soirée une remarquable apparence a de terre. Celte manifestation ayant subsisté pendant des heures, « sans aucune modification de formes, plusieurs officiers s'imac ginèrent qu'ils voyaient effectivement une terre réelle, semée de f collines entièrement couvertes par la neige, et d'un aspect gét néral tellement propre à tromper des yeux inexpérimentés, que, « si nous n'avions pu avancer plus loin , ils auraient indubitablee ment affirmé, à notre retour en Angleterre, que nous avions a découvert la terre dans cette position. Ce n'était pourtant rien < autre chose que le contour supérieur d'un nuage, marquant, «c par un trait parfaitement défini, mais irrégulier, la limite de « hauteur que la vapeur aqueuse peut atteindre sous ces latitudes. « Plus bas, cette vapeur se montre à tous les états de condensa- « lion ; plus haut, on aperçoit l'espace ÎTroid et clair où elle ne c saurait s'élever. C'est surtout aux approches des glaces, que « ces apparences de lerre sont les plus marquées et les plus trom- « peuses. > Après de tels faits, peut-on raisonnablement admettre que toutes les apparences indistinctement rapportées par M. Wilk.es sont autant de terres véritables, qui établissent les dates de ses découvertes ? et ne doit-il pas s'en prendre Jl lui seul si , parmi celles qu'il mentionne, on ne sait plus aujourd'hui, comme il ne
saurait plus lui-même, distinguer ce qui a été- illusion de ce qui a pu être la réalité.
Du 16 janvier au 17 lévrier, c'est-à-dire, pendant un mois, M. Wilkes continua de marcher dans l'ouest, en suivant le contour du cercle antarctique, jusqu'au 93° degré de longitude orientale. La saison ne lui permit pas de pousser cette exploration jusqu'au méridien de la terre d'Enderby, comme il l'aurait voulu. Pendant ce trajet on signala presque tous les jours, dans le sud , des apparences de terre qui sont indiquées par autant de traits sur notre carte. Mais les bâtiments américains ne purent jamais en approcher d'assez près pour y débarquer, étant rejetés au loin par les tempêtes, ou se trouvant arrêtés par des remparts de glace qui en obstruaient les approches. Une seule fois ils se crurent au moment de réussir: c'était le 30 janvier. Ils avaient pénétré à travers les glaces dans une baie profonde où ils voyaient enfin la terre à nu devant eux, s'étendant de l'est vers l'ouest à toute distance. Elle était haute, escarpée, couverte de neige. Assuré ainsi de son existence et de sa grandeur, M. Wilkes l'appela continent antarctique, et il donna à la baie le nom de baie Piners, qu'il lui conserve dans sa relation. Il la place par 66° 42' de latitude et 1 37° 42' de longitude orientale. Ce fut tout ce qu'il en put saisir. Une tempête furieuse le força de fuir au large parmi les glaces, et l'en- ' traîna dans l'ouest sans chance de retour. Les forces de ses équipages étaient épuisées. Pourtant, ït continua encore de marcher vers l'ouest, remarquant, ça et la , des apparences de terre, qu'il jugea être autant de portions du continent antarctique. Mais il ne put mettre pied nulle part. Il dut se contenter de débarquer sur une grande lie de glace, portant des débris de terre, de sable, et de roches, qu'il supposa s'être détachés avec elle de la cote prochaine. On y recueillit principalement des échantillons de grès rouge et de basalte. Balleny, dans le cours de son voyage au sud, avait aussi jencontré, à plus de 100 milles au large de toute terre, une grosse masse de rochers incrustés dans les hautes falaises
d'une tle de glaces flottantes. Il n'est pas improbable que les blocs erratiques répandus sur nos continents y aient été ainsi amenés quand la mer était plus haute, ou les terres plus abaissées.
Nous examinerons tout â l'heure jusqu'à quel point les découvertes maintenant effectuées dans ces parages justiCent la dénomination de continent antarctique adoptée par M. Wilkes. Mais nous avons d'abord à vider avec lui une question. Les éléments de position qu'il assigne à sa baie Piners, la route par laquelle il y est parvenu, les indications qui précèdent son arrivée et celles qui suivent son passage, prouvent qu'elle est identiquement celle dans laquelle les bâtiments français avaient pénétré le 21 janvier 1840 et avaient mis pied à terre le 22. En conséquente, on peut faire à M. Wilkes cette argumentation : Lorsque vous êtes arrivé dans celte baie le 28 ou le 30 janvier 1840, vous ignoriez que d'Urville vous y eût précédé, et en eût pris possession. Vous pouviez donc la croire alors une de vos découvertes , et lui donner à ce titre un nom de votre choix. Mais, quand vous imprimiez votre relation en 1845, vous ne pouviez plus avoir cette croyance. Le titre de d'Urville, antérieur au vôtre, vous était connu, puisque, en 1843, dans votre communication à l'Institut national de Washington, page 27, vous vous plaigniez que l'on eût porté les découvertes des Français sur la carte anglaise, sans y mentionner les vôtres. S'il vous restait quelques doutes sur l'identité du lieu et l'antériorité du temps, vous pouviez facilement les éclaircir en consultant les Annales maritimes et coloniales de 1 840, où cette partie de la relation de d'Urville a été imprimée, avec les cartes de relèvement de la terre Adélie. Vous pouviez encore consulter séparément ces cartes elles-mêmes, qui ont été rendues publiques à cette époque en France, en Angleterre, et que l'on doit présumer être également parvenues aux États-Unis. Si vous avez pris connaissance de ces documents, comme l'équité semblait l'exiger, vous avez dû voir que vous n'aviez plus de titre à la découverte de la terre Adélie, et qu'il n'était pas juste de la maintenir dans
votre relation, ni sur votre carte, comme vous étant propre. Si vous n'avez pas jugé à propos de vous enquérir de la vérité, voire négligence ne vous crée pas de droit. Vous n'aurez pas accru vos mérites réels, en donnant à vos compatriotes une illusion qui ne saurait être de longue durée; et peut-être auront-ils lieu de vous exprimer leurs regrets plutôt que leurs félicitations, quand ils verront que, sur toutes les cartes nautiques excepté sur la vôtre, cette terre sera marquée du nom que lui a donné d'Urville, à l'exclusion de celui que vous avez voulu lui attribuer.
Quant à la dénomination de continent antarctique, sous laquelle M. Wilkes réunit les terres australes qu'il pense avoir découvertes, et celles qui étaient connues avant lui sur le contour du même parallèle, un raisonnement très-simple montrera qu'elle est au moins prématurée. L'existence de la terre n'a été jusqu'ici matériellement constatée qu'aux deux extrémités de cet arc et au point intermédiaire où d'Urville a débarqué. Les apparences de terre remarquées par M. Wilkes, et qu'il mentionne sans discussion partout où elles se sont présentées à lui, ne comportent pas, à beaucoup près, une pareille certitude. Au jugement des marins, elles ne fournissent que des présomptions généralement douteuses, dont l'ensemble est seulement rendu ici plus vraisemblable, par leur connexion avec les points dont l'existence est assurée. Mais, ni ces points, ni les portions de terre que M. Wilkes aurait aperçues n'ont été assez complètement explorés pour que l'on puisse savoir si ces terres se tiennent, ou si elles sont séparées par des bras de mer habituellement gelés. Leur contiguïté est donc, jusqu'à présent incertaine. On ne saurait affirmer qu'elles fassent partie d'un même continent; et, si l'on venait à constater ultérieurement un tel fait, la découverte de ce continent devrait être rapportée aux navigateurs qui ont signalé les premières terres, c'est-à-dire à Biscoë et à Italien;.
Ce jugement, qui a été exprimé en Europe par des marins de la plus haute distinction, et la justice que l'on y a unanimement
D,g,!.zcOOy GOOgk
rendue aux droits de d'Urville, paraissent avoir vivement impressionné M. Wilkes ; car il en a fait le sujet de récriminations dont l'amertuno ne prouve nullement la justesse, e Le mérite de nos « découvertes, s'écrie-t-il, a été réclamé par une nation étrangère, « et leur réalité même a été mise eu question par une autre;
< toutes deux ayant en mer des expéditions rivales : l'une dans la c même année, l'autre dans l'année suivante. — Chacune de ces c nations a paru disposée à nous dérober l'honneur (to rob us « of the honour), en exagérant l'importance de ses propres re- « cherches; et elle voudrait restreindre la terre antarctique aux t petites portions qu'elle a respectivement découvertes V » Notez que, parmi ces petites portions, il y a la terre Vittoria, matériellement reconnue et suivie par sir James Ross, sur une étendue de côtes qui occupe neuf degrés de latitude, et qui approche du pôle jusque par delà le 78e parallèle. Mais ce sont là des colères; je cherche des raisons.
« L'exbteDce de la terre sur le contour du cercle antarctique, t poursuit M. Wilkes, est maintenant confirmée par les témoii gnages réunis des marins français et 'anglais. Peu de jours « après que la terre eut été vue par les trois bâtiments de notre « flottille, d'Urville, le célèbre navigateur français, rapporte que
< ses canots ont débarqué sur une petite pointe de rochers, dans •c l'endroit, à ce que je suppose, qui nous parut accessible dans « la baie Piners, d'où le Vmcennes fut chassé par une violente « tempête. C'est ce qu'il a nommé la terre Clarie fthis he called « Clarie land) ; et cela lui donne la croyance (leslifies to his belief) « qu'il existe une grande étendue de terre, ta où la.vue que nous.
< en avons eue ne laisse aucun doute sur son existence effective. » Ici je ferai remarquer d'abord que la côte Clarie de d'Urville (il ne l'a jamais appelée la terre Clarie) estsituèeà44ûou 150 milles dans l'ouest, du point où les Français ont débarqué. Non-seule-
* Jmeriem ixpattlion, t. D, p. 381 et suivante*.
ment d'Urville n'a jamais dit y avoir pris pied, mais il déclare expressément n'en conclurerexistencequeparinduclion.il n'avait devant lui qu'une immense muraille de glaces, continue, sans ûssures, ayant de 1 00 a 1 50 pieds de hauteur ; il la côtoya sur un développement de 20 ou 25 lieues, sans en atteindre le bout. La proximité où il se trouvait de ces hautes falaises l'empêchait de voir s'il existait une terre par delà. Il présente seulement ce fait comme présumable, l'inférant de ce qu'une ceinture de glaces, si étendue et si solide, semblait n'avoir pu se former et se maintenir avec tant de continuité, qu'étant appuyée contre une grande terre. Jamais il ne s'est exprimé qu'avec cette réserve; et, dans sa carte publiée en 1 840, comme dans toutes les réimpressions qu'on en a faites depuis, la côte Clarté porte, écrite sur ses contours, la spécification suivante : Falaises de glaces escarpées et uniformes, supposées envelopper une base solide. Si on l'a marquée terre Clarie, dans la petite carte polaire de la Société de géographie que nous reproduisons, cela ne fait pas autorité contre d'Urville; et nous n'y avons laissé subsister cette dénomination que pour en prendre occasion de signaler ce qu'elle a de trop absolu. Maintenant, posons une question de bonne [oi. Lorsque M. WilLes imprimait en 1 845 l'ouvrage que nous avons sous les yeux, dans quel document officiel, français ou étranger, a-t-il pu voir le lieu et les circonstances du débarquement de d'Urville, représentés comme il les rapporte, de manière à en changer tous les caractères réels, et les faire passer du certain à l'incertain? Ce n'est pas dans la relation originale de d'Urville, ni dans sa carte publiée en Europe dès 4840. Ce n'est pas non plus dans la carte dressée par l'amirauté anglaise, au retour de sir James Ross. On y a inscrit la terre Clarie comme conjeclurée (supposed land) ; c'est celle que M. Wilkes mentionne. Mais on y a porté la terre Adélie comme reconnue effectivement; c'est celle que M. Wilkes ne nomme pas. Pourtant il a connu cette carte anglaise, puis- ■ qu'il se plaint qu'on n'y ait pas inscrit ses découvertes. Comment
a-t-il pu voir la certitude où l'on avait marqué le doute; et ne pas voir la réalité où on la marquait? Dans un exposé de faits, dont l'exactitude était une condition si essentielle, par quelle fatalité a-t-il laissé le vrai pour prendre le faux?
Au reste, M. Wilkes ne s'irrite pas seulement des doutes que l'on a paru concevoir sur la réalité du continent antarctique et sur les droits qu'il prétend avoir à sa découverte. Il en réclame même le soupçon et la conjecture. « Qui donc, demande-t-il, qui
* donc, avant 1840, en Amérique ou en Europe, avait eu la « moindre idée qu'une grande étendue de terre existait au sud « de la Nouvelle-Hollande? Et qui en doute aujourd'hui, soit « qu'on la suppose être une chaîne d'Iles ou un vaste continent? « Examinez loutes les cartes publiées jusqu'à cette époque, y « trouverez-vous le moindre indice d'une terre ainsi placée? Non, « sans doute, et par une raison péremptoire. On n'en connaît
* point, et l'on ne soupçonnait pas même qu'il en existât. >
Si l'on ne devait pas voir dans ce passage l'effet d'une préoccupation d'esprit, il faudrait croire que les conceptions européennes se propagent bien tard en Amérique. L'existence d'un continent austral est une des plus vieilles idées de la géographie spéculative: on le supposait nécessaire pour faire contre-poids aux terres arctiques. La terra australis incognita est marquée à ce titre dans les cartes dé Mercator, comme s'êtendant sur tout le contour du globe, au sud des continents déjà connus. Lorsque Kerguelen, en 1772, eut découvert la terre qui porte son nom-, il présenta cette idée comme ayant fourni le motif de son voyage dans les mers australes. « Ces mers, dit-il, embrassant une éten- « due de plus de 1,500 lieues en diamètre, les géographes et les « savants étaient persuadés qu'il existait un continent*.» N'aurait-on pas la relation de Kerguelen dans la bibliothèque du
l Relation de deux voyages, dam tet mers Australes et des Indes, par M. de Kerguelen, p. ], iu-8°. Paria, 1781.
Nautical office de Washington? Alors, voici une autre autorité. Dans l'introduction au deuxième voyage de Cook, introduction écrite par lui-même, .ce grand navigateur s'exprime comme il suit : < Les puissances et les savants de l'Europe cherchent depuis * longtemps à découvrir si la portion de l'hémisphère austral qu'on « n'a point encore explorée n'est qu'une immense plage d'eau, « ou si elle* renferme un autre continent, comme la géographie « spéculative semble l'indiquer. En ordonnant le voyage dont ;on < publie ici la relation, Sa Majesté a eu pour premier objet de « fixer l'opinion sur une matière aussi curieuse et aussi impor- « tante. » Sans nul doute, M. Wilkes trouvera à Washington l'ouvrage de Cook; il pourra vérifier la citation.
Les difficultés personnelles dans lesquelles cet officier habile et courageux s'est trouvé enveloppé, a la suite de son expédition, expliquent très-naturellement les prétentions trop étendues qu'il s'est cru obligé de soutenir. Les exigences de ses compatriotes ne lui laissaient pas la liberté d'être juste dans ses appréciations. L'honneur réel, et incontesté, que son voyage a fait à la marine ' américaine ne suffisait pas a la vanité populaire. La foule ignorante veut l'impossible. Elle ne se contente pas à moindre prix. Mais il sera dédommagé de ces amertumes par les éloges sincères de ceux-là même qui, en Europe, ont dû combattre quelques-unes de ses assertions. Dans un dernier article, j'extrairai de son ouvrage plusieurs faits importants de physique générale, et divers détails curieux sur les rapides transformations de mœurs que la fréquentation des Européens a opérées de nos jours chez des peuples naguère sauvages. Mais je commencerai par compléter les notions que j'ai données précédemment' sur les glaces polaires, en tirant, du dernier voyage de sir James Ross dans la mer australe, des observations d'une parfaite justesse sur les causes physiques et mécaniques dont l'influence annuelle parait devoir être la plus efficace pour les rompre et les disperser.
J'avais l'intention de commencer cet article par l'exposé des vues que sir James Ross a émises sur les causes physiques et - mécaniques dont l'influence peut déterminer occasionnellement la dislocation des barrières et des montagnes de glace, si abondantes dans les mers australes, a de hautes latitudes. Mais, après avoir relu, avec toute l'attention dont je suis capable, les relatioqs des navigateurs qui ont observé et étudié les glaces polaires sous les conditions les plus diverses de formation, de développement et de durée; Scoresby, Parry, John Ross dans les mers du nord; d'Urville, Wilkes, James Ross dans les mers du sud, j'en suis venu à douter que Ton pût assujettir aujourd'hui cet ensemble de faits a une théorie générale : tant on y voit concourir de causes physiques, mécaniques, et météorologiques, dont le mode d'action est incomplètement appréciable, ou entièrement ignoré. Mon doute s'est accru, lorsque j'ai essayé d'appliquer a ce sujet les études nombreuses et persévérantes qui ont été faites depuis ces derniers temps, sur les glaciers fixes des Alpes. Car, si l'on veut seulement lire le résumé fidèle que M. le vicomte d'Archiac en a présenté, au tome Ier de son histoire de la géologie, on verra que le problème de leur accroissement et de leur destruction progressive est loin d'être résolu, quoiqu'il soit constamment à notre portée, et sous nos yeux, Toutefois, comme cela est assez ordinaire, en ne trouvant pas ce que je cherchais, j'ai rencontré quelque chose de mieux, que je ne cherchais point. C'est une nombreuse série d'expériences, faites par sir James Ross dans son dernier voyage, sur les températures de la mer a des latitudes diverses, et dans ses plus grandes profondeurs. Or la distribution de ces tempéra-
tures est un des phénomènes de physique générale qu'il nous importe le plus de connaître ; car il intervient comme élément mécanique dans l'équilibre et le mouvement des mers, par conséquent aussi dans les conditions' d'existence durable ou passagère des glaces qui peuvent se former à leur surface. M'attachant donc à celte question encore peu étudiée, je me suis proposé de rassembler ici les données, tant connues qu'inconnues, qui y concourent, et de montrer les conséquences assurées ou incertaines qu'on en peut déduire. C'est ce bilan de notre Bavoir et de notre ignorance que je vais présenter à nos lecteurs. Si l'exposé que j'en donnerai nous montre moins riches qu'on ne le croit communément, il aura du moins l'utilité de faire voir, dans tout leur jour, les difficultés que présentent les problèmes météorologiques; difficultés que ne soupçonnent pas les gens du monde, et qui sembleraient même n'être pas assez généralement senties par les savants de nos jours, si l'on ne devait plutôt croire qu'ils craindraient d'en trop embarrasser leurs spéculations.
La masse d'eau salée qui recouvre une grande portion du sphéroïde terrestre, n'est pas dans un élat statique fixe et stable. Elle est au contraire perpétuellement agitée à sa surface, et dans toute sa profondeur, par des causes physiques, extérieurement agissantes, qui remuent et mêlent incessamment toutes ses parties. Si la terre, tournant sur sou axe propre, existait seule dans l'espace, leB fluides répandus sur son noyau solide seraient uniquement sollicités par m force attractive totale, combinée avec la force centrifuge que le mouvement de rotation engendre. La mer et l'atmosphère prendraient alors un état d'équilibre intérieur et extérieur qui serait permanent, comme le sont ces forces ellesmêmes. Mais les attractions du soleil et de la lune exerçant aussi leur puissance sur chaque élément matériel des deux enveloppes fluides, suivant des directions et des proportions d'intensité qui varient sans cesse, elles les entretiennent dans un mouvement d'oscillation continuel. Pour concevoir clairement ce grand ré
sultat, simplifions le problème mécanique, en lui donnant un énoncé abstrait, qui n'en comprenne que les conditions les plus générales. Supposons la terre sphérique, entièrement recouverte d'une couche liquide homogène, et plaçons-la d'abord dans l'espace seule, immobile, sans mouvement de rotation. Le liquide, sollicité par une pesanteur égale suivant tous les rayons du noyau solide, se mettra en équilibre stable autour de son centre; et, quand ses réactions statiques se seront calmées, il formera une mer sphérique, partout également profonde. Faisons maintenant intervenir la présence du soleil, que nous supposerons pareillement fixe dans le plan de l'équateur terrestre, en le dépouillant par la pensée de son pouvoir calorifique, et ne considérant que sa force attractive. Elle agira inégalement sur la masse du noyau solide et sur le liquide qui l'environne, non pas en raison de leur diverse nature, mais à cause de leur inégale distance du corps attirant; et, selon que la différence des deux actions se composera avec la pesanteur terrestre dans un sens contraire ou favorable, elle affaiblira le poids relatif des particules liquides ou elle l'accroîtra. Leur équilibre précédent sera donc troublé. Mais, après une agitation plus ou moins prolongée, il s'établira un nouvel état pareillement stable, dans lequel, pour égaliser le poids de toutes les colonnes fluides distribuées sur la surface du noyau, la couche liquide devra prendre la forme d'un ellipsoïde de révolution, allongé vers l'astre, et ayant ses pôles d'aplatissement à 90° de cette direction. Ceci convenu, restituons à la masse totale du solide central et du liquide son mouvement propre de rotation vers l'est. Alors l'ellipsoïde aqueux entraîné dans cette direction se déformera, s'affaissera; et le liquide continuant de faire effort pour se reporter constamment sur la direction de l'astre qui le soulève, sa protubérance instantanée aura un mouvement relatif vers l'ouest, en sens contraire du mouvement de rotation. Mais, ne partant plus d'un état d'équilibre fixe, sa configuration actuelle dépendra & chaque instant des forces actives
qui le sollicitent et des réactions résultantes de son état passé. L'attraction de la lune sur la couche liquide y produira des changements de configuration analogues, qui marcheront pareillement de l'est vers l'ouest, avec une .vitesse relative correspondante à son mouvement propre de circulation autour de la terre. Celle seconde cause d'élévation et de dépression de la masse aqueuse conspirera avec celle qui émane du soleil quand la lune sera dans les syzygies, et lui sera contraire quand là lune sera dans les quadratures; de sorte qu'en mesurant les effets absolus qui s'observent sous ces aspects relatifs des deux astres, on connaîtra la somme et la différence de leurs actions attractives aux distances où ils sont placés; d'où l'on pourra conclure les intensités de ces actions mêmes, ou tout au moins leur rapport. Enfin, lorsque le soleil ou la lune s'écarteront du plan de l'équateur où 'nous les avions placés, les effets produits par chacun de ces astres varieront avec la direction des forces qu'ils exercent ; de sorte que ces écarts introduiront dans les résultats absolus des' modifications qui en seront dépendantes.
Tels sont les mouvements que les attractions du soleil et de la lune imprimeraient à une mer libre couvrant toute la masse solide de la terre,' supposée sphêrique. Dans ces hypothèses abstraites, la théorie précédente est indubitable, et tous ses détails peuvent se calculer numériquement. Mais la distribution inégale des eaux sur notre globe, rend le problème mécanique de leurs mouvements bien autrement complexe. La masse liquide, au lieu d'être continue et libre, est irrégulièrement interrompue et gênée par l'interposition des lies et des continents. Au lieu d'être partout également profonde, elle repose sur une surface sillonnée de montagnes et d'abîmes, qui se relève par une pente, tantôt brusque, tantôt insensible, proche des terres exhaussées, où elle s'arrête. Alors les communications n'étant plus libres, les particules liquides ne pourront plus obéir immédiatement, et avec régularité, aux forces attractives qui les sollicitent. Dans les espaces
où elles seront trop resserrées, elles n'afflueront plus assez-abondamment, ni assez vite, pour réaliser complètement les protubérances locales que chacun des astres sollicite a un instant donné. Dana des espaces plus vastes, les ondes intérieures et extérieures engendrées parleur transport se trouveront capricieusement resserrées ou étendues, accélérées ou ralenties, dans les cavités et les anfracluositès du fond qui les supporte. Elles se briseront violemment contre les rivages qui les arrêtent, et y formeront des ondes réfléchies qui, propagées vers d'autres bords, viendront y fortifier ou affaiblir les ondes directes produites par" l'attraction. Avec cette complication de données naturelles, si nombreuses, et qui nous sont même en grande partie cachées, le problème mécanique des mouvements réguliers de la mer ne nous est plus accessible par un calcul direct; et cet aveu ne surprendra point, si j'ajoute que, dans l'état de nos connaissances sur les motive- " ments des fluides, nous ne savons pas seulement calculer la formation, non plus que la marche, des ondes qui se produisent en avant, ou sur les flancs, ou dans le sillage, d'un navire en mouvement sur un lac. Le phénomène du flux ou du reflux des mers" ne nous est donc réellement abordable que par un empirisme expérimental, qui se fonde sur la connaissance de sa cause physique et sur le caractère de périodicité auquel il est nécessairement astreint. En partant de ces deux principes, on adapte les conditions générales de périodicité aux résultats absolus qui s'observent dans chaque localité particulière ; et Von parvient ainsi à prédire, avec une parfaite certitude, toutes les circonstances régulières des marées qui doivent s'y produire, dans chaque position donnée des astres attirants. Personne n'a suivi aussi profondément, et développé avec autant d'habileté que Laplace, cette belle et utile application du calcul.
L'atmosphère qui enveloppe la terre éprouve, sous l'influence attractive du soleil et de la lune, des oscillations périodiques ana~ logues à celles de la mer. Mais son peu de masse les rend extrè-
. mement faibles, et elles se perdent jusqu'à devenir inappréciables parmi les agitations bien autrement nombreuses, variables, et presque désordonnées, qui se produisent presque continuellement dans cette masse gazeuse, par une autre cause physique dont l'effet sur elle est bien plus puissant.
Cette cause est l'action calorifique du soleil, En considérant d'abord notre globe dans son ensemble, les portions de sa surface qui sont comprises entre les tropiques reçoivent les rayons solaires presque verticalement durant toute l'année, avec de courtes intermittences périodiquement réitérées de jour et de nuit. Dans les régions voisines des pôles, au contraire, les rayons solaires n'arrivent jamais que sous des Incidences très-obliques, et leur pouvoir calorifique, affaibli par Cette circonstance, s'exerce par des alternatives de jour et de nuit qui durent plusieurs mois. De là résulte annuellement un afflux de chaleur, qui agit sur la totalité du globe avec une énergie décroissante de l'équateur aux pôles. Mais la loi propre de ce décroissement n'est pas la seule règle de ses effets. L'impression produite sur chaque portion de la surface est diverse selon la nature des matières qui.en sont affectées. Les terres découvertes absorbent immédiatement une forte partie de la chaleur incidente. Elles s'en imprègnent, et s'en réchauffent jusqu'à une petite profondeur, d'où elle ne peut que lentement se dégager. La mer, au contraire, se laisse pénétrer profondément par les radiations calorifiques ; et leur extinction progressive s'y opérant avec beaucoup moins de rapidité que dans les masses opaques, l'inégalité du réchauffement s'y répartit dans une couche beaucoup plus épaisse. Ces effets généraux sont d'ailleurs incessamment modifiés dans leurs détails par le contact mutuel des eaux et des terres, par la profondeur locale de la mer, par les courants constants ou variables qui s'y établissent, et enfin par l'impression de l'atmosphère sur sa surface, et par le rayonnement de celle-ci vers l'espace céleste, toutes causes trop complexes pour que leurs résultats puissent être théoriquement prévus. Toutefois,
en rassemblant les observations des navigateurs, aujourd'hui si nombreuses, on y découvre encore quelques lois d'ensemble ; et, comme personne, je crois, ne les a cherchées avec plus de patience, ni établies avec plus de vérité que le capitaine Duperrey, je m'appuierai principalement sur ses investigations. Dans les régions équatoriales , la température de U mer, à sa surface, observée en un grand nombre de points du contour du globe, loin des cotes, est, en moyenne, d'environ 26° centésimaux; et elle n'éprouve que dé très-petites variations. Celle de l'air, près de cette surface, est à peine différente, habituellement un peu plus froide. A l'intérieur, sous cette même zone, la température de la mer baisse généralement à mesure "qu'on s'éloigne de la surface. Pour la mesurer, on descend ordinairement à diverses profondeurs, des thermomètres renfermant des index mobiles, dont la position finale marque le maximum de contraction ou de dilatation qu'a subi la masse liquide contenue dans leur réservoir, laquelle est ordinairement de l'alcool, La température correspondante se conclut, ou doit se conclure, de comparaisons préalablement établies entre les indications du thermomètre & mercure ordinaire et celles du thermomètre à index, non-seulement aux termes extrêmes de sa course totale, mais encore dans un grand nombre de points intermédiaires, pour connaître les inégalités de sa marche et les corriger. Dans l'application, ces instruments doivent être protégés contre la pression extérieure par des enveloppes solides très-résistantes ; de sorte qu'il faut les* maintenir flans la même couche aqueuse pendant tout le temps qu'on a reconnu nécessaire pour qu'ils puissent partager complètement sa tempe- . rature. Ces expériences sont très-difficiles à faire à la mer, surtout quand on veut atteindre de grandes profondeurs. Si le navire marche, l'inclinaison de la ligne de sonde rend la détermination de la hauteur verticale très-incertaine, et peut entraîner l'instrument hors de son aplomb. Même en calme, les manœuvres de la descente et de la montée, qui' durent parfois des heures , exigent
des précautions continuelles pour éviterles secousses qui feraient marcher les index. Les accidents qui peuvent résulter de ces diverses causes influent gravement sur les conséquences que Ton tire des indications ainsi obtenues ; et les craintes qu'ils doivent toujours inspirer Citent toute certitude, quand les données du raisonnement tombent dans les limites des erreurs qu'ils peuvent produire. Je prends comme exemple les résultats qui ont été' recueillis dans le voyage de circumnavigation exécuté durant les années 1837. 1838, 1839, par la frégate française /a Vénus. Les sondages ont été faits avec tous les soins imaginables par un de nos habiles hydrographes, M, de Tessan. Les températures sousmarines étaient mesurées par des thermomètres à index, de Bunten. Dans l'Atlantique, sous l'équateur, deux expériences faites le même jour, avec une très-petite discordance, ont donné en moyenne 3°,75 de la graduation centésimale, à une profondeur verticale d'environ 1 000 brasses, la brasse étant de 5 pieds ancienne mesure. La profondeur est calculée d'après la longueur totale de la corde filée qui était de 1200 brasses, combinée avec son inclinaison observée. La température de la mer à sa surface était alors 27°, couséquemment bien plus basse dans les couches profondes. Des expériences pareilles furent faites dans l'océan Pacifique avec le même genre d'instrument. Sous l'équateur, il indiqua une fois 3° à une profondeur estimée 430 brasses, la longueur de ta corde filée étant de 1100. Une autre fois, à la profondeur de 2300 brasses, la corde étant presque verticale il indiqua seulement 1 °,7, et revint avec son étui écrasé. La température de la surface de la mer était 27", comme précédemment. Pour tirer de ces nombres des conséquences absolues, il faudrait connaître leurs limites d'erreur; on ne peut que les conjecturer. Si on les considère seulement dans leur ensemble, en admettant que leurs erreurs ne peuvent être que trèspetites, ce qui devra paraître encore assez hasardeux, ils indiqueraient que les couches profondes de la mer, ont, sous l'équateur
même, une température presque glaciale. De là on a cru pouvoir inférer que le fond de la mer est occupé par une couche d'eau froide descendue des pôles, et .qui se renouvelle sans cesse. Mais, maintenant, voici des expériences du même genre, consignées par sir James Ross dans son dernier voyage, qui conduisent à de tout autres conclusions. Elles sont nombreuses, et toutes faites en calme, aux latitudes les plus diverses, à des profondeurs qui s'étendent verticalement depuis CAO brasses jusqu'à 1650. Plusieurs thermomètres à index étaient attachés sur la même ligne de sonde, a des intervalles connus de distance. Ils avaient été fabriqués en Angleterre, pour ce service spécial, sur la demande de sir James, de manière à pouvoir résister aux fortes pressions qu'ils devaient subir, et sans doute aussi avec toutes les conditions d'exactitude qu'exigeait une destination si importante1. Toutefois ce dernier point ne peut que se présumer. Car la relation imprimée ne donne aucun détail sur la nature de ces instruments, non plus que sur les épreuves préalables qu'ils auraient subies. On les employa fréquemment durant le voyage. Or jamais, dans aucun cas, aux plus grandes profondeurs, la température qu'ils ont indiquée n'a été au-dessous de 39°,S Fahrenheit ou 4°,*7 de l'échelle centésimale. Même, à 66° 34' de latitude sud, les navires se trouvant enfermés dans un champ de glaces sans bornes visibles, elle atteignait encore ce terme à la profondeur de 1050 brasses, se montrant progressivement croissante depuis la surface de la mer, où elle se trouvait, alors à — 20,2V Cette expérience fut faite le 3 janvier 1 842, onze ou douze jours après le solstice d'été de ces régions. Comment concilier ce résultat avec les températures bien plus basses, obtenues par la Vénus sous l'équateur, à des profondeurs moindres? Comment aussi
1 « A voyage of discomy and reuarch, in the Southern and arctic réglons, n during the yean 1839-1843, by eaptain lir James ctarcke Ross, t. II, p. 52. » 1 A voyage, etc., U II, p. 156.
l'accorder avec les expériences de Scoresby, de Parry, surtout de MM. Bravais et Martins, dans la mer Glaciale? Car ces derniers, qui ont opéré aussi au cœur de l'été, étant le '20 juillet 1839 par 73° 36' de latitude nord.entre la LaponieetleSpitzberg, loin des côtes, sur une mer exempte de glaces, ont trouvé, au contraire, la température progressivement décroissante, depuis la surface ou elle était 5°,7, comme dans l'air ambiant, jusqu'à 537 brasses de profondeur où elle était 0°,(0. Pourtant, ils ont employé, dans cette expérience, quatre thermomètres à déversement de M. Walferdin, soigneusement réglés, dont les indications se sont accordées merveilleusement. Celles de deux thermomètres à index de Bunten qu'ils y avaient adjoints, en différaient à peine. D'autres expériences ont été faites avec les mômes instruments un peu au nord et à l'ouest de cette première position, oonséquemment a plus de distance encore des côtes, la mer étant toujours sans glaces. Elles ont donné des résultats du môme ordre : une première fois, à 403 brasses de profondeur 0°,033 , une seconde, à 450 brasses 0°,42. La température de la surface était, dans ces deux cas 3°,4. Il n'y a rien là qui indique un acheminement ultérieur vers le terme final, si élevé, 4°,17. Que dire en voyant des dissemblances pareilles, sinon qu'il est mille fois regrettable que les instruments des différents observateurs n'aient pas été préalablement comparés, et rapportés à un môme étalon î En effet, remarquez l'excessive diversité des conséquences. L'ensemble des expériences de air James Ross se résume comme il suit ' : La mer qui recouvre notre globe se partage en trois grands bassins thermiques, deux polaires, le troisième équatorial. Le fond est occupé par une couche fluide, d'épaisseur inconnue, mais inégale, ayant une température uniforme de 4<M7, à peu près celle du maximum de densité de l'eau pure. La coïncidence peut sembler étrange, d'autant que, dans nos laboratoires,
' Ibld., p. 375.
le maximum de densité de l'eau de mer se trouve a une température beaucoup plus basse, vers — 3°. Toutefois, le fait annoncé ne doit pas être rejeté à priori, parce qu'on ignore si le résultat que nous observons serait pareil, sous de grandes pressions. D'après le même résumé, sur le contour de l'équateur terrestre, et dans les régions interlropicales, où l'action calorifique du soleil est la plus puissante, les couches supérieures de la mer en sont pénétrées et réchauffées; de sorte que la température constante, 4°, 17, n'y existe qu'à la profondeur de 1,200 brasses'. A mesure qu'on s'écarte de l'équateur, l'action extérieure du soleil devenant moindre, la couche de température constante se rapproche de la surface; et, par 15° de latitude, on la rencontre à 600 brasses de profondeur1. Vers 56°,1i de latitude sud, elle se montre à la surface même. A celte distance de l'équateur, il existe, sur tout le jxmtour du globe, une zone circulaire où la température de la mer, à toute profondeur, est uniforme et constamment égale a 4°,17. Sir James a traversé cette zone, en différentes saisons, e.n six points différents, répartis sur la circonférence à de grands intervalles. Elle lui a toujours offert ce même phénomène de constance, qui s'annonçait progressivement à ses approches. En s'éloignant de cette limite, vers le pôle, la couche de température constante s'est de nouveau abaissée; et, vers 70° de latitude sud, il l'a rencontrée à la profondeur de 750 brasses. Ainsi, conclut-il, cette ceinture circulaire du globe, où la température de la mer est constante dans toute son épaisseur, constitue, pour chaque hémisphère, une sorte de barrière ou de terrain neutre, entre les deux grands bassins thermiques de l'Océan. De tout cela il infère, comme conséquence générale, que le nombre constant 4°,4 7 représente la température moyenne
1 A voyage, etc., p. 384 : Sondage fait dans l'Atlantique, jusqu'à la profondeur de 1850 brasses, par 12° Se' de latitude nord et 27* 55' ouest de Paria. » lbld„ p. J75.
actuelle de la masse des mers, laquelle est seulement modifiée à l'extérieur par l'opposition locale qui s'établit entre l'afflux de chaleur venant du soleil et la déperdition résultante du rayonnement vers l'espace, sans que la cbaleur interne du noyau solide de la terre ait maintenant aucune influence pour l'entretenir ou la changer. Cette dernière proposition, tout étrange qu'elle puisse paraître au premier aperçu, n'a rien que de très-conforme aux notions théoriques. Car, même en attribuant au noyau terrestre une chaleur propre très-élevée, la température de sa surface externe a du se refroidir par communication et par rayonnement au fond des mers, ainsi que dans les parties découvertes; de sorte que la transmission actuelle de chaleur, du dedans au dehors, doit y être partout aussi peu sensible qu'elle l'est a la surface de nos continents. Voilà l'énoncé général auquel sir James Ross est arrivé. C'est la construction pure et simple des nombres que l'expérience lui a fournis. Mais il repose tout entier sur l'exactitude de ses instruments, que nous n'avons aucun moyen d'apprécier. Pour lui, l'uniformité de température du fond de la mer est un fait; la fixation de la constante 4",17 pouvant seule offrir quelque incertitude dans les dixièmes de degré. Ses observations lui inspirent si peu de doute, qu'il appelle instamment l'intérêt des navigateurs, non pas sur la vérification de ce point capital de physique terrestre, mais seulement sur sa détermination encore plus précise. J'ose croire que la vérification ne serait pas de trop. Car, entre ses résultats et ceux que d'autres observateurs habiles ont obtenus, entre son système et celui que les expériences antérieures paraissaient établir, il y a une incompatibilité complète. L'unique moyen de dissiper cette opposition, moyen qu'un sentiment profond de l'intérêt des sciences peut seul me donner la hardiesse d'exprimer, ce serait que ces expériences si étendues, si pénibles, si coûteuses, pussent être répétées, ne fût-ce qu'une fois, après avoir pris les précautions qui doivent les rendre certaines, et que l'on omet presque toujours
dans des cas pareils. 11 faudrait que les instruments qu'on y emploie eussent été préalablement étudiés, dans des conditions artificielles de pression, de mouvement, et de température, analogues à celles où ils doivent servir; qulon eût déterminé expérimentalement leurs amplitudes d'erreurs dont ces circonstance»; qu'on eut soigneusement réglé leur marche, comparé leurs indications, et qu'on les eût même essayés encore à la mer avant le départ définitif : c'est dire assez que la question restera longtemps Indécise*.
A travers les incertitudes de ces déterminations, nous pouvons encore découvrir plusieurs conséquences importantes. lorsqu'une masse fluide incompressible a pris un état d'équilibre stable, où toutes ses parties sont en repos relatif, une condition mathématique d'un tel état, c'est que la surface externe de la masse soit partout normale à la résultante des forces qui sollicitent ses divers points, afin que les molécules fluides situées en ces points ne glissent pas le long de la surface. Tout l'intérieur de la masse peut également se concevoir subdivisé en une infinité de couches, dont la configuration soit telle que leurs surfaces externes soient, de même, partout normales à la résultante locale qui sollicite leurs particules. Ces délimitations géométriques s'appellent des surfaces de niveau ; et ainsi la surface externe est comprise dans leur définition commune. Or, quand le fluide considéré est hétérogène, on démontre qu'il ne peut être en équilibre, à moins que sa densité ne soit constante sur chacune des surfaces de niveau. Celte constance n'a pas lieu a la surface des mers, puisque l'iné -
* Les Instruments employés par M. Mutins dans ta mer Glaciale, «Talent été soumis par lui, avec le concours de M. Walferdin, d toutes les épreuves préalables que je viens d'indiquer. Les thermomètres à de verse nient étaient enveloppés d'un fourreau de verre soudé h la lampe, dans lequel l'air intérieur avait ile" amené & un haut degré do raréfaction. Ils étaient ainsi complètement préservés contre la pression extérieure, et l'introduction de l'eau environnante. Voyez le voyage de la corvette la Recherche en Scandinavie, en Laponie et au BpiUberg. Géographie physique, t. II, p, 390,
galîté de sa température aux diverses latitudes donne des densités inégales aux molécules qui la composent. D'après ce seul fait, la masse des mers ne peut pas être dans un état de repos.
L'inégale distribution des températures intérieures conduit à la même conséquence. Considérez, dans les hautes latitudes, un point de la surface de la mer où la température soit 0°; puis cherchez dans l'intérieur de la masse tous les points qui sont à cette même température, et construisez une surface géométrique qui les contienne tous. Ce sera une surface d'égale densité ; et, pour que l'équilibre existe, il faudra qu'elle se trouve être aussi' une surface de niveau partout normale à la résultante des forces qui sollicitent ses particules. Cette dernière condition n'aura certainement pas lieu dans la masse des mers, puisque la surface supposée devra descendre vers l'équateur suivant une pente rapide, évidemment très-oblique aux forces agissantes, dont la principale est la gravité. Ainsi, par celte considération encore, les eaux des mers ne peuvent pas exister à l'état de repos relatif.
Il faut donc qu'elles soient en mouvement; et, puisque l'inégale distribution des températures qui s'oppose a leur équilibre provient d'une cause permanente, qui l'entretient sans cesse à mesure que les déplacements du liquide tendent a la détruire, Il faut que ces déplacements soient perpétuels, comme aussi toujours de même sens, sauf les variations périodiques qui peuvent dépendre des déclinaisons du soleil. De là résulteront, dans la masse fluide, des courants constants, profonds, qui tendront sans cesse a mélanger toutes ses parties, pour les rapprocher de l'état d'équilibre final, où elles ne se fixeront jamais. Voilà le terme de notre science. Elle nous démontre avec certitude que de tels cou* rants doivent exister. Quant à prévoir leurs directions, leurs vitesses, et leur puissance, cela est fort au-dessus de nos calculs.
Ces indications mathématiques sont confirmées par l'expérience. Elle montre, qu'indépendamment des mouvements accidentels causés par les vents, la surface des mers est sillonnée par
des courants généraux, ayant des directions locales constantes, lesquels, par leur action perpétuellement entretenue, transportent les eaux froides des régions polaires vers les régions équatoriales, puis les amènent dans les hautes latitudes de dénomination contraire après qu'elles se sont réchauffées ; ce qui établit dans toute la masse fluide un continuel mélange, et y modère l'inégalité des températures, qui résulterait de l'inégalité des impressions calorifiques immédiatement reçues par ses diverses parties. L'existence de ces courants, leur étendue, leurs directions générales, leurs inflexions, les subdivisions qu'ils éprouvent aux approches des côtes, les remous et les calmes qui résultent des oppositions de leurs branches, ont été soigneusement étudiés par les navigateurs, qui ont un intérêt extrême à profiter de ces circonstances ou à les éviter, selon qu'ils les trouvent favorables ou contraires au but de leur voyage. Ils les déterminent par différence, en comparant la marche apparente du bâtiment, conclue de l'estime, avec la marche absolue astronomiquement mesurée. En 4831, le capitaine Duperrey fit paraître une carte des courants de l'océan Pacifique, qu'il avait construite sur les résultats obtenus ainsi par ses prédécesseurs et par luimême. Il s'est occupé depuis de compléter ce travail, qu'il a étendu à toute la superficie des mers ; et il en a déduit une nouvelle carte où l'ensemble du phénomène s'aperçoit beaucoup plus manifestement. Quoiqu'elle ne soit pas encore publique, il a bien ■ voulu me la communiquer, et me permettre d'en extraire les faits dont j'aurais besoin. On y voit tout d'abord que les courants polaires les plus puissants viennent des régions australes, dans lesquelles on a récemment découvert de grandes masses de terre enveloppées de glaces éternelles ; soit qu'en effet ils tirent leur force de cette origine, soit que l'étendue de mer libre dans laquelle ils se déversent leur permette de se propager plus aisément et plus loin que ceux qui partent du pèle boréal. Deux surtout, remarquables par leur puissance, parcourent comme deux im-
menses fleuves, toutes les régions de l'un ou de l'autre océan ', Le premier, propre à l'océan Pacifique, semble partir de cette longue bande de terres antarctiques découvertes eu 4844 par sir James Ross, et de la grande barrière glacée qui s'étend de là vers le pâle, peut-être jusqu'au pôle même. A son entrée dans l'océan Pacifique, ce courant marche au nord; mais en avant de la Nouvelle-Zélande il se dévie vers l'est et va frapper la côte occidentale de la Patagonie. Cet obstacle le (ait se partager en deux branches inégales : la plus faible redescend vers le sud et tourne le cap Hoiti ;" la principale remonte au nord, en suivant les eûtes du Chili et du Pérou, dont elle rafraîchit la température. Mais lorsqu'elle atteint l'équateur, sa marche ultérieure vers le nord est barrée par la langue de terre oblique au méridien qui joint les deux Amériques. À sa rencontre, le courant se détourne vers l'ouest, puis continue a se mouvoir presque sans obstacle sur cette direction, jusqu'à ce qu'il se trouve de nouveau arrêté par l'Océanie, l'archipel de l'Inde et le continent d'Asie. Arrivé là, il se subdivise, en suivant les inflexions des terres, qu'il rencontre. Une branche, côtoyant l'orient de l'Océanie, se dirige au sud; une autre s'engage et se perd dans l'archipel Indien; une troisième, réfléchie par la côte orientale de la Chine, remonte au nord. Mais celle-ci trouve bientôt devant elle, l'archipel du Japon, la presqu'île du Kamtchatka et le prolongement oriental de la Sibérie. Elle est, en outre, repoussée vers l'équateur par un courant polaire qui débouche du détroit de Behring. Sous l'influence combinée de ces diverses causes, elle se replie vers l'est; et, traversant de nouveau l'espace libre qui s'ouvre à elle dans celte direction, elle va se porter sur la côte occidentale de l'Amérique du nord, à la hauteur de l'Orégon. Aux approches de cette côte, oblique à son cours, elle s'infléchit vers le sud, vient longer la
• Pour suivre les deuils de cette exposition il serait utile d'avoir sous les veui une mappemonde; on mieux encore une carte plaie des deux hémisphères, construite dans le système de Mercator.
Californie; et, rentrant alors dans le grand courant equinoxial. elle reprend avec lui sa route vers l'ouest. Par ce mouvement de circulation continuel, les eaux froides venues du pôle austral dans l'océan Pacifique vont se réchauffer sous l'équateur et modérer ensuite le froid des cotes septentrionales qu'elles baignent. Ainsi la brancha du courant équinoxial qui remonte vers le Kamtchatka, fait que la mer ne gèle jamais autour de la pointe méridionale de cette péninsule. Dans ce dernier parcours, si distant de son origine, elfe a parfois, a l'aide des vents, entraîna jusqu'à la cote d'Amérique des jonques japonaises qui s'y étaient ■ engagées. M. Wilkes en cite un curieux exemple. Dans l'année 1833, les agents de la compagnie d'Hudson, aux environs du dé-' troit de Fuca, reçurent par yoie d'exprès, un dessin sur papier de Chine représentant trois personnes naufragées, une jonque échouée sur les rocs, et des Indiens occupés au pillage. Ils allèrent aussitôt à la recherche, et trouvèrent en effet la jonque, ainsi que trois malheureux Japonais qu'ils parvinrent à sauver de l'esclavage. On les expédia en Angleterre, et de là en Chine ; mais ' ils ne purent jamais rentrer au Japon.
Des mouvements tous pareils à ceux que nous venons de décrire s'observent dans l'Atlantique. Le grand fleuve polaire qui les produit, entre dans cette mer en longeant la côte orientale des terres antarctiques situées au sud-est du continent américain, et traversant ainsi les barrières de glace qui les enveloppent. A cette origine, il marche vers le nord. Hais l'opposition de l'Amérique, el l'afflux de l'autre courant austral qui a tourné le cap Born, l'infléchissent vers l'est, ce qui le porte sur la pointe australe du continent africain. Là, il se partage*. Une portion, continuant
* La Séftaration ne n'opère pas précisément à cette pointe, mafa un peu plus tût, pur l'interposition d'un autre courant venant dé l'Océan indien, et qui rase de plus près la terre d'Afrique. Cela sera expliqué plus loin, dans une note complémentaire, [ci l'insertion de ce détail aurait trop interrompu l'exposé des phénomènes généraux, et je n'ai pas jugé conveuau/e du l'y introduire I. B.
de marcher vers l'est, tourne le cap de Bonne-Espérance, et entre dans la' mer des Indes. L'autre branche, remontant au nord, longe la côte orientale de l'Afrique jusqu'au golfe de Guinée,, qui la dévie vers l'ouest, et la dirige, a travers l'Atlantique, sur les cotes de l'Amérique méridionale. Aux approches de ce continent, le Brésil s'offre à elle comme un coin, qui la divise encore. Une faible portion redescend au sud ; mais là masse principale continue Ba route, et va s'engouffrer dans le golfe du Mexique. De la elle rejaillit vers l'est sur le parallèle des Açores, maintenue a cette basse latitude par les courants polaires du nord, qui viennent de la mer Glaciale, ou qui débouchent du détroit de Davis. Dans ce retour ver» notre continent, elle conserve, comme son analogue de l'océan Pacifique, le caractère distinct de température relativement élevée, qu'elle a reça pendant son trajet sous les zones tropicales. C'est elle que l'on nomme le Gulph-Stream, ou courant du golfe, quand on ne la désigne que par son'origine occidentale. Comme son analogue encore, elle se replie vers le sud aux approches de l'Espagne, et ta se rejoindre au grand courant équinoxial. Hais les côtes occidentales du nord de l'Europe, fuyant au nord-est, au lieu de se replier vers l'ouest comme la côte occidentale de l'Amérique du nord, une portion du courant de retour s'échappe sur cette direction, que l'Islande et le Spitzberg abritent du côté du nord contre l'Invasion du courant polaire issu de la mer Glaciale. A la faveur de ce canal naturel, la fleuve d'eau tiède ainsi dérivé, circule autour des côtes d'Europe dont il adoucit la température ; apportant jusque sur leurs rives les plus boréales, des bols, de» fruits, des graines, nés dans les régions tropicale», sur la cote orientale de l'Amérique, ou aux Antilles. Son interposition abrite l'Europe contre les courants polaire» descendus du nord, qui, se détournant vers l'ouest, vont charrier leurs glaces sur la cote orientale du Groenland, et jusqu'au banc de Terre-Neuve, à des latitudes pareilles a celles de Bordeaux, où nous1 n'en voyons jamais.
Enfin, dans l'espace restreint qu'occupe la mer des Indes, l'admirable carie du capitaine Duperrey montre encore un mouvement de circulation intérieure, opéré suivant les mêmes lois. Le courant polaire qui la détermine se compose de la branche dérivée de l'Atlantique, réunie à un courant direct provenant des parages de la terre d'Enderby. Là, sans doute, et plus encore que dans les grands océans, les effets des causes générales sont occasionnellement modifiés par l'action des vents réguliers ou accidentels. Mais l'ensemble des résultats présente un caractère d'identité que l'on ne peut méconnaître.
La présence du soleil, au nord et au sud de l'équateur, produit aussi dans ces mouvements des variations périodiques d'amplitude, de vitesse, même de direction, aux points où ils ont le moins de force. Ces variations se font-elles sentir jusqu'aux origines des fleuves polaires? On n'a pas pu le constater, puisque les mers où ils prennent naissance ne sont navigables qu'alternativement, durant la saison d'été de chaque hémisphère.
L'existence et la direction initiale de ces courants perpétuels supposent trois choses : d'abord, une cause permanente de mouvement qui pousse les eaux des pôies vers l'équateur; puis, un afflux extérieur continuel qui alimente les grands fleuves polaires à leur origine et dans leur cours; enfin une cause d'exhaustion, ou d'écoulement, qui prévienne l'accumulation finale de leurs produits. Parmi les phénomènes naturels qui nous sont connus, il en est un qui semblerait pouvoir intervenir mécaniquement dans ces résultats. C'est l'inégalité de la pression moyenne exercée par l'atmosphère sur la surface du globe à différentes latitudes. En effet, les observations barométriques montrent que cette pression va en croissant, depuis l'équateur, jusqu'aux environs du 30* parallèle où elle atteint son maximum absolu ; et de là elle décroît progressivement jusqu'aux pôles, où elle est moindre qu'à l'équateur même. On avait depuis longtemps reconnu celte loi dans l'hémisphère nord. Sir James Ross l'a éta-
blie pour l'hémisphère sud dam son dernier voyage. Le sens de l'inégalité qu'elle indique semblerait plutôt contraire que favorable à un mouvement des eaux des pôles vers l'équateur. Mais un autre phénomène atmosphérique, également permanent, a des conséquences inverses. L'inégalité de température imprimée aux diverses régions du globe par la radiation solaire, se communique immédiatement à la couche d'air inférieur, qui est en contact avec la surface de la terre ou des eaux. A mesure que les particules qui la composent se trouvent plus échauffées que les supérieures, elles se dilatent et les soulèvent. De là résulte, entre les tropiques, un courant ascendant continuel d'air chaud, qui, à la superficie des mers, emporte avec lui toute la charge d'eau vaporisée que sa température peut admettre. Le vide inférieur que ce courant tend à produire, appelle vers l'équateur l'air inférieur des régions plus voisines des pôles, qui n'éprouvent pas la même influence expansive à un égal degré; et ce remplacement continuel doit forcer les colonnes équatoriales devenues protubérantes à se déverser vers ces régions, avec la masse d'eau qu'elles ont emportée. Les mouvements propres de ces deux courants aériens se combinent, sur chaque parallèle, avec la vitesse locale de rotation, qui est commune au sphéroïde terrestre et à l'atmosphère entière. Leurs résultantes, modifiées encore par les circonstances physiques, permanentes ou accidentelles, qui se rencontrent dans les espaces où elles s'exercent, produisent tous les phénomènes des vents alises. Il existe donc là deux causes constantes, qui agissent dans le sens des courants polaires de l'Océan. D'abord la force motrice de l'air inférieur, transporté des pôles vers l'équateur, qui doit agir par impulsion sur la superficie des mers ; puis la masse d'eau, gelée ou liquide, que le courant aérien supérieur verse continuellement sur les plages de ces mers, situées . à de hautes latitudes ; ce qui doit y produire un excès de pression relativement aux plages tropicales, d'où ill'a enlevée. Mais, que ces deux causes suffisent pour produire les courants observés,
c'est ce que je n'oserais dire, quoique je ne puisse eu entrevoir d'autres.
Sur ce champ mobile des mers polaires, sans cesse remuée sa surface et dans ses profondeurs par le flux et le reflux, les courants, les vents et les tempêtes, on rencontre trois sortes de glaces. Les unes, en falaises immenses, adhèrent aux terres solides; elles paraissent s'y former, s'y accroître, peut-être pendant des siècles, comme les glaciers de nos Alpes. Comme eux encore, elles paraissent avoir un mouvement de descente ou d'extension progressif, qui les fait s'avancer au large sur le fond de la mer, ou en restant suspendues par cohésion à la masse principale , jusqu'à ee que des causes intestines de rupture, encore peu définies, mais analogues à celles qui agissent dans nos glacierB terrestres, jointes au poids propre des masses proéminentes, et aux secousses incessantes des lames furieuses, en détachent occasionnellement d'immenses blocs à flancs verticaux,' souvent de plusieurs milles d'étendue, qui s'en vont flottant au loin dans toute leur grandeur, quelquefois durant des années entières. Leurs débris épars, s'entremélant ou se soudant aux couches de glaces qui se forment chaque hiver sur la mer même, se recomposent alors en vastes champs gelés, parfois d'une étendue en apparence sans bornes, oh l'en ne trouve qu'un chaos de glaçons, entassés sous toutes les dimensions et sous toutes les formes, qui se transporte d'une seule pièce, au gré des vents et des courants de la mer. Hais, pendant l'été, la chaleur et les tempêtes dissolvent partiellement ces amas ou les désagrègent ; et, dans celte saison favorable, les navigateurs ont pu y pénétrer, tes traverser même, non sans de grands périls. C'est ce qu'ont fait surtout Parry et James Ross ; le premier avec de légères barques, traînées sur les glaçons et conduites à la rame" dans leurs intervalles ; le second en y cherchant, ou y forçant sa roule, avec des navires assez massifs pour briser, par leur impulsion, les glaces récentes, et d'une construction assez solide pour résister au choc des plus gros blocs, quand
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la tempête les soulevait. Les grandes masses qui se détachent des glaciers fixes peuvent-elles se rassembler aussi, parfois, en continuité, et se souder de nouveau entre elles, de manière à recomposer des glaciers errants du même ordre que les fixes, qui se transporteraient sur les diverses plages des mers environnantes, et y présenteraient les hasards imprévus de leurs barrières invincibles aux efforts des navigateurs? C'est un point que l'on ne sait pas encore décider, mais il est d'une grande importance ; car, selon que l'alternative pourrait se résoudre, on connaîtrait si la présence de ces obstacles formidables indique ou n'indique pas, avec certitude, l'existence d'une terre solide placée au delà.
Les expériences de eir James Ross sur la température de la mer, et les conséquences générales qu'il en a déduites, m'ont paru avoir trop d'importance et de nouveauté , pour que je ne dusse pas me hâter de les signaler aux savants et aux marins. Or, je ne pouvais le faire avec utilité, qu'en montrant la place que ce genre de déterminations occupe dans la grande question de l'équilibre et du mouvement des mers. Cette double obligation m'a mené, malgré moi, bien loin de M. Wilkes. Il me reste à peine assez de place pour faire seulement remarquer dans sa relation plusieurs sortes de mérites sur lesquels j'aurais voulu pouvoir insister. Elle abonde en observations nautiques, en relevés géographiques, en documents d'histoire naturelle, de statistique, d'administration, recueillis avec soin, non-seulement sur les côtes que la flottille a visitées, mais aussi dans l'intérieur des terres, a de grandes dislances, par des expéditions spéciales, lorsque ces explorations pouvaient offrir un intérêt présent, ou des espérances prochaines, au commerce américain. Cela amène. des traits de mœurs fort curieux, des descriptions de localité très-fidèles, qui sont fréquemment accompagnées de belles planches gravées, dont les détails, instructifs ou pittoresques, font partager au lecteur toutes les impressions du voyage. .Elles lui montreront, par exemple, sous de vivantes images, toutes les phases de cette mé-
tamorphose sociale, si complète et si rapide, que subit actuellement la Polynésie : depuis la hideuse figure du sauvage abruti dont la race s'éteint misérablement dans les bois de l'Océanie et de la Nouvelle-Zélande, jusqu'au portrait de Sa Majesté Kamehameha III, roi des Iles Sandwick, en uniforme d'officier général européen, avec des épauleltes à torsades; auquel est joint celui de son premier ministre, la princesse Kekauluohi, sa parente, dans toute l'élégance d'une grosse bourgeoise parisienne de 1835, velue d'une robe à corsage plat demi-montant, avec des manches à gigots gonflées, col carré, ceinture à boucle, et par-dessus une écharpe à franges, tous détails que j'énonce d'après des renseignements très-assurés. En 1817, nous avons raconté à nos lecteurs les vicissitudes que l'organisation sociale de ces lies avait éprouvées depuis qu'elles furent découvertes parCook, en (778; et nous avons décrit l'état demi-civilisé, demi-barbare où elles étaient alors parvenues (. La relation de M. Wilkes fait connaître les phases ultérieures que ce mouvement de transformation a parcourues. Aujourd'hui, les lies Sandwick sont l'étape générale des navires de toutes les nations qui traversent l'océan Pacifique. La ville capitale, Honolulu, est un grand marché de commerce ou l'on voit réunies les variétés les plus diverses d'individus, de nations, de langages et de mœurs; depuis le négociant étranger, confortablement habillé d'étoffes fabriquées en Europe ou en Amérique, jusqu'au pauvre sauvage, encore dans sa nudité. indigène. Il s'y imprime deux journaux paraissant une fois la semaine, l'un rédigé en anglais pour le commerce, l'autre en polynésien pour- les naturels. Celui-ci, œuvre des missionnaires américains, contient principalement des histoires tirées de la Bible, avec des images. Le premier donne des nouvelles d'Europe, d'Amérique, de la Chine, de l'Inde, de l'Océanie. Dans un des numéros que j'ai sous les yeux, on dit que la population de l'arehi-
* yoy, plus haut, p, 343 et suivantes ; 348 et suivantes.
MELANGES SCIENTIFIQUES ET LITTÉRAIRES. iS7
pel, qui était de 400,000 habitants au temps de Cook, est réduite, eu 1836, à 108,000. C'est un dépérissement bien rapide. En compensation, M. Wilkes rapporte le texte d'une charte constitutionnelle rédigée par ces mêmes missionnaires, qu'il assure avoir été acceptée. par le roi. Elle établit une sorte de corps législatif émané du peuple, et un conseil supérieur, ou chambre des pairs, . composé des chefs principaux. Le seul culte admis est celui de .Téliovah. Avec un peu de bonne volonté, cette définition biblique semblerait devoir comprendre l'universalité des croyances chrétiennes. Hais, dans l'application, sinon dans l'intention, elle avait été exclusivement restreinte aux formes protestantes; car des prêtres catholiques, ayant voulu s'en prévaloir, furent désignés comme des espèces de païens qui voulaient exciter des révoltes dans l&peuple, en le ramenant à ses anciennes superstitions, et à ce titre ils furent expulsés. L'arrivée de la frégate française l'Artémise, armée de 52 canons, éclaira démonstralivement Sa Majesté-sur cette équivoque, et remit les choses dans un état de tolérance plus équitable. M. Wilkes s'élève, à cette occasion, avec beaucoup d'humeur contre le capitaine Laplace qui la commandait; et il comprend, dans ses reproches, les officiers de la marine royale anglaise, qui sont venus réclamer la même liberté pour des prêtres irlandais catholiques. Ces récriminations contre la liberté de conscience sont fort surprenantes, venant d'un commandant américain ; et il faut beaucoup de charité pour ne pas y entrevoirie mécontentement de quelque intérêt politique, déchu de ses espérances.
Au moment où je termine cet article, j'apprends que -la Société royale de géographie de Londres, dans sa dernière séance annuelle, vient de décerner à M. Wilkes la médaille d'or de son fondateur, la plus grande distinction qu'elle puisse accorder à un étranger. La Société de géographie de Paris avait déjà reconnu, par de justes éloges, le mérite de ses travaux, que ceux de sir James Ross avaient pu seuls, à ses yeux, balancer. Ces témoi-
i58 U1LANDII BCIEÏfTIFIOOEI ET LITTÉn AIBE»,
gnage* d'estime, librement donné», devront confirmer M. Wilkei dans le gentiment du service, peut-être incomplètement apprécia, que son expédition a rendu à la marine américaine, en fixant sur elle les yeux de l'Europe ; et ses compatriotes pourront ne pas regretter l'argent qu'elle leur a coûté, en voyant l'honneur qu'elle leur a fait.