‹ Mélanges scientifiques et littérairesChapitre 9 sur 39 · ET DE LA DÉCOMPOSITION DES CORPS · texte numérisé non relu

ET DE LA DÉCOMPOSITION DES CORPS

(Extrait an- Mercure de France, 1809.)

Quand on doit rendre compte d*un ouvrage, et que Ton n'a pas de bien h en dire, il est très-utile de connaître, au moins à peu près, le caractère moral de Fauteur et la nature de ses prétentions. Il y a, en effet, une grande différence entre le charlatan qui spécule sur la crédulité publique et Thomme h imagination qui ne veut séduire les autres qu'après s'être séduit lui-même. L'un est à mépriser, l'autre est h plaindre. La critique, pour être juste, doit observer ces différences et y proportionner sa sévérité. Malheureusement je me trouve aujourd'hui privé de ces données si nécessaires, et comme tout faiseur de systèmes, je suis forcé d'y suppléer par des conjectures. L'auteur de la Formation des mondes n'ayant pas mis son nom à cet ouvrage, j'ignore absolument quel il peut être. Toutefois, après cet acte de réserve, je crois qu'on peut le ranger dans la dasse des gens persuadés. D ne m^était pas plus facile de deviner quelles avaient pu être ses prétentions, et à dire vrai, je ne croyais pas qu'il en eût d'ambitieuses ; car on m'avait assuré qu'après avoir terminé son oU-

vrage, il était mort. Dans cette persuasion, j'avais supprimé l'article que je lui destinais, parce que encore faut-il qu'un pauvre auteur soit h l'abri de la critique dans l'autre monde. Hais je viens d'apprendre que, bien loin d'être mort, il ne tend à rien moins qu'à devenir immortel ; car il se présente dans la lice pour enlever le prix décennal, et moi, je fais revivre aussi mon article pour préluder à l'annonce de ses belles découvertes.

Le prix décennal est devenu aujourd'hui le point de mire d'une foule de gens qui, sans cela, n'auraient de leur vie songé aux sciences, et qui auparavant ne s'en étaient jamais occupés. Cet appel au génie a exalté leurs têtes. Non-seulement ils se sont crus destinés à' tout découvrir, mais, ils n'ont pas même songé que les découvertes déjà faites pussent être comptées pour quelque chose, par comparaison avec celles qu'ils annonceat. On concevra difficilement une pareille illusion dans un temps où les sciences ont le rare bonheur de posséder, ea même temps, plusieurs génies du premier ordre, dé ce* hommes que la nature ne donne ordinairement qu'un à un, et qui, aux yeux de l'Europe savante, semblent être seuls dignes d'un pareil concours. Cependant il est très-vrai que l'on s'apprête à leur disputer le prix. Si l'on veut enfin se décider à prendre des hypothèses pour des faits et des vérités pour des fables, il est bien certain que leur gloire va s'écUpser pour jamais.

Qui d'entre eux pourrait, par exemple, mettre ses recherches en parallèle avec l'ouvrage que nous annonçons? L'auteur ne se propose pas moins que la formation des mondes, c'est-à-dire à peu près la création, ou plus que la création même, car il fait et défait les corps, au moyen de ses systèmes, avec une facilité prodigieuse. En un clin d'œil il conduit l'univers de son origine à sa fin.

Toutes ces choses' se font très-simplement. L^auteur admet pour un de ses agents l'attraction universelle. Je m'empare, ditil, du système de Newton. Puis il oppose à Fattraction une ma-

tière qu'il appelle expuiisite, Qui est tdtite formée de petits cubes très-durs et très-élastiqiies. Ëii cela, dlt-il, je m'écarte dû système de Newtoti. Ce n'était pas là peiné d'eii âtertir.

Les physiciens et les chimistes considéraient jusqu'à pi*éseni les corps bomme des assemblages de iilblëctllës matérielles en équilibre entre deux forces, i'attractloti qui tend h les réutiir, la chaleur qui tend à les écarter. Mais qu'est-ce qtte Taitràction ellemême? qti*est-ce que la chalcurf on l'igiiore; et, sâtis s'etabar-^ rassér de leur hatute intitne, où les admet danâ le calcul él danâ les expériences, seulement comme des forcée dont l'ejd^teiice ^st prouvée et doilt leâ lois sont conntles. L'auteur dû livre 4û6 noua examinons va beaucoup plus loiii : la tépulsiott que nous sup-^ posons produite par la chaleur, il l'attribue à sa matière expanslve ; mais, de plus, il dit comment cette matière est faite èi comment elle exerce soii action.

Tantôt il la considère comtoé un ressort placé entre le§ molécules des corps, tstntôt cotiime une sorte d'atmosphère adhérente à leur surface. Je dis qu'il la considère, car se§ t^âîsdnnetoeiits nef sont point soumis au calcul ; tien ne lès lie, rien ne le^ etichàine, et cela donne aux explications tiné merveîUedse fadîlîté. Dans une théorie mathématique il est plus difficile de se faire illusion. Une fois qUe les éléments de là question (Jue l'oh traité i^ht enlacés par le calcul. Vous h'êtes plus le maître d'altérer voà premières suppositions. Les erreurs ou les contràdîctiotis qu'elles impliquent ressôrtent d'elies-mémes par l'eÈtet dû calcul et £6 développent malgré vous. Aussi, dans la plupart des ouvrages tout à fait systématiques, comme celui dont je parle, oii lie trouve ordinairement point de calculs, où l'on n'en trouve que de trèssimples et tout à fait isolés. Dans celui-ci, par exemple, on ne voit que des 'notions très-élémentaires de géométrie et d'arithmétique, qui sont presque toujours mal appliquées. L'auteur, s'il eût été plus instruit en mathématiques, aurait su que lès attractions d'un système de corps ne se calculent pas aussi simplement

qu'il le fait, et alors le vague de tous ses systèmes Taurait d'abord frappé. C'est peut-être pour cela que, dans ces derniers temps, on a si souvent répété que l'étude des mathématiques dessèche l'imagination.

Quoi qu'il en soit, à force d'hypothèses, et en employant autant de principes que de faits, notre auteur rend compte de la manière dont se sont formés, non-seulement tous les corps terrestres, mais la terre elle-même avec le soleil et les comètes. Il suffit pour cela de représenter par des cercles concentriques les sphères d'action de tous ces corps, et de les entourer d'un carré pour représenter l*êspace dans lequel se trouvait répandue la matière qui les forma. Vous voyez bien que. le centre attire autour de lui cette matière, et tout est dit. La même méthode s'applique avec lin égal succès à tous les corps célestes qui existent ou peuvent exister dans l'espace. L'auteur n'a pas cru nécessaire de l'appliquer en détail aux petites planètes nouvellement découvertes ; en cela il a très-bien fait. Elles sont si petites que ce n'est pas la peine d'en parler après s'être occupé de si grandes choses ; et, en* se donnant les mêmes facilités, il n'y a pas de lecteur si •simple qu'il soit qui ne puisse, de lui-même, expliquer aussi leur formation.

Mais pour nous borner aux choses terrestres, veut-on un exemple de la méthode de l'auteur et de sa fécondité? écoutons-le expliquer la formation du mercure. Je suppo$e^ dit-il, que ses éléments soient de petits cubes qui peuvent se joindre sans laisser d'interstice entre eux. Leur force part du centre. Quand donc ils sont poussés les uns vers les autt-es par l'agitation de ratmosphère, ils tendent à se rapprocher et glissent les uns sur les autres. Ainsi se forment de petits corps cubiques pleins et parfaitement denses : c'est la cause de la pesanteur du mercure : et malgré cette pesanteur ils restent fluides, parce quHls retiennent la matière expansive à leur surface. Voilà, suivant notre fiuteur, comment le mercure est fait. Pour former la silice il ne

prend plus des cubes^ mais de petits éléments cylindriques et allongés qui s'appliquent et se joignent ensemble comme par une espèce de feutrage, cejqui fait que la silice est si dure. et si difficile à fondre. Au lieu d'éléments cylindriques, prenez-en qui soient faits en forme de parallélipipèdes, vous aurez For, et enfin avec une forme intermédiaire vous aurez le fer. Je crois que ces passages suffisent pour faire juger tout le livre et pour justifier ce que j'en ai dit.

L'auteur dexet ouvrage n'y a pas mis son nom. En cela il a donné une preuve de modestie que Ton rencontre rarement dans les faiseurs de systèmes. J'ignore absolument quel il peut être ; mais puisque nous sommes en train de supposer, je supposerais assez volontiers que c'est un homme grave, sérieux, et de bonne foi, qui vit retiré à la campagne, sans communication avec les hommes, et qui, ayant quelques notions superficielles des sciences physiques et mathématiques, est parvenu, par de longues méditations, à forger tout le système qu'il nous donne aujourd'hui. Si cela est, je le plains ; car il est cruel d'être détrompé d'une chimère à laquelle on attachait beaucoup d'importance. Mais si je savais que le hasard dût faire tomber cet atticle entre ses mains, je lui dirais, pour le consoler : Vous p'êtes pas le seul qui imprimiez des systèmes absurdes ; depuis quelque temps cela est venu à la mode ; tout le monde s'en mêle, depuis les littérateurs jusqu'aux médecins. Mais ils n'ont pas tous la même sagesse que vous avez eue, car ils ont grand soin de mettre leurs noms àia tête de leurs livres, et ils veulent à toute force qu'on les trouve excellents. Je suis persuadé que ce discours honnête me ferait pardonner par notre anonyme, le petit chagrin que mon article pourra lui donner. Il s'affligerait moins d'une disgrâce qui lui serait commune avec tant d'autres. D'ailleurs il aura encore la ressource de dire que l'idée de son système est poétique, car aujourd'hui il n'y a presque pas de question qu'on ne puisse trancher par ce mot -là.

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