SUR L'ESPRIT DE SYSTEME
(Extrait da Mercure de France, 1809.)
Opinionum commenta delet dies, nature jadicia confirmât. Gic, de Nat, deorùm.
Quelques personnes, parmi lesquelles se trouve un physicien très-distingué*, m'ayant fait Thonneur de m'écrire relativement à ce que j'ai (fit dans un de mes précédents articles, sur le peu de . connaissance que nous avons de la nature de la chaleur, j'ai pensé qu'il pourrait être utile de donner quelques développements à ropinion que j'ai émise sur ce sujet. D'autant plus que cela me fournira l'occasion de faire connaître d'une manière précise le véritable esprit des sciences physiques, dont on se fait bien souvent une fausse idée.
En voyant la complaisance du public pour les faiseurs de systèmes qui l'entretiennent tous les jours de leurs rêveries, on ne peut s'empêcher d'admirer le singulier penchant des hommes pour tout ce qui est explication. Personne ne s'informe si les explications sont exactes et précises, si elles sont établies sur des faits
• M, Prévost, professeur de philosophie, à Genèye.
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bien observés, déduites avec rigueur, confirmées par les phénomènes; on regarde seulement où elles vont; et plus elles vont loin, plus on les reçoit avidement. Les grandes découvertes des sciences, dans ces derniers temps, ont merveilleusement excité cette crédulité générale. Après tant de prodiges, rien n'a paru impossible. On a cru qu'un hasard, une idée heureuse, pouvait dévoiler de même, en un instant, tous les mystères de Tunivers. Grâce à cette opinion favorable, nous avons vu naître une multitude de systèmes qui se sont détruits les uns par les autres après avoir attiré tour à tour l'attention ; et, p» Teffet d'un penchant insurmontable, la curiosité publique, tant de fois déçue, n'est pas encore épuisée.
Sans doute, les sciences ne voient point de bornes à leurs découvertes, parce qu'elles n'en ont point dans les objets de leurs recherches. L'inépuisable variété, de la nature leur offrira toujours des aliments nouveaux, et nos descendants, plus «instruits que nous, connaîtront bien des merveilles qu'il est de notre destinée ^ignorer. Mais ee ne sera point l'esprit de système qui amènera ces découvertes, ce sera l'expérience et le calcul.
Que dirait-on d'un homme qui n'ayant jamais examiné l'inférieur d*une montre, voudrait, par les seules apparences qu'elle présente au dehors,. deviner sa structure, expliquer le principe de ses mouvements et la cause qui produit leur régularité f Le mécanisme de la nature a bien une autre complication, et les faiseurs de systèmes ne se donnent seulement pas la peine de l'étudier. . On a vu dernièrement, à l'Athénée, plus 'de quatre cents personnes réunies pour écouter un professeur qui avait promis d'expliquer, en cinq leçons, tout le système de l*univers. Ce professeur est un homme de beaucoup d'esprit, et qui s'exprime avec une imperturbable facilité : il ne doute absolument de rien. La disposition des corps célestes, leur forme, leurs mouvements, les phénomènes produits par leurs attractions réciproques, les propriétés les plus intimes des corps, les mystères les plus cachés de
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la physique et de la chimie, rien ne rembarrasse ; tout est, ou doit être, dans son système. II n'emploie que deux principes de mouvements : une force expansive résultante du mouvement de rotation de la terre, ou des corps célestes ; une force coinpressive qui vient des corps étrangers et qu'il nomme la rayonnance stellaire. A la vérité i! est le maitre de faire agir ces deux forces comme il lui plaît, et mém^ contradictoirement aux lois de la mécanique ; il peut aussi disposer a son gré des phénomènes, les modifier, les changer, ou les supprimer, jusqu'à ce qu'ils se plient à soxi système ; mais; avec.ces facilités, il explique tout ce que Ion sait déjà, ou du moins tout ce qui est venu à sa connaissance. La conviction qu'il exerce n'a rien de forcé ; tout le monde peut lui faire des objections, lui-même il les provoque, il les attend, il est prêt à y répondre ; mais, à d^re vrai, il est impossible que per-^ soDue en fasse. Pour qu'un système soit attaquable, il faut qu'il offre un ensemble raisonné. Dans celui-ci, les hypothèses, les observations fausses, les idées inexactes, sont tellement multipliées, elles sont si étroitement serrées les unes, contre les autres, qu'il n'y a pas jour à découvrir la moindre liaison, et qu'il faudrait pour y répondre autant d'objections que de mots. Cependant l'au-» teur de ce système n'est point un charlatan. Je le crois intimem^t convaincu de la vérité de sa découverte ; mais les données exactes lui manquent absolument. Avec beaucoup d'esprit et une imagi-* nation vive, il a rêvé son système dans la solitude, sans aucune connaissance des phénomènes ; et ce n'est qu'après l'avoir formé complètement qu'il a songé à les consulter. Convaincu de la vérité de ses principes, il examine si la nature est conforme à son système el non pas si son système est conforme à la nature. D'après cet enchaînement d'idées, on ne s'étonne point qu'il soit intimement pénétré de ses illusions. Mais ce qui est vraiment étonnant, ce qui forme un spectacle réeliement digne d'être observé, c'est de voir quatre cents personnes raisonnables qui écoutent sérieusement de pareilles rêveries, et dont une grande
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partie s'imagine assister à une seconde création. Comment ces auditeurs, si charmés d'entendre expliquer ce que Ton sait déjàj ne s'avisent-ils point de demander qu'on leur explique aussi ce que l'on ne sait pas? Par exemple, que le professeur fasse, au moyen de ses principes, quelque nouvelle découverte, bien précise et bien avérée. Les sujets ne manquent point dans la chimie et dans la physique, et il ne sera embarrassé que du choix. Ou si son système ne doit s'appliquer qu'aux choses déjà connues, qu'il en déduise les mesures numériques des phénomènes ; par exemple, qu'il nous donne les valeurs de la précession des équinoxes, et de la nutation de l'axe terrestre. Qu'il détermine les rapports des mouvements de la lune avec l'aplatissement de la terre et sa distance au soleil. Qu'il explique, d'après les lois de la mécanique, les phénomènes de l'attraction capillaire, et qu'il nous en donne les valeurs précises dans leurs circonstances les plus minutieuses. Car nous sommes en état de résoudre toutes ces questions et beaucoup d'autres, avec une précision extrême ; et cette épreuve des nouveaux principes sera plus sûre, pour les vérifier, que ne le sont des explications vagues, comparables pour l'étendue et l'incertitude, aux prédictions de l'Almanach de Liège. Mais voilà justement l'écueil de tous les faiseurs de systèmes. Quoiqu'ils con- ' naissent à fond les causes premières de tous les phénomènes, ils échouent dans les applications.
Le véritable objet des sciences physiques n'est pas la recherche des causes premières, mais la recherche des lois suivant lesquelles les phénomènes sont produits. Lorsqu'on explique les mouvements des corps célestes par le principe de la pesanteur, on ne considère point ce principe comme une qualité occulte, naturellement inhérente à la matière, mais comme une loi générale suivant laquelle les phénomènes ont lieu réellement; et cette loi une fois prouvée par les faits, oii s'en sert comme d'un moyen de découverte pour trouver les rapports mutuels de tous les phénomènes, pour en prévoir les époques et la durée, non
pas d'une manière incertaine et vague, mais numériquement et avec la dernière précision. L'attraction universelle, ainsi établie, ainsi vérifiée, devient elle-même un fait. La cause seule en est occulte, et les mathématiciens ne sont pas logiquement obligés de la définir, parce qu'ils n'ont aucun besoin de la connaître pour découvrir et assigner les lois particulières des phénomènes, qui seules ont de l'intérêt pour' nous. Déduire ainsi des observations et de rexpérience un petit nombre de lois générales, ou principes de mouvements, et expliquer ensuite comment les choses observables découlent de ces principes, rigoureusement et avec les mêmes rapports numériques que nous leur trouvons, ce serait le dernier degré de perfection delà philosophie naturelle*.
Malheureusement les diverses parties de cette science sont encore bien éloignées d'une telle perfection ; car non-seulement il y a beaucoup- de phénomènes dont les. lois physiques nous sont inconnues, mais il en est dont Ja production même est pour nous une énigme impénétrable, parce que, tantôt ils semblent immédiatement produits par des forces mécaniques qui agissent simplement comme principes de mouvement, sans introduction d'aucune substance matérielle, et tantôt ils paraissent dus h des substances susceptibles de se combiner avec les corps ou de s'en dégager iayisiblement, sans rien changer à leurs poids. Tels sont les phénomènes que présentent l'électricité, le magnétisme et la chaleur.
Pour les expliqujer, les physiciens ont imaginé certains fluides élastiques doués de propriétés attractives ou répulsives, et capables de pénétrer tous les corps ou seulement quelques-uns d'entre eux; c'est ce que l'on nomme le fluide électrique, le fluide magnétique, et le principe delà chaleur, ou le calorique. Au moyen • de ces suppositions on peut, jusqu'à un certain point, repré-
* Pour l'amour de la vérité, je dois dire qu'en reproduisant ici ce paragrapïie, j'y ai modifié deux membres de phrase, dont la rédaction primitive ne me semblait pas assez claire. J. B.
senter la plupart des phénomènes, c'est-à-dire, montrer qu'ils sont des çqnséqviences les uns des autres, et prévoir les effets que leur combinaison doit amener; mais il en reste encore beauooup qui se prêtent difficilement à ces explications, et d'autres y échappent entièrement.
Aus^i Ips véritables physiciens admettent-ils la considération de ces fluides uniquement comme une hypothèse commode, h laquelle ils se gardent bien d'attacher des idées de réalité, et qu'ils sont prêts à modifier ou à abandonner entièrement dès que les faits s'y montreropt contraires. Ainsi, ayant vi| qu'un seul fluide ne suffisait pas pour représenter exactement les phénomènes des attr8^ptiûns et des répulsions électriques, ils n'ont pas fait difficulté d'en admettre denx, dont ils ont défini convenablement les qualités, e\ qu'ils ont nommés fluide vitré, fluide résineux, du hom des deux électricités contraires. Encore, au mojBn de ces deux fluides, ne peut-on pas assigner rigoureusement les lois de tous les phénomènes, parce que le calcul s'applique avec une difficulté extrême à ces suppQsitions de fluides qui se combinent PU se séparent, et même y répugne en certains points ; de sorte que Ton se trouve jfinsi pl*ivé du seul flambeau qui pourrait guider £^vep certitude dans ces obscurités. Pans la théorie du magnétisme, peut-être plus obscure encore, gn s'est vu conduit h adme^re aussi deux fiuides, que l'on a nommés fluide boréal et fluide austral, par analogie pour les attractions magnétiques des ^mi^ hémisphères terrestres, ps^ns la théorie de la chaleur, on i§'est jusqu'^ présent lf€iT^é h un seul principe; mais on a considérablement mum|ili^ ses propriétés et ses attributions, pans la dilatatiqn des çov^^^ on a d(l le considérer comme une force répulsive placée entre leur^ particules. Ds^nsles combinaisons chimiques, il a fallu le considérer comme une substance suscep^ tible d'être absorbée, condensée, ou dégagée. Enfin, dans sa transmission à distance, qui se fait suivant des lois analogues à celles de la lumière, il a fallu reconniiltre un rayonnement lancé -
dans tous les sens par les corps , avec une extrême rapidité. Cette hypothèse, due à Schèele, et développée avec beaucoup de soin par M. ï^revost, de Genève, satisfait très-bien à la partie mécanique des phénomènes qu'elle embrasse. Mais de tout cela il résulte que, sur la nature môme du calorique, nous ne savons absolument rien de précis; car, si elle nous était connue, toutes ces modifications diverses découleraient d'une même source, et Ton ne serait pas obligé de les imaginer successivement pour chaque classe de faits : encore en est-il, comme les lois de Fêlasticité des gaz, qui restent inexplicables, malgré toutes ces suppo^ sitions. C'est pour cela qu'en rendant compte dernièrement des Conversations sur la Chimiey j'ai dit, qu'à mon gré, l'auteur aurait mieux fait de donner moins d'importance à la théorie du calorique considéré comme matière, et surtout de l'exposer avec plus de restrictions. Car si les physiciens qui ont réfléchi sur l'ensemble des phénomènes savent apprécier ces hypothèses, c'est l'expérience qui leur donne cette réserve, et on ne doit pas l'attendre de jeunes esprits, naturellement portés à généraliser tout. Il faut donc toujours, mais principalement dans un ouvrage élémentaire de chimie, présenter ces hypothèses pour Ce qu'elles sont, de peur que les élèves, séduits par Tattrait des explications, ne les prennent pour des réalités.
Quelques personnes penseront peut-être que cette manière sévère de considérer les'^sciences physiques est propre à arrêter l'essor du génie, parce qu'elle arrête les écarts de l'imagination; car maintenant on vante partout l'imagination comme une sorte de qualité ou de vertu suprême , indépendante du bon sens. Mais , au moins dans les scieaces , c'est encore le bon sens qui doit servir de règle , et l'imagination doit lui obéir. Cette vérité ne saurait être mieux exprimée que' dans le passage suivant de V Exposition du Système du monde :
« Impatient de connaître la cause des phénomènes , le savant » doué d'une imagination vive l'entrevoit souvent avant que les
« observations aient pu Ty conduire. Sans doute , il est plus sûr « de remonter des phénomènes aux causes; mais Thistoire des « sciences nous montre que cette marche, lente et pénible, n*a « pas toujours été celle des inventeurs. Que d*écueils doit craindre « celui qui prend son imagination pour guide 1 Prévenu pour la € cause qu*elle lui présente, loin de la rejeter lorsque les faits lui € sont contraires , il les altère pour les plier à ses hypothèses. Il € mutile, si je puis ainsi dire, Touvrage d^ la nature pour le faire « ressembler & celui de son imagination , sans réfléchir que le « temps dissipe ces vains fantômes et consolide les résultats de € robservation.et du calcul. Le philosophe vraiment utile aux € progrès des sciences est celui qui , réunissant & une imagina- « tion profonde une grande sévérité dans le raisonnement et les « expériences, est à la fois tourmenté par le désir de s'élever aux € causes des phénomènes, et par la crainte de se tromper sur celles « qu'il leur assignerait. »