DESCRIPTION
DE l'observatoire ASTRONOMIQUE CENTRAL DE POULKOVA
PAR M. G. W. STRUYE
Membre de rAcadémie Impériale dea sciences de Saint-Pétersbourg, premier astronome et directeur de l'observatoire central.
(Extrait du Journal des Savants, 1847.)
Neuf années se sont écoulées depuis que nous avons fait connatlre à nos lecteurs le magnifique ouvrage sur les systèmes stellaires doubles et multiples, que venait de publier M. Struve ; collection immense d'observations effectuées par lui-même à l'observatoire de Dorpat, avec un grand télescope à mouvement équatorial construit par Fraunhoffer, et le plus puissant comme le plus parfait que Ton connût alors*. Neuf ans: c'est bien long pour les esprits agités de notre siècle 1 Combien de désirs provo-
* Journal des Savants, mai 1838,
qués, dUIlusions séduisantes, de tentations périlleuses peuvent les enlever aux sciences dans ce court intervalle de temps 1 Mais ici, le nouvel ouvrage- dont nous allons parler nous ramène heureusement le même homme, préservé de ces écarts par l'état social de son pays, autant que par ses goûts personnelle. Il nous le montre, ayant légitimement acquis par ses travaux une autorité plus grande dans la science qu'il a constamment cultivée, et cette autorité honorablement récompensée par la concession de tous les moyens qui le mettront en état de Texercer avec le plus d'avantage pour la gloire de son pays > comme pour la sienne, en formant des hommes semblables à lui. Ce n'est pas la seule leçon qu'il y ait à tirer de cet exemple. L*ouvrage qtie nous allons parcourir nous offrira plusieurs bons avertissements sur l'espèce de disposition fébrile qui règne maintenant parmi les savants occidentaux de la vieille Europe, et je ne les négligerai point. Je demande seulement que, dans cet exposé, on ne m'impute pas à préférence ce qui sera justice ; non plus qu'à mauvais vouloh*, ce qui pourrait sembler comparativement fâcheux ou défavorable. *Je n'ai d'attache qu'à la vérité :
Quid verum atque decens quœro et rogo, et omnis in hoc sum.
Je désire être jugé d'après cette expression de mes sentiments.
Avatit d'exposer les vues et lés principes qui ont pfésidé à la création du nouvel observatoire dont la Russie vient de s'énrichii^, M. Struve jette un coup d'œil sur les établissements analogues qui ont été formés, avec ce môme caractère d'institutions ptibhques, en différents pays et en différents siècles, depuis les Ptolômées jusqu'à nos jours. Je nt fais qu'indiquer cet aperçu historique, pour arriver aux détails qui ont un intérêt immédiat de localité. Le premier observatoire qu'ait eu la Russie lui fut donné, en 1724, par Pierre P% au retour de ses voyages dans l'occident de l'Europe. Il avait visité à plusieurs reprises l'obser-
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vatoire de Greenwich, examiné les instruments, observé même une fois avec Flamsteed. Ce coup d'œil suffisait à un homme de ce génie, pour qu'il voulût doter son pays d^une pareille institu* tien. A son retour, il éleva un observatoire à Saint-Pétersbourg dans le grand édifice qu'il construisit pour recevoir l'Académie des sciences, une autre de ses créations. Il le pourvut de beaux instruments fabriqués en France, en Angleterre, en Italie. Il lut donna pour directeur un Français, J. N. Delisle, astronome habile et zélé, qui, pendant vingt années, remplit dignement cette charge. A la fin de 4747, un incendie qui éclata dans le palais de TAçadémie, dévora Tôbservatoire et les instruments. Delisle reviirt en France, et l'astronome Heinsius, de Leipsick, qui lui servait de second, quitta aussi Saint-Pétersbourg. Un an après, Tobser** vatoire était réparé , et les observations recommençaient avec lea faibles moyens que Ton avait pu se procurer. Mais TAcadémie Impériale, qui est chargée par son institution de présider à tous les établissements scientifiques, et le gouvernement, qui l'a tou** jeun magnifiquement secondée dans tout ce qu'elle propose de grand et de noble pour l'avancement des sciences, s'accordèreA à vouloir réorganiser l'observatoire sur un plan plus vaste, qui l'égalât aux établissements les plus renommés de l'Europe. La possibilité de réaliser cette espérance parut s'offrir quelques années plus tard, et on la saisit. C'était le temps où Bradley» secondé par l'habileté toujours croissante des artistes anglais, avait élevé l'astronomie observatrice h une précision sans exemple. En 4760, on obtint de ces mêmes artistes deux instruments méri^ diens de la plus grande perfection. L'observatoire Impérial était alors dirigé par un observateur exercé, N. Grischow, qui s'était ihstruit dans les pratiques astronomiques à Berlin et à Londres. Hais l'habileté même de celui-ci lui fit tout de suite comprendre que les nouveaux instruments étaient trop précieux, et de dimensions trop considérables, pour qu'on pût les établir commodément, avec une stabilité suflîsante, dans le vieux local, sur une
haute tour,. au milieu du bruit et des vapeurs d'une grande ville. Il proposa de transporter l'observatoire ailleurs, et de rétablir hors de Saint-Pétersbourg. L'Académie hésita naturellement ti prendre une décision si grave, et ce fut heureux. Car l'astronomie exacte ne faisant pour ainsi dire que de naître, les plans que l'on aurait pu concevoir alors n'auraient pas eu ce caractère d'ensemble, complet et durable, qu'on peut leur donner aujourd'hui. On se borna donc à mettre l'ancien observatoire . dans les meilleures conditions possibles, à l'approvisionner d'instruments portatifs, et à l'utiliser, autant qu'on pouvait le faire, en l'appliquant aux observations d'aspect et de vision, plutôt ^ue de mesure. Cette destination judicieuse ne fut pas sans fruit. L'observatoire et les astronomes Russes se trouvèrent ainsi efficacement préparés pour les observations des passages de Vénus sur le soleil, en 1761 et i 769, qui appelèrent le concours de tous les savants Européens. Ceux de Russie y prirent une part éminente. Ce fut aussi vers le même temps que commença le grand système de relèvements géographiques , maintenant étendu à toute la surface de l'empire Russe, et rattaché géodésiquement à de grandes mesures d'arcs de méridien. Les astronomes de Pétersbourg partagèrent leur activité entre ces travaux d'ensemble et les travaux intérieurs de l'observaloire, où ils ne cessèrent point de s'associer à toutes les nouvelles découvertes de phénomènes célestes, qui, de nos jours, ont agrandi l'astronomie. Cependant l'Académie ne perdait pas de vue la pensée d'un établissement nouveau, qui fût mieux en harmonie avec l'état actuel de cette science. Elle avait médité sur un si important projet avec l'esprit de suite qui inspire la confiance, et aussi avec la prudence qui prescrit aux compagnies savantes de ne solliciter jamais d'un gouvernement bienveillant que des mç^ sures d'une utilité certaine, et dont le succès soit indubitable. Vers 1827, on trouva que le temps était venu de le réaliser. L'astronomie observatrice avait acquis une perfection toute nouvelle, et qui sera diflScilement dépassée, si elle peut l'être, touchant
déjà presque aux dernières limites de précision que nos -sens puissent atteindre, avec des appareils matériels. Les progrès inouïs de la mécanique instrumentale en Angleterre et en Allemagne ; les grands et précieux appareils astronomiques qu'elle avait déjà fournis à tant d'observatoires récemment érigés; la sûreté donnée à leur emploi par les méthodes de rectification mathématiques, que Bessel et M. Gauss avaient inventées; tout cela se réunissait pour que Ton pût, en toute assurance, entreprendre de créer un observatoire Russe, qui fût égal, sinon supérieur, aiix plus anciens et aux plus riches que TEurope possède. L'Académie n'hésita 'plus à faire de cette pensée l'objet de ses méditations les plus instantes. Elle chargea de son examen spécial une commission de quatre académiciens, tous familiers avec les exigences d'un observatoire. L'un même, M. Parrot, avait déjà une expérience personnelle des plans et des constructions à exécuter, comme ayant dirigé très-habilement la construction de la tour mobile établie dans l'observatoire de Dorpat pour recevoir la grande lunette parallactique de Fraunhoffer. On pense bien que M. Struve fut un de ces quatre. L'affaire fut ainsi traitée et préparée pendant trois ans dans l'intérieur de l'Académie. Mais, vers la fin de 4830, M. Struve, qui venait de visiter les principaux établissements astronomiques de l'Europe, fut admis en la présence de l'Empereur pour lui faire un rapport oral sur les résultats de cette exploration. Interrogé sur l'état de l'observatoire de Saint-Pétersbourg, il en exposa, avec toute vérité, l'insufîisance irrémédiable. Dès lors, l'Empereur déclara à son ministre de l'instruction publique, le prince de Lieven, qîie « l'honneur du . « pays (je copie les termes) lui paraissait réclamer la fondation, <f près de la capitale, d'un nouvel observatoire astronomique con- « forme à la hauteur actuelle de la science, et capable de contri- « buer à son avancement ultérieur. » Le prince reçut l'ordre de s'en occuper sans délai ; ce qui eut lieu immédiatement, comme on va le voir.
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n fallait décider d'abord en quel liea on le placerait: c'était une question capitale; car de là dépend Tappropriation présente et la perfectibilité future d'un établissement pareil. Aujourd'hui le raisonnement nous fait aisément comprendre cette connexité. Mais, avant lui, l'expérience ne nous l'a que trop apprise.
L'astronomie observatrice se partage en deux ordres de travaux. Les uns ont surtout pour but l'inspection et l'étude des phénomènes qui paraissent dans le ciel ; les autres, la détermination du lieu absolu des astres, k des instants fixés. Aux premiers, par exemple, appartiennent les apparitions de comètes et 4e planètes ; la mesure des dimensions de ces corps et des autres astres ; l'étude de leur constitution physique ; l'examen des nébuleuses résolubles ou non résolubles en étoiles distinctes; la découverte des variations qui s'opèrent dans leur état physique,- ou qui attestent un mouvement de circulation relatif entre des étoiles séparées : en un mot, tous les phénomènes célestes qu'on peut saisir et embrasser dans le champ d'une lunette plus ou moins puissante* Chacune de ces recherches ne demande qu'un bon instrument d'optique, et l'aspect libre du ciel. Elles sont toutes accessibles à des observateurs isolés ; on peut les quitter et les reprendre. Olbers et Herschel ont fait ainsi* Mais la détermination des lieux absolus impose d'autres conditions. Elle se fonde sur la mesure simultanée de plusieurs angles, qui définissent à chaque instant la position des astres considérés» Cela exige un ensemble d'instruments et d'observateurs opérant avec concours. Les mesures doivent être effectuées dans certains plans célestes, . mathématiquement définis ; chaque instrument devra donc être établi avec une invariable stabilité, dans un local approprié à son service, avec la possibilité d'apercevoir, à travers la lunette, des signaux lointains et fixes, appelés mireSf qui attestent la constance de sa direction. Toutes les salles ainsi préparées devront pouvoir être mises en libre communication avec l'atmosphère ambiante, afin que l'air intérieur se trouve en équilibre de den-
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site et de température avec les couches externes, au moment pu chaque observation est faite. Cette condition est indispensable pour que les rayons lumineux, en passant du sommet de Tatmo* sphère jusqu'à /œil, n'éprouvent qu'une suite de réfractions régulières, qui puissent être théoriquement calculées. Autrement, les corrections par lesquelles on rectifie leur courbure graduelle seraient inexactes, et toutes les distances' zénithales qu'on en conclurait se trouveraient fausses. Les instruments destinés à de telles observations ne peuvent donc plus être établis dans les hauteurs d'un édifice, ni sous des voûtes massives, qui, s'échauiTant et se refroidissant avec lenteur, transmettraient capricieusement leurs alternatives de température propre à l'air qui les entoure» ainsi qu'aux limbes métalliques sur lesquels les divisions sont tracées. Toutes ces dispositions de stabilité et de libre aérage étant prises, il faudra que les observations soient faites assidu-^ ment, continuées durant de longues suites d'années, sans autres intermittences que celles que le ciel impose : car c'est dans leur continuité que se découvrent les lois générales et particulières des mouvements célestes» dont la connaissance est le but final de la science astronomique. A ces conditions, à ces conditions seules, on recueillera les éléments nécessaires pour établir avec certitude toutes les constantes dont ces lois dépendent; et Ton parviendra enfin h former des tables numériques qui exprime* ront les positions absolues des astres fixes, ainsi que la marche variable des astres mobiles, dans le présent comme dans l'avenir. Mais un tel ensemble de tra^vaux ne peut évidemment être effectué par un seul homme, ni dans la durée d'une seule vie ; il y faut des instruments d'une grande dimension et d'un grand prix, établis dans des édifices scientifiques construits spécialement pour cette destination ; il y faut enfin le concours constant d'observateurs simultanés, dirigés dans une môme voie, et dont l'indivi-^ dualité se prolonge par d'autres^ quand la mort les frappe. C'est là une œuvre de gouvernement. Mais aussi, c'est pour de pareils
travaux, comme lui généraux et perpétuels, qu'un observatoire peut surtout être légitinjement élevé au rang d'institution publique, accomplissant, au bénéfice de la science commune, le service d'ensemble, qui serait impossible aux particuliers.
Tout cela est dBvenu d'une entière évidence, depuis que les progrès de l'astronomie observatrice ont fait comprendre ses véritables besoins/Aussi, les observatoires que Toû a créés en Europe, à des dates comparativement récentes, ont été établis d'après ces principes autant que le permettaient les localités. Mais ces conditions de leur destination véritable n'ont été manifestées que par un long apprentissage, dont l'issue a été diverse selon la nature des circonstances et des hommes qui ont concouru à le diriger. Pour montrer quelles ont été les vicissitudes de ces épreuves, et quelle part la fortune a eue dans leurs résultats, je prendrai comme exemples deux des observatoires publics, les plus anciens et les plus célèbres, ceux de Paris et de Greenwich. Les enseignements qui se tirent de leur histoire seront ici d'autant mieux à leur place, qu'ils ont été avec raison fort consultés dans l'établissement du nouvel observatoire Russe; et, en applaudissant à l'usage qu'on en a su faire, leur utilité nous consolera de les avoir donnés, en partie, à nos dépens.
L'observatoire royal de Paris fut fondé de 1664 à 1674. L'astrqnomie de précision n'existait pas encore. Mais elle aurait pu naître alors en France, entrç les mains de Picard et de Roemer. Son avènement y était même plus proche que nulle part ailleurs. Picard venait de donner aux observations de jour et de nuit une extension, une facilité, et une exactitude toutes nouvelles, par deux inventions d'une portée immense, quoiqu'elles ne fussent que des combinaisons d'idées antérieurement acquises, comme cela arrive presque toujours. La première, c'était d'avoir appliqué les lunettes à la mesure des angles visuels, ce qui permettait d'observer les hauteurs et les passages des astres au méridien, la nuit comme le jour. La seconde, c'était d'avoir combiné l'emploi
de ces instruments, sur des limbes fixes, avec les indications des horloges à pendule, pour mesurer les différelices d'ascension droite des astres par les intervalles de temps compris entre leurs passages à un même fil focal *. C'est la méthode que les astronomes emploient aujourd'hui universellement; ils la tiennent de lui. Picard avait, en outre, posé les principes des rectifications que les instruments astronomiques exigent, et il les avait pratiquées avec autant de soin que de succès. Dans les premières réunions de l'Académie des sciences de Paris, en 1669, il avait présenté le plan général des travaux à entreprendre pour perfec-, tionner l'astronomie; mentionnant, comme objets de première importance, la Confection de nouveaux catalogues d'étoiles, la réforme deâ tables du soleil, et rétablissement d'une table de réfractions, associée aux indications du thermomètre et des circonstances iriétéorologiques, ce que Newton ne put obtenir de Flamsteed, vingt-cinq ans plus tard*. Picard demandait pour cda des instruments améliorés, qu'on ne lui donna point. Avec ceux qu'il avait, tout défectueux qu'ils fussent, dix années d'observatiohs constantes lui avaient fait découvrir que l'étoile polaire oscille annuellement dans une amplitude d'arc d'environ 20" autour de sa hauteur moyenne. C'était le premier et le principal indice du phénomène de l'aberration de la lumière, dont la loi
* Dès ce temps-là, Picard avait des horloges à pendule, qu'il employait à ses observations, et dont il comprenait parfaitement tous les avantages. Le grand traité de Huyghens, De horologio oscillatorio, n'a paru, il est vrai, qu'en 1673. Mais, dès 1657 , Huyghens avait publié son admirable invention dans un ouvrage dédié aux États de HoUande , et l'application s'en était rapidement pro« pagée.
* Correspondance de Newton et de Flamsteed, octobre 1694. Voyez l'analyse que nous avons donnée de cette correspondance dans le Journal des Savants, année 1836, mois de mars, avril, novembre et décembre. Le fait que je rappelle ici est consigné dans l' avant-dernier de ces articles, p. 645. Le plan de travaux astronomiques proposé par Picard en octobre 1669 est rapporté textuellement, d'après les procès-verbaux de l'Académie des sciences , dans VHistoire céleste de Lemonier, p. 17. Ce n'est malheureusement qu'un extrait du mémoire qu'il lut alors. *
générale fut trouvée soixante ans après, par Bradley. En 4674, Picard fit te voyage de Danemark pour visiter les ruines de Tobservatoire de Tycho et relever la direction de sa méridienne. Il remarqua chez Érasme Bartholin un jeune homme de vingtsept ans, plein de génie pour l'observation. Il le prit pour aide; puis, ayant éprouvé tout ce qu'il valait, il le ramena en France, le fit recevoir membre de FAcadémie, et resta toujours attaché à son talent comme à sa personne, par les liens d'une commune amitié. Ce jeune homme était Olaûs Roemer, qui, quatre ans plus tard, découvrit la propagation successive de la lumière, noble hommage adressé au corps savant qui Tavait adopté. C'était à ces deux hommes. Picard et Roemer, qu*il aurait fallu confier la création de l'astronomie observatrice en France, sans y interyenir autrement que pour mettre dans leurs mains les moyeng d'exécution qu'ils sollicitaient. Loin de là : non-seulement on ne les consulta point, mais on fît tout ce qu'il pouvait y avoir de plus contraire à leurs vues. D'abord, la construction du nouvel observatoire fut aveuglément livrée à la fantaisie monumentale de l'architecte Claude Perrault, qui, pour ce fait seul, mérite tout le mal que Botleau a dit de lui et de son frère Charles. Perrault éleva stupidement un grand massif carré à deux étages, flanqué de deux grosses tours, avec des murs de six pieds d'épaisseur, et de voûtes fermées, sans aucune ouverture pratiquée ni praticable pour parcourir le ciel; de sorte qu'on n'a jamais pu y établir d'Instruments fixes, dirigés suivant les plans des cercles célestes, ce qui était précisément l'usage auquel l'édifice était destiné. Quatre-vingts ans après, cette masse menaçait ruine. Les deux façades de l'est et du midi s'étaient affaissées, écartées de leur aplomb, entraînant la rupture des plates-formes et des voûtes, que l'infiltration des eaux crevassait, sans qu'on y eût rien réparé pendant cinquante ans. Ce ne fut pas tout : dans l'abnégation de son zèle pour l'astronomie, Picard avait désigné à Colbert, Dominique Cassini, comme un homme de génie qu'il serait beau
d'appeler en France. On Ty appela en effet. C'était un homme d'un grand esprit, non-seulement astronome profond et habile, mais rempli de connaissances générales, comme la plupart des savants Italiens de ce temps. Des emplois importants, relatifs aux forteresses et aux cours d'eau» qui lui furent occasionnellement conflés par divers États d'Italie, l'avaient approché de personnages puissants, des princes, et du pape môme, ce qui lui avait appris le langage des cours, à quoi il avait beaucoup de disposi-^ tien. Ayant fait déjà personnellement de belles découvertes sur les mouvements et la physique des corps célestes , de celles qu*on peut faire seul, sans le secours de personne, et rendre intelligibles même aux Rois et aux Reines, il ne manquait aucune occasion de les y intéresser, et de s'en parer à leurs yeux. Très^habile de son propre fonds, il Tétait aussi à profiter des idées d'autrui et à les grouper autour des siennes. On conçoit le succès qu'un tel homme, étranger surtout, dut avoir à la cour de Louis XIV. Il savait plaire en même temps qu'étonner. Il fut souvent admis à entretenir ce prince, la reine et les autres membres de la famille Royale, tant sur l'astronomie générale que sur la continuation de ses découvertes, qu'il apportait toujours aux pieds du monarque, avec les formes d'une adulation enthousiaste. Il observait les éclipses et les taches du soleil en présence de Cblbert et des sei* gneurs de la cour, surpris autant que charmés de les voir aussi bien que lui. Que devaient paraître, en comparaison, • deux mo** destes savants, comme Picard et Roemer ? qu'avaient-ils à faire espérer, dans l'avenir, qui égalât ce présent? La conséquence était inévitable. Cassini fut nommé directeur de l'observatoire, et gratifié d'un riche traitement. Les deux autres furent dédaignés et oubliés. Picard n'obtint que vers les dernières années de sa vin un quart de cercle çn fer de cinq pieds de rayon, qu'il demandait en vain depuis si longtemps, pour l'établir à demeure dans le plan du méridien. C'est l'origine de nos cercles muraux actuels* Roemer et lui le fixèrent suivant cette direction, en raccrochant à la
façade orientale du grand édifice sous un frêle abri qui devint r/)bservaloire véritable. Jusque-là, on observait les hauteurs des astres par les fenêtres des salles intérieures, ou sur les terrasses, avec des quarts de cercle portatifs, ayant, au plus, trois pieds de rayon. Picard mourut en 4682. Un an auparavant, Roemer avait été rappelé en Danemark, où il continua de développer son aptitude merveilleuse pour perfectionner les instruments et les méthodes d'observation. Mais l'honneur de créer l'astronomie d'ensemble, l'astronomie de précision et de mesure, fut perdu pour la France, à tout jatnais. L'idée que Cassini avait su donner de son mérite ne se peut mieux voir que dans l'éloge qu'en a fait Fontenelle. Le spirituel secrétaire le complimente avec une admiration vraiment naïve, pour des vanteries d'un aplomb inimaginable; par exemple : « pour avoir prédit au roi» en présence de « toute la cour, la route que devait suivre une comète qu'il n'avait « observée qu'v/ne fois ! » Mieux vaudrait dire où s'en va l'oiseau qui vole I « C'était, ajoute-t-il, une espèce de destinée pour lui que « de faire de pareilles prédictions aux têtes couronnées. » Grand merci pour elles. Fontenelle ne se doutait guère que cette louange, finement apprêtée, serait prise un jour, à bon droit, comme un sanglant sarcasme. Elle peint l'homme, mieux qu'il ne l'a voulu.
A propos de Roemer, M. Struve déplore, avec grande raison, le dommage causé à l'astronomie par la destruction des instruments qu'il avait exécutés, et par la perte des observations qu'il avait faites pendant vingt années à Copenhague, après son retotir de France. Au nombre de ces inventions se*trouvait la lunette méridienne, le cercle méridien fixe, et l'instrument des passages établi dans le premier vertical, trois appareils universellement employés, ou désirés, dans nos observatoires actuels. Roemer était mort, en 4740, sans avoir rien publié. Son successeur, Horrebow, avait continué d'employer ses instruments et ses méthodes, sans les faire connaître. Leurs observations réunies remplissaient trois
volumes in-folio. Tout cela fut détruit dans Fincendie qui ravagea Copenhague en 1728. Horrebow ne put transmettre aux astronomes que ses souvenirs, quelques notes échappées de ce désastre, et une dissertation commencée, où Roemer avait consigné, comme exemple, 220 observations de passages d'étoiles, faites avec sa lunette méridienne, dans un intervalle de trois jours. Elles sont presque aussi exactes que celle d'aujourd'hui. A celte occasion, M. Struve dit que Roemer eut « le mérite éminent de « réformer entièrement l'astronomie pratique ; » et il ajoute que « l'incomparable perfection des observations actuelles est fondée « sur l'exécution des idées qu'il avait conçues. » L'éloge est trop exclusif. Le système d'observations adopté aujourd'hui, la combinaison de procédés qu'on y fait concourir, les moyens généraux de les effectuer, sont dus à Picard. Il les a exposés et pratiqués dès 1669, avant que Roemer, eût rien produit. Roemer a été son élève et son ami. Il ne lui a rien caché de ses méthodes, de ses vues, de ses espérances. Le disciple est allé plus loin que- le maître : c'est la loi commune. Louez-le, mais non pas au dépens de l'autre. Ces deux hommes ne peuvent pas être séparés. Or M. Struve ne nomme pas Picard. C'est une omission, sans doute, mais on pourrait la croire une injustice. Je supplie instamment M. Struve de trouver une occasion prochaine pour la réparer. Le mérite et le caractère de Picard sont de ceux que les vrais savants doivent aimer à faire revivre. M. Struve est plus intéressé que personne à ce qu'on ne l'oublie point.
Les circonstances rappelées plus haut arrêtèrent pour longtemps les progrès de l'astronomie observatrice en France, du moins de celle qui exige de grands instruments fixes, et un concours réglé d'observateurs. A l'exception de l'horlogerie, que les besoins de la marine encouragèrent, et qu'une suite d'hommes d'un talent rare éleva progressivement au dernier degré de précision, les artistes français restèrent, durant plus d'un siècle, déplorablement inhabiles dans la mécanique instrumentale. L'observatoire royal, qui aurait