AUX OBSÈQUES DE M. BOULEY
la sincérité de la foi. On peut dire qu'il ne professait pas toujours, mais qu'il prêchait souvent ce qu'il regardait comme la vérité. Rien ne l'empêchait de se contredire s'il croyait avoir eu tort. Sa sincérité dans son ardeur était absolue ; il ne craignait pas de se compromettre pour les nouveautés, quand il les croyait propres à susciter un progrès. La plume à la main, il retrouvait les bonheurs de sa parole. Pendant quarante ans, il a été l'un des maîtres de la presse scientifique, mais il avait appris à ses dépens la fragilité du journal, qui se déchire et s'envole, et la force du livre, qui se défend et demeure.
Dans l'éloge d'Auguste Yvart, qu'il prononça devant notre Compagnie, Bouley s'était élevé contre la négligence de certains hommes qui, après avoir joui pendant leur vie d'une grande et juste renommée, laissent cette renommée s'affaiblir et s'éteindre parce qu'ils ne prennent pas soin d'imprimer dans des livres leurs idées et leurs opinions. Bouley ne voulut pas mériter le reproche qu'il faisait à d'autres, et, pensant à l'avenir, il écrivit ses paroles et fut l'historien de ses idées. Les belles leçons de pathologie comparée qu'il professa au Muséum d'histoire naturelle, et qu'on vient de louer avec tant d'autorité, resteront le témoignage vivant des luttes qui se livrent depuis vingt ans autour de la médecine et de l'hygiène vétérinaires.
Quand on songe que ses cours sur le progrès en médecine par l'expérimentation et sur la nature vivante de la contagion ont été professés et publiés dans ces dernières années ; quand on songe qu'au commencement de cette glorieuse et fatale année de 1885, ses amis, ses élèves et ses admirateurs lui offrirent une mé-
daille d'honneur comme on en offrit une à Chevreul, à Becquerel, à Dumas, à Milne-Edwards ; quand on songe qu'il est mort sur le fauteuil même de président de l'Académie des sciences, on ne peut s'empêcher de reconnaître qu'une suite de circonstances heureuses est venue consacrer la renommée de Bouley au moment même où la mort en devait interrompre le cours et en marquer la fin d'une manière aussi cruelle qu'inattendue. La mort nous l'a enlevé, mais ne l'a pas surpris. La Société nationale d'agriculture conservera toujours précieusement la mémoire de l'activité et du dévouement dont Bouley semblait chercher à multiplier les preuves. Quels souvenirs, par exemple, ne laisserat-elle pas dans notre Compagnie, cette séance du mois de mai dernier, où vous avez bien voulu, cher et illustre confrère, me demander d'offrir en votre nom cette médaille d'honneur dont vous étiez si justement heureux et fier! Sur cette médaille étaient gravés, autour de votre beau portrait, ces mots : « Henri Bouley, président de l'Académie des sciences. » Et voici que les mots triomphants inscrits sur une médaille de fête en janvier 1885 sont inscrits sur un monument de deuil le 30 novembre 1885 !
Que ne peut-on reproduire encore sur votre monument la petite scène gravée sur votre médaille et qui résume, par une devise à laquelle vous n'étiez peut-être pas étranger, l'effort suprême de votre enseignement et de votre vie : Artenova, pastor pecorum contagia vincit! En voyant la science inoculer sur un mouton la maladie préservatrice, et méditant ensuite sur le sens allégorique de cette scène et de cette devise, le passant retrouverait associés dans l'avenir, comme ils le sont dans