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surait ces dernières d'aprëa les longueurs des ombres projetées pftr un gnomon. Tout le système religieux des Chinois, étant lié avec les phénomènes astronomiques, rend cette tradition trèsvraisemblable; et le peu de progrès qu'ils ont fait dans Tastronomie théorique malgré une pratique aussi ancienne, ne doit pas plus nous étonner que leur peu de progrès dans la chimie et dans la physique, quoiqu'ils connaissent depuis si longtemps la porcelaine, la boussole, rimprimerie, et la poudre à canon. Cette inertie, inconcevable pour des Européens, tient à leurs mœurs, et au scrupule superstitieux qu'ils ont toujours mis & conserver leurs anciens usages. Le P. Gaubil, dans le manuscrit publié par le Bureau des Longitudes, rapporte toutes les observations de ce genre qu'il a pu recueillir dans les anciens livres des Chinois; mais l'incendie des livres qui eut lieu à la Chine 31 3 ans ayant l'ère chrétienne, dut nécessairement anéantir un grand nombre de ces monuments astronomiques. La plupart des éclipses ou des solstices, qui sont indiqués comme ayant été observés à des époques trèS'-reculées, et qu'il serait par conséquent du plus grand intérêt de connaître avec exactitude, sont rapportés d'une manière trop vague pour que Ton puisse en tirer des déterminations astronomiques. De pareilles indications peuvent seulement servir pour éclairer la chronologie, en fixant aux époques des événements historiques, des limites .plus ou moins étroites. Ce défaut de précision est un des arguments dont on s'est le plus appuyé pour attaquer l'authenticité de Fancienne chronologie des Chinois. En effet, on est toujours le maître de supposer que des observations si peu précises ont pu être imaginées par des écrivains postérieurs qui ont voulu exagérer l'antiquité de leur nation. A la vérité ce soupçon perd bien de sa force si l'on considère que tout le système du gouvernement, des usages, des croyances de la Chine, était dans une harmonie parfaite avec ces anciennes traditions; mais de semblables considérations fournissent des probabilités et non pas des preuves. Heureusement toutes les
MÉLANGES jBCIBNTJFIQUES ET LITTÉRiURES, 339
observations rapportées par le P. Gaubil ne sont pas sujettes & une pareille incertitude. Quelques-unes ofîrent des données. assez précises pour qu'on puisse les calculer complètement.
Les plus anciennes de ce genre sont celles que Ton attribue à Tcheou-koung, frère de l'empereur Vou-wang. Ce prince, Tun des meilleurs qui aient gouverné la Chine, fut aussi un des plus savants hommes de son temps, et à ce double titre sa mémoire est encore en vénération chez les Chinois. Suivant une tradition attestée par des livres antérieurs à la proscription, Tcheou-Koung détermina les longueurs des ombres méridiennes du soleil dans les deux solstices, et fixa la position du solstice dans le ciel*. Les mesures des ombres rapportées par le P. Gaubil , ont été calculées par le savant Fréret, dans sa Dissertation sur la certitude de la chronologie Chinoise. Elles Tont été depuis, avec plus d'exactitude, par M, Laplace, dans XExposition du système du monde^. En ayant égard à toutes les corrections nécessaires, M. Laplace trouve pour la latitude de la ville de Loyang, lieu de l'observation, une valeur précisément égale à celle que les missionnaires ont observée. Le résultat de Tcheou-koung tient la milieu entre leurs déterminations. La différence des deux hauteurs solsticiales observées, lui fait connaître. ensuite l'obliquité de Técliptique à l'époque des observations. Il la trouve de 23 deg, 54 min, 2 sec.
L'accord de la latitude de Tcbeou-^koung avec celle des missionnaires est déjà une vérification très-importante, mais qui n'est point absolument inattaquable. En effet, on pourrait suppo* ser h la rigueur que les missionnaires, prévenus pour l'antiquité de la nation chinoise, ont arrangé ces observations de manière que l'accord dont il s'agit eût lieu. Et quoique, d'après le caractère
* G^mbiL Gonnaisftancç des temps dé 1S09, p. 393. Lettres édifiantes^ t. XXVn, p. 124.
^ Expositio» du »yAt^me du laondo ; traijiième édition, m-ô% t, II, p, 269 et m.
et les écrits du P. Gaubil, une pareille imputation soit bien peu probs*le, il suffit qu'elle soit possible pour infirmer la certitude de la démonstration. Mais la valeur que ces observations assignent à l'obliquité de Técliptique fournit une preuve d'une tout autre force. En effet, l'époque de la régence de Tcheou-koung a été fixée par Fréret entre les années 1 098 et 1 1 04 avant notre ère. L'observation est d'une de ces six années. Cette détermination fondée sur des calculs ingénieux, est parfaitement d'accord avec les évaluations de dates assignées par le P. Gaubil, par l'institution politique appelée le Tribunal de l'Histoire, et par tous les lettrés chinois. Maintenant si, d'après les formules de la mécanique céleste, on calcule la valeur de l'obliquité del'écliptique pour cette époque, on la trouve égale à 23 degrés 51 minutes 58 secondes, seulement de 2 minutes plus faible que celle qui se déduit des ombres du gnomon. Or ici il n'y a plus aucune objection à faire, car l'obliquité de récliptique a considérablement changé depuis Tcheou-koung jusqu'à nous. Elle est maintenant de â4 minutes plus faible qu'elle ne l'était alors , et certainement ni Tcheoukoung, ni le P. Gaubil, ni les autres missionnaires, n'ont connu les lois de sa diminution. Car, même lorsque les derniers ont écrit, Texistence de ces changements n'était pas encore bien constatée*.
D'après la môme tradition, Tcheou-koung avait aussi déterminé la position du solstice d'hiver dans le ciel, et il le fixait à deux degrés chinois de la constellation Nu, qui commence par Téloile 8 du Verseau. Si l'on rapporte également cette observation à l'an 1100 avant notre ère, et qu'au moyen des formules delà mécanique céleste, on calcule la position du solstice pour cette
A Réciproquement on voit qu*en adoptant Tobliquité de Técliptique donnée par les tables, pour l*an 1100 avant l'ère chrétienne, chacune des obsemtions de Tcheou-koung donne la latitude de Loyang telle qu'on Tobserye aujourd'hui ; ces deux Observations sojit donc ainsi confirmées, chacune en particulier, indépendanunent de l'autre.
époque, on trouve qu'elle ne diffère de celle de Tcheou-Koung que de 49 minutes de degrés, ou d'environ 3 minutes de temps*. Il suffit donc, pour accorder les observations et la théorie, de supposer que Tcheou-koung a pu se tromper de cette quantité sur le temps du solstice ; ce qui est très-facile, quand on songe qu'alors les Chinois mesuraient le temps par des clepsydres, et d'après les hauteurs successives de Teau dans un vase qui se remplissait aux dépens d'un autre plus élevé. Ils déterminaient le lieu du solstice, en observant les étoiles qui passaient au méridien douze heures après le soleil , et par conséquent il faut qu'ils aient mesuré cet intervalle de douze heures^ à trois minutes près, ce qui est un degré de précision bien remarquable, avec de pareils moyens. On pourrait encore supposer que la petite différence vient d'une erreur dans l'époqjie supposée de cette observation, que nous avons rapportée à l'an 1 1 00 avant notre ère ; alors il suffirait pour tout accorder , de remonter seulement cinquante-quatre ans plus haut. Quoi qu'il en soit, la petitesse de ces écarts, après un si grand intervalle , est une preuve sans réplique de l'excellence de nos tables astronomiques et de la réalité de ces observations. Il faut même s'étonner qu'à une époque aussi reculée, on ait pu obtenir des déterminations si précises, qui précèdent de quatre cents ans les trois éclipses chaldéennes observées à Babylone , et rapportées dans YAlmageste de Ptolémée. D'après ces rapprochements, on peut voir ce que l'on doit penser de l'opinion émise par un membre célèbre de l'ancienne Académie des Inscriptions, qui a prétendu que les Chinois avaient tiré leurs principales connaissances astronomiques de la Chaldée, et que peut-être les observations faites à la Chine 720 ans avant l'ère chrétienne, étaient des observations fictives empruntées des Babyloniens, et correspondantes à l'époque de Nabonassar* 1 Les preuves que nous offrent
* Exposition du système du monde. Jbid.
2 Mémoire de M. de Guignes. Académie des Inscriptions ; t. XXXVI, p. 172.
342 MÉLANGES SGIENTIFIQUBB ET LITTÉRAIHB9.
les observations de Tcheou-koung, sont d'autant plus fortes qu'elles ne peuvent s'appliquer qu'au pays où ces observations ont été faites. H est possible de transporter d'un pays à un autre le souvenir d'une éclipse ; mais il est impossible de transporter des observations de gnomon qui ne oonviennent qu'à une latitude déterminée.
Ce.n'est que mille ans après Tcheou-koung, et seulement 50 ans avant l'ère chrétienne, que l'on trouve encore, à la Chine, d'autres observations assez exactes pour être calculées. Elles Font été aussi par H. Laplace^ L'obliquité de l'écliptique qui en résulte est également conforme h la théorie : elle ne diffère pas de deux minutes de la véritable. Ce sont les dernières observations de ce genre que l'on trouve avant l'ère chrétienne. Postérieurement à cette ère, on en a un grand nombre parmi lesquelles on doit surtout remarquer celles de l'excellent astronome Cocheou*-king qui vivait dans le xiii^ siècle de notre ère. Ses observations faites avec un gnomon de 40 pieds chinois, en employant toutes les précautions imaginables , sont plus exactes que celles d'Hipparque et même de Tycho-Brahé. C'est tout ce qui existe de mieux avant l'invention des lunettes, et tout ce que l'on pouvait faire de mieux sans cette invention: aussi M. Laplace a-t-il eu grand soin de les comparer aux tables actuelles qu'elles confirment de la manière la plus satisfaisante. Ces observations sont postérieures à l'incendie des livres chinois et au rétablissement du Tribunal de l'Histoire.
Les calculs que je viens de rapporter supposent la certitude de la chronologie chinoise depuis les temps actuels jusqu'à l'époque de Tcheou-koung; c'est-à-dire qu'ils supposent que ce prince a réellement existé vers l'an 1 i 00 avant l'ère chrétienne ; mais c'est un point que les plus grands adversaires de la chronologie chinoise n'ont jamais contesté. En effet, il est établi sur des preuves
A Dans un Mémoire manu^rît que son lUustre auteur a bien voulu me corn- ■ muniquer.
Gpogle
MéLANOES MIENTIPIQUËH Ëf LITf fitlJlinÉ9. 31^
historiques si multipliées, et si bien d'acûord entre elleé, qu'il est impossible de le révoquer en doute.
Ce qui a élevé tant de controverses sur Thlstoire ancienne dé la Chine, et sur l'état de cet Bmpire dans les premiers temps, c'est la cruelle persécution exercée Fan 213 avant l'ère chrétienne contre les lettrés et contre les livres, par Tempercur Tsin^ Chi-Hoang. Elle fut excitée à l'instigation d'un ministre qui craignait l'étude de l'histoire et l'influence dès lettrés. Il y eut un ordre général dans tout l'Empire, pour que, dans quarante jours, tous les livres historiques fussent remis, sous peine de mort, aux mandarins chargés de lès recevoir. On n*excepta de la proscription que les livres qui contenaient l'histoire de la famille régnante, et ceux qui traitaient d'astrologie, de médecine, d'agriculture, et de* divination. Cette exception servit de prétexte pour sauver quelques ouvragés anciens, particulièrement l'Yking, composé du temps des premiers empereurs chinois et commenté par Confucius; mais le plus grand nombre pérît*. L'arrêt de l'empereur excita beaucoup de troubles et coûta la vie à une foule de lettrés. Les Chinois attribuent à cet événement la perte de leur ancienne histoire, de leur astronomie, et d'autres anciens monuments. Après la mort de Tsin-Chi-floang, ses successeurs s'efforcèrent de réparer le mal qu'il avait fait. On rechercha partout les anciens livres, avec autant de soin qu*on en avait mis à les proscrire quelques années auparavant. On s'occupa de recouvrer tous les fragments qui avaient pu échapper, et ces recherches ne furent pas tout à fait infructueuses. ïl est d'ailleurs certain, dit le P. Gaubil, que l'on ne brûla point les cartes géographiques, non plus que les mémoires relatifs à l'état de chaque département. Enfin , lorsqu'on crut avoir réuni tous les docu-
^ n étidt d'Atitànt plus difficile de les cacbef , qtie Ton écritali fillors sur dei tablettes de bambOUf de sone que le moindre 9uvr|i|;e occupait un 'volume constdérablo. ^ ■ ■ .
ments qui avaient échappé h la persécution, on s'occupa de les mettre en ordre ; et, environ cent ans avant Fère chrétienne, c'està-^dire un siècle après la persécution , on en composa une histoire authentique, qui est celle de Sse-Ma-Tsiene.
Depuis cette époque, l'histoire de la Chine n'offre plus aucune difficulté. Le Tribunal chargé de l'écrire n'a Jamais été interrompu dans ses fonctions. Il y avait, dès la plus Mute antiquité, de pareils Tribunaux dans les principales maisons de l'Empire, et la perte de ces annales particulières est une des choses que l'on doit le plus regretter, puisque leur confrontation aurait donné sur la chronologie des empereurs des vériflcations multipliées et certaines qui ont disparu pour jamais. Il est cependant facile de concevoir que, s'il peut y avoir des difficultés de détail relativement à l'époque précise de chaque empereur, et au nombre d'années qu'il faut donner à son règne, il n'y en a point pour l'ensemble de l'histoire. Car si l'on voulait supposer un moment que nos livres d'histoire fussent tout à coup perdus, on retrouverait facilement, dans les seuls souvenirs des personnes instruites, assez de données pour rétablir la chronologie de notre histoire depuis son origine, sinon avec tous les détails des faits, au moins avec la suite des événements principaux. Il est vrai que l'empereur Tsin-Chi-Hoang ne proscrivit pas seulement les livres, mais aussi les lettrés ; car il en fit mourir 450 en un jour, dans la seule ville impériale; et ce moyen était infaillible pour détruire toute instruction, dans un temps où l'imperfection de l'écriture, et le volume des ouvrages, devaient donner à l'étude des lettres une extrême difficulté.
Au reste personne n'a été plus à portée que les missionnaires, d'apprécier l'authenticité de l'histoire de la Chine et le degré de certitude qu'on peut lui accorder. Familiers avec la langue du pays, admis dans la faveur de l'empereur, chargés souvent d'emplois importants qui, exigeaient une grande connaissance des usages et de l'histoire, ils ont eu toutes les occasions et toutes
les données nécessaires pour former à cet égard leur opinion. Or Topinion des- missionnaires instruits est unanime quant à la haute antiquité de Tempire de la Chine ; s'il y a entre eux quelques différences, elles ne portent que sur les dates précises auxquelles il faut fixer le règne des premiers empereurs , et il est vrai de dire que sur ce point il y a quelque incertitude.
Nul n'a mis dans ces recherches plus d'activité, de zèle, de talent, de patience, et surtout un meilleur esprit que le P. Gaubil. Entre un grand nombre d'ouvrages historiques qu'il a traduits ou extraits du chinois et du tartare : on lui doit une traduction du Ghouking, l'un des anciens livres des Chinois; une histoire complète et détaillée de l'astronomie chinoise ; un grand Traité de la chronologie chinoise qui n'a point été imprimé, et une foule de Mémoires manuscrits adressés k des membres célèbres de l'Académie des Inscriptions ou de l'Académie des Sciences. Il était correspondant de cette dernière ; il l'était aussi de l'Académie de Saint-Pétersbourg. La Société royale de Londres lui envoyait régulièrement ses Mémoires, et plusieurs membres de cette Société illustre étaient en correspondance avec lui. C'est lui qui a fourni à Fréret et à plusieurs autres savants, français ou étranger?, presque tous les matériaux dont ils ont fait usage pour l'histoire de la Chine, et eux-mêmes se sont plu à le reconnaître dans leurs ouvrages. En effet, personne ne pouvait mieux satisfaire leurs désirs et répondre à leurs intentions. Profondément versé dans les langues tartare et chinoise, au point d'avoir été nommé interprète de Ja Cour de la Chine, pour le Tartare-Mantcheou, il avait lu, étudié, médité tous les ouvrages qui traitent de l'histoire des Chinois. Il connaissait leurs lois, leurs usages, leurs annales, leurs sciences, mieux que les Chinois eux-mêmes; il les possédait si bien, il en parlait avec tant de facilité, qu'on a dit de lui qu'il semblait avoir vécu dans tous les âges, et être contemporain de tous les temps. On a vu quelquefois les plus savants lettrés chinois étonnés de voir cet homme, venu des extrémités
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du monde, leur expliquer & eux-mêmes les passages les plui di£9clles de leurs anciens liyrôs. On voulut le nommer mandarii) dans le Tribunal des mathématiqiles, il s*en excusa et resta simple missionnaire. Doué d'un excellent esprit, sans préventiop et sans enthousiasmoi il chercha toujours la vérité avec candeur, et l'exposa avec sincérité. On ne peut en douter, en lisant des ouvrages imprimés^ ses manuscrits, et ses lettres dont nous possédons un assez grand nombre, et qui toutes ont pour objet quelque point intéressant d'histoire ou d'astronomie. On y trouve toujours une grande érudition, des connaissances étendues et précises, une critique saine et judicieuse^ Quand il apprit que Fréret s^occupait de recherches sur la chronologie chinoise, il s'empressa de lui envoyer tout ce qu'il avait recueilli sur cette matière; et fréret, de son côté, s'est empressé de le reconnaître dans ses dissertations. Mais le P. Gaubil n'est pas tout à fait d'accord avec lui sur l'époque précise des premiers empereurs *. Le règne de Yao, avant lequel on n'a plus de déterminations précises, est porté par le P. Gaubil à cent quatorze ans plus loin que Frérot ne l'a supposé, c'est-àdire, à l'an 2261 avant l'ère chrétienne, et en cela le P. Gaubil se rapproche davantage du sentiment établi par le Tribunal de l'Hiâtoire. Au delà de Yao, il admet l'existence de plusieurs empereurs qui ont régné successivement ; mais il montra que la durée totale de leurs règnes, ne peut être déterminée avec exactitude, quoique, suivant les traditions chinoises les plus probables on puisse l'évaluer à deux cent cinquante ans. Ce calcul porte à deux mille cinq cents ans avant Tère chrétienne, l'époque de l'empereur Fouhi, qui est le premier dans les temps historiques, suivant le texte de Confucius. Quelques auteurs chinois entreprennent, il est vrai, de remonter h des époques beaucoup plus
* Le P. Gatibil disente cette opinion dans la troisième partîd de son grand Traité de la chronologie chinoise. Sans nomner Fréret, dont il cite les dissertations, il le désigne par ces expressions : Un auteur illustre par eon bon goût» sa éa(M crUique et sa vaste érudition.
MÉLANGES 6GIENTIFIQV&S BT LITTiAAlRSS. 847
anciennes ; mais au delà de Fouhi les temps deviennent fabuleux* Tel est sommairement le résultat des recherches du P. Graubilsur la Chine. On voit que ce savant homme^ qui avait passé trente^ six ans à Pékin, dans les circonstances les plus favorables pour examiner la vérité, a reconnu par lui-^méme Fantique existence des Chinois en corps de nation : on ne saurait citer ui\e autorité plus forte et plus respectable.
C'est une singulière idée que celle qui est venue & quelques érudits européens, d'accuser les missionnaires d'une prévention exagérée en faveur de l'antiquité de l'empire chinois*. Certainement, s'ils avaient dû avoir des préventions ^ elles auraient été plutôt contraires que favorables à cette antiquité; et ils ont bien fait tous leurs efforts pour la diminuer autant qu'ils l'ont pu* c'est-à-dire, autant que l'amour de la vérité le leur permettait. Car la coïncidence de ces anciennes époques avec celle de la dis* persion du genre humain dans la Mésopotamie^ ne leur avait pas échappé. Ils voyaient bien que cela devait faire nécessaire
, ^ Feu M. de Guignes, de rAcadémie des Inscriptions , a cherché à répandre cette idée. [Voyez V Académie des Inscriptions, t. XXXVI.] Il's'était persuadé que les Chinois avaient tiré leurs connaissances astronomiques de rÉgypte et de la Chaldée ; et prévenu pour ce système , il rejetait comme exagéré tout ce qui ne semblait pas s'y accorder. Ces anciennes relations qu'il supposait entre les Chinais et les autres peuples, à Tappui de son opinion, ne paraissent pas mieux fondées. Voici ce que dit à c<et égard le P. Gaubil, dans une lettre que j'ai sous les yeux : « Tout ce que vous me dites « avoir été traduit par M. de Guignes du Ouen-Hiengtong-kao, sur des peuples « situés au nord-est du Japon, avec des indications de grandes distances, peut « vous porter à croire qu'au temps des Leang, vous pourrez dire 300 ans plus « tôt, les Chinois ont connu TAmérique. Tous ces textes ne prouvent rien, quand « on les a examinés et corrigés par les textes plus clairs, et écrits par de meil- « leurs et plus anciens auteurs. Avec des textes aussi vagues , et des dis- « tances marquées par plusieurs auteurs, on pourrait conclure, qu'au moins « au temps de J. C. les Chinois ont connu vers l'ouest , l'Europe , comme et l'Italie, la France, la Pologne : or , voilà certainement ce qui n'est pas. « Tout cela sera examiné, et la chose n'est pas bien difficile. Avant M. de c( Guignes, des missionnaires ont envoyé en Europe des textes traduits dans c( le goût de ceux de M. Guignes, mais il y a eu du mal-entendu dans ces « textes, et surtout un défaut de critique qui aurait aisément obvié aux pe* tt tites Ulusions. n
ment rejeter la version de la Vulgate, et même reculer- de quelques siècles l'époque du déluge établie d*après les indications que Ton a voulu tirer des livres saints. Leur conviction à cet égard était si forte, que le P. Adam Schall, président du tribunal des mathématiques^ envoya à Rome un Mémoire au nom de la mission, pour qu'on autorisât les missionnaires à enseigner uniquement la version des Septante, la seule qui puisse s'accorder avec la tradition historique des livres chinois.
On disait, dans ce mémoire, que Tépoque de Yao est constatée par des monuments historiques et astronomiques, de manière qu'on ne peut la révoquer en doute ; que , pour les empereurs précédents, on peut, sans blesser les Chinois, les regarder comme autant de chefs de famille, mais chefs illustres et dont le mérite peut les faire appeler Rois*. On répondit de Rome qu'il fallait faire suivre aux missionnaires une chronologie uniforme, et qu'ils pouvaient sans scrupule adopter celle des Septante qui est autorisée par l'Église •.
Le père Gaubil ne croyait pas qu'il fût tout à fait aussi facile d'accorder l'histoire de la- Chine avec l'Écriture. Voici comme il s'exprime sur ce point : « Soit qu'on se détermine à fixer l'époque « de Yao, comme je crois pouvoir le faire en vertu de l'éclipsé « solaire de l'an 21 55 avant J.-C, soit qu'on veuille la fixer à une « date plus rapprochée de 100, 148, ou 150 ans, on ne peut, ce « me semble, se dispenser d'ajouter quelques siècles à l'année du
« Déluge déterminée par UsseriuSj Petau et autres Il est
« constant qu'au temps de Yao, la Chine était assez peuplée, et <L qu'il y avait même des habitants dans les îles de la mer Orien-
* Le P. Adam Schall, dans son mémoire, fait remonter l'époque de Yao quatre-vingt-seize ans plus loin que le P. Gaubil, c'est-à-dire, à Tan 2357.
* Traité de chronologie du P. Gaubil. H est encore fait mention de ces difficultés relatives à la vulgate, dans un manuscrit que nous avons du Traité du P. Gaubil sur l'astronomie chinoise ; mais les RR. PP. Jésuites, qui ont imprimé cet ouvrage, ont jugé à propos de supprimer l'article en question.
« taie. On savait composer en vers. Il y avait des collèges. Au « temps de Chun, on savait rapporter aux étoiles les solstices et « les équïnoxes ; on connaissait une année de 365 jours un quart; « on savait s'en servir pour disposer Vannée des douze mois lu- « naires, qu'on savait égaler aux années solaires par Tintercala- « tion. On. savait observer les astres ; il y avait des ouvrages en « cuivre, en fer, en vernis ; il y avait des étoffes de soie ; on savait « faire des barques, même pour aller à des îles de la mer Orien- « taie. Tout cela est prouvé par la première partie du livre « Chouking, écrite au temps de Yao et Chun, et il faut néces- « sairement admettre des peuples à la Chine avant le temps de « Yao.
« L'empereur Tchong-Tang n'est pas bien loin du temps de « l'empereur Chun. Or, par le chapitre Ynîching, écrit du temps « même de ce prince, ou de son successeur, on voit que de son « temps, il y avait des mandarins préposés pour calculer et ob- « server les éclipses de soleil. Cela suppose des méthodes qu'on « n'a qu'après Une longue suite d'observations et de calculs. Mais « pour cet article et autres de ce genre, on peut dire que les an- « ciens patriarches avaient laissé des méthodes et des pratiques, « surtout pour l'astronomie. Quelque système qu'on prenne, il « faut conclure que les fondateurs de l'empire chinois sont bien « près de Noé et de ses enfants. Du pays où se flt la dispersion « des nations, jusqu'à la Chine, il y a bien des pays à traverser, « et ce voyage ayant dû avoir tant d'embarras et de difficultés, « dut être bien long. Pour concilier la chronologie chinoise avec « celle de FÉcriture, il faudrait savoir au juste quel est le calcul « le plus conforme à la vraie chronologie qui résulte de la com-, « paraison des diverses versions des textes de la Bible, C'est ce « que je ne suis pas en état de faire *.
* Tous les érudits qui ont le plus profondément étudié les textes bibliques» le savant Sylvestre de Sacy, entre autres, qui avait une croyance sincère dans leur sainteté, s'accordent aujourd'hui à reconnaître que le récit de Moïse ne doit
« Ceux qui , du temps de la dispersion des nations , furent « choisis pour venir repeupler ou peupler la Chine, avaient sans « doute des caractères pour écrire en langue chinoise, et firent « des lois pour leur colonie. Ne peut-on pas mettre au temps de « la dispersion des nations les commencements de la monarchie « chinoise? ce qui se passa dans ce voyage jusqu'à la Chine, ne « peut-il pas être compté pour une partie de Thistoire chinoise? « et les chefs de ces colonies ne peuvent-ils pas âtre comptés c parmi les empereurs chinois? »
Je le demande à tout lecteur de bonne foi, ce langage est-il celui de l'exagération ? n'y reeonnatt-on pas plutôt un homme profondément pénétré de Tamour de la vérité, qui, plein de respect -pour Tautorité de l'écriture, mais pourtant convaincu de la certitude de l'histoire de la Chine, s'efforce de concilier ces deux intérêts? Ailleurs il se met pour un moment à la place d'un lettré chinois, qui aurait voulu comme lui faire l'examen critique de la chronologie de son pays. «Il est évident, dit^il, que ce lettré « mettra le règne de l'empereur Yao h l'époque à laquelle je l'ai € placé. Comme moi, il restera dans le doute sur le nombre d'an- « nées qu'il faut comprendre dans les temps historiques avant ce « prince ; mais certainement il ne doutera point qu'avant Yao il « y ait eu au moins six empereurs qui ont régné successivement. f Supposons maintenant que ce Chinois se fasse chrétien, et qu'on « lui enseigne la chronologie de l'écriture. Eh bien 1 il ne chan- « géra certainement pas de sentiment sur celle de son pays, et « jamais on ne pourra lui persuader en aucune manière d'avoir « une opinion différente. » Je ne crois pas qu'il soit possible
pas être interprété comme i^ant pour objet d'assigner d€S datez absolues, mais seulement d'indiquer des époques relatives ; de sorte que de pareilles dates, si anciennes qu'elles soient, que l'on pourrait établir avec certitude sur les monuments historiques d'autres peuples que les Hébreux, par exemple, des Chinois ou de» Égyptiens, ne «aupaient logiquement être considérées comme incomit patibles avec le texte sacré» Ce qu'il a y Ait coutume d'exprimer eu disant : a n « p'jT pas 49 çhronQiogif Mangue, par la raison qu'il y en a plusieurs.» J. B.
d^exprimer plus fortement une conviction intime ; et quand on songe que cette conviction est le fruit de trente-six ans d'études et de recherches; qu'elle est amenée par une suite de discussions approfondies; et qu'enfin son résultat, dans celui qui Tavoue, contrarie, ou du moins modifie (en apparence) des textes sacrés, auxquels il eût été si heureux de trouver une exactitude irrépro^ chable, on conviendra que cette conviction pgrte la probabilité historique au plus haut degré qu'elle puisse atteindre.
On sera peut-être surpris qu'en examinant l'antiquité et la
certitude de la chronologie chinoise , je n'aie pas fait mention
d'un auteur qui vient très-récemment d'en nier l'authenticité.
Mais, dans l'extrait fort bien fait qu'un des rédacteurs du Mercure^
qui a lui-môme voyagé à la Chine, a donné de cet ouvrage, on a
eu grande raison de distinguer ce que l'auteur a vu par lui-môme,
d'avec ce qu'il a conjecturé. Quand il parle des usages actuels des
Chinois envers les étrangers, de leurs routes, de leurs vêtements, '
de l'extérieur de leurs maisons, il paraît qu'il^est fort exact. Quand,
au contraire, il parle de leur histoire., de leur antiquité, il ne fait
que renouveler des opinions avancées par un homme d'un grand
mérite, mais dont l'autorité sur cette matière n'a pas eu autant de
force aux yeux des savants qu'elle devait en avoir pour son fils. Une
personne qui a beaucoup étudié ces matières a très-bien répondu
à M. de Guignes le fils, dans un autre journal *, pour tout ce qu'il
objecte contre l'antiquité des Chinois. Ainsi, par un juste partage,
son livre a reçu les éloges et les critiques qu'il méritait. Il était
en elfet impossible qu^ M. de Guignes le fils pût faire beaucoup
de découvertes sur l'antique histoire des Chinois , en allant de
Canton à Péking, bien gardé par une escorte qui ne le quittait pas
de vue. Il a encore moins eu l'occasion d'en faire à Péking môme,
où il est resté à peu près autant de jours que le père Gaubil y a
passé d'années, et toujours bien enfermé ou surveillé de telle sorte
* La Gazette de France*
qu'il n'a pas même pu voir les missionnaires qu*il désirait entretenir! Par ce que j'ai dit plus haut des observations deTcheoukoung, on a pu apprécier l'opinion de M. de Guignes le père, et il ne paraît pas que son fils y ait rien ajouté. Je remarquerai seulement que ce dernier, en rapportant l'époque de Tcheou-koung dans sa chronologie, se contente de dire : on prétend qu'il a fait des observations astronomiques, mais c'est sans fondement. Si je ne me suis pas trompé dans cet article, il paraîtra plutôt que c'est sans fondement que M. de Guignes a hasardé cette assertion.
ADDITION
En adressant aux savants d'Europe les observations astronomiques mentionnées dans l'article qu'on vient de lire, le P. Gaubil indiquait les anciens livres chinois où elles étaient consignées, et dont il avait déjà fait connaître l'existence dans son ouvrage intitulé Histoire de F Astronomie chinoise. Mais on n'avait pas ces livres en France, et on les aurait possédés, que persoiine n'aurait été en état de les interpréter. De sorte que la confiance que devait inspirer ce savant missionnaire, les nombreux détails qu'il rapportait dans ses écrits, et les assertions concordantes de ses confrères les plus éclairés, constituaient les seules 'autorités dont on pouvait s'appuyer pour admettre d'après lui, qu'au temps de l'em-
pereurTcheou-Kong, 4100 ans avant Tère chrétienne, Taslronomie d'observation fut assez pratiquée, et établie comme institution politique en Chine, pour avoir pu fournir les documents qu*il disait en avoir extraits. Deux philologues éminents, Abel Rémusat et M. Stanislas Julien, se succédèrent heureusement pour tirer la France et TEurope de cette ignorance. Le premier remit en vogue l'étude de la langue chinoise, et commença de la propager au Collège de France, par un cours public. Après que la mort nous Teut trop tôt enlevé, M. Stanislas Julien, son successeur dans la même chaire, éleva cette étude à la hauteur d'un enseignement classique, aussi grammaticalement détaillé, abondant, et sûr, que celui des auteurs grecs ou latins. Ayant établi avec la Chine une correspondance étendue et active, il fit venir à ses frais, en France, tous les ouvrages chinois les plus importants qu'il était possible de se procurer par la voie du commerce, en enrichit nos bibliothèques, et les propagea parmi ses disciples, qu'il aidait de ses conseils pour en profiter. Au nombre de ceux-ci et des plus zélés, se trouvait mon fils Edouard Biot, qui, dès longtemps préparé par une éducation à la fois littéraire et scientifique, alors volontairement retiré d'une carrière active, où il avait acquis une indépendance de fortune sufiisante à ses goûts simples, se livrait sans réserve aux nouvelles études dont M. Julien ouvrait la route. Après y avoir puisé le sujet de beaucoup de travaux assortis à la spécialité de ses connaissances, il les termina, avec sa vie, par la traduction d'un des plus anciens monuments de la littérature chinoise, intitulé Tcheouli ou Rite des Tcheou, lequel, composé par Tcheou-kong même, frère de l'empereur Wou-wang, par conséquent onze siècles avant l'ère chrétienne, offrant l'exposé général des institutions organiques de l'empire, contient en original une grande partie des observations astronomiques, rapportées par Gaubil à cette époque, et qu'il avait tirées de ce livre même. La mort enleva mon fils avant que l'impression de cette œuvre fût complètement achevée ; mais je pus la continuer d'après
son manuscrit, avec la bienveillante assistance de M. Stanislas Julien. Prévoyant alors, non sans raison, que le public français, môme européen, ne comprendrait pas l'importance d'un si singulier document d'antiquité, si on ne Fy préparait par un résumé qui lui en montrât le but et l'ensemble, je plaçai en tôte de l'ouvrage l'avertissement qu'on va lire, h B. •