‹ Mélanges scientifiques et littérairesChapitre 12 sur 39 · PAR M. CHARLES-JOSEPH DE GRAVE · texte numérisé non relu

PAR M. CHARLES-JOSEPH DE GRAVE

Ancien conseiller du conseil de Flandre , membre du conseil des amiraux , etc.

Gand, 1806.

(Extrait du Mercure de France, 1810.)

Dans ce moment où commence le carnaval, et où Ton voit des mascarades différentes de celles que Ton rencontre en tout temps, celle-ci m'a paru assez singulière pour mériter qu'on en parlât ; car, bien qu'elle ne soit pas toute fraîche^ puisqu'elle a été montrée dès \ 806, elle est assez peu connue pour paraître encore nouvelle/ n ne s'agit pas seulement ici de quelques personnages couverts d'affublements étrangers ; c'est tout un pays en masque, et déguisé de manière à pouvoir tromper les plus adroits. C'est un ouvrage qui rend à la Gaule d'anciens droits usurpés. Adieu les charmes des beaux rivages de la Grèce ; adieu les fictions riantes dont l'imagination des poètes se plaisait à embellir ces lieux. Leur gloire pâlit et s'efface devant celle de la Hollande et de la Belgique. Ce n'est plus la beauté du ciel, la douceur du climat qui fait naître les inspirations divines de la poésie ; elles s'élèvent désormais du sein des brouillards qui couvrent le Rhin

et la Meuse. Les demeures des demi-dieux et des déesses passent dans les îles d'Overflackée, de Ziericksée et de Zuid-Beveland. La merveilleuse Trinacrie est en Angleterre; les champs Élysées sont en Hollande ; les héros et les dieux eux-mêmes sont soumis à ces transmigrations magiques. Pluton est un ancien roi de la Belgique ; Rhadamante est un membre de son conseil d'État, prédécesseur des Raedmans actuels; Deucalion est un barde écossais ; Hercule, un ingénieur des ponts et chaussées, grand constructeur de digues ; le Scythe Abaris, un astronome zélandais qui mesurait la terre ; le grand Odin, un mathématicien ; Circé, la magicienne, devient Temblème de la primitive église ; Homère lui-même, le divin Homère, est un citoyen du département du Pas-de-Calais : et, de tous les points de la Grèce, il s'élève une. voix lamentable qui s'écrie, comme dans les Martyrs : les Dieux

. s'en vont.

Peut-être plus d'un lecteur, étonné de ce qu'il vient de lire,

, prendra ceci pour un rêve, ou au moins pour une énigme dont je dois lui donner le mot. Dans ce cas, je puis l'assurer qu'il ne peut pas être plus surpris que je ne l'ai été moi-môme. Il s'agit pourtant d'une chose fort sérieuse,'trè9^1onguement exposée dans trois volumes remplis d'érudition, et dont les conséquences ne vont pas à moins qu'à illustrer beaucoup notre ancienne Gaule. En deux mots, voici le fait.

Des écrivains savants et laborieux, en examinant d'une manière comparée l'histoire physique et morale des différents peuples, ont fait depuis longtemps remarquer que des nations, môme trèséloignées et séparées les unes des autres par des barrières en apparence insurmontables, offrent quelquefois des rapports singuliers dans certains détails de leurs coutumes, dans le style de leurs monuments, ou dans les éléments de leur langage*. Par

^ Toutes les idées rappelées ici sur la généralité de Tusage de la semaine chez presque tous les peuples anciens, et sur Tidentité de son application aux mômes

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exemple, Tusage (le la semaine, sa division en sept jours, et Tap^ plication de ces jours aux mêmes instants physiques, parait être une institution commune à presque tous les peuples , et dont rorigine se perd dans la plus haute antiquité. Comment tant dQ nations, séparées par mille obstacles divers, ont-elles pu imaginer également Tusage de cette période, et surtout dédier les mêmes jours aux mêmes planètes dans un ordre constant? Comment ont-elles pu se concerter et s'entendre sur ce poipt? D'où peut être pareillement, venu l'usage, presque général, de partager les étoiles en groupes ou constellations, de désigner ces groupes par des figures d'animaux dont la forme n'a le plus souvent aucun rapport avec la leur, et dont cependant le choix est presque partout le même? Frappés de ces ressemblances, et de plusieurs autres qu'il serait trop long de développer, quelques philosophes en.ont tiré la conséquence que toute la civilisation, répandue aujourd'hui chez les différents peuples, provient originairement d'une seule nation grande, puissante, éminente en sciences, en

instants physiques, ont été d'abord mises en avant par Bailly, qui trouvait dans cet accord des preuves décisives, attestant Tei^istence d*une grande nation disparue de la surface de la terre antérieurement aux temps historiques, après avoir été le berceau universel des sciences et des arts pour tout le reste de l'humanité. Comme à l'époque où il pubUa ce système, Bailly était de beaucoup le plus lettré des mathématiciens et des astronomes, ceux-ci s'en rapportèrent avec confiance à ses assertions sur l'universalité d'usage ^'il disait avoir re-. connue à la période septennaire ; et cette croyance était généralement admise parmi les savants en 1810, quand j'écrivis l'article que je réimprime aujourd'hui. Mais, depuis lors, les recherches d'une érudition plus sévère, ont fait recoqnaitre avec certitude que l'usage civil de la semaine pour la numération des jours, n'a existé anciennement ni en Egypte, ni en Chine, ni dans l'Inde ; qu'il n'a été connu des Romains que par les Hébreux, chez lesquels il a été de tout temps adopté, puisqu'il est mentionné dans la Genèse; et qu'il ne s'est transmis aift autres peuples modernes, qu'après la conquête romaine, lorsqu'ils eurent embrassé le christianisme : ce qui explique pour eux l'identité de son application. Je crois avoir le premier rétabli ces vérités dans un ouvrage intitulé : Résumé de chronologie astronomique inséré au tome XXII des Mémoire» de l'Académie des sciences, auquel j'ai annexé une note de M. Alfred Maury, où elles se trouvent confirmées par les vérifications de l'érudition la plus étendue. J. B.

vertus, en génie, et dont les institutions morales et politiques devaient avoir atteint un très-haut degré de perfection. Mais où trouver cette nation antique et primitive? Comment, avec tant de puissance n'aurait-elle pas laissé de monuments, pas de livres écrits, ou même de traditions qui perpétuassent sa mémoire? En un mot, comment n'en rcste-t-il plus de trace dans l'univers? Il a donc fallu imaginer quelque catastrophe imprévue, subite et terrible, qui ait pu en un instant la détruire tout entière et faire disparaître sa trace pour jamais. Or Pliitoii raconte que, suivant une ancienne tradition parvenue jusqu'à lui, il existait autrefois dans rOcéan occidental une grande Ile appelée TÂtlantide, aussi étendue que TEurope et l'Afrique ensemble, et dont les habitants offraient le modèle du bonheur, de la sagesse et d'une civilisation três-perfectionnée. La tradition ajoutait que, dans un tremblement de terre, cette lie avait été subitement engloutie sous les eaux, sans que rien de ce qui s'y trouvait pût échapper à cette épouvantable catastrophe. Ces circonstances convenaient parfaitement à la supposition d'une nation primitive, et à l'impossibilité absolue d'en retrouver aucun vestige ; cette impossibilité même servait merveilleusement l'hypothèse que l'on voulait établir. On * a donc vu Torigine de toutes nos connaissances dans l'Atlantide de Platon , et les premiers instituteurs du reste du genre humain ont été des Atlantes.

Mais, malgré le récit de Platon, l'existence de l'Atlantide n'était pas bien certaine; d'ailleurs l'impossibilité absolue de toute vérification n'était qu'une preuve négative. L'idée de placer l'origine de nos connaissances dans cette Atlantide a donc eu des contradicteurs, et chacun s'est étudié à transporter, selon son bon plaisir, la nation primitive dans la partie du globe où'il lui paraissait plus convenable qu'elle eût existé. Les uns la mirent sur le plateau de la Tar^rié, dans l'Indostan, à la Chine, en Egypte, en Grèce ; d'autres, jaloux de la gloire de leur patrie, la placèrent aux lieux mômes qui les avaient vus naître ; et c'est ain^ qu'on a

eu des Atlantides en Suède, en Prusse, en Basse-Bretagne, et dans le pays de Galles. Mais enfin Touvrage de M. de Grave termine toutes ces discussions. Il place définitivement la nation primitive; la grande nation des Atlantes, dans la partie de la Flandre comprise entre les embouchures du Rhin et de la Meuse. 11 lève à ce sujet tous les doutes, dissipe toutes les objections, et réussit d'autant plus facilement à les faire disparaître,, qu'étant Flamand lui-même, et ayant longtemps habité la Flandre, il en connaît parfaitement les localités.

Veut-on connaître les bases de son système et les autorités sur lesquelles il s'appuie? Rien n'est plus convaincant et plus irrécusable. D'abord lés historiens attestent que les prêtres Gaulois dfpe\és Druides étaient fort savants. César, dans sa guerre des Gaules, rapporte « que ces prêtres, dans les leçons qu'ils don- « naient à la jeunesse, traitaient du mouvement des astres , de la « forme et de la grandeur de la terre, de la nature des choses, et « de la puissance des dieux immortels. » Il rapporte aussi que, suivant une ancienne tradition accréditée par les Druides, les Gaulois se disaient descendants de Pluton. Si cela est, dit M. de Grave, comme Pluton était roi des Enfers, nous devons retrouver les enfers et les champs Élysées dans la Gaule. On les y trouve .en effet, sans que rien y manque. Pour nous en convaincre, partons de la description qu'Homère donne de ces lieux dans le quatrième livre de l'Odyssée, lorsqu'il fait dire par le ,dieu Protée à Ménélas : « Ton destin n'est pas de mourir à Argos ; les dieux « immortels t'enverront dans les champs Élysiens aux extrémi- « tés de la terre où règne le roux Rhadamante ; où les hommes « trouvent une vie très-facile. Le temps des*neiges, de l'hiver et « des pluies n'y est pas long : mais l'Océan y envoie sans cesse « des vents doux pour fafraîchir les habitants. » Or, dit M. de Grave, puisqu'il tombe parfois de la neige dans les champs Élysiens, et que l'hiver y est court, il faut de toute nécessité qu'il y ait un hiver. Voilà d'abord une exclusion formelle pour les îles

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