‹ Mélanges scientifiques et littérairesChapitre 31 sur 39 · PAR FEU EDOUARD BIOT · texte numérisé non relu

PAR FEU EDOUARD BIOT

Membre de rioatltat, de l'Académie des loncriptions et Bellei^Lettres, etc.

(Lu à lu séance particulière de TAcadémie des Iuscriptioo3 et Belles-Lettres, le 17 janvier 1851.)

La singularité du livre que Ton présente ici, traduit pour la première fois dans un idiome européen, et les circonstances qui ont accompagné sa publication posthume, nous ont paru nécessiter quelques explications préliminaires.

Qu'est-ce que le Tcheounli? Quelles difficultés y avait-il pour le transporter dans notre langue, et quels secours a-t-on eus pour ies surmonter? Dans quel ét£^ se trouvait cette entreprise à la mort de son traducteur, et comment a-t-on pu en terminer TexécutioDÎ Enfin, dans quel ordre, et dans quel esprit, faut-il lire cet ouvrage, pour en saisir Tensemble, et apprécier Timportance des documents historiques qu'il renferme? Voilà les questions diverses que Von se propose de traiter dans cet avertissement.

Je tf ai pas à discuter Tauthentipité du texte. Le traducteur Ta suffisamment établie dans son introduction, en résumant les recherche» approfondies auxquelles les lettrés chinois Font soumis,

depuis près de vingt siècles. J*adraets aussi, qu'ayant mis à profit, pendant beaucoup d'années, les savantes leçons qui ont maintenant rendu chez nous accessible l'intelligence de la langue chinoise ancienne, sa traduction a pu être généralement fidèle, quand elle s'applique à des narrés de faits, à des transcriptions de dates, ou au simple exposé de fonctions administratives, de prescriptions légales, de rites religieux, minutieusement définis; ce qui comprend toute la partie essentiellement historique de l'ouvrage, celle que nous avons surtout intérêt à connaître, et à posséder. Je me supposerai enfin, disposant, comme lui, de toutes les données que les livres chinois peuvent fournir, sur la géographie et l'histoire de la Chine ancienne, sur l'état social, les connaissances pratiques , les mœurs, les usages des populations indigènes ou étrangères, qui ont successivement occupé cette extrémité reculée de l'Orient, dans un isolement presque absolu du reste du monde. Prenant alors le Tcheou-li, tel qu'il se présente, et comme nous pouvons maintenant le lire, je tâcherai d'en donner une idée gé- i nérale, et de signaler le point de vue, sous lequel il peut spéciale- j ment nous intéresser.

Montrons d'abord le lieu de la scène. J'emprunte cette description au traducteur. « D'après les données authentiques, consi- « gnées dans les livres sacrés et dans les quatre livres classiques « qui forment la base de l'ancienne histoire chinoise, les pre- « miers habitants de la Chine étaient des peuplades sauvages, et « chasseurs, au milieu desquels s'avança entre le xxx« et le xxvii* «siècle avant notre ère, une colonie d'étrangers, venant du « nord-ouest. Cette colonie est généralement désignée dans les « textes, sous le nom de peuple aux cheveux noirs» sans doute, « par opposition à la couleur différente ou mêlée, des cheveux de « la race indigène, dont quelques débris habitent encore les mon- « tagnes centrales de la Chine. Elle est appelée aussi les cent «7ami7/e5, le mot cent étant pris dans une acception indéfinie. « Son existence paraît avoir été alors purement pastorale; mais

« la nature des contrées qu'elle avait envahies, modifia graduelle- « ment ce que cette^ manière de vivre avait d'absolu, en la portant < vers Tagriculture. Ses premières opérations présentent beau- « coup d'analogie avec celle des planteurs qui vont défricher les « forêts de l'Amérique septentrionale ; si ce n'est qu'elles s'exécu- « tarent avec plus d'ensemble, par des tribus entières, distinctes « les unes des autres, au lieu d'être conduites par des individus « isolés. D'abord, le chef souverain, ou empereur, de cette assoit dation, fut choisi par l'élection générale; et cela se continua « ainsi, jusqu'au xxii® siècle avant notre ère. A cette époque, la « souveraineté fut attribuée à la famille des Hia, dont le chef, «nommé lu, s'était distingué en dirigeant avec habileté, de « grands travaux de dessèchement. Alors commencèrent les pre- « mières entreprises de cultures régulières, substituées au pacage « des bestiaux. Peu à peu chaque famille s'augmenta, s'étendit « sur le territoire qu'elle s'était approprié, et devint une grande « tribu distincte, comme celle des Hébreux, comme les clans de « l'Ecosse. La famille des Hia régna près de cinq cents ans, et fut « détrônée par une autre famille, celle des Chang, qui continua « l'occupation progressive du territoire. Sous cette seconde dynas- • « tie, la famille ou tribu des Tcheou , forma un nouveau centre « de civilisation, à l'ouest des autres, dans la vallée de la grande « rivière Weï, qui, après un long cours, dirigé vers l'est, rejoint « le fleuve Jaune aux environs du 34® parallèle. Elle y fonda un « nouveau royaume, qui fut progessivement agrandi par ses con- « quêtes sur les peuples barbares, et fortifié par ses alliances avec « eux. Au XIII® siècle avant notre ère, des dissensions commencè- « rent à s'élever, entre la famille des Tcheou et la famille souve- « raine, celle des Chang. Elles se prolongèrent jusqu'à la seconde « moitié du .XII® siècle. Alors, le chef des Tcheou, Woii-wang, se- « condé par d'autres chefs de tribus chinoises et barbares, vain- « quit Chéousin , le chef des Chang, et fut investi du pouvoir « souverain, qui se trouva ainsi transporté dans sa famille. »

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L^association des tribus chinoises fut alors reconstituée sur de nouvelles bases. C*est ce code nouveau d'institutions politiques, qui est exposé dans le Tcheou-li comme Texprime son nom même, rites, ou règlements, des Tcheou.

La rédaction de ces règlements est attribuée, par une tradition constante, à Tcheou-kong, frère de Wou-wang, le chef de la nou* ▼elle dynastie. La mémoire de ces deux hommes s'est perpétuée dans les annales de la Chine, accompagnée d'une immense Hnération. Longtemps après que les liens politiques et sociaux qu'ils avaient établis, furent brisés, par l'ambition des chefs des autres tribus, qui se rendirent plus tard indépendants du pouvoir cen* traU Confucius, Meug-tseu, tous les historiens, tous les philosophes, les ont représentés comme les modèles des princes; et ils ont constamment rappelé le souvenir de leurs institutions aux souverains postérieurs, comme ayant donné la plus grande somme possible, d'ordre, de paix, et de bien-être, aux populations qui vivaient sous leur gouvernement, Aujourd'hui, après trois mille ans, la plupart des offices administratifs établis dans le Tchêou-U, subsistent encore, aveo les seuls changements de dénominatioii ou d'attributions, qui sont devenus nécessaires pour continuer de les rendre applicables à un empire devenu beaucoup plus vaste, ainsi qu'à une société dans laquelle les conditions de la propriété et l'état des personnes ont été modifié» par le temps» La dynastie étrangère qui règne maintenant sur la Chiné, a introduit autour d'elle l'accompagnement habituel des cours orientales, le faste^ le despotisme, la servilité ; mais, à l'exemple des premiers conquérants mongols^ elle a changé le moins possible l'ancien mécanisme de l'administration du peuple, et le système séculaire de l'immobilité au dedans, de l'isolement au dehors. Lorsque, depuis cent cinquante ans, les souverains de rEurope se sont avisés d'envoyer des ambassadeurs h la cour de Péking, pour lier des relations de commerce, et montrer la civilisation de l'Occident à ces barbares, on s'est fort étonné du singulier accueil quele gou-

vemement chinois leur a fait. Des mandarins sont chargés de les recevoir à leur entrée dans Tempire ; ils les conduisent, avec force compliments, à la résidence impériale, dans une continuelle surveillance, par journées d'étapes, sans leur permettre le moindre contact avec le peuple, ni le moindre écart de la ligne tracée. Arrivés & Péking, on les tient honorablement au secret, eux et leur suite, pendant le peu de semaines qu'on les y laisse séjourner. Après de difficultueuses négociations, pour régler les conditions du cérémonial auquel ils doivent se soumettre, on leur accorde une audience de réception ; quelques jours plus tard, uneaudience de congé ; puis on leur signifie poliment l'ordre de départ , et Fobligation immédiate de se remettre en roule, pour sortir de l'empire, sous les mêmes conditions honorifl.ques d'entourage, et de surveillance rigoureuse. Tout cela n'est point d'invention moderne. C'est un rite; le rite même qui est établi depuis trois mille ans dans le Tcheou4i, Car on y voit déjà l'institution d'ofiBciers spéciaux appelés agents de la rencontre, pour aller au-devant des visiteurs étrangers; et d'autres appelés entotur reurs, pour les entourer effectivement et les surveiller pendant le voyage, aller et retour. Quand on lit, dans le tome XI des Lettres édifiantes, le récit des deux audiences accordées, en 4727, par l'empereur Young-tchin, à l'ambassadeur de Portugal, Don Metello de Souza, on y trouve toutes les formes rituelles prescrites dans le Tcheou-U. A la première, l'audience de réception, l'empereur lui fait dire d'abord, par ses interprètes : « Vous avez eu « beaucoup à souffrir, dans un si long voyage. Comment vous « portez- vous? » C'est le rite de la Consolation. A la seconde, l'audience de congé , l'empereur lui offre le vin de cérémonie, dans une ccupe d'or, avec ces paroles : « Buvez tout, si vous pou- « vez; sinon, usez-en à votre satisfaction. » C'est encore un rite du TcheoU-li; c'est la formule d'invitation que le souverain adresse aux princes feudataires, quand il leur offre un repas de cour (kiv. xliii, fol. 12). La conservation M minutieusement Adèle

de formes, de règlements, d'institutions civiles, politiques, administratives, qui remontent à une antiquité si éloignée, est un phénomène moral tellement remarquable, qu'il suffirait déjà pour donner le plus haut intérêt historique à la traduction du livre qui les renferme ; mais cet intérêt devient bien plus grand encore, quand on y étudie ces institutions antiques, dans leur application immédiate à la société primitive, qu'elles ont servi à organiser et à régler pour un si long temps.

Aucune nation occidentale ne nous a laissé un document pareil. La Bible seule s'en rapproche, par les nombreux souvenirs de faits, de lois, d'usages antiques, qu'elle nous retrace; mais, dans sa sublimité religieuse, elle présente un tableau historique plus étendu et moins détaillé. Le traité de Codinus sur les offices de la cour de Constanlinople, le recueil intitulé Notitia dignitatum utriusque imperii Orientis et Occidentis, le livre de Constantin Porphyrogénèle sur les cérémonies de la cour byzantine, offrent bien quelques traits analogues pour une époque incomparablement plus moderne; mais, dans les deux premiers, les offices sont plutôt énumérés par leurs titres que mis en action ; et Ton n'y voit aucunement leurs rapports avec la condition générale du peuple. L'ouvrage de Constantin nous montre les dignitaires de l'empire occupant certaines places, certains rangs, ou remplissant certaines fonctions dans plusieurs grandes solennités; mais ils figurent seulement comme partie du cortège ; et l'écrivain couronné veut plutôt vous montrer dans quel ordre ils accompagnent sa personne, qu'il ne songe à spécifier les particularités de leurs charges individuelles, ou le rôle qu'ils remplissent dans l'ensemble du mécanisme administratif et militaire. Ces spécifications, si importantes pour nous, ne peuvent qu'être inférées de ces données disjointes, au moyen d'un travail de restitution très-difficile, qui exige beaucoup d'érudition et de critique, sans qu'on puisse éviter qu'il ne laisse encore beaucoup de résultats incomplets et de points douteux.

MÉLANGES àCIENTIFIQUES ET LITTERAIRES. 361

Dans le Tcheou-lh au contraire, il n*y a aucun nuage de ce genre. Tous les rouages politiques et administratifs y sont exposés avec une entière évidence, tant leurs spécialités propres, que leurs rapports d'action. Tous les offices qui concourent au mécanisme général du gouvernement, depuis celui du souverain, jusqu'à celui du dernier magistrat du peuple, y sont individuellement décrits, réglés, fixés , jusque dans les moindres particularités de leurs attributions et de leurs devoirs. C'est ce qui donne à ce livre une si grande importance historique, et le rend si instructif pour nous, quand nous le reportons à son temps, ainsi qu'à l'état social qu'il a eu pour but d'ordonner. Le traducteur a tracé lui-même, dans son introduction, le plan de cette étude rétrospective. Les matériaux en sont répartis dans son texte, suivant l'ordre naturel de succession, et de mutuelle dépendance, que la raison politique leur assignait. Il suffit de les rapprocher, de les grouper ensemble, pour voir le système complet d'organisation qu'ils forment; système dont la conception , l'application réellement effectuée, et le souvenir conservé avec une invariable reconnaissance, offrent à nos idées européennes, le phénomène moral peut-être le plus étrange que l'histoire nous ait jamais révélé. On en va juger; car ce travail de raccordement était si facile que j'ai essayé de le faire. Tous les éléments du tableau que je vais tracer sont textuellement tirés du Tcheou-li, Je les ai seulement disposés dans l'ordre qui m'a paru le plus favprable, pour que l'on pût bien saisir leur ensemble, et leurs rapports.

L'empire des Tcheou est partagé en royaumes, gouvernés par des princes, feudataires d'un souverain unique. Celui-ci règne sur tous. Lui seul constitue les royaumes, détermine leurs emplacements , les liniites de leurs territoires, la localité dans laquelle leur capitale doit être érigée *. Il désigne et installe leurs chefs, littéralement leurs pasteurs^; les astreint aux formes de

* Kiv. I, fol. 1 et suiv.

» 5 Kiv. II, fol. 49.

gouvernement qu'il a établies pour son propre royaume* ; il en fait respecter la constante exécution par des agents spéciaux. Il constate leur soumission par des visites périodiques qu'il en exige; et les révoque, les dépose, ou les réprime, même par la force des armes, s'ils contreviennent à ses lois *. Le feudataire déposé cesse d'être. On lui dresse un autel funèbre, comme s'il était mort*. Tous les rapports avec lui, et entre eux, sont réglés par des rites religieux dont nul ne peut s'écarter, pas même l'empereur. Ces rites sont tellement spécifiés ; ils fixent si minutieusement les actes de la vie publique, ceux de la vie privée, même les vêtements, les paroles et les postures, dans les relations officielles de tous les ordres de l'État, qu'ils semblent avoir eu pour but de fonder l'immutabilité du gouvernement, sur l'immutabilité physique et morale des individus, en leur rendant toute spontanéité impossible. Voilà l'intention qui domine dans toute cette organisation.

Au-dessous de l'empereur et des princes, à une grande dis- ' tance, est la masse du peuple travailleur : comprenant * les individus mâles adonnés à la culture des grains; au-dessous, par ordre, les jardiniers, les bûcherons, les pâtres; les artisans qui transforment les matières brutes ; les marchands à domicile fixe; ceux qui se déplacent pour faire le commerce intérieur; plus bas les femmes légitimes s'occupant à travailler la soie et le chanvre; les femmes de second rang ou servantes, et les serviteurs, quelquefois achetés au marché public comme esclaves, lesquels s'occupent à préparer les aliments; enfin, les . individus sans profession fixe, qui louent leurs bras. On voit que cette classification même, est graduée d'après les conditions de stabilité relative. L'organisation administrative à laquelle on astreint cette popula-

> Riv. XXIX, foL 5.

a Ibid.^ fol. 6.

» Ibid.^ fol. 7.

* Kiv. II, fol. 20 à 25.

MÉLANGES SCIENTIFIQUES ET LtTTÉRAItlES. 363

tion, les enseignements pratiques qu'on lui donne, les soins que Ton prend pour régler ses travaux, pour assurer sa subsistance, ' montrent évidemment qu'on Tinitle à Un état de société fixe, dont les habitudes lui sont nouvelles. On la classe en groupes de différents ordres , auxquels on prescrit divers dégrés de relations, et de devoirs. Le moindre comprend cinq familles. La portion de beaucoup la plus nombreuse du peuple, est attachée à la culture de la terre, non comme propriétaire, mais comme tenancier du prince, sous la condition d*une redevance en nature, proportionnée à la fertilité du sol, mais toujours restreinte à une faible fraction du produit brut. Des agents officiels reconnaissent et déterminent les qualités dé chaque espèce de terre; ils enseignent aux cultivateurs la nature des grains ou' des végétaux qui y sont propres, les temps où 11 faut fouir, ensemencer, arroser, récolter. Ils font établir un système général dirrigation dans les terra&is qui en sont susceptibles, et en règlent l'application ; ils annoncent les époques où il faut s'occuper de réclusion des vers-à-soie, et surveillent les phases annuelles de x^ette industrie ; en un mot, tout le peuple est gouverné comme une grande famille, dont le père, ou le patriarche, est l'empereur. On conçoit qu'un pareil système exige un grand nombre de rouages ; et c'est seulement, quand on a reconnu son but social, que l'on peut comprendre la multitude, ainsi que les minutieuses attributions, des offices qui sont mentionnés dans le Tcheovrli.

A la tête du gouvernement, immédiatement après l'empereur, est un premier ministre qui a le titre de grand administrateur général. Il a, sous sa direction, cinq ministres, qui ont des départements particuliers, et par lesquels il exerce une action d'ensemble, tant sur le royaume impérial que sur les royaumes feudataires. n établit pour chaque province, et pour la totalité de Tempire, la quotité des redevances, des tributs, des taxes, qui composent le revenu impérial ; il se fait rendre compte de leur produit annuel, et il y proportionne les dépenses de l'État. Tout

le service intérieur et extérieur, civil et militaire, du palais impérial est dans ses attributions, tant celui de Fempereur, que de Fimpératrice, du prince héritier, des femmes du second rang, des concubines ; et sa juridiction s'étend sur l'universalité des personnes qui sont attachées à ces services, à titre quelconque. Cette multiplicité des femmes entraîne, comme partout ailleurs, l'emploi des eunuques, particularité qui a de quoi sui-prendre dans une simplicité presque primitive de mœurs. Mais il faut remarquer que la castration, suivie de la réclusion dans le palais, était une peine légalement infligée à certains délits, kiv. xxxvi, fol. 30 ; de sorte que ceux qui l'avaient encourue, étaient employés à des ouvrages manuels, à des travaux serviles, ou comme gardiens de salles intérieures. Un très -petit nombre que, probablement leur bonne conduite, ou leur mérite, avait fait distinguer, sont attachés à la domesticité privée de l'empereur ou de l'impératrice. Ils remplissent près de celle-ci les fonctions de servants, ou l'assistent dans certaines cérémonies qui se font à l'intérieur du palais, et dirigent les femmes qui doivent y paraître, mais ils n'ont aucun emploi public, dans le gouvernement ou l'administration*. Il est essentiel de savoir que le mot palais ne désigne pas ici un édifice d'architecture, comme ceux où résident les souverains des nations européennes. Le kiv. xliii, fol. 24 à 40, nous apprend que c'était une vaste enceinte, entourée de hautes murailles en terre ou en briques, dans laquelle se trouvaient des maisons d'habitation pour l'empereur et l'impératrice, pour les hommes et les femmes attachés aux divers services journaliers de la cour ; des pavillons de travail pour les ministres ; des salles de réception, de représentation, d'audience ; d'autres consacrées aux cérémonies religieuses, ou aux ancêtres du souverain*.

^ Voyez les fonctions assignées aux eunuques, dans le tableau du personnel de la maison impériale, aux kiv. i et vu passim; au kiv. viii, fol. 36, 37 ; et aa kiv. XVII, fol. 7. Ils ne se voient nuUe part ailleurs.

» Tous les détails qui suivent sont exposés dans les sept premiers kiyen,

On y tissait la soie et le chanvre. On y fabriquait les toiles, les étoffes, les habillements destinés à Tempereur, à l'impératrice, aux personnes du palais, ou réservés pour être donnés en présents. On y conservait les archives de Fempire, les documents historiques, les joyaux, les matières précieuses appartenant à rÉtat , ûu à Fempereur. On y rassemblait les approvisionnements nécessaires pour le service de bouche. On y préparait toutes sortes de substances alimentaires, tant pour Fentretien de la table impériale, que pour tous les personnages de Fintérieur, qui avaient droit à des rations de vivres. En un mot, c'était une ville murée, où se tenait le gouvernement. Dans cette résidence princière, non plus qu'au dehors, Fempereur n'apparaît jamais à titre d'individu, comme les souverains d'Europe, mais seulement pour Fexercice de sa vie officielle. Il n'y a point de lever où on le voie se vêtir ; de coucher où on le voie se déshabiller. Il n'y a autour de sa personne aucun oflBce servile, dévolu aux grands de l'État* On ne lui rend pas d'hommages à sa toilette. Les femmes titrées ne viennent pas, comme à la cour de Louis XIV, traverser sa chambre, et faire la révérence à son lit*. Ses habillements, ses actes, môme ses postures, et les paroles qu'il prononce dans sa qualité d'empereur, sont . réglés par un cérémonial rigoureux. L'ordre de ses repas, la nature et la quantité des aliments qu'on lui sert en chaque saison, en chaque circonstance, sont également fixés. La dose en est plus grande en cas d'abondance, moindre en cas de disette, ou de malheur public*. Les mets lui sont présentés non par de grands dignitaires de FÉtat, ou par des eunuques qui pourraient flatter ses sens pour capter sa faveur*. Ils lui sont offerts par un simple intendant ou

qui spécifient tous les offices ressortissant au grand administrateur général.

* VÈtat de la France, année 1699 , p. 293 , 1 vol. in-8" , par Trabouillet, dédié au roi.

2 Kiv. IV, fol. 13, 18, 19, 20.

* Kiv. viii, fol. 37, comm.

maître d*bdtel, qui les découpe, et eu fait l'essai, en sa présence ^ En un mot, sa vie, tout entière, est raccomplissement d'un rite; et ce rite est le même pour les princes feudataires, dans leurs résidences respectives, sauf les modifications assorties h Tinfériorite relative de leur rang. Ces conditions du pouvoir suprême sont minutieusectient décrites dans le Icheovrlh comme autant de devoirs, aussi stricts, aussi immuables, que ceux du dernier homme du peuple,

Seulement, le peuple est censé ne pas connaître ses devoirs, par lui-^méme. Il faut les lui apprendre, et en assurer rexécutioa constante. Cet important service est Tobjet du deuxième ministère, qui est appelé, en conséquence, le ministère de renseignement officiel. Son chef a le titre de grand directeur des multitudes. Il a dans ses attributions toute l'organisation civile, matérielle, et morale de la population. U en règle universellement tous les actes publics et privés ; travaux, commerce, services -civils, devoirs religieux, relations de famille, de parenté, de voisinage, n la suit, la conduit, et la surveille, depuis la naissance jusqu'à la mort. Il fait marier les QUes à vingt ans, les hommes à trente*. Il répartit les impôts, les taxes, conformément aux prescriptions du grand administrateur, et les fait percevoir. Ses attributions embrassent aussi, nécessairement, les premiers degrés du pouvoir judiciaire. Il règle les différends des particuliers, empêche leurs querelles, réprime les contraventions aux lois du travail et aux règlements de police locale, par des amendes ; ou par des punitions, môme corporelles, mais passagères. Toutefois, le but moral du gouvernement étant de prévenir les désordres, pour ne point avoir à les réprimer, il y a des officiers spéciaux qui ont celte charge * : un instructeur, ou informateur général,

* Kiv. IV, fol. 18.

s Kiv. XIII, fol. 43, A4.

» Kiv. XIII, fol. 16, 27, 32.

qui constate la régularité ou Tirrégularité des actes administratifs ; un protecteur, qui entretient les bonnes dispositions , et propage les bonnes pratiques ; enfin un censeur public, qui dénonce les fautes commises dans Tadministration ; et la juridictioa morale de ces trois personnages s'étend sur l'empereur même. Le ministère de la population, ainsi organisé, est naturellement celui dont les agents sont le plus multipliés ; et les fonctions dé chacun d'eux se trouvent si minutieusement définies, que leur ensemble occupe huit livres. On voit, on pénètre tout ce méca-* nisme, comme si Ton était reporté à Tépoque môme^ et au milieu du peuple qu'il régissait, Il est essentiel de remarquer qu'aucune grande charge, militaire ou administrative, n'y était légalement héréditaire. Les employés subalternes étaient pris dans toutes les classes de la population, par voie d'avancement dû à leur mérite*. Ils pouvaient alors espérer de voir leur fils se distinguer et atteindre des emplois supérieurs . Mais, comme ce mode de recrutement occasionnel n'aurait pas sufii pour remplir tous les services du gouvernement, les enfants des dignitaires recevaient dans le palais une éducation spéciale, qui les préparait avantageusement à y concourir. On les appelait les fils de l'État *. Néanmoins, l'hérédité des oi&ces secondaires existait, comme exception, dans tous les ministères, pour un grand nombre de cas. Seulement, elle y était fondée sur des nécessités de l'époque, et non pas sur un principe de faveur, ou de privilège, comme cela arriva dans l^s siècles suivants. Si l'on examine les offices qui en jouissaient', et qui sont distingués dans le texte par l'adjonction du caractère chi, on voit que les fonctions qui y sont attachées, exigent des connaissances spéciales et pratiques, soit dans le manidment des détails administratifs ou judiciaires, soit dans l'exercice de certains arts ; connaissances qui» it défaut de doctrines formées,

* Kiv. XI, fol. 5, 6, 9.

* Kiv. XXXI, fol. 16 et suiv.

* KiY. XXXIV, fol. 24, comm. fFang-yu-tcfù ,

se transmetlaient par routine, comme des secrets, dans les familles, et y devenaient professionnelles. Ce motif d'hérédité a des applications d'autant plus nombreuses que les sociétés sont moins anciennes, parce que les notions pratiques n'ont pas eu le temps d'être rassemblées en méthodes générales. On le trouve même encore existant chez nous pour certaines professions, par exemple, celle des verriers, des fondeurs, des ouvriers qui travaillent le minerai pour en extraire le métal pur, etc. ; toutes choses où la réussite dépend d'un tour de main trop minutieux pour être décrit, et défini précisément. Il ne faut donc pas s'étonner que ces spécialités privilégiées, fussent très-multipliées dans la société chinoise, au temps que le Tcheour-li nous retrace; mais il y a plutôt lieu de s'émerveiller que l'on puisse aujourd'hui les y reconnaître par l'antique symbole qui les désignait.

L'organisation sociale ainsi établie, est cimentée et consolidée par un système de cérémonies et de pratiques religieuses , qui sanctionnent et sanctifient, pour ainsi dire, tous les actes publics, même la plupart des actes privés, tant du souverain que du peuple. L'exercice en est confié à un ministère spécial, appelé le Ministère des rites. Son chef a le titre de grand supérieur des cérémonies sacrées. Le culte semble avoir été une idolâtrie matérielle, mêlée à quelques notions obscures de spiritualité. Les sacrifices s'adressent aux astres, aux .montagnes, aux rivières, aux forêts, à d'autres objets physiques, auxquels des génies invisibles sont censés présider. On sacrifie encore aux esprits des ancêtres, que l'on suppose exercer une influence favorable ou défavorable sur leurs descendants, selon qu'ils approuvent ou désapprouvent leur conduite. L'empereur seul sacrifie au Ciel, et au souverain du Ciel, appelé le Chang-ti. Dans tous ces;actes, on ne voit pas de victimes humaines. Aux funérailles de l'empereur on n'immole qu'un cheval*. L'ensemble des institutions de cette

A Kiv. xxxn, fol. 50.

époque, et le code pénal même, montrent de grands ménagements^ pour la vie de Thomme, comme je le ferai remarquer dans un moment.

Non-seulement les formes générales, maïs les superstitions mêmes de ce culte, sont décrites dans leurs dernières particularités. ILy a diverses sortes d'auguration ; des règles spéciales pour appeler les esprits de différents ordres. Il y a des devins, des interprètes des songes, des sorciers, des sorcières, qui appellent le beau temps ou la pluie. L'observation des astres et Tinterprétation de leurs apparences , tiennent une grande place dans les rites. L'office de l'astronome et de l'astrologue impérial , constituent des charges héréditaires, comme chez les Chaldéens*. Le premier suit assidûment la marche du soleil, de la lune, des planètes , spécialement celle de Jupiter. Il détermine leurs places dans les vingt-huit divisions stellaires, déjà complètement établies alors, et qui depuis sont restées invariablement attachées aux mêmes étoiles déterminatrices, que nous savons toutes identifier. L'état régulier du ciel, ainsi constaté, est transmis au grand annaliste, qui en déduit les éléments du calendrier lunisolaire pour l'année qui va s'ouvrir, et le communique oflSciellement à tout l'empire, comme document régulateur des travaux annuels. Les fonctions de l'astrologue sont distinctes de celles-là. Il est chargé spécialement d'observer les phénomènes accidentels et extraordinaires qui surviennent dans le ciel , de les consigner sur ses registres, et d'en tirer des pronostics. Ces deux modes d'étude du ciel, continués dans tous les temps postérieurs, chez ce peuple où rien ne se perd, fournissent aujourd'hui une suite de documents authentiques et datés, d'où le père Gaubil et ensuite le traducteur, ont tiré presque tout ce que nous savons sur l'ancienne astronomie chinoise. C'est en particulier dans, le Tcheou-lh que se trouvent les premières observations du gnomon

1 Kiv. XXVI, fol. 13, 16, 18.

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que Gaubil avait transmises en Europe, et que Laplace a calcu* lées. On les voit ici consignées dans leur place ordinaire, et présentées dans leur ensemble pour la première fois.

Un grand nombre de cérémonies religieuses du Tcheou-li, sont mises en rapport avec certains astérismes stellaires. Par exemple, a du Lion, ou Régulus de nos cartes modernes, est l'astre qui préside au peuple. Les deux équinoxes , les deux solstices, étaient dés époques de cérémonies solennelles. Chacune des douze divisions écliptiques instituées par Tcheou-kong, et qu'il ne faut pas confondre avec les signes grecs , présidaient à autant de royaumes feudataires^ Sans doute, rétablissement de pareils rapports a son principe (}ans des idées superstitieuses. Toutefois, ne pourrait-on pas croire aussi, que le législateur, voulant donner à son gouvernement les conditions de stabilité les plus ei&caces, s'est efforcé d'en rattacher les formes et les rites au ciel même, comme au type le plus évident d'immutabilité ?

Mais, pour imposer aux tribus chinoises, cette forme insolite de gouvernement, pour maintenir aussi entre elles le lien féodal créé par les armes, et défendre le nouvel empira contre les agressions extérieures des barbares insoumis, il fallait concentrer dans la main du souverain, la force mililaire, qui combat les attaques ou les révoltes, et la justice légale, qui réprime les infractions par des pénalités. Ces nécessités de la puissance suprême, se trouvent remplies par deux ministères xiui suivent et complètent les précédents.

Le premier s'appelle le ministère de la puissance executive» Son chef a le titre de grand commandant des chenaux. Il ne faut pas entendre cette qualirication, comme s'appliquant à une cavalerie montée; mais plutôt à l'emploi des chevaux pour le

^ Kiv. XXVI, fol. 20, comm. Voyez aussi dans le Journal des Sapanis, année 18^0, p. 34, puis p. 1/^2 et suivantes, les caractères géométriques par lesquels les douze signes écliptiques grecs, diffèrent des douze divisions écliptiques de Tcheou-kong.

tirage des chars de guerre, de cérémonie, de voyage, de chasse, ou de charge. Car, bien que le texte explique fort en détail Fadministration des haras impériaux, jusqu'à spécifier le nombre et l'organisation des parcs, les diverses sortes de chevaux qu'on y élève pour les différents services qu% je viens d'énumérer, les soins qu'on leiir donne, même leur nombre total montant à 3456, il ne mentionne que deux fois, occasionnellement, des chevaux montés; et ses termes semblent beaucoup moins en indiquer l'usage pour un service militaire régulier, que pour une circonstance accidentelle de promenade, ou de représentation *. Le traducteur fait remarquer, en outre, qu'à ces anciennes époques, il n'y avait pas, en Chine, d'armée permanente ; et cela résulte du texte même qu'il interprétait. D'après ce qu'on y voit, lorsque le souverain ordonnait une expédition militaire, ou l'une de ces grandes (liasses aux animaux sauvages qui se faisaient régulièrement à chacune des quatre saisons de l'année, les contingents des divers districts territoriaux qui devaient y concourir, étaient convoqués par le deuxième ministre, celui de la population ; et ils étaient amenés au lieu de rendez-vous par les chefs respectifs de ces districts, qui les mettaient à la disposition du ministre commandant général. Le texte décrit la forme de ces convocations, le nombre des hommes que devait fournir chaque famille, l'organisation du rassemblement, l'ordonnance des manœuvres, les règles de commandement et de police, observées dans les campements et dans les marches *. Comme la population de l'empire était soigneusement recensée tous les trois ans, dans le plus grand détail, nonseulement les individus, avec distinction des âges et des sexes, mais encore les bestiaux et les instruments de travail; qu'en outre, dans l'intervalle, on enregistrait exactement les naissances et les morts, on connaissait toujours au plus juste la force, ainsi

* Kiv. xiii, fol. 20 ; kiv. xxxii, fol. 53.

^ Kiy. X, fol. 1 à 11 ; kiv. xxix , fol. 13 et passim.

que la qualité des contingents des districts convoqués ^ Des cartes cadastrales de Tempire, minutées jusqu'au parcellaire, servaient à régler les proportions de ces appels *. Elles étaient dressées par des agents dépendants du même ministère. Le kiv. xxxiii en donne le résumé général, pour les neuf grandes divisions territoriales de Fempire des Tcheou. On y trouve indiqués pour chacune d'elles, ses principales rivières, ses plus grands lacs, ses réservoirs d'irrigation, sa montagne sacrée; les objets généraux de sa production et de son commerce ; la proportion relative des hommes et des femmes; les espèces d'animaux domestiques ou sauvages qui prospèrent sur son territoire, le genre de culture qui lui convient. C'est un magnifique fragment de géographie, et de statistique ancienne. Le traducteur a reconstruit, d'après ces documents, une carte générale, qui rassemble ces neuf divisions sous les yeux du lecteur, et lui facilite la comparaison avec l'étendue actuelle, beaucoup plus vaste, de l'empire chinois.

Après le ministère d'exécution ou de la guerre, ,vient celui de la justice criminelle, appelé le ministère des châtiments. Son chef a le titre de grand préposé aux brigands. C'est à lui, ou à ses subordonnés, que ressortissent toutes les affaires qui entraînent un châtiment grave ou un supplice, et qui, par ces conséquences, dépassent les attributions moins sévères du ministre de la population. Les trois premiers kiven qui s'y rapportent, font connaître tout le code pénal de Tcheou. Il est très-humain, exprimant partout l'intention de prévenir, pour n'avoir pas à punir. Il ordonne d'annoncer régulièrement au peuple, par des affiches publiques, les règlements, les défenses, qu'il ne doit pas enfreindre, et les châtiments qu'il encourra s'il les enfreint; de sorte que, suivant la judicieuse réflexion d'un commentateur du viii* siècle : « On promulgue les peines, pour qu'il n'y ait pas de pei-

« Kir. X, fol. 1 à 8 ; ibid.y fol. 28; kiv. xi, fol. 2.; kiv. xxxvi, fol. 28. Kiv. XXXIII, fol 1 et suiv.

« nés *. » La peine de mort n'est appliquée qu'après une longue suite d'instructions de différents degrés, qui se terminent par un appela la décision du peuple*. Le souverain a le droit de faire grâce*. Le peuple est aussi consulté sur lés cas de mitigation des peines moins graves*. La loi est la môme pour tous, sauf que les individus de la famille impériale ou ceux qui occupent un office administratif, ne sont pas exécutés publiquement '^.Indépendamment des deux circonstances que je viens de mentionner, le peuple est appelé à délibérer, sous l'autorité des magistrats de la justice criminelle, dans les trois cas suivants : quand le pays est menacé d'une invasion étrangère; quand le manque prévu des subsistances nécessite le transport de la population d'une province à une autre; enfin, quand il s'agit de choisir-et d'installer un nouveau prince, à défaut d'héritier direct*. Ceci était sans doute un dernier reste des anciennes formes électives qui sont consignées dans le Chouking, mais le fait mérite d'être remarqué. Le ministre des châtiments a aussi des agents préposés au dénombrement annuel et triennal du peuple, qui s'effectue à partir de l'âge où les dents poussent ; sept mois pour les filles, huit pour les garçons ^ Des officiers de justice, qui dépendent de lui, concourent avec ceux du ministère des rites, pour consacrer les engagements contractés par les princes feudataires envers l'empereur, ou par ces princes entre eux*. Enfin, c'est de lui que dépendent les officiers de cour et de police, appelés grand voyageur et sousvoyageur, lesquels président à l'arrivée des visiteurs étrangers, feudataires ou autres, les entourent par leurs agents, les amènent

* Kiv. XXXV, foL 33, article du Ssé-chi, comm.

* Kiv.x XXV, fol. 26.

« Kiv. XXXVI, fol. 4.

* Kiv. xxxvi, fol. 35, 36.

5 Kiv. xxxvii, fol. 7.

6 Kiv. XXXV, fol. 17.

7 Kiv. XXXV, fol. 26 ; kiv, xxxvi, fol. 28, 29.

8 Kiv. XXXVI, fol. M à 4/^.

à la cour, les introduisent à Taudience impériale, et les reconduisent dans leurs principautés, ou hors du territoire de Tempire, sous les mêmes conditions de surveillance et d'isolement. Le texte explique, dans le plus grand détail, le cérémonial de ces visites, pour les rangs divers de ceux qui les rendent. Il fixe les époques auxquelles les princes feudataires y sont astreints. Il règle le mode de réception de leurs envoyés ; enfin , il assigne jusqu'à la nature et la quotité des fournitures de vivres, qui doivent leur être allouées chaque jour, selon leur degré d'importance; tout cela avec le caractère d'un rite sacré *. Le grand voyageur et le sous-voyageur ont encore dans leurs attributions la police générale de tout Fempire. Ils inspectent, par eux-mêmes et parleurs agents, l'état des royaumes feudataires, le bon ou le mauvais gouvernement de leurs princes, le bien-être ou le malaise de la population qu'ils administrent. Ils constatent les accidents, les événements imprévus qui y surviennent, et instruisent régulièrement l'empereur de toutes ces circonstances *. Car les plus grandes précautions sont prescrites pour que l'empereur n'ignore rien de ce qui intéresse le bien de l'État. Lui-même, à des époques périodiquement réglées, doit parcourir tour à tour, non-seulement son propre royaume, mais les diverses provinces de l'empire, ce qui était alors praticable, à cause de l'étendue restreinle qu'il occupait. Dans ces voyages ofliciels des anciens temps, l'empereur voit tout par lui-môme. Il est accompagné d'un démonstrateur des terres, muni de cartes locales, lequel lui indique la nature de chaque sol, les travaux qui y conviennent, les produits qu'on en peut exiger'. Un autre assistant, sous le titre de lecteur démonstrateur , lui remet en mémoire les souvenirs historiques propres aux diverses régions ; lui expose leurs habitudes,

* Kiv. xxxvm et xxxix, passiéi,

2 Id. ibid,

3 Kiv. XYI, fol. 21,

leurs coirtumes locales, pour éviter de mécontenter le peuple^. Ce sont là des traits caractéristiques de Fépoque. En effet, dans un empire récemment constitué par la réunion de tribus d'origine commune, mais qui avaient formé jusqu'alors des royaumes distincts, ce devait être une tâche aussi importante que diflBcile du pouvoir central, de les ramener à l'unité d'administration et d'action, en ménageant leurs susceptibilités particulières. Toutes les mesures de police générale prescrites par le TcheoU'li tendent à ce but, et le poursuivent dans toutes les applications pratiques qui peuvent y conduire. Ainsi, on sait que les caractères de l'écriture chinoise, d'abord simples, peu nombreux et presque idéographiques, se sont progressivement multipliés et compliqués, à mesure qu'il devenait nécessaire d'associer ensemble un plus grand nombre de traits, pour désigner des objets nouveaux ou exprimer des idées nouvelles, en conservant au langage, soit écrit, soit parlé, la forme monosyllabique qu*il garde encore aujourd'hui. Les variations de ce genre, qui devaient inévitablement s'opérer sans ensemble dans les divers royaumes des Tcheou , y entretenaient un principe de disjonction, toujours agissant. Pour en amortir les effets, tous les sept ans, le grand wyageur réunit les interprètes, les musiciens et les annalistes*. Dans ces assemblées, on compare les caractères de l'écriture, et les diverses sortes de langage usitées; on fixe les règles de la prononciation , et l'on fait concorder les formules du discours. A chaque onzième année, on vérifie les tablettes d'honneur et de passe ; on rend uniformes les mesures de longueur et de capacité; on régularise les rites dfis sacrifices; on égalise les poids et les balances ; on remet en ordre les règlements de l'administration générale'. A chaque douzième année, toutes les conditions d'u-

* Kiv. XVI, fol, 22.

' Kiv. XXXVIII, fol. 26.

* Kiv. xxxvtif, fol. 27.

niformité étant assurées ou rétablies, Tempereur fait sa tournée d*inspection dans les divers royaumes, et assemble autour de lai les princes feudataires. Voilà des procédés de gouvernement qui ne semblent pas trop barbares, pour être de trois mille ans en arrière de nous.

Dans Forganisation de Tempire, tel que les Tcheou l'avaient primitivement ordonnée, il y avait un sixième ministère, celui de la direction des travaux publics. La section du Tcheoulû qui s'y rapportait, a été perdue, et n'a pu être recouvrée. On Ta remplacée, sous les Han, par un document intitulé Khao-kong-ki, ou Mémoire sur t examen des ouvriers, qui se trouvait en la possession d'un prince de Ho-kien, appelé Hien. Il n'offre malheureusement pas Tunité de plan, et l'ensemble de yues, que l'on remarque dans les autres sections du texte original. C'est un simple recueil de règles pratiques, de mesures à observer, de procédés à suivre, dans les travaux d*art ou d'industrie les plus usuels. Il y a dans tout cela, beaucoup d'indications imparfaites, ou trop incomplètement exprimées, que les commentateurs ont été inhabiles à redresser ou à éclàircir, par le seul secours de l'érudition et de la science des mots, sans la connaissance du sujet. Toutefois, ce recueil nous fournit encore une infinité de détails curieux : sur la construction des chars de guerre, d'ornement, ou de charge; sur la fonte et le travail des métaux, la fabrication des glaives, des cloches, des mesures de capacité, des cuirasses, des tambours ; sur le cuisage et la préparation de la soie, le travail des pierres sonores, la confection des flèches, des piques et des arcs. On y trouve des règles pour la fabrication des poteries, sans indication de la porcelaine qui n'a été inventée que beaucoup plus tard. Un des articles les plus importants, est celui qui -concerne les architectes et les ingénieurs, employés à la direction des travaux publics. On y voit que le tracé des nouvelles villes et des édifices princiers, était précédé d'observations astronomiques, faites avec un gnomon vertical, pour déterminer la ligne

méridienne par la bissection de Tare de cercle compris entre les ombres solaires du matin et du soir ; procédé simple, et probablement le même que les anciens Égyptiens ont dû employer pour orienter si exactement leurs pyramides, comme on YSmt depuis longtemps soupçonné. Mais, ce qui est peut-être plus remarquable encore, c'est l'organisation déjà complète d'un service d'irrigation général, mentionnée dans ce supplément, mais ordonnée aussi plus haut dansletex^e même*, avec Tindication détaillée, des largeurs, profondeurs, et directions, assignées aux cours d'eau artificiels de différents ordres ; depuis les simples rigoles pour l'arrosage des moindres lots de terre, jusqu'aux grands canaux de navigation destinés au transport des denrées dans tout l'empire. Ce qui existe aujourd'hui dans ce genre à la Chine, n'est qpie la continuation presque immémoriale de ces antiques règlements, qui ont été seulement modifiés dans les détails, de leur application, parce que le peuple est devenu, à peu près légalement, possesseur du sol, et que la propriété territoriale, beaucoup moins subdivisée, a nécessairement exigé un, mode d'exploitation plus large, et plus libre. Mais le principe de l'ancienne institution reste. Aujourd'hui, les agents du gouvernement inspectent, ce qu'autrefois ils ordonnaient. Et nous, qui nous estimons bien plus civilisés, nous en sommes à peine à tracer sur le papier, les premiers linéaments de pareils travaux, dont la réalisation décuplerait en peu d'années les richesses d'une vaste portion de la France. Mais on ne fait rien de grand, en administration , sans esprit de suite; et, par l'instabilité de nos institutions, comme par la légèreté de notre caractère, cet esprit nous manque absolument.

Je viens d'exposer sommairement l'ensemble du Tcheovnli, dans ses rapports avec le peuple, et avec l'époque, pour lesquels il a été rédigé. On y voit un mécanisme de gouvernement dont il

* Kiv. XV, fol. 8 ; kîv, XLiii, fol. 43.

n'y a pas d'autre exemple au monde.- Jamais un réseau d'institutions sociales, h mailles si étroites et si rigides , n'a été étendu sur une portion de la race humaine, et reçu, conservé religieusement par elle, comme le suprême modèle d'une organisation parfaite. Il n'est nullement à croire qu'un système si complexe, et si minutieusement ordonné, ait pu être conçu dans son entier par abstraction , et appliqué sans précédents qui le rendissent acceptable. Aussi , beaucoup de siècles avant les Tcheou , le Chouking nous montre-t-il déjà établis dans les tribus chinoises, la plupart des pratiques, des usages, des croyances, des principes de gouvernement, que le Tcheou4i résume : l'autorité d'un souverain unique assujettie aux règles de la morale humaine; la recommandation du travail agricole; le respect filial; la vénération pour les ancêtres ; le culte du ciel et des esprits invisibles,, manifesté par des cérémonies spéciales; l'observation des astres; la divination; l'établissement du pouvoir administratif et militaire, des impôts en nature, de la justice civile et criminelle; la connaissance et l'exercice des arts usuels. Quand les Tcheou, au temps de Wou-wang, eurent acquis par les armes un empire absolu sur toutes les tribus chinoises, et qu'ils en eurent réduit les chefs k n'être plus que les feudataires de leur puissance suprême, on comprend qu'ils aient jugé nécessaire de donnera tout cet assemblage de parties disjointes, une organisation commune, immuable, qui maintînt tous les ressorts du pouvoir dans leursmains; etqui fût, ou qui parût être, la confirmation, la fixation légale et régulière des institutions déjà existantes. Un prince vertueux, éclairé, propre frère de l'empereur, et sans ambition, tel que l'histoire nous dépeint Tcheou-kong, était plus en état que personne de rendre ce service à sa famille. Ce fut vraisemblablement pour un tel but, favorisé par de telles circonstances, qu'il a pu composer le Tcheou-lif avec tous les détails réglementaires, toutes les prescriptions minutieuses, et par suite toute la multiplicité d'offices exécutifs, qu'il y a introduits.

On demandera, sans doute, comment il a pu arriver qu'un document, rempli de richesses historiques d'une,si grande importance, n*eût pas encore été traduit dans les langues de l'Europe. Il n'aurait pas été impossible aux missionnaires de remplir cette tâche. Mais quels motifs auraient-ils eus de l'entreprendre, quand un si petit nombre de personnes instruites, Fréret presque seul , prenait un intérêt sérieux à leurs travaux? La Chine était encore trop inconnue à l'Europe, pour que la valeur d'une étude si profonde pjit être sentie. Après eux, elle était inaccessible aux Européens; et elle devait rester telle jusqu'à ce que, par \m effort d'érudition et de philologie presque prodigieux , M. Stanislas Julien eût créé, en France, l'enseignement complet de la langue chinoise ancienne. Pendant plusieurs années, M. Julien avait pris pour texte de son cours, un ouvrage encore plus difficile, Xeldki, on Livres de rites, qui se rapproche du Tcheou-liy par le caractère du style, et par son antiquité. Non-seulement mon fils suivait assidûment ces savantes leçons, mais il s'efforçait de les approfondir et de s'en pénétrer, par un travail d'analyse et de rédaction spécial, que j'ai retrouvé tout entier, dans ses papiers. Il avait fouillé, avec passion, les anciens monuments de la littérature chinoise ; non pas avec l'érudition et le talent d'un philologue, mais pour en tirer les documents historiques , politiques , administratifs ; les résultats relatifs à rastronX)mie, à la géographie, à la physique du globe ; les indices d'origine, et les détails de mœurs, qu'on y trouve si abondamment et si fidèlement conservés. Les nombreux travaux qu'il avait faits et publiés sur ces différents objets, les lui avaient rendus aussi familiers que l'histoire de France. Ce fut après ces préparations variées, longues, et patientes, qu'il prit la hardiesse d'attaquer le Tcheou-li. M. Stanislas Julien lui mit obligeamment dans les mains la meilleure édition de ce livre, accompagnée des plus abondants commentaires; sans chercher à le détourner de cette entreprise, mais, je crois, non pas sans craindre qu'elle ne fût au-dessus dp §es forces. Elle

l'aurait été en effet, indubi^blement, s'il Tavait envisagée au seul point de vue de la philologie et de la linguistique. Le style du TcheoU'li, en raison de son antiquité même, est tellement concis, austère, et elliptique,, qu'on ne saurafT^Iresque jamais en apercevoir immédiatement le. sens exact, sans recourir aux commentaires. Heureusement, ils sont très-nombreux; très-détaillés ; et quelques-uns, qui remontent aux temps des Han, c'est-à-dire aux environs de l'ère chrétienne, éclaircissent chaque passage historique, soit par Texposé de traditions qui n'avaient pas encore dû se perdre, soit par l'énoncé d'usages et de règlements analogues, encore existants. C'est à ceux-là surtout que le traducteur a eu recours, non-seulement comme plus proches des sources, mais à cause de leur valeur propre comme monuments d'antiquité ; et il n'a employé les plus modernes qu'au titre, beaucoup moins sûr, de trav'ail d'érudition. Cette prudente réserve était ici indispensable. Car, dans les matières de fait surtout , par exemple en ce qui concerne l'astronomie, la mécanique, ou les phénomènes naturels, toutes choses qui tiennent une grande place dans Je TcheoU'li, les commentateurs chinois, purement lettrés, se montrent fort souvent d'une ignorance et d'une crédulité puériles; de sorte qu'en rapportant tous leurs dires, on n'assemblerait qu'un chaos de contradictions, dans lequel la vérité serait impossible à reconnaître. Il faut alors se guider par l'intelligence du sujet, et par les lumières des sciences modernes, pour trouver le sens vrai et naturel du texte, qui n'exprime presque jamais que de simples faits d'observation. C'est ici qu'il importe de faire bien comprendre, et de limiter à leur juste valeur, les difficultés que présente la traduction d'un pareil livre, quand on l'envisage surtout au point de vue de l'utilité historique qu'elle peut avoir pour nous. Dans un ouvrage ancien de littérature ou de philosophie, la forme ne peut pas être séparée du fond. Les idées sont étroitement attachées aux mots, qui les expriment; et l'on ne saurait en reproduire, avec justesse, le sens véritable, si l'on ne s'est

les formes de la langue assez intimement, pour apprécier toutes les délicatesses de ses nuances les plus subtiles. Alors, outre le don si rare du goût, la science et l'instinct, pour ne pas dire le génie.du philologue, sont indispensables. Mais le problème est tout autre, et incomparablement moins difficile, quand il s'agit de traduire des prescriptions réglementaires, ou des énoncés de faits matériels , comme ceux qui composent la presque totalité du Tcheou'H. Alors, si, avec une connaissance seulement pratique de la langue, on a une notion générale du sujet, acquise par des études antérieures, Tidée renfermée dans chaque phrase d*un pareil texte esj déjà indiquée à Tesprit par la convenance ou la nécessité qui Tamène. Le seul assemblage des mots qui l'expriment, fait déjà deviner à demi ce qu'elle a, au fond , d'important et d'essentiel pour nous. Le sens devient beaucoup plus manifeste, si l'on a eu la patience de traduire une première fois tout le livre, pour en voir l'ensemble : car le retour des mêmes formes, vous y découvre les analogies des pensées; comme aussi le retour des mêmes mots, appliqué à des détails différents, vous fait comprendre leur signification commune dans tous ces cas, d'après un seul où vous avez pu la saisir; ce qui vous indique ensuite, dans chacun d'eux, son sens local et intentionnel, plus sûrement qu'aucun lexique. Ces retours de mots et de formes sont très-multipliés dans le Tcheou-li, en raison de son caractère impératif, ce qui lui est commun avec tous les codes. L'exploration générale d'un tel livre étant une fois faite, si vous reprenez ensuite le texte, phrase par phrase, en vous aidant des commentaires, vous marchez dans un pays connu ; et, en supposant qu'il vous reste, çà et là , quelque incertitude sur l'idiotisme local de tel ou tel-mot, le fond de la pensée, qui est ici l'objet essentiel de votre recherche, ne saurait presque jamais vous échapper. On éprouve, en effet alors, ce que Plutarque nous raconte naïvement avoir éprouvé lui-même, lorsque, au décours de son âge, il prit en main les livres latins. Car, en avouant qu'il ne put jamais saisir les finesses de leur

langage, « il m'avint, dit-il, un fait étrange, mais pourtant véri- « table ; c'est que je n*ai pas tant compris les choses par les pa- « rôles, que j*ai compris les paroles par la connaissance que j^a- « vais des choses*. ». ' .

Voilà précisément Tavantage que donne une première exploration générale d'un recueil de règlements et de faits, comme le TcheoU'li, quand Tesprit est déjà préparé, par des études spéciales, à en bien saisir l'application au temps et aux mœurs. En effet, lorsque vous les revoyez ensuite, dans leur ordre de succession logique, à leur place propre, et que vous les étudiez isolément, par une seconde lecture, ils se présentent sous un aspect qi^i n'a plus rien d'étrange, avec des traits qui vous sont déjà connus, et dont il ne vous reste, pour ainsi dire, qu'à arrêter les détails. Ce double travail, mon fils l'avait fait pour sa traduction ; et ce fut seulement après l'avoir complètement fini, qu'il crut pouvoir la publier. Sa confiance s'accrut, après qu'il en eut tiré un glossaire où tous les faits saillants, toutes les principales particularités de l'organisation sociale que le Tcheou-li retrace, se trouvaient détaillés par ordre alphabétique, et classés, sous chaque titre, dans un ordre rationnel. C'était là, en effet, le résumé essentiel, et si je puis ainsi parler, la substance du livre, qu'il importait surtout de faire connaître à nous autres Européens. Je ne crois pas m'abuser,si j'ajoute que, pour tout esprit logique, la fidélité générale de sa traduction deviendrait évidente par ce seul fait, que moi, étranger à la langue chinoise, j'ai pu; avec leg matériaux qu'elle renferme, dérouler, comme je viens de le faire, toute la chaîne des institutions sociales des Tcheou , depuis le premier anneau jusqu'au dernier, sans rencontrer aucune lacune dans leur connexion. Voilà surtout ce qui nous importe. Lorsque j'eus le malheur de perdre mon fils, le 43 mars dernier, le premier volume de l'ouvrage était imprimé, ainsi qu'un petit nombre de feuilles du

^ Vie de Démosihène, S 3.

deuxième. Je trouvai dans ses papiers, la an du manuscrit, le glossaire, et rintroduction ; tout cela parfaitement en ordre. Mais ces matériaux, qui lui avaient coûté tant de peines, et causé tant de fatigues, devenaient inutiles dans mes mains; mon ignorance de la langue chinoise me mettant hors d'état de continuer seul la publication d'un manuscrit, auquel manquerait la révision finale et nécessaire, que l'impression suggère toujours. Par bonheur pour moi, et pour mon fils, celui qui avait été son maître vint à notre secours. Il voulut bien suppléer à mon insuffisance, pour la partie philologique de ce travail. D'après ses conseils, nous redemandâmes ]^s dernières feuilles déjà imprimées, mais non encore tirées, qui avaient été corrigées dans les bras de la mort. Il rectifia, dans la transcription des caractères, les incorrections, les inexactitudes, que la maladie et la fatigue avaient pu laisser échapper; et, depuis ce premier instant jusqu'à l'achèvement de l'ouvrage, ses soins, son assistance me furent prodigués, avec une bonté qui se montrait d'autant plus active, qu'elle devenait plus nécessaire. Ici je dois faire connaître un détail, qui mettra en évidence tout ce qu'il y a eu de délicatesse, et de désintéressement littéraire, dans ces relations. Personne n'avait plus d'admiration que mon fils pour M. Stanislas Julien ; personne ne sentait, n'appréciait mieux, l'étendue de son érudition et la force de son génie philologique. Quand il osa se risquer à faire et à pubher une traduction du TcheoU'li^ il ne se dissimula point ce que son maître pourrait lui trouver d'insuffisance, sous ces deux rapports. Mais la manière^dont il avait conçu le plan , et surtout le but utile de cette traduction, lui faisaient espérer que ces inconvénients auraient des effets moins graves, qu'on n'aurait pu le craindre au point de vue exclusif de la linguistique ; et il pensait, qu'en voyant l'ensemble de l'ouvrage terminé, on lui pardonnerait quelques détails, peut-être défectueux , en compensation de tant de faits certains, mis pour la première fois en lumière. J'avoue que mon affection partageait ces espérances ; et je n'hésitai point à soutenir

sa persévérance dans ce laborieux travail, qui, hélas 1 devait le consumer. Mais ce sentiment qu'il avait de n'obtenir, de ne mériter l'approbation de son maître qu'après l'avoir fini, lui fit prendre la courageuse résolution de l'exécuter par ses seuls efforts, sans en communiquer une seule ligne à celui , dont , en toute autre circonstance, il aurait librement réclamé les conseils. Aussi, par une délicatesse qui correspondait à cette réserve, M. Stanislas Julien borna d'abord son intervention obligeante aux seules rectifications que son profond savoir lui faisait apercevoir, du premier coup d'œil, comme évidentes et indispensables. Mais, révisant après lui les épreuves, h mesure que nous approchâmes de la fin de l'ouvrage, dont la préparation était nécessairement plus imparfaite, je m'enhardis à solliciter plus souvent son attention , en lui soumettant les passages dont la rédaction me paraissait obscure ou douteuse ; et aussitôt, recourant au texte, il éclaircissait ou rectifiait les détails que je lui avais signalés. Son secours me devint surtout plus fréquemment et plus indispensablement nécessaire, quand nous arrivâmes aux kiven supplémentaires, qui contiennent le Khao-kong-ki , ou Mémoire sur les ouvriers. Car toute cette dernière partie est tissue de détails techniques et de termes d'art, que le traducteur n'avait pas eu le temps d'épurer, et qu'il se proposait , sans apcun doute, de soumettre ultérieurement à un laborieux travail de révision. M. Stanislas Julien ne m'a pas abandonné dans ce dédale. Guidé par les profondes connaissances qu'il possède sur les arts des Chinois, aidé peutêtre aussi par les renseignements que j'allais chercher moi-même dans les ateliers, il voyait d'abord le sens du texte intuitivement; puis, par un travail d'érudition et de philologie, qui se prolongeait quelquefois pendant des heures, il arrivait enfin à découvrir l'origine, ainsi que la signification précise du mot, souvent sans analogue, qui faisait la difSculté. Le péril de ces interprétations techniques est d'autant plus grand, que les commentaires n'y servent presque de rien; parce qu'étant composés par des lettrés,

aussi étrangers aux connaissances pratiques que nous pouvons Fêtre, ils expliquent presque toujours imparfaitement, parfois môme inexactement , ce qu'ils ne conçoivent que d'une manière vague. Malgré les efforts que mon fils avait faits pour préparer l'interprétation des cinq kiven qui composent le Khao-kofig-ki^ l'impossibilité où il s'était trouvé de la revoir l'aurait laissée trop peu sûre, pour que je n'hésitasse pas à la publier, sans cette savante révision. Alors nous aurions perdu, pour longtemps encore, la connaissance d'une multitude d'opérations pratiques, et de détails d'art, que leur antiquité rend infiniment précieux. Nous les devrons au généreux secours que M. Stanislas Julien a prêté à la mémoire de son disciple. Mais, en lui témoignant ici ma profonde reconnaissance de ce signalé service, je ne dois pas en aggraver pour lui la charge. Les explications précédentes feront assez comprendre, que ce qui pourra rester d'imparfait dans cette partie, comme dans le reste de l'ouvrage, devra uniquement s'attribuer à l'insuflSsance du traducteur ou à la mienne, sans rejaillir en rien sur celui qui nous a si obligeamment assistés.

Il me reste maintenant à traiter une dernière question. Ayant aujourd'hui une traduction française du Tcheovrli^ comment, dans quel ordre convient-il de lire cet ouvrage, pour apercevoir sans confusion, et pour mettre à profit , la multitude des documents historiaues qu'il renfermé ?

La réponse me paraît résulter, avec évidence, du résumé que je viens d'en faire. Supposant qu'une personne instruite, affectionnée, à l'étude de l'antiquité, voulût prendre une connaissance approfondie de ce livre, je lui dirais : Lisez d'abord la dissertation historique, critique, et littéraire, que le traducteur a mise en tête de l'ouvrage ; peut-être aussi l'avertissement que j'y ai annexé. Cela vous fera connaître le temps et le lieu où il a été composé, le peuple auquel il se rapporte, l'ordre d'idées dans lequel il est conçu. Quand vous serez initié ainsi au sujet, cherchez à la fin de chaque volume les tables qui contiennent l'énumération des offices

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