‹ Mélanges scientifiques et littérairesChapitre 10 sur 39 · SUR LA MANIE D'ÉCRIRE · texte numérisé non relu

SUR LA MANIE D'ÉCRIRE

(Extrait du Mercure dé frûMe, 1800.)

• « é « • « Tenet insanabile mulu»

Scribendi cacoëthes. Juv.

Les médecins ont remarq[ué que les maladies du cerveau ne sont jamais si fféctuentes qu'au printemps et en automne. Il faut que la manie d'écrire ait aussi quelque rapport avec les saisons, car ce printemps a fait éclore une multitude d'ouvrages, remplis des idées les plus bizarres que Ton puisse imaginer. L'infïuencÉJ paraît même s'être étendue «ur quelques Journalistes, dont lés jugements sont devenus un peu plus impertinents qu'à l'ordinaire, si j'ose le dire.

Nous n'aurions pas arrêté les regards de nos lecteurs sur ces tristes bigarrures de l'esprit humain, si nous n'avions été nousmêmes alarmé des progrès de l'épidémie que nous dénonçons aujourd'hui au public, et qui doit sa naissance à une indulgence excessive autant qu'à une crédulité trop générale. Si l'on se moquait à temps de tous les charlatans qui s'élèvent et qui veulent attirer l'attention publique, on sauverait la raison et la santé ^ d'une foule d'honnêtes gens qui, par la force de l'imitation, se

sont mis à devenir inspirés. L'un nous dit qu*avec Tattraction et une matière qu'il appelle expansive, il peut faire' et défaire tous les corps de la nature. Point du tout, s'écrie cet autre, il n'y a pas d'attraction. Tout est l'effet de la rayonnance stellaire; les astres en tournant sur eux-mêmes lancent de toutes parts celte rayonnance lumineuse. On prétend, il est vrai, que le mouvemelit de rotation du soleil est incomparablement moindre que la vitesse de la lutnière; mais croyez-moi, je suis très-sûr de tout ce que j'avance, car j'ai trouvé la vérité universelle. Vous vous trompez tous deux, leur dit un troisième* : tous les phénomènes de la nature, ceux de la vie même, sont produits par les forces opposées de l'attraction et du calorique. De petits esprits pourront me demander d'expliquer en détail comment cela se peut faire, je n'en sais rien; mais je suis sûr que cela se fait. J'ai observé les phénomènes de la digestion dans le premier intestin, en me plaçant dans des situations favorables. On ne meurt point; on ne fait que changer d'état d'agrégation. A la vérité, votre azote, votre hydrogène, et votre carbone, se séparent; ils se répandent dans l'atmosphère, pénètrent les animaux et les plantes, ou sont absorbés par la terre; mais comme rien de tout cela ne périt, vous existez toujours; vous vous trouvez seulement réduit à une plus simpje expression. Au reste, on peut me faire toutes les objections que l'on voudra. Je crains peu l'improbation de certains hommes dont l'esprit n'est propre qu'aux petits détails; je déclare de même que je suis indifférent à la censure des hommes d'une certaine trempe; je ne fais cas que de ceux qui seront du même avis que moi. A ce jeune adepte succède un grave médecin *, un président perpétuel de la Société de médecine établie

A -Nouvelle théorie de la vie, par A. Guilloutet, de plusieurs Sociétés savantes. A Paris, chez Arthus Bertrand, rue Hautefeuille.

2 Electricité animale prouvée par la découverte des phénomènes physiques et moraux de la catalepsie hystérique; par M. Petetin, père, D. M. , président honoraire et perpétuel de la Société de Médecine de Lyon, membre ordinaire

dans une des premières villes de France. La seule liste de ses titres académiques occupe dix lignes. Suivant celui-ci, pour jouir du développement parfait de son intelligence, il faut être cataleptique. Dans cet état on voit clairement l'intérieur de son propre corps; on en connaît tous les secrets, tous les détails, et on les explique aux autres, sans avoir jamais eu aucune connaissance d'anatomie. Notre docteur soignait une dame affectée de xette maladie : dans les commencements elle chantait et riait presque sans interruption. Il voulut la guérir de ces défauts par de sages représentations; la malade n*en tint compte. Le docteur comprit qu'elle n'entendait pas ; par le plus grand hasard du monde, il s'avisa de lui parler sur le bout des doigts, au lieu de lui parler à l'oreille; aussitôt elle entendit et comprit parfaitement. Il essaya de lui parler en plaçant la bouche sur sa poitrine, elle entendit encore mieux. En vérité on ne sait pas jusqu'où l'expérience aurait pu aller; mais le docteur, satisfait d'avoir trouvé une voie de communication suffisante, jugea convenable d'arrêter ses tentatives. C'était par là qu'il interrogeait sa malade sur sa maladie, et sur les remèdes qu'il fallait y apporter ; car, en Vertu de la catalepsie, .elle savait tout cela' mieux que lui-même. Ces facultés merveilleuses, échauffant la tête du docteur, il ne put se défendre de tenter encore quelques expériences sur la poitrine de sa malade. « Je renfermai, dit-il, sous différentes enveloppes de papier, € des petits morceaux de pain au lait, de brioche, de mouton € rôti, de bœuf bouilli, et je me rendis chez la malade avec l'in- € quiétude, je le confesse, de la trouver hors de son accès et peut- € être entièrement guérie, tant je regrettais de ne pas avoir eu

de l'Académie des sciences et de la Société d^agricalture de la môme ville ; associé correspondant des Sociétés de médecine de Grenoble , Nîmes ,' Aix-la». Chapelle,; ancien inspecteur des Kôpitaux civils et militaires des 6* et IS* di- Yisions de l'armée du Rhin. Membre du Conseil du département du Rhône, et commissaire pour le gouvernement près le jury d'instruction de T École vétérinaire du môme département. — A Paris, chez Brunot l'Abbe, 1808.

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« plus tôt ridée de tenter ces nouvelles expériences ^ » Voilà, sans doute, pour un médecin, une disposition d'esprit bien chantal^le.

La première chose que le docteur exécuta en entrant, fut de lui demander, sur Festomac, comment elle se trouvait. — « Assez « bien. — Et la tête? — Toujours douloureuse et embarrassée. € — Voyez-vous encore votre intérieur? — Si parfaitement, que « je vous avertis qu'il ne faudra pas me baigner demain ni de « quelques jours. Je tirai aussitôt de ma poche un petit papier ; « je le plaçai sur Testomàc de la malade, en le couvrant de ma « mcdn si parfaitement qu'on ne pouvait soupçonner que je tinsse t quelque chose. Elle se mit à mâcher, et dit : Ah 1 que ce pain au f lait est délicieux I.., Je m'emparai d'une de ses mains, et je € lui demandai sur le bout des doigts : Pourquoi faites-vous un « mouvement de la bouche? — Farce que je mange du pain au « lait. — Où le savourez-vous? — Belle question I dans la bou- « che. » Le docteur essaya ^e même successivement tous les petits paquets qu'il avait apportés; la malade reconnut à m§r« veille tout ce qu'ils renfermaient. Ceci est du bœuf, ou du mouton, ou de la brioche. -^ Monsieur le docteur, ne craignez-vous point de me donner une indigestion? -^ Mangez lsans inquiétude, répondait le docteur, ce mets*là n'est point indigeste. En vérité, quand on lit c|e pareilles folies, on croit rêver soi-même. Mais quand on vient à en exajniner les conséquences, quand on songe que l'auteur, qui a composé sur ces folies un volume m-8* de 400 pages, a été un médecin très^répandu, qu'il a nécessairement dirigé le traitement d'une infinité de malades d'après les principes extravagants nés du désordre de son cerveau, on né peut s'jempêcher de regarder autour de soi et de craindre que l'appli^ cation de quelque autre système, tout aussi probs^ble, ne nous réduise un peu trop tôt à notre plus simple expression. Ce mëde-

*■ Électricité ànimate, p. S4 et suirantes*

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cin passionné pour la catalepsie e$t paort ; puais soa commentateur neTest point, et il a fait à cet ouvrage un discours pFéliminaire de 420 pages, où il professe la môme doctrine, appuyée de tout l'appareil de l'érudition médicale. Dans Paris même on trQuye des gens, très-respectaWes d'ailleurs, qui tiennent enpqre h ces^ idées, ou b d'autres non moins extr^iordinaires. Nous ayons encore d- anciens partisans du Mesmérisme, et de, nouyeaux sectateurs de l'électricité^ organique, du pendule animal, del'élpctrométrie souterraine, avec de belles applications de toutes ces merveilles à l'art de guérir, Pauvres humains, mnlti* plie^ |)ien les moyens de sortir de ce monde, vous n'en aure? jamais qu'un d'y entrer 1

En même temps que ces folies attaquent l'homme du cdté physique, l'ignorance et^la sottise font la guerre à son intelligence ; et, Dieu merci, ces deux fléaux de notre espèce n'ont aujourd'hni riea à se reprocher, H y a des auteurs qui prennent rhomme dès son enfance et, comme s'ils craignaient que sa raison ne restàt'trop droite, si on en confiait le développement h la nature, ils s'empressent de la tordre de travers. Que de prétendus livras élémentaires, d'abrégés, de méthodes nouvelles pour tout apprendre! Et "dans oe déluge universel d'ouvrages, combien peu sont faits avec l'ordre, la clarté, la netteté d'esprit qu'exige ce genre de composition! Il y en ^ même qui sont composés sans aucun autre soin que cel|ii d'assembler les feuillets et de nurné* roter les pages. On met ^ la fin uqe table des matières, au com-? mencement un titre, et voilà le livre en état d'être ven^u. J'ai en ce moment sous les yeux une Méikaie abrég^ée et facile paup apprendre la Géographie, qui est exactement composée d'après ces principes ^"Assurément il n'y a pas de science plus variable que la géographie; il n-y en a point qui soit susceptible de plus

* Méthode abrégée et facile pour apprendre la géographie dite de Crozat, Nouvelle édition. — Â Paris, ches Delalùn, ISOO.

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de changements et d'améliorations. Que fait donc Tauteur ou l'éditeur de cette belle Méthode abrégée ? Il réimprime tout bonnement la Géographie de CrozaU qui date de l'an 4 754 , en ajoutant à tort et à travers ce qu'il faut pour la faire cadrer avec le temps présent, sans avoir môme le discernement d'ôter de l'ancien texte ce qui peut être contradictoire avec ces nouveautés. Ainsi, en 4809, il annonce que Tannée 4800 ^era bissextile. Il vous dit, page 243 , que les Français, maîtres du Piémont, en ont formé les départements du Pô, de la Sesia, etc., et, page9iHf que Turin est le séjour du roi de Sardaigne. Le grand-duché de Toscane est resté, page 262, au fils de l'empereur François de Lorraine (Tavant-dernier grand-duc), qui le possède aujourd'hui en toute souveraineté ; mais, page 264, S. M. Tempereur des Français çt roi d'Italie, vient d'en faire présent à sa sœur, et il n'est pas même question des événements qui ont rendu cette donation possible. Le fils de Charles III, roi d'Espagne, règne aussi à Naplesfa^'e 272, et ce n'est qu'à la, page 285*qu'il est dépossédé. Il y a pourtant quelques sujets sur lesquels l'auteur donne des particularités qui sont encore vraies aujourd'hui. Par exemple, les jambons de Mayence (qui sont de Westphalie) et ceux de Bayonne, se trouvent toujours à Bayonne et à Mayence ; les fruits de carême viennent de- Provence, et Meaux fournit toujours des fromages de Brie. Ajoutez à cela « que les Français « ont l'air libre, l'humeur enjouée et agréable, mais malheureu- « Cément l'irréligion se glisse parmi eux, et ceux qui se laissent « séduire par les écrits d'auteurs trop célèbres n'ont plus que des « mœurs dissimulées qui les conduisent au suicide. » N'estil pas vrai que des enfants à qui on apprendra toutes ces belles choses en retireront un grand profit, et que cette étude contribuera beaucoup à perfectionner leur entendement? Pourtant de pareils livres se vendent, et de pauvres enfants seront punis pour ne les pouvoir pas faire entrer dans leur mémoire !

Mais ce n'est pas seulement sur la jeunesse que l'ignorance

imprimée- exerce son pouvoir. En s'unissant à Tamour-propre et à une grande confiance de soi-même, elle produit l'art de parler et d'écrire sur ce que Ton ne sait pas, art qui est aujourd'hui cultivé en France avec beaucoup de succès, surtout par les journalistes. Voiis voyez des gens qui écrivent hardiment sur la botanique, la chimie, ou l'astronomie, par pure inspiration, et sans avoir jamais songé à ces sciences. Dernièremeut un de ces messieurs s'est ainsi avisé de faire revivre Kepler longtemps après Dominique Cassini. Je dis qu'il Ta fait revivre, parce que, suivant l'ordre historique, Dominique Cassini n'a écrit que longtemps après 1^ mort de Kepler. C'était en rendant compte d'un des plus extravagants systèmes d'astronomie que l'on ait jamais pu inventer. L'auteur du système ne veut point que ce soit la terre qui marche dans l'espace, mais le soleil. Il fait de plus exécuter à ces deux astres une sorte de valse, l'un vis-k-vis de l'autre, pour représenter l'effet des excentricités. Cela est sans doute très-ridicule, et il ae faut pour s'en apercevoir que les plus simples notions de la cosmographie; mais, je l'avoue, ce qui me paraît plus plaisant, c'est l'extrême admiration de l'auteur de l'extrait pour ce beau système. Il dit que jusqu'à présent les astronomes se sont à la ^ vérité occupés des passages des astres, mais très-peu de leurs mouvements dans l'espace, ni de l'emplacement de leurs orbites, science qu'il appelle Vastrostatique; comme si Ton pouvait prédire d'avance les positions des corps célestes, dans les éphémérides, si leurs orbites n'étaient point connues et déterminées. Sous ce rapport, l'auteur de l'extrait place sans façon l'auteur du système à côté de Copernic et de Ptolémée ;mais, dit-il, une forte objection s'opposait au système de Copernic ; c'était l'énorme rapidité du mouvement de la terre. Il est vrai qu'en rendant la terre immobile, il faut transporter au soleil toute sa vitesse, et donner à tous les autres astres des mouvements bien plus compliqués, et encore plus rapides, ce qui simplifie extrêmement la difficulté. A ce propos, l'auteur de l'extrait indique le fils de Dom.' Cassini II. 9 .

comme le dernier défenseur du système de Ptolémée. Kepler, dit-il, qui vint après, imagina les orbes elliptiques dont Newton s'empara, et qu'il transporta dans son système : sur quoi Fauteur de l'extrait trouve que cette opinion produisit une contradiction frappante, dans la démonstration mécanique des sphères armillaireSf en ce que ces sphères offrent des cercles parfaits, tandis ij/ue r Univers de Kepler et de Newton est ovale; comme si les sphères armillaires étaient autre chose qu'une représentation grossière que les mécaniciens ont faite du système du monde, sans qu'il doive, pour cela, venir dans l'idée de personne de prendre ces machines pour des données invariables, auxquelles il faut, bon gré mal gré, que l'arrangement des corps célestes se conforme. En vérité, je ne puis croire que des raisonnements de cette force aient été réellement imaginés par le rédacteur auquel on les attribue, et qui est, dit-on, un littérateur. Je croirais plutôt qu'il a reçu l'extrait tout fait de la main de quelque ami, et qu'il a seulement mis au bas sa lettre accoutumée. Mais ce que je ne puis absolument concevoir, c'est comment on peut écrire ou signer de pareils articles quand on se vante de ceiit mille lecteurs, et qu'on doit craindre cent mille Juges.

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