‹ Mélanges scientifiques et littérairesChapitre 11 sur 39 · GÉOGRAPHIE ÉLÉMENTAIRE · texte numérisé non relu

GÉOGRAPHIE ÉLÉMENTAIRE

r A L USAGE DE I, UN ET L AUTRE SEXE

Contenant I4 position, retendue, h population, les revenus, les forces, rhia* toire, la constitution, les mœurs, les religions, l'industrie, les produits agricoles et commerciaux des diverses nations de la terre ; dans laquelle on a indiqué la nature des roches qui existent dans chaque paya, les arbres qui y croissent, les animaux sauvages qui y vivent, les animaux privés qu'on y élève ; précédée d'un traité de la sphère, etc., etc. Enrichie de dix cartes, sur six desquelles sont représentées les fomles les plus variées que l'on ait observées parmi les hommes, les principaux animaux indigènes qui existent sur c^que partie de la terre ^ ainsi que les grands arbres qui y croissent... ; par J. H. Hassenfratz. Cinquième édition.

(Extrait du Mercure de France, 1809.)

Il-ne faut pas juger des gens sur l'apparence : Le conseil en est bon, mais il n'est pas nouveau.

Si Ton ne devait juger des livres que sur le titre, celui-ci serait indubitablement le traité de géographie le plus complet , le plus intéressant, le plus iu3trucUf, que Ton ait jamais publié. L'auteur n'a rien omis de ce qui pouvait piquer la curiosité ou attirer Tattention. Malheureusement, la critique ne s'en rapporte point au

titre. C'est rintérieur des ouvrages qu'elle étudie, qu'elle discute :

L*âne n'en sait juger que par ce qu'il en voit ; Le renard, au contraire, à fond les examine, Les retourne en tous sens....

Cet office du renard est assez difficile ; quelquefois même il est pénible à remplir, du moins quand on veut l'exercer avec justice ; par exemple , à propos de cette nouvelle géographie.

L'auteur, M. Hassenfratz, professe la physique dans un des pre- , miers établissements d'instruction qui existent en Europe. L'importante fonction qu'il exerce , la réputation méritée des savants auxquels il est associé, tout doit faire présumer favorablement de son ouvrage. Peut-être beaucoup de personnes s'empresseraient deTacheter surle titre. Eh bien 1 ces personnes n'auraient qu'une compilation faite sans aucune méthode; elles n'y trouveraient que quelques notions imparfaites et tronquées sur les nombreux objets qui les auront frappées dans l'annonce. Enfin , comme l'exécution des cartes est encore au-dessous du texte , il s'ensuit qu'au total elles auraient acheté un livre qui ne peut leur servir absolument à rien. Maintenant, si telle est la vérité , la critiqua doit la dire sans acception de l'auteur, ni des places qu'il occupe dans les sciences, ni de sa préface , ni de sa dédicace , ou l'on s'ôte à jamais le droit de blâmer rien ; mais tout en s'acc(\iittant de ce devoir, on peut le remplir à regret.

La première chose qui frappe dans cette cinquième édition , c'est ce nom de cinquième qu'on lui donne. Cependant, nous pouvons affirmer que les précédentes t)nt réellement existé. Si , malgré cela, on pouvait encore douter de ce prodigieux succès, la comparaison de la quatrième édition avec la cinquième suffirait pour attester leur différence. Ainsi, en parlant du calendrier républicain, M. Hassenfratz disait en l'an viii (1799) : «La dénomina-

« tion des mois présente à Tesprit des résultats qui ont lieu chez « une grande partie des nations européennes ; » au lieu qu'il disait en 4 809 : « La dénomination des mois présentait à Tesprit des « résultats qui, loin d'être applicables à toutes les nations dd la « terre, ne Tétaient pas même à toutes les parties de TEmpire frange çais. » Il réfute de même, dans un ordre exactement parallèle, toutes les autres raisons qu'il avait alors imaginées en faveur du nouveau calendrier ; de sorte que ce rapprochement produit une sorte de conversation contradictoire de l'auteur avec lui-même, comme le montre le tableau suivant :

4* édition, en l'an VIII, p. 18.

Les raisins sont mûBS et les vendanges peuvent être faites dans le mois de vendémiaire.

Dans le mois de brumaire les jours sont obscurcis par des brouillards.

C'est au moment où le soleil arrive près du tropique du capricorne que commencent les frimas.

L*eau congelée tombe en forme de neige dans le mois de nivôse.

Les pluies abondent dans le mois de pluviôse»

Les vents soufflent avec force lorsque le soleil se rapproche de Téquateiir, en ventôse.

La fleuraison qui a fait célébrer le mois de mai se développe en floréal.'

Les prairies naturelles sont fauchées en prairial.

Les grains sont coupés et la moisson est faîte en messidor.

Enfin le plus grand nombre des fruits est récolté en fructidor.

5* édition, en 1809, p. 16.

Les vendanges sont finies en fructidor dans quelques cantons, et ne sont pas encore conuuencées les premiers jours de brumaire dans d*autres.

Les brumes n'ont lieu que pour quelques parties de l'Empire, dans d'autres le ciel est serein.

Dans les départements méridionaux, on connaît peu les frimas.

La neige ne tombe que sur une partie du sol de l'Empire.

L'Egypte et les pays dans lesquels il ne pleut pas ne peuvent avoir de pluviôse.

Les vents varient sur chaque partie de la France.

La fleuraison est déjà passée dans la partie méridionale de l'Empire, que la germination n'est pas encore commencée dans la partie septentrionale.-

Les prés se fauchent et la- moisson se fait 4 des époques différentes pour chaque pays.

Les fruits soijt récoltés dans plusieurs départements avant qu'ils soient mûrs dans d'autres.

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Ce que Ton vient de lire suffit pour montrer qu*il y a de grandes différences entre^la quatrième édition et la cinquième. En examinant celle-ci, on est d*abord étonné d'y trouver un nombre considérable de cartons *, qui pont tous relatifs aux changements politiques survenus depuis Tannée 1803. On ne peut pas dire qu'ils ont été nécessités par des erreurs involontaires qui se seraient glissées dans Vimpression du texte, car alors ils seraient évidemment imprimés avec le môme caractère, comme cela se fait toujours; au lieu qu'ils le sont avec un caractère différent. Le premier est plus usé, le second plus neuf ; l'italique surtout est facile à distinguer. D'ailleurs , l'époque d^ Fimpression primitive est indiquée par Fauteur môme; car, dans la page23, il dit au présent : que les Français commencent l'année au 1« vendémiaire; et dans un carton placé.paj^e 25, il dit que, cela avait lieu ainsi du temps de la république ; et c'est là qu'il explique si bien les motifs qui ont fait supprimer ce calendrier. La découverte de la planète Junon, qiU fut faite en 1802, se» trouve dans le texte; celle de Vesta, faite en 1807, n'est nulle part. On peut répéter l'expérience, elle ne manquera jamais. De là il résulte évidemment que Touvrage entier était depuis longtemps et entièrement imprimé lorsqu'on a mis les cartons ; et cette circonstance aurait pu faire soupçonner ici quelque artifice du libraire , si nous n'avions pas d'ailleurs des preuves que les autres éditions étaient essentiellement différentes.

L'auteur a voulu prévenir ce soupçon dans le carton qui contient la préface: «L'édition que nous publions actuellement, « dit-il , était destinée à paraître il y a plus de quatre ans ; mais « les victoires nombreuses de nos armées, les troubles semés sur « le continent par la puissance qui veut dominer les mers et s'em-

* En termes d'imprimerie, on appelle cartons des feuillets séparés que Ton substitue à d'autres feuillets d'un livre. On les colle sur la marge de ces feuillets, qu'on n'enlève pas et qui a'est point imprimée. A ce signe U est facile de )es reconnaître,

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< parer du sceptre de Neptune, ayant introduit de3 changements « successifs dans les relations politiques et les limites de chaque « puissance européenne, nousavobs é\i contraint d*en suspendre « l'impression. Aujourd'hui que le besoin d'une Géographie éli- « mentaire se fait vivement sentir, nous nous sommes déter- « miné, malgré l'état de guerre dans lequel TAutriche vient d'en** « traîner la France , à terminer cet ouvrage et à le livrer au pu-

< blic, qui nous en saura sans doute quelque gré. !» Fort bien ! mais pour que ceci fût exact, il ne faudrait pas que l'ouvrage entier, jusqu'à l'avant-deruière page , fût imprimé d'un même caractère et d'un caractère différent des cartons ; car par là il est bien évident que l'impression n'était pas seulement comméneé$ il y a quatre ans» mais qu'elle était entièrement finie , sauf leâ cartons qu'on y a insérés depuis , pour la mettre au Courant des événements politiques.

Au reste, ces mutations tardives ne font aucun tort au fond de l'ouvrage; seulement, elles y introduisent un désordre, une incohérence inévitables. Par exemple , le département de Tarn-et-- Garonne ayant été créé depuis l'impressioh du texte, on a fait un carton pour lé remettre à son rahg alphabétique, et l'un a imprimé ce carton en petit-texte, pour y faire tenir aussi le département du 'îarn, qui occupait seul le même feuillet. Mais comme le nouveau département a été formé aux dépens de deux autres qui étaient déjà imprimés, on y a renvoyé pour là description des villes principales, et jusqu'à celle de Montauban , son cheflieji. Il y a même des villes Importantes qui se sont perdues dans ce bouleversement général, telles sont Berg-op-»Zoom et Fies** singue. Pour Berg-op-Zoom, il paraît qu'il n'y a pas eu assez de place pour la faire entrer dans la Hollande, qui est Un carton ; et quant à Flessingue , cette ville, jadis hollandaise, maintenant cédée à la France, ne pouvait pas se trouver dans le carton de la Hollande, ni se réunir à l'ancien texte dans, un département français.

Quant à tout ce que Tauteur annonce sur Fhistoire, la constitution, les mœurs, les religions, l'industrie, etc. , il n'y a guère dans son livre que ce qui se trouve partout ailleurs, mênie dans la Géographie de Crozat. Pour la population, on a déjà remarqué combien ses résultats diffèrent de ceux des autres géographes; mais comme ceux-ci ne sept pas non plus d'accord entre eux, il est difficile de dire qui a tort et qui a raison. Pourtant n'est-ce pas trop exagérer que de dire, comme M. Hassenfratz, que Lima a 160,000 habitants, lorsqu'elle n'en a réellement que 60,000 ? A la vérité, par compensation, il ne donne à là capitale de la Nouvelle-Espagne que 15,000 habitants, au lieu de 137,000 qu'elle a réellement d'après le Voyage de M. de Humboldt. Si Ton s'en rapporte à l'autorité de M. Hassenfratz, Santa-Fé de Bogota n'est point la capitale de la côte ferme; il transporte ce droit à Carthagène, et il ne dit pas un mot de Santa-Fé, quoique ce soit une ville de 70,000 habitants. Son influence s'étend môme sur la nature physique : la hauteur où cojnmencent les neiges éternelles, qui sous l'équateur avait été jusqu'ici de 2500 toises, se rabaisse sous sa plume jusqu'à n'avoir plus que 1800 pieds au-dessus du niveau de la mer ^

Relativement à l'industrie, ce qu'il y a de plus neuf dans l'ouvrage de M. Hassenfratz» c'est une Table alphabétique des ob jets manufacturés en France, avec l'indication des villes où Von peut se les procurer. Cette Table, pour laquelle l'auteur a dû tirer de grands secours de VAlmanach des Gourmands, indique jusqu'aux villes où l'on élève de la volaille, quoique l'on ne puisse guère regarder /a r^o/ai/Ze comme un objet manufacturé.

On sait que dans les Géographies élémentaires destinées à l'instruction de la jeunesse, c'est un usage immémorial d'assigner le caractère de chaque nation par une phrase générale dont

» T. II, p. i83.

le sens s'accommode comme il peut avec les cas particuliers. M. Hassenf ratz a été fidèle à cet usage ; il nous apprend qu*ea Danemark, les femmes sont bonnes et ménagères, et que les Hongrois sont assez beaux hommes. Pour les Anglais, ils sont hauts, fiers, et cruels; cependant, pour les distinguer des barbares d'Afrique, M. le professeur Hassenfratz aurait pu ajouter que l'Angleterre est la patrie de Newton. Au reste, Fauteur s'est quelquefois borné à consulter Texpérience de ceux qui avaient parlé avant lui. Par exemple, Crozat avait dit des Hollandais, qu'ils soûtbons, laborieux, sensés, sérieux, politiques, habiles dans le commerce et la navigation. M. Hassenfratz dit aussi que les Hollandais sont bons, sensés, sérieux, laborieux, économes, bons marins et bons politiques ; cela parait assez d'accord : mais M. Hassenfratz ajoute que la religion dominante en Hollande est la prétendue réformée. Crozat, moins scrupuleux, dit simplement que c'est la presbytérienne calviniste.

La partie théorique où l'auteur donne un abrégé de la sphère n'est pas moins curieuse que le reste. Suivant lui, le solstice arrive quand le soleil est perpendiculaire ait tropique , et l'équinoxe quand il est perpendiculaire à l'équateur. Le soleil perpendiculaire ! l'auteur a voulu dire vertical. On yoit page 20 que les étoiles polaires sont situées dans l'axe de rotation de la terre; elles ont le plus petit mouvement diurne, et les étoiles zodiacales le plus grand : l'auteur a voulu dire les étoiles équatoriales. On voit aussi page 7 que l'atmosphère est une masse d'air qui a huit myriamètres de hauteur,' et qui est entraînée dans le mouvement de rotation delà terre, avec une vitesse dpet^pr^^ égale à celle du globe : cet à peu près renferme une erreur de physique, ou plutôt de mécanique assez forte. Mais page 20 on apprend que les planètes sont des espèces d'étoiles qui ont un mouvement régulier que l'on peut soumettre au calcul. Comment un professeur, qui a fait un livre sûr la physique céleste, peut-il dire que les planètes sont des espèces d'étoiles, tandis que celles-ci brillent de

leur lumière propre, et les autres d'une lumière réfléchie, qui leur est envoyée par le soleil? autre erreur de physique. On sait que les queues des comètes sont constamment tournée^ du côté opposé au soldl. Bien n'est plus facile à concevoir, si, comme tout l'annonce, ces qneùes sont formées de vapeurs élevées par Texcessive chaleur du soleil, lesquelles nageant dans l'atmosphère de cet astre ou éprouvant l'impulsion des rayons condensés de la lumière, s'élèvent au-dessus du noyau de la. comète par un excès de légèreté spécifique*. Mais si la chose est ainsi dans la nature^ il en est tout autrement dans les planches de la nouvelle géographie, et la queue des comètes, semblable à une flamme ondoyante, est toujours tournée vers le soleil avant et après le périhélie. Il est vrai que ces petites erreurs sont compensées par d'autres avantages. M. Hassenfrat», très-fort sur les étymologies grecques et latines, ne manque pas de remarquer en note que longitude vient de longitudo, latitude de latitudo, orient de oriem-i et occident de oçcidens. Cet abrégé de la sphère céleste est de formation primitive; car il y est dit que les deux solstices arrivent le 1 •' nivôse et le 4 «' messidor : cô qui prouvé que M. Sassenfratz n'avait pas encore imaginé à cette époque les objections décisives qu'il élève dou2e pages plus loin, dans un carton, contre le calendrier républicain..

Mais ce qu'il est impossible de se figurer, h moins de l'avoir vu , ce sont les <six cartes géographiques annoncées comme offrant, avec la description des pays, celle des races d'hommes, des arbres, et des animaux indigènes. Certainement, ces cartes ne valent pas celles que l'on trouve sur les écrans. Ces dernières ne

» telle est rexpllcation qui ^tait asse» gânérâlefflent admise eh 1809» Mais, depuis cette époque, la constitution physique des corps célestes, et en particulier des comètes ayant été plus soigneusement étudiée, on est arrivé à reconnaître que l'on Ignofe à peu près complètement comment lés queues se forment, pourquoi elles se prolongent dans une direction opposée au soleil, et pourquoi leurs extrémités se recourbent vers la plage du ciel que la comète vient d'abandonner, J. B.

sont pas si grossièrement , si inexactement degsinées. Par exemple, on sait que le Don et le Volga se rapprochent beaucoup dans une certaine partie de leur cours ; ce qui avait fait naître le projet de les joindre par un canal, au moyen duquel on communiquerait de l'Europe dans l'Inde par une navigation intérieure. D.ans la géographie de M. Hassenfratz, ce projet est exécuté sans frais ; car le Volga et le Don se touchent au milieu d'une chaîne de montagnes; et, par la perfection delà gravure, ils ont Tair de se couper à angles droits. Dans la carte d'Europe , la largeur du pas de Calais n'est pas moindre que celle de Paris à Dijon. Quant aux races d'hommes, l'Asiatique est représenté par une figure qui ressemble assez bien à un singé ; il est 3ous un cocotier. L'Africain est un petit nègre ; il est sous quelque chose qui ressemble assez mal à un arbre à côté duquel on a écrit acacia. L'habitant de la mer du Sud est un sauvage aux crins hérissés, qui tient un arc et des flèches ; à côté de lui est un arbre que l'auteur appelle l'arbrè à pain , et dont le feuillage ressemble exactement à des mains d'homme. Enfin, l'Européen est représenté par un homme tout nu, près d'un chêne, tenant ,une épée dont il appuie la pointe sur son pied. Telle est, aux yeux de M. le professeur, l'image de la civilisation. Chacune de ces planches contient , en outre,^ trois ou quatre mauvaises figures d'oiseaux ou de quadrupèdes, dessinées sans aucune échelle et sans aucune proportion de parties. Voilà les nouveautés que M. Hassenfratz a eu si grand soin d'annoncer comme enrichissarrt son ouvrage.

De tout cela, il faut conclure que, si le besoin d'une géographie élémentaire se faisait vivement sentir avant la publication du livre de Mj Hassenfratz , comme il a cru devoir nous en prévenir, ce besoin se fera sentir encore aussi vivement après.

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