‹ Mélanges scientifiques et littéraires (volume 2)Chapitre 23 sur 86 · COMPTE RENDU DES TRAVAUX · texte numérisé non relu

COMPTE RENDU DES TRAVAUX

DES

depuis le \ er juillet 1 885 jusqu'au 30 JUIN 1 886 ( I )

Messieurs,

Je célèbre aujourd'hui le centenaire de nos Comptes rendus. Il y a cent ans, c'était Tannée même de la naissance de notre vénéré président, mon illustre prédécesseur Broussonnet inaugurait par de mémorables paroles le Compte rendu des travaux de la Société royale d'agriculture de Paris, aujourd'hui la Société nationale d'agriculture de France.

« La marche de l'agriculture, disait Broussonnet, sera incertaine et lente tant qu'on n'appellera pas les connaissances physiques à son secours. Ce n'est pas que, dans les circonstances actuelles, on puisse se promettre que le cultivateur s'adonne particulièrement à

(I) Lu à la séance de la Société tenue le 30 juin 1886, sous la présidence de M. Chevreul.

l'étude des sciences spéculatives ; cependant, doit-il être privé des avantages qu'il en peut retirer ? Non , sans doute ; mais que le chimiste lui fasse part du résultat de ses expériences sur le meilleur moyen de mettre à profit les parties constitutives des plantes ; que le mécanicien lui apprenne à perfectionner ou, ce qui est presque la même chose, à simplifier les instruments agraires ; que le naturaliste lui indique les espèces d'animaux qu'il est possible d'enlever, en quelque sorte, à la nature, pour les soumettre à l'empire de l'homme ; que le botaniste lui désigne les plantes utiles répandues avec tant de profusion sur la surface du globe ; que chaque science, en un mot, ne se montre à lui que par des résultats utiles, l'agriculteur mettra la main à l'œuvre, et il s'établira entre les villes et les campagnes un échange de théories et de faits qui tournera au plus

grand avantage de tous Il est temps enfin que, par

une application heureuse des diverses sciences à l'économie rurale, l'homme des champs ne puisse, sans injustice, persister dans l'opinion peu avantageuse qu'il a de leur utilité. »

Vous remarquerez, messieurs, dans ce passage curieux et excellent, cette pensée maîtresse, qu'il n'y a pas de science proprement dite de l'agriculture, mais que l'agriculture a besoin du secours de toutes les sciences. Cette énumération si vraie du chimiste, du mécanicien, du naturaliste, du botaniste et de tous les autres savants, répond admirablement à notre division en Sections de sciences physico- chimiques, de mécanique agricole, d'histoire naturelle agricole, de cultures spéciales, à cette théorie, en un mot, que la science de l'agriculture n'existe pas si elle n'est pas l'application de toutes

les sciences à l'agriculture. Aussi, devons-nous, le jour du centenaire de nos Comptes rendus, mêler au souvenir de Broussonnet un hommage de reconnaissance à notre président, à M. Chevreul. Parmi tous ses titres de gloire, M. Chevreul n'en a peut-être pas de plus précieux pour nous que la transformation de notre ancienne Société en une sorte d'Académie, par la création des Sections, la division du travail, le groupement des spécialités. C'est ainsi qu'à cent ans de distance Broussonnet et Chevreul se donnent la main, et que l'année 1786 et l'année 1886 retrouvent les membres de la Société royale d'agriculture de Paris et de la Société nationale d'agriculture de France dans la même direction d'esprit, dans la même pensée scientifique, dans la même ardeur pour unir la science à la pratique et refaire la prospérité de l'agriculture par l'expérience même des cultivateurs.

Si la division en Sections a cet immense avantage de concentrer autour de questions diverses et complexes les solutions les plus précises et les plus promptes, on peut dire aussi qu'elle a l'inconvénient de nous faire sentir plus vivement encore les pertes que le cours du temps nous impose. Il semble que chaque Section donne aux sentiments de la confraternité un caractère de plus grande intimité, et que si ce lien d'intimité vient à se briser, l'effet n'en est que plus douloureux.

L'Académie des sciences, qui de tout temps a entretenu avec notre Société des relations de haute estime et d'amitié, a perdu en même temps que nous trois de ses membres, nos confrères Tresca, Milne- Edwards et Bouley. M. Liébaut, qui avait su par ses travaux grouper autour de sa candidature les plus vives

sympathies, a remplacé Tresca dans la Section de mécanique agricole.

Que dire de la perte de Milne-Edwards, le doyen de la Section d'histoire naturelle agricole ? Lui donner en passant, légèrement, quelques éloges, d'une plume qui improvise et qui court, n'est pas digne de cette grande renommée ; nous féliciter de lui avoir donné comme successeur un membre de l'Académie des sciences, M. de Lacaze-Duthiers, nous paraît le plus délicat hommage que nous puissions lui rendre.

C'est la Section d'économie des animaux et la Section des cultures spéciales qui ont été le plus fortement frappées. L'une a perdu Magne et Bouley, l'autre a perdu Bouchardat et de Retz.

J'ai rendu tous les honneurs à la mémoire de Magne, et l'étude attentive à laquelle je me suis livré pour tracer fidèlement son portrait, m'a montré une fois de plus qu'on n'apprécie bien la valeur de certains hommes que lorsqu'on est appelé à les juger publiquement. Pour remplacer l'ancien directeur de l'École nationale vétérinaire d'Alfort, la Société ne pouvait mieux faire que de choisir le directeur actuel de l'École d'Alfort. Nous souhaitons la bienvenue à notre nouveau confrère M. Goubaux.

Mais Bouley n'est plus. Il est mort depuis le mois de décembre dernier, et la place qu'il occupait reste vide et triste. Qui pourra nous rendre les services que nous prodiguait cet excellent confrère ? Qui pourra nous apporter cette bonne humeur, ce dévouement à faire valoir les travaux des autres, et cette confiance dans le succès de ses opinions ?

Un autre maître, Bouchardat, nous a quittés. Bou-

chardat, comme Bouley, avait l'ardeur au travail et à la discussion. Il exprimait toujours sa pensée avec force. Il ne parlait pas, il affirmait; et quand il affirmait, il entraînait. Il aimait la vigne et ce bon vieux vin de Bourgogne qui lui semblait un remède à tous les maux ; mais il aimait encore plus ses amis. Quand il parlait de ses cépages, il s'animait. Quand il parlait de ses amis, il se passionnait. Vous souvenez-vous de cette communication qu'il nous fît un jour tout à coup sur les travaux de celui qui n'était pas encore notre confrère, de M. Berthelot. Sa voix vibrait toute émue! Tout le bien qu'il pensait de lui fut dit avec une ardeur irrésistible. Bouchardat était un savant, mais aussi une volonté !

De Retz était d'un commerce charmant. Compatriote de Dumas, il s'était voué à la sériciculture, et, pour constater le zèle avec lequel il entretenait la Société des péripéties de cette malheureuse industrie, je prenais plaisir, l'année dernière, à l'appeler, dans mon compte rendu, notre rapporteur perpétuel.

Vous saluerez avec moi la mémoire de ces excellents confrères, et vous ferez des vœux pour que leurs successeurs apportent à la Société le même zèle et la même autorité.

Je n'ai plus qu'à adresser nos félicitations aux nouveaux membres de la Section hors cadre, à M. Méline et à M. de Haut. Tous deux n'ont remplacé personne et leur élection ne porte pas le deuil. Tous deux ont montré un tel dévouement à la cause de l'agriculture, l'un avec éclat dans le Parlement et les plus hautes fonctions de l'État, l'autre avec ténacité dans les Sociétés savantes et les réunions agricoles, que notre Société a été

heureuse de se les associer pour reconnaître le talent qu'ils déploient depuis des années dans le grand procès que l'agriculture plaide, en ce moment encore, devant l'opinion publique.

On ne saurait prétendre que la crise qui frappe la propriété et l'agriculture françaises touche à son terme. La situation ne s'est pas sérieusement modifiée, quoiqu'on ait tenté beaucoup d'efforts pour la reconnaître et l'améliorer. Le Parlement, l'administration, les sociétés savantes, la presse, les cultivateurs, ont essayé, chacun dans la mesure de ses forces et de ses attributions, de combattre les effets irrésistibles des mauvaises saisons, de la cherté de la main-d'œuvre, de l'avilissement des prix. Dans ce concours d'efforts, ai-je besoin de dire que la Société nationale d'agriculture poursuit toujours le même rôle et le même but? Faisant marcher de front la Section de grande culture et la Section des sciences physico-chimiques, elle cherche à indiquer les moyens d'augmenter les rendements, c'est-à-dire le revenu net, le profit, et de combattre l'abaissement des prix par F augmentation de la production, sans augmenter proportionnellement les dépenses. Ainsi, constatation de F état du sol, études et essais variés d'engrais, recherche et emploi de bonnes graines et d'espèces prolifiques; en un mot, le sol, l'engrais, la semence, voilà l'objet de nos études et les facteurs incontestés du progrès.

Pour mettre un peu d'ordre dans l'exposé des faits qui ont, dans ces trois questions, du sol, des semences et des engrais, attiré l'attention de notre Société, distin-

guons, si vous le voulez bien, les travaux du cabinet et du laboratoire et les travaux des champs. Dans le cabinet et dans le laboratoire, je trouve, je salue nos confrères, et je les vois étudiant la composition des sols, tantôt par la géologie et tantôt par la chimie ; car il ne faut jamais oublier que toutes les sciences se prêtent un mutuel secours pour arriver à un but commun. C'est ainsi que, pour découvrir la composition du sol et ses propriétés fécondantes, on est obligé d'étudier la géologie agronomique et la chimie agricole. C'est ainsi qu'il y a quarante ans les travaux d'Élie de Beaumont marchaient du même pas et dans la même voie que les travaux de Boussingault ; que, plus tard, les travaux de Delesse parurent se relier aux -analyses de Paul de Gasparin, et qu'aujourd'hui même nous pouvons réunir dans le même éloge la nouvelle Géologie agricole de M. Risler et les recherches sur la composition des sols par MM. Schlœsing et Berthelot. En effet, il s'agit, dans l'un et l'autre effort, de déterminer les relations qui unissent l'existence des végétaux et la nature des terrains sur lesquels existent ces végétaux. La chimie, qui explique, a un grand avantage sur la géologie, qui constate : car elle a toujours l'espérance de découvrir quelque chose de nouveau dans les conditions vitales de la terre arable. C'est supposer que la terre a sa vie propre : et assurément elle a sa vie propre, en ce sens qu'elle se transforme sous l'influence des changements incessants de l'atmosphère et par la décomposition et la recomposition perpétuelles de tous les organismes vivants qu'elle contient sous la forme végétale ou animale. C'est l'atmosphère qui a fait le fonds organique de la terre arable ; et quand on se demande où est la vie, on croit at-

teindre la vérité en l'entrevoyant dans les forces de cet océan aérien qui enveloppe le globe. Si le sol est mis en mouvement et en fécondation par des organismes qui trouvent la raison de leur existence dans les éléments constitutifs de l'atmosphère, c'est-à-dire dans l'air, clans l'eau, dans l'électricité, on peut dire que les savants qui, comme nos confrères MM. Schlœsing et Berthelot, étudient le sol au point de vue de l'organisation de la vie végétale, ne doivent pas chercher le secret de la nature exclusivement dans le sol lui-même, mais dans les rapports de l'atmosphère avec le sol. Voilà, ce me semble, comment notre confrère M. Berthelot a entrepris une série d'expériences pour résoudre les problèmes les plus ardus de la physiologie végétale. Parmi ces problèmes, il en est un qui a occupé une longue suite de savants. On ne connaît pas encore l'origine première de l'azote, qui concourt à former les principes immédiats des végétaux. On ne connaît pas le cycle des transformations que cet élément subit à partir des matières azotées du sol et de l'atmosphère. Devant nous, comme à l'Académie des sciences, M. Berthelot a exposé la série des faits et des déductions qui l'ont conduit à admettre la fixation de l'azote élémentaire de l'air dans les sables argileux; sous l'influence d'organismes vivants, et les Annales de chimie et de physique commencent la publication de longs mémoires qui tendent à démontrer la présence universelle des azotates dans le règne végétal.

Le mouvement imprimé par M. Berthelot à cette question de l'azote a pris les rapides allures d'un courant de travail et de recherches qui emporte à sa suite les chimistes agricoles.

Chacun sait que notre confrère M. Schlœsing s'est

toujours distingué par l'élégance des procédés, je me sers de l'expression même de Dumas, et par l'invention des méthodes les plus propres à bien déterminer la composition du sol, de l'air et de l'eau. Le savant qui est parvenu à doser avec tant de précision les principes fertilisants de la terre arable, et à déterminer les propriétés physiques et mécaniques des terrains agricoles, devait être assurément le bienvenu quand il nous a expliqué les phénomènes de la circulation et de l' évapora tion de Feau dans la terre végétale. Dans les séances qu'il nous a consacrées, M. Schlœsing nous a donné une nouvelle preuve que l'étude de la terre arable était inséparable de l'étude de l'atmosphère.

Le gouvernement de l'atmosphère appartient toujours à notre confrère M. Renou , qui nous donne chaque mois le résumé des variations de la température ; mais il nous a rendu un service particulier en nous faisant un rapport sur les expériences thermométriques de M. Kammermann, de Genève. Notre confrère ne croit pas que l'emploi du thermomètre à boule mouillée proposé par M. Kammermann nous fournisse, pour pronostiquer les gelées de printemps, des moyens plus sûrs que les observations tirées du baromètre et du thermomètre ordinaires.

Tandis que les maîtres comme Boussingault et Peligot, Schlœsing et Berthelot, semblent avoir une autorité propre pour résoudre les problèmes transcendants de la physiologie végétale et de la chimie agricole, des élèves qui sont déjà ou qui seront des maîtres, s'appliquent à mettre la science à la portée et à la discrétion de la pratique agricole. C'est un fait considérable qu'il est nécessaire de constater. « On a beaucoup écrit, di-

sait M. Boussingault en 1843, sur la composition chimique des terres. Des chimistes du plus haut mérite ont fait des analyses complètes des sols reconnus pour les plus fertiles ; mais la pratique agricole n'a, jusqu'à présent, tiré qu'un très mince avantage de ce genre de travaux. » M. Boussingault ne tiendrait plus aujourd'hui ce langage. Non seulement le laboratoire du Conservatoire des arts et métiers, le laboratoire de l'Institut agronomique, le laboratoire de l'École de Grignon, le laboratoire de la Société des agriculteurs, les laboratoires des Stations agronomiques renouvellent expériences sur expériences, et, dans les recueils scientifiques, opposent aux savants étrangers des travaux originaux et tout à fait distingués : mais les laboratoires particuliers s'élèvent aussi et fonctionnent pour fournir aux cultivateurs les moyens d'analyser leurs terres et d'acheter, sûrement, de bons engrais. La chimie agricole se popularise. Une révolution s'accomplit dans la pratique agricole. Une armée tout entière s'organise derrière les maîtres de la science.

Retournons aux champs. « Ce n'est pas au laboratoire, mais dans les champs, comme le disait l'autre jour M. Schlœsing, qu'on peut trouver la vérité. » Mais, retournons aux champs avec le petit livre de notre confrère M. Risler : Physiologie et culture du blé. Ce petit livre est un modèle. Tout est là, pour la culture du blé, et tout est si bien résumé, que j'y retrouve à chaque instant, et l'opinion de nos confrères et les discussions de la Société, et partout les ingé-

nieuses observations de Fauteur; mais ce qui me frappe avant tout, c'est le succès croissant d'une théorie, déjà vieille, que M. Risler a faite sienne, et qui consiste à baser sur l'analyse chimique du sol le choix de l'engrais complémentaire.

Dans une des meilleures pages de son petit livre, M. Risler expose avec conviction cette théorie, qu'il appuie sur des faits remarquables, par exemple sur les expériences faites à Mainpincien (Seine-et-Marne) , sous la direction de M. Joulie, par M. Rémond, l'un de vos lauréats de l'année dernière. Notre confrère M. Heuzé, dans notre dernière séance, a justifié les décisions de la Société en nous confirmant les beaux résultats obtenus depuis quinze ans, à Mainpincien, avec le seul secours des engrais chimiques.

Cependant, il faut l'avouer, cette théorie des engrais chimiques est l'objet des plus vives controverses, et des doutes existent encore sur la confiance qu'on peut lui accorder. Les sociétés locales, les syndicats surtout, éprouvent quelque embarras dans les conseils qu'ils se proposent de donner aux cultivateurs, et presque tous sont amenés à faire des expériences particulières, locales et à la portée de leurs adhérents. C'est ce qui justifie l'établissement de ces champs de démonstrations et d'expériences, qui n'excitent pas la confiance de tous, mais qui paraissent être la suite naturelle des syndicats pour achats d'engrais. C'est dans cet ordre d'idées que vous avez écouté avec intérêt la communication de M. Raoul Duval sur l'importance que pourrait avoir, comme engrais économique, l'emploi des laitiers dont l'analyse constate la richesse en acide phosphorique, et que vous avez applaudi à la proposition que vous a faite

M. Risler, au nom de la Section de grande culture, de récompenser M. Marcel Dupont pour ses expériences relatives aux variétés de blés et aux engrais chimiques, expériences poursuivies sous les yeux des cultivateurs du département de l'Aube.

Les essais pratiques peuvent avoir des objets différents. Il est, par exemple, bien utile de se rendre compte de l'influence qu'a pu exercer sur le sol une récolte précédente. Tel a été l'effort tenté par la Société d'agriculture de Meaux.

Notre vice-président, M. Lecouteux, nous a fait connaître les expériences faites par cette association, c'està-dire les résultats comparatifs d'engrais appliqués à une récolte de blé après betteraves et après pommes de terre. Comme ces résultats ne lui ont pas paru devoir être admis sans réserve, il a émis le vœu que des études analogues fussent entreprises méthodiquement sur tous les points du territoire avec un programme commun.

La salutaire méthode d'employer uniquement de bonnes graines et des graines de bonnes espèces, de mettre dans chaque terrain les espèces qui lui conviennent le mieux, de ne se décider qu'après étude, réflexion et choix, prend peu à peu possession de l'esprit de nos cultivateurs. La Société prend sa grande part de ce mouvement par le travail persévérant de nos confrères. Ai-je besoin de vous parler de M. de Vilmorin! Mieux vaudrait qu'il prît de suite la parole, qu'il vous parlât de son livre sur les meilleurs blés, de son établissement de Verrières, de son école de blés, de ses espèces en préparation, de ses succès avec les blés Aleph, Dattel, Lamed, enfin de son influence victorieuse sur la destinée de certaines plantes alimentaires. M. Risler a con-

staté que dans sa ferme de Calèves, près du lac de Genève, le blé Galland qu'il y avait introduit a dégénéré, et il en a donné cette raison, que ce blé n'aime pas à être surpris par les hivers froids et les étés secs de la Suisse. M. Michel Perret a constaté que la grande résistance à la verse du blé Shireff ne peut pas être utilisée dans les parties méridionales de la France, d'accord en cela avec d'autres agriculteurs ; mais il cherche à hybrider ce blé avec les espèces qui réussissent dans sa localité. M. Grandeau continue ses belles expériences sur les variétés de blés dans le champ d'essais de l'École pratique d'agriculture Mathieu de Dombasle, qui est située près de Nancy et qui est dirigée par M. Thiry. Aussi, quand sont survenus, au commencement de l'année, les alternatives de gel et de dégel, votre Section de grande culture a cru qu'elle devait s'adresser aux correspondants de la Société pour étudier l'influence que ces variations de température avaient pu exercer sur les diverses variétés de blés. Heureusement, nos craintes ne se sont pas réalisées, et cette petite enquête ne paraît pas devoir produire de conclusions pratiques.

Mais le blé ne doit pas être l'objet unique des préoccupations de la grande culture. Si l'on en croit un grand nombre de bons agriculteurs, ce n'est pas sur sa culture qu'il faut compter pour réaliser des profits. Notre confrère M. de Saint- Victor ne nous a-t-il pas montré que dans son canton, à Tarare (Rhône), un hectare de pré donne un bénéfice de plus de 300 francs, alors qu'un hectare de blé, sur une même surface, met le cultivateur en perte de 25 francs.

De même notre confrère M. Ayraud porte-t-il toutes ses

recherches sur l'amélioration des prairies. L'année dernière, il nous avait montré les effets saisissants produits par les phosphates fossiles et par la poudre d'os dans les prés humides de la région schisteuse où il cultive. Il a voulu contrôler cette année ces résultats, en comparant des fourrages récoltés dans un terrain additionné de phosphates avec des fourrages récoltés dans des terrains restés dans leur ancien état. Cette analyse lui a permis de constater que, dans les premiers, les graminées des bonnes prairies représentaient 27, les légumineuses 28,48 pour 100, tandis que dans les seconds, les unes tombaient à 15,05, les autres à 9,96 pour 100.

Tous les ans, la Société rend hommage à la pomme de terre : c'est un usage et un devoir. Cette année, la pomme de terre a été honorée dans une grande fête organisée à Montdidier pour célébrer le centenaire de Parmentier. Nous avons confié l'honneur de la Société et la gloire de la pomme de terre à l'enthousiasme de notre confrère M. Heuzé. Ce dernier, qui nous avait déjà intéressé par la lecture de son mémoire sur les blés au temps des Romains, et par sa note sur la couleur des plantes, nous a retracé également l'histoire de l'introduction de la pomme de terre en France et en Europe, et il a fait, à Montdidier, l'éloge de Parmentier lui-même. En ce moment, la pomme de terre se porte bien ; mais la bataille livrée contre le peronospora de la vigne a ravivé les souvenirs de la bataille perdue contre le peronospora de la pomme de terre. Aussi M. Hardy nous a-t-il transmis, de la part de M. Ricaud, président de la Société vigneronne de Beaune, le vœu que les plants de pommes de terre fussent plongés, au moment de leur mise en terre, dans une solution de sul-

fate de cuivre, vulgairement nommée couperose bleue. M. Ricaud pense que cette solution tuerait les spores du Peronospom infestans comme elle préserve de la carie le blé de semence; mais M. Duchartre a très bien démontré que, pour tuer les spores, il faudrait qu'ils existassent à la surface de ces tubercules au moment de la plantation. Comme le parasite vit à l'intérieur de la pomme de terre, les substances qu'on emploierait contre des germes attachés à l'extérieur de la plante ne donneraient aucun résultat. Cependant, M. Cornu a conseillé, il y a quelques jours, de ne pas dédaigner une expérience à peu près semblable. Il pense qu'une solution de sulfate de cuivre à 1/200% employée en aspersion, exercerait sur la pomme de terre une action satisfaisante.

Mais voici une nouvelle à laquelle votre Section d'histoire naturelle agricole nous a conseillé de donner la portée rd'une découverte. Vous avez déjà discuté les travaux de M. Jensen, de Copenhague. M. Jensen vous a soumis, en 1883, les recherches qu'il avait faites, soit en Danemark, soit à Neuilly, sur la manière dont se propageait la maladie de la pomme de terre, des feuilles aux tubercules, et il vous a proposé des procédés particuliers de culture pour combattre cette maladie. Aujourd'hui, M. Jensen nous apporte un nouveau mémoire et des expériences curieuses. C'est au phytophtora qu'il fait la guerre. M. Jensen détruit par la chaleur le mycélium du phytophtora. Il affirme que le parasite est tué dans les tubercules malades si ces tubercules sont exposés pendant quatre heures à une température de 40 degrés centigrades. Ainsi, la pomme de terre chauffée pendant

quatre heures à 40 degrés centigrades est complètement désinfectée, et cependant elle ne perd nullement sa force germinative. Il est certain que l'élévation de la chaleur est aujourd'hui un des moyens les plus puissants et les plus connus de détruire les germes des parasites. Nous avons enregistré les importantes déclarations de M. Jensen, et, sans avoir eu le temps de les contrôler, nous n'avons pas hésité, sur le rapport de notre confrère M. Prillieux, à les récompenser immédiatement.

Quant aux betteraves, il est évident que la loi de 1884 a déjà amélioré la betterave elle-même. Je vous ai fait connaître, d'après une note du Ministère des finances, la proportion dans laquelle on suppose que la richesse saccharine de la betterave s'est accrue. Notre confrère M. Pluchet nous a fait un long et intéressant rapport sur un mémoire de M. Raquet, touchant les meilleurs procédés de culture et la législation sucrière en Allemagne et en France. Vous me permettrez de ne pas transporter ici la discussion qui vient d'avoir lieu dans le Parlement, et à laquelle notre nouveau confrère M. Méline a pris une part si brillante, et de nous féliciter seulement du maintien d'une loi à l'établissement de laquelle la Société a donné tout son concours.

Un agriculteur en renom, M. Millon, déjà correspondant de la Société et directeur de l'École pratique d'agriculture des Merchines (Meuse), a porté sur tous les points les plus discutés par la science la plus intelligente activité. Notre confrère M. Boitel, que je ne saurais copier et répéter, nous a fait valoir avec quel succès M. Millon a exercé le rôle « d'explorateur du progrès. » La Société ne pouvait moins faire que de reconnaître par sa Grande médaille d'or les services de tout genre

que M. Millon a rendus à l'agriculture du nord-est de la France.

Le vignoble français n'a pas cessé d'être l'objet des préoccupations de la Société. Je vous avais signalé les faibles résultats de la récolte de 1885, et notre confrère M. Tisserand, dans son rapport annuel, qu'il fait avec tant de talent et d'exactitude au nom de la Commission supérieure du phylloxéra, semble avoir perdu cette allure victorieuse dont nous nous réjouissions l'année dernière. Il a constaté les faits, et les faits ne sont pas encourageants. La superficie des vignes détruites s'est accrue et dépasse un million d'hectares. Des arrondissements nouveaux figurent comme phylloxérés sur la carte publiée par l'administration. Aucun remède nouveau n'est venu faire concurrence à la submersion, au sulfure de carbone, au sulfocarbonate de potassium. Enfin, le phylloxéra fait des apparitions menaçantes en Algérie, et partout la bataille de l'administration et des particuliers se poursuit avec des succès mêlés.

Les fléaux semblent se succéder pour accabler la viticulture. Après l'oïdium, l'anthracnose, le phylloxéra, voici le mildew. Je dis le mildew pour parler comme tout le monde, mais je dirai désormais le peronospora, pour parler comme M. Cornu, qui ne veut plus, avec raison, qu'on emploie l'expression de mildew. En Amérique, nous a-t-il dit, le mildew désigne toutes les maladies de la vigne dues à des moisissures : à l'oïdium, au peronospora, et même à des urédinées. Il faut donc appeler Peronospora viticola cette cryptogame parasite, ce champignon poussant du dessus au-dessous de la

feuille, s'établissant dans les cellules du parenchyme pour y puiser sa nourriture et sortant par la face intérieure de la feuille en filaments fructifères. Ce champignon, en décomposant les feuilles, les fait tomber. Or, comme nous le disait un maître en viticulture, notre cher et regretté Bouchardat, non pas à propos du peronospora, mais de la gelée, quand la vigne est privée de ses feuilles, les raisins perdent une notable portion de leur sucre et de leur alcool. Ils languissent, ne mûrissent pas, et le bois de la vigne souffre lui-même et succombe. Le même phénomène a été constaté pour la betterave. L'effeuillage des betteraves tel qu'on le pratique souvent diminue le rendement en sucre de la récolte.

Le peronospora de la vigne, très anciennement connu aux États-Unis, existait depuis longtemps, paraît-il, sans causer de grands ravages, sur les bords du Rhin. En 1878, M. Planchon le signalait en France, et, en 1882, MM. Prillieux, Cornu et Millardet le poursuivaient de leurs études. En 1884, il paraissait s'être cantonné dans cinq ou six départements, lorsque tout à coup, en 1885, il se répandit avec une rapidité foudroyante dans le Midi. Au mois de septembre dernier, des communications de MM. Perrey et Millardet étaient soumises à l'Académie des sciences, et, à notre rentrée, le débat s'ouvrit immédiatement devant la Société. Vous n'avez pas oublié la lettre que notre confrère M. de Dampierre écrivit à Bouchardat, et dans laquelle il vous montrait le mildew gagnant successivement le Bordelais et la Saintonge, causant des dégâts de plus en plus considérables depuis 1881, mis en échec par l'été sec et chaud de 1884, pour reprendre son action dé-

vastatrice au milieu des variations de la température en 1885 : car si cette maladie éclate avec une rapidité foudroyante, dans les alternatives d'humidité et de chaleur, elle se perpétue d'une année à l'autre par des spores d'hiver ou petits œufs qui se forment dans l'intérieur de la feuille et qui ont une étonnante vitalité. Au moment même où M. de Dampierre nous racontait l'histoire du peronospora dans le Midi, M. Prillieux publiait son rapport au Ministre et nous faisait une communication importante sur son voyage dans le Médoc. Il nous confirmait, ce que nous savions déjà par les communications de MM. Millardet et Perrey à l'Académie des sciences, de MM. de Dampierre et Cornu à la Société d'agriculture, que le peronospora pouvait être vaincu par un traitement de lait de chaux et de sulfate de cuivre.

Ainsi, le lait de chaux, la solution de sulfate de cuivre, le mélange de chaux et de sulfate de cuivre à l'état semi-fluide ou pulvérulent, voilà l'heureuse découverte à laquelle nous applaudissons aujourd'hui. Un point très délicat est de savoir comment agit sur le peronospora le traitement cuprique. C'est ce que M. Cornu a discuté devant vous avec M. Chatin, M. Duchartre, M. Berthelot, M. Michel Perret.

Quoique personne ne conteste l'action décisive du cuivre, action qui s'est révélée même à distance, puisqu'il suffît d'échalas sulfatés pour préserver la vigne du peronospora, d'autres remèdes ont été proposés : le soufre d'abord, en souvenir de ses succès contre l'oïdium (mais son impuissance a été reconnue) ; le soufre au centième, par M. de Montlaur ; le sulfure de charrée, par M. Duponchel ; l'acétate de cuivre, par M. Bencker;

la poudre de sulfatine, par M. Paul Estève; la bouillie bordelaise, c'est-à-dire le mélange de lait de chaux et de sulfate de cuivre., par Mme la duchesse de Fitz-James'; mais à cette liste il faut ajouter le sulfate de soude, dont nous ont entrenu MM. Gaston Bazille et Heuzé.

Appliquant à la vigne les sages conseils que Mathieu de Dombasle avait donnés pour le sulfatage des céréales, nos confrères se demandent si Ton ne devrait pas remplacer le sulfate de cuivre par le sulfate de soude, et vous en comprenez de suite la raison : c'est que le sulfate de cuivre est considéré comme une substance dangereuse, et qu'ils ne veulent pas laisser accréditer cette opinion, que la qualité de nos vins reçoit une atteinte sous l'action du nouveau traitement. En effet, les expériences viennent d'établir que le traitement par le cuivre affecte la constitution générale de la vigne et n'est pas seulement un traitement local pour les feuilles malades : la vigne absorbe le cuivre et le répand dans ses divers organes. De là les craintes que ne dissimulaient pas nos confrères MM. Bouchardat, Bazille et Doniol. M. Cornu et M. Michel Perret se sont efforcés de les rassurer en leur faisant remarquer que le traitement par le cuivre avait cela de merveilleux, qu'il suffît des plus petites quantités pour empêcher la germination des spores du peronospora. A l'appui de ces dernières réflexions, M. de Dampierre est venu apporter les résultats des expériences de MM. Caries et Gayon, prouvant que le vin, une fois soutiré, ne renferme plus trace de sel de cuivre, parce que ce sel de cuivre passe et reste dans les lies. Ce fait capital a été constaté aussi par les analyses faites dans le laboratoire de l'École d'agriculture de Montpellier et dans le labo-

ratoire de la Compagnie des salins du Midi. Si Ton veut bien noter que récemment l'Académie de médecine de Bruxelles et la Société de médecine de Bordeaux ont déclaré que l'emploi du cuivre dans la préparation des substances alimentaires n'offrait aucun danger, on sera vraiment rassuré et l'on pourra combattre en toute sécurité de conscience les erreurs volontaires que pourrait répandre la concurrence étrangère sur la qualité de nos vins et la sécurité de notre commerce national.

Tous les cépages ne sont pas également susceptibles d'être attaqués parle peronospora. C'est ce que MM. Bush et Meissner avaient déjà constaté dans leur catalogue des cépages américains. Notre confrère M. Henri Mares nous l'a expliqué, en notant, d'après sa propre expérience, les propriétés de résistance qu'offre telle ou telle variété de vigne aux attaques du peronospora. C'est ainsi que le peronospora frappe de préférence le Grenache ou Alicante et la Carrignane, éprouvant plus ou moins les Esparres mourvèdres, les Morrastels, les Cinsaut, les Œillades, les Chasselas, mais rencontre quelque résistance chez les Aramons, les Petit-Bouschet, les Alicante- Bouschet, une résistance plus forte encore et presque absolue chez les cépages américains Cunningham et Herbemont et chez les porte-greffe principaux : Riparias, Rupestris, Yorks et Taylors.

L'intérêt qui s'attache à l'amélioration du vignoble français a décidé la Société à former dans son sein une Commission spéciale du peronospora. Cette Commission se compose de la Section des cultures spéciales, à laquelle ont été adjoints MM. de Dampierre, Prillieux et Cornu. C'est à elle que nous avons renvoyé

les communications si importantes de MM. Millardet et Gayon, de Montlaur et de Vergnette-Lamotte, Estève et Perrey, Texier et Prosper de Laffite; mais on comprendra d'autant mieux qu'elle n'ait pas cru devoir faire encore un rapport d'ensemble, que les éléments des solutions scientifiques ne sont pas encore réunis. Tout le monde est d'accord, et le comité de vigilance de Tarn-et-Garonne, dirigé par M. Prosper de Laffîtte, en publiant il y a quelques jours un programme d'études, nous en fournissait une preuve éclatante ; tout le monde est d'accord pour déclarer que les expériences faites pendant la campagne de 1886 pourront seules résoudre les questions pendantes. C'est une raison de plus pour que la Société nationale d'agriculture envoie un salut amical à la vigilante Société d'agriculture de l'Hérault, à la tête de laquelle nous retrouvons nos confrères MM. G. Bazille et H. Mares, et pour qu'elle la félicite du Concours international d'instruments propres à combattre le peronospora. Nous nous associons à ses efforts en lui signalant l'appareil imaginé par M. Noël pour l'aspersion des vignes, appareil qui n'a pas été présenté au Concours de Montpellier, et qui paraît avoir donné des résultats excellents.

Ainsi, quoique partout on soit sur pied, en haleine, en travail, en études, nous pourrons répéter, à la fin de juin 1886, ce que M. Pasteur nous disait, au commencement de novembre 1885, à propos du traitement par le sulfate de cuivre : le mildew est vaincu.

Le cidre gagne dans l'alimentation une place de plus en plus grande. Des plantations d'arbres se font partout, mais peut-être ne met-on pas assez de soin pour distinguer et choisir les bonnes variétés. Notre

confrère M. Chatin, qui a toujours suivi cette partie si importante de l'alimentation publique, nous a proposé de récompenser M. Truelle, dont les recherches comparées jettent de nouvelles lumières sur cette question délicate des variétés de pommes et des raisins de cuve et tendent à proclamer la supériorité de la pomme sur la poire au point de vue de la boisson. Si l'on produit plus de cidre, que fera-t-on du marc de pommes? C'est ce que M. Houzeau nous apprend dans un mémoire remarquable, sur lequel notre illustre confrère M. Boussingault nous a fait un rapport très favorable. La Société est heureuse de décerner une médaille au savant directeur de la Station agronomique de Rouen.

L'année dernière je vous rendais compte de la fabrication des vins de seconde cuvée, et j'étais alors l'interprète de notre cher Bouchardat. La même question est revenue devant vous, sous une autre forme, par la voix autorisée de M. Michel Perret. Pour tirer des marcs de vendange, généralement abandonnés, tout ce qu'ils contiennent de substances capables de faire du vin, on fait l'immersion des marcs dans une eau sucrée à : 17 pour 100. Ces vins, d'après les analyses de M. Aimé Girard, contiennent bien la quantité d'alcool voulue, mais ils ne renferment que les trois quarts au plus de l'extrait que l'on trouve dans le vin naturel. Or, en lessivant les marcs avec une quantité d'eau égale à la moitié du volume du premier vin, on obtient, par cette diffusion, un liquide contenant toutes les substances solubles renfermées dans le marc. Notre confrère M. Perret, en faisant cette communication, entendait prendre date et s'assurer la priorité.

M. Gréa a fait une expérience bien curieuse. Il a fait

emploi, dans une vendange, de sucres roux provenant de la canne à sucre, autrement dit des cassonades, et il a reconnu que l'odeur très forte de la cassonade ne se retrouvait absolument pas dans le vin qu'il venait de fabriquer. Il résulte, d'autre part, de l'emploi de la cassonade, des économies tellement fortes, que l'expérience de notre confrère ne peut manquer d'être renouvelée et applaudie.

J'ai cru devoir m' étendre sur les maladies de la vigne, quoique je ne vous aie pas parlé du black-rot, signalé tout à coup dans une localité de l'Hérault, dénoncé par M. Prillieux, et anéanti, espérons-le, dès sa naissance. Vous me permettrez de glisser rapidement sur les maladies qui atteignent d'autres végétaux. Tantôt il s'agit de cette altération singulière qui se manifeste sur les arbres fruitiers à noyaux, par la couleur plombée des feuilles, et qu'on appelle le plomb : M. Prillieux, le premier, en a étudié les causes. Tantôt il s'agit des maladies du caroubier et du figuier, désignées sous le nom de giallume. maladie blanche, gale. C'est M. Bouquet de la Grye qui en signale les caractères et l'histoire. Tantôt il s'agit d'un chrysanthème et d'un pelargonium sur lesquels, contrairement à toutes les données de la science, se sont développées des orobanches, qui se fixent ordinairement sur le chanvre ; c'est M, Cornu et M. Chatin qui dissertent. Un jour, M. Prillieux nous entretient de la rouille grillagée du poirier, causée par une rouille du Juniperus macrocarpa,. Un autre jour, M. Cornu nous raconte les ravages causés par une cryptogame (Peridermiumpini), qui passe du séneçon sur les pins, et par une autre cryptogame qui se greffe sur les écorces des mêmes arbres, et il ne né-

glige pas de nous indiquer les moyens de les combattre. La maladie des amandiers causée par le Polystigma fulvum ne lui échappe pas. Un parasite plus commun et plus redoutable, la cuscute, a fait l'objet d'un vœu que nous avons soumis à M. le Ministre de l'agriculture ; mais si la Société a admis l'obligation de détruire la cuscute, elle a hésité, sur le rapport de M. Bouquet de la Grye, à s'approprier un vœu analogue contre le gui, émis par le Comice agricole de Rouen.

Une communication que j'ai faite sur les jardins botaniques de l'Australie a conduit M. Prillieux à nous entretenir de l'acclimatation des Sait-Bush, qui pourraient, en Algérie comme en Australie, servir de nourriture aux troupeaux. Elle a surtout provoqué un échange de correspondances avec notre confrère M. Naudin, dont les lettres ont été reçues avec reconnaissance et insérées avec honneur dans notre Bulletin. De Milan, M. Cantoni, directeur de l'École d'agriculture de Milan et notre fidèle correspondant, nous a signalé une maladie qui attaque le mûrier et menace le pêcher. De la Bolivie, M. Sacc nous envoie graines, analyses, dessins et descriptions. La Section des cultures spéciales lui répond par le souvenir d'une médaille d'or. Voilà une longue énumération, qui fait valoir à un haut degré le zèle de nos confrères dans les Sections des cultures spéciales et de l'histoire naturelle agricole.

La Section de sylviculture se préoccupe toujours des suites funestes de l'hiver si rigoureux de 1879-80, qui continuent à se faire sentir dans quelques-uns de

nos massifs forestiers, particulièrement dans nos départements du nord. Notre confrère M. Des Cars a signalé à votre attention les résultats remarquables obtenus par la taille de chênes en plein dépérissement dans les bois, autrefois si beaux, de M. Benoît, situés près de la forêt de Bondy. Les sujets traités par l'élagage rationnellement appliqué ont repris une vigueur nouvelle et présentent les apparences d'une régénération complète. Sans doute il serait prématuré de considérer l'expérience comme définitive, car il faut encore savoir si le bois de ces chênes, ainsi traités, n'a subi aucune altération : ce que l'avenir, aidé des études toujours si consciencieuses de notre confrère M. Pr illieux, pourra nous révéler. Mais, en attendant que cette question soit élucidée, M. le comte Des Cars croit pouvoir assurer, dès aujourd'hui : que les chênes sur lesquels aucune excoriation n'a été produite par la gelée peuvent être avantageusement conservés; que la suppression de toutes les parties mortes, avec la taille de toutes les autres branches, est le meilleur, sinon le seul moyen, d'atteindre ce but, et que, sans cette opération, les arbres dépérissants ne reprendraient pas la vigueur nécessaire pour atteindre utilement l'époque des coupes à venir.

D'un autre côté, M. Bouquet de la Grye vous a entretenu d'expériences et d'observations faites sur l'élagage de l'Epicéa. Cette essence constitue d'importantes forêts dans les régions montagneuses, fournit aux constructeurs des poutres, des chevrons et des planches. Par une disposition particulière aux abiétinées, certaines branches inférieures sont exposées à mourir. Si elles sont abandonnées à elles-mêmes, leur base tend à

disparaître sous les envahissements occasionnés par l'accroissement de la tige principale, et finit par constituer une cheville dure et cornée qui reste implantée dans le tronc. Il en résulte, quand on vient à exploiter l'arbre et à le débiter en planches, que ces chevilles, qui n'ont pas d'adhérence avec le bois, se détachent et laissent à leur place un trou qui déprécie la pièce. Pour éviter la formation de ces chevilles, M. Mer, propriétaire et forestier dans les Vosges, dès que les branches sont mortes, fait une section à 1 centimètre et demi de l'empâtement qui enveloppe la base des branches. Il opère cet élagage à l'aide de la scie, dont le maniement est plus commode, et qui offre l'avantage de trancher nettement et verticalement, tandis que ia serpe a l'inconvénient de faire éclater le tronçon.

L'utilisation des bois blancs, sous forme de copeaux coupés en fines lanières, et destinés à faire des emballages, à la place des rognures de papiers, ou à confectionner des matelas et coussins, ou à servir de litière, nous a été signalée par M. Bouquet de la Grye, et M. Liébaut a complété les informations de notre confrère en nous rappelant que cette industrie existe en France, notamment à Ivry. Elle a été introduite dans notre pays en 1875, non pas d'Amérique, mais d'Angleterre, où ce produit se fabriquait sous le nom de ligneous fibre. La machine anglaise a été perfectionnée en France.

Les fabricants français sont parvenus à donner à ces copeaux une souplesse, une élasticité, une régularité, qui permettent de les substituer au varech dans les matelas à bon marché et dans l'emballage des marchandises ; cependant, lorsque la sciure de bois provient du

sapin du Nord, son odeur résineuse empêche de s'en servir pour l'emballage de certaines denrées : chocolat, sucre, etc. ; dans ce cas, on utilise le tremble ou le tilleul. La fibre se teint parfaitement et conserve son aspect soyeux.

Ce produit est dénommé : bourre de bois, laine de bois , fibre hygiénique , frisure, et présente des degrés différente de finesse, selon l'emploi auquel on le destine.

Cette ressource nouvelle offerte à nos propriétaires forestiers est un détail, dans l'ensemble de la situation forestière, qui laisse planer certaines craintes. Notre confrère M. Barbie du Bocage, qui a toujours les yeux fixés sur la production et la concurrence étrangères, nous a manifesté les inquiétudes qu'il ressent pour le revenu de notre production forestière, depuis l'établissement du nouvel impôt forestier allemand qui, détournant de l'Allemagne le courant d'importation des bois qui s'y était établi, menace de reporter ce courant sur nos frontières. Mais, contrairement à M. Barbie du Bocage, M. Bouquet de la Grye, d'accord avec notre confrère M. Clavé, estime que des obstacles apportés à l'introduction des bois étrangers ne seraient pas un moyen d'améliorer le revenu de la propriété forestière.

Qu'il me soit permis de souhaiter publiquement que la situation de nos forêts soit l'objet de travaux aussi instructifs que les beaux ouvrages publiés récemment sur les forêts de la Hongrie et de la Roumanie, et si bien analysés devant nous par M. Bouquet de la Grye.

Au moment où nous allons vous indiquer les travaux

de votre Section d'économie des animaux, j'éprouve une véritable émotion en vous signalant le grand événement auquel vous vous êtes associés, qui rassemble aujourd'hui le monde entier autour du nom de notre illustre confrère M. Pasteur.

L'Institut Pasteur ne sera pas seulement, nous en avons la confiance, un arsenal où seront sans cesse forgées des armes victorieuses contre les accès de la rage, mais un immortel ouvrage de défense contre toutes les maladies contagieuses.

Je lisais, il y a quelques jours, un rapport très curieux fait en Angleterre sur une épidémie de vaches. Il semble aujourd'hui démontré que la scarlatine est une maladie qui peut être communiquée des animaux à l'homme. Il appartient spécialement à une Société d'agriculture d'appeler l'attention sur ce point de vue des rapports des maladies de l'homme et des animaux.

Que de révélations nous attendent! Que de découvertes viendront, les unes après les autres, changer les rapports de la médecine et de l'art vétérinaire !

Combien, en cet instant, je regrette la disparition subite du confrère éloquent et convaincu qui savait disserter si brillamment sur la vieille science et sur l'art nouveau! La gloire de M. Pasteur eût été le succès de Bouley; et certes Bouley eût trouvé le moyen, dans cette séance solennelle, de faire éclater vos applaudissements pour honorer le nom de celui qu'il appelait son maître, et que la France appelle aujourd'hui le Maître.

Devant ce grand événement de la découverte du vaccin de la rage, vous trouverez bien naturel que je glisse un peu rapidement sur les communications, d'ailleurs très nombreuses et très intéressantes, qui ont été ren-

voyées à l'examen de la Section d'économie des animaux et dont quelques-unes ont motivé des récompenses.

Nos éleveurs ont reçu, il y a déjà près d'un an, un avertissement sérieux. Notre confrère M. Tisserand a signalé l'arrivée, en juillet 1885, d'un convoi de bœufs américains. Les animaux importés étaient au nombre de 244, venant de l'Ohio et du Texaâ. Les fatigues du voyage ne paraissaient les avoir que très légèrement affectés. Leur taille était moyenne et leur poids ne dépassait guère le chiffre moyen de 550 kilog. C'est peutêtre à ce poids, relativement peu élevé, qu'ils doivent de ne pas être arrivés sur le marché avec ces endolorissements des pieds si fréquents chez nos gros bœufs fran » çais quand on les débarque au marché de La Villette ; c'est peut-être aussi à leur âge, car ils n'avaient en moyenne que trois ans. Cet arrivage est pour nos éleveurs une menace sérieuse. Il doivent, pour lutter, employer les mêmes armes, faire des bœufs gras à trois ans.

Un de nos éleveurs les plus distingués, notre confrère M. Gréa, a fait remarquer que les animaux importés sont des Durham. On accuse cette race d'être trop exigeante et pas assez rustique. M. Gréa a fait ressortir à quel point on est dans l'erreur sous ce dernier rapport. Les animaux dont a parlé M. Tisserand, tous rattachés directement ou indirectement aux Durham, sortent de contrées sauvages où ils n'ont pu vivre et croître qu'à la condition d'être doués d'une grande rusticité, et c'est cette même force de résistance qui leur a permis d'arriver à Paris en parfait état, après avoir franchi des milliers de lieues, à pied, en chemin de fer et en bateau à vapeur.

Ce fait nous montre une fois de plus qu'au point de vue commercial nous ne sommes pas outillés aussi bien que nos concurrents. Notre confrère M. Raoul Duval ne nous a-t-il pas signalé, de son côté, une innovation dans un dock spécial établi pour les grains à Liverpool?

Appuyant sur le mot de M. Tisserand, « qu'il ne faut pas s'endormir », M. Gréa nous a montré, pendant que nous délibérons et dissertons en France sur les modes d'améliorer les races d'animaux, les Américains se procurant à haut prix des reproducteurs de race Durham, et prenant ainsi sur nous une avance que nous ne parviendrons à regagner que par les efforts les plus énergiques et les plus soutenus.

Dans une autre communication, M. Gréa, analysant le travail de M. Léouzon, n'a pas hésité à se faire l'avocat chaleureux de la vache Durham, considérée comme vache laitière.

A l'occasion du travail de M. Fillon sur l'élevage et l'éducation des bovidés dans le marais vendéen, une vive discussion s'est élevée entre MM. Doniol, de Dampierre, de Parieu, Boitel, Gareau, Risler, Chabot-Karlen, discussion dont il ne m'est pas permis d'aborder l'analyse dans ce trop court compte rendu. Il s'agissait de décider quelle avait été l'influence du sang suisse sur nos races nationales.

M. Muff, professeur départemental de la Haute-Saône, a tenté, par une lettre intéressante, de clore le débat en défendant le point de vue de M. Risler, qui se résume ainsi : La race Schwitz est bonne dans les conditions et les milieux qui lui sont favorables. Il faut subordonner le choix de la race à son but économique.

Sans contester les avantages qu'il y aurait à fortifier la texture des os chez les jeunes sujets de l'espèce chevaline élevés dans les contrées à terres pauvres en calcaire, on avait révoqué en doute l'influence bienfaisante que pourrait exercer à cet égard l'intervention du phosphate de chaux dans la ration alimentaire. Notre confrère M. Gayot, qui avait saisi notre Compagnie de cette question de l'assimilation et qui s'était montré partisan de l'emploi journalier et à petites doses de cette substance, a interrogé plusieurs personnes qui en avaient fait l'essai. Il a été heureux de nous annoncer que M. Joulie a reconnu expérimentalement que les phosphates étaient assimilables, mais assimilables seulement en raison des besoins quotidiens de l'animal. Quand on dépasse la dose suffisante, l'excédent est rejeté. Il en est donc des animaux comme de la terre, qui ne permet pas aux végétaux de profiter des fumures surabondantes. Tout est dans la mesure.

Un moment, on a pu craindreH'apparition d'un nouveau fléau. Plusieurs animaux d'une étable appartenant à M. Pérusset, propriétaire du département de l'Ain, succombaient sous les atteintes d'une maladie dont les meilleurs vétérinaires de la région ne reconnaisaient ni la nature ni la cause.

Notre confrère M. Chauveau, successeur de M. Bouley à l'Académie des sciences dans l'inspection générale des Écoles vétérinaires, fut heureusement consulté. Il reconnut qu'il s'agissait du tournis. Or, ce tournis est dû à un ténia, à un ver qui, déposé dans les prairies, soit par l'homme, soit par les chiens, est ingéré par les animaux, pendant la dépaissance. Vérification faite, il fut reconnu que l'un des chiens de M. Pérusset était

affecté du ver solitaire et que sa présence à la ferme avait fait perdre à son maître quatorze têtes de gros bétail.

Des observations fort curieuses nous ont été soumises par M. Prillieux sur une maladie du bétail qui sévissait en Amérique et qui a pour cause l'ergot des graminées fourragères. D'après une petite enquête faite auprès de plusieurs vétérinaires , le même ergot aurait une influence incontestable sur l'avortement des vaches.

C'est par tradition que la Société embrasse dans sa sollicitude toutes les parties de l'alimentation publique : le gibier et le poisson n'ont jamais cessé d'être regardés par elle comme des éléments de la fortune nationale. Aussi retrouve-t-on dans nos annales la preuve de l'ardeur avec laquelle, il y a quarante ans, la Société, le gouvernement, les corps savants, se jetaient dans l'étude, toute nouvelle, de la pisciculture. C'est notre confrère M. de Quatrefages qui, en 1848, tira de l'oubli les expériences et les préceptes d'un agriculteur allemand du siècle dernier, le comte de Golstein, relatifs à la fécondation artificielle des œufs de poisson. Quand les zoologistes se mirent à disserter sur cette méthode de semer du poisson dans les eaux, comme on sème des plantes dans la terre, on découvrit qu'un obscur pêcheur du département des Vosges avait réalisé, dans la pratique, ce que les savants consignaient dans leurs écrits. Sur le rapport de Milne-Edwards, la Société couronna le pêcheur des Vosges, comme nous vous proposons de couronner aujourd'hui M. Binder et M. Després. J'ai rappelé ces précédents pour donner plus de force au vœu que la Société a récemment émis sur la proposition de notre infatigable confrère

M. Chabot-Karlen , et qui tend à faire protéger, au temps du frai, les poissons de nos rivières ; mais les regrets que l'inexécution des lois et des règlements nous inspire, tout en recevant un bon accueil, obtiendront-ils une sanction efficace?

La Société n'en aura pas moins fait son devoir, et moi, je vais tâcher de faire le mien. Un jour, un grand savant fut ministre : il s'appelait Dumas. Les problèmes de l'alimentation publique lui parurent un de ses premiers devoirs. Dumas constitua une Commission spéciale de pisciculture, et la chargea d'examiner les mesures qu'il devait introduire dans la législation ou qu'il devait faire entrer dans la pratique pour la conservation et la reproduction des poissons d'eau douce. Si j'étais ministre de l'agriculture, il me semble que je tiendrais à honneur de reprendre le projet de Dumas. J'aimerais à m' entendre avec le Ministre des travaux publics, à confier aune Commission permanente, administrative et scientifique, le soin de recueillir tous les renseignements qui permettraient au gouvernement de prendre parti dans la question de la pisciculture française et d'imiter les succès d'acclimatation que remportent presque partout les nations étrangères. Depuis quarante ans, la tâche s'est agrandie, parce que la science a marché. Du temps de Dumas, on pouvait s'occuper seulement des rivières de France et des poissons d'eau douce. Le mémoire de M. Gobin, qu'a analysé M. Chabot-Karlen, nous montre que la pisciculture marine offre à l'activité humaine un champ magnifique. Quand on pense qu'aujourd'hui les Anglais ont acclimaté le saumon dans les eaux de l'Australie, comment négligerions-nous de l'acclimater dans nos rivières ? Comment négligerions-nous d'éta-

blir sur nos côtes des réserves naturelles, des frayères artificielles et des établissements d'études et de commerce ? Ce n'est pas une administration coûteuse qu'il faudrait créer : ce qui est nécessaire, c'est une direction ; et puisque la Société nationale d'agriculture croit de son devoir de formuler des vœux et que son Secrétaire perpétuel prend la liberté de donner des conseils, il semble que notre confrère le Directeur de l'agriculture pourrait aussi prendre sa part dans les responsabilités que nous encourons aujourd'hui, et dire aussi son mot, quand il aura le temps, à M. le Ministre de l'agriculture.

V otre Section d'économie, de statistique et de législation a voulu marquer par deux récompenses la suite et le caractère des réflexions que lui a suggérées la situation agricole. D'abord, elle s'est mise d'accord avec la Section de grande culture, pour s'associer plus étroitement aux préoccupations de la culture militante, et elle lui a confié le soin d'énumérer les titres divers qui nous permettent de décerner une Grande médaille d'or à M. Tanviray. M. Tanviray, comme vous le dira M. Lecouteux, est professeur départemental d'agriculture à Blois ; mais j'ajoute qu'il représente dignement ces jeunes professeurs départementaux d'agriculture dont nous commençons à sentir l'action dans les affaires du monde agricole, dont nous lisons les communications judicieuses dans la presse agricole, dont nous avons couronné l'année dernière et dont nous couronnons encore cette année les intéressants travaux. Le principal titre de M. Tanvb^ay est son heureuse initiative dans la

création des syndicats agricoles. Telle est la raison domimante de la médaille d'or que nous lui décernons.

Il faut le reconnaître, l'organisation de ces syndicats demeure le grand fait économique de l'année qui vient de s'écouler. Les cultivateurs ont compris toute la force qu'ils devaient trouver dans des associations exclusivement consacrées à la conduite de leurs affaires particulières et à la défense de leurs intérêts généraux. Si votre rapporteur doit louer personnellement M. Tanviray, je dois, au nom de la Société nationale d'agriculture, donner à tous les syndicats agricoles le plus sincère encouragement. Dans ce mouvement, et quoi qu'on puisse dire sur les résultats des opérations engagées par les syndicats, il est certain qu'un échange perpétuel d'explications pratiques, de recherches scientifiques, se produit régulièrement sur toute la surface du pays, et que les cultivateurs gagnent de jour en jour des vues plus nettes et des résolutions plus fécondes dans cette émulation naturelle et dans cette instruction réciproque qui surgissent de la discussion permanente de leurs intérêts. Il appartient à la Société nationale de prouver les sympathies que lui inspire ce grand mouvement de défense agricole.

En vous priant de décerner à M. de Fo ville une médaille d'or pour l'ensemble de ses travaux de statistique, votre Section a eu surtout la pensée de mettre en lumière les services que rendent à la science agricole l'organisation et le fonctionnement de la statistique officielle. Il aurait paru juste et naturel de marquer notre pensée en commençant par rendre hommage aux travaux du Ministère de l'agriculture, et la tâche eût été aisée, grâce au remarquable travail sur l'organisation de la Sta-

tistique officielle que notre confrère M. Levasseur a présenté à la Société. Mais comment conclure, si ce n'est par des remercîments au directeur général de cette statistique, à notre confrère M. Tisserand? Qui récompenser, si nous avions voulu récompenser le Bulletin du Ministère de V agriculture ? Pour relever le mérite des nouvelles statistiques de l'administration française, et opposer ses travaux aux travaux si nombreux et si intéressants que publient les États-Unis, l'Allemagne et l'Italie, il nous fallait faire un choix et prendre un nom. Les sympathies de la Société nationale d'agriculture se sont tout naturellement portées sur le nom déjà si distingué de M. de Foville. M. de Foville, déjà notre lauréat, auteur d'ouvrages excellents, dirige avec une incontestable supériorité le Bulletin de statistique et de législation comparée au Ministère des finances , recueil qui compte déjà seize volumes de documents, où la statistique agricole tient un rang considérable.

C'est un devoir et un grand plaisir pour moi, qui en ai été le témoin, de rappeler ici que l'établissement du bureau de statistique du Ministère des finances et la publication de ce Bulletin est une des œuvres de notre éminent confrère M. Léon Say, et que ce dernier a inauguré, par ces deux mesures, une ère nouvelle et féconde pour la statistique financière.

Vous me permettrez de joindre au nom de M. Say le nom de M. Levasseur, qui vous a présenté, dans votre dernière séance, le premier numéro du Bulletin de V Institut international de statistique, dont il est l'un des directeurs et l'un des créateurs. L'Europe savante apprécie à sa juste valeur l'infatigable collaboration de notre confrère.

La mécanique agricole est appelée à jouer un rôle très important dans le relèvement de notre agriculture. Les exigences et la rareté de la main-d'œuvre font de l'emploi des machines une nécessité, et les cultivateurs se familiarisent de plus en plus visiblement avec les instruments perfectionnés que nos industriels mettent à leur disposition. Parmi ceux-ci, se distingue M. Albaret, auquel vous confirmez, par un rappel, la Grande médaille d'or que la Société lui avait décernée en 1876. Les constructeurs français verront dans cette récompense un encouragement donné aux efforts de l'industrie nationale.

Ces efforts sont évidents, et si votre Section de mécanique ne vous signale pas d'invention notable, elle regarde comme un progrès des plus sérieux la substitution de l'acier au fer dans la construction de la plupart des machines agricoles.

Si notre confrère M. Grandvoinnet a regretté de ne plus voir au concours du Palais de l'Industrie la charruetilbury portant son conducteur, charrue qu'il croit appelée dans l'avenir à un véritable succès, d'autre part, il a constaté avec plaisir la place de plus en plus grande que prennent dans les concours les batteuses dites trépigneuses, dont le mouvement est donné parla marche d'un cheval sur un plan incliné.

S'il n'a pas vu non plus de machines nouvelles destinées à apporter de grandes révolutions dans l'exécution des travaux des champs, notre confrère M. Liébaut nous

a cependant fait remarquer, dans ce même concours, quelques appareils nouveaux intéressants, maïs qui ont le défaut de n'avoir pas été expérimentés méthodiquement.

C'est ainsi qu'il nous a signalé le semoir de M. de Lapparent, inspecteur général de l'agriculture, qu'il trouve très ingénieux et capable de donner les meilleurs résultats ; qu'il a remarqué le petit appareil pulvérisateur de M. Noël, dont il expose le fonctionnement, et que nous connaissons; enfin, le moteur domestique de Davey, perfectionné et construit par M. Albaret, curieuse émanation de la machine imaginée en 1690 par Papin, et décrite dans les Actes de Leipzig. L'absence complète de tout danger, nous a dit M. Liébaut, permettra certainement d'employer cette machine dans les habitations et de justifier le nom de moteur domestique qu'on lui a donné.

Plus récemment, M. Liébaut nous a fait connaître le nouvel enregistreur cinématique, au moyen duquel M. Maximilien Ringelmann, un jeune mécanicien de beaucoup de mérite, croit pouvoir donner la mesure exacte du travail produit par les machines.

Enfin, dans nos dernières séances, M. Risler nous a décrit, avec de grands éloges, un procédé de compression des fourrages inventé par M. Cochard, président du Comice de Montmédy, et tout particulièrement une nouvelle machine à teiller le lin, qui permet d'obtenir 30 pour 100 de filasse en plus : ce qui donne à M. Risler l'espoir que la culture du lin retrouvera bientôt son ancienne prospérité.

Dans un autre ordre d'idées, M. Grandvoinnet vous a rappelé sa communication de l'année dernière sur les

nouveaux systèmes de mouture par les cylindres, dont il est un partisan résolu.

S' appuyant sur les expériences de notre confrère M. A. Girard, M. Grandvoinnet estime que le meunier doit absolument exclure de la farine toute parcelle d'écorce du grain et tout fragment de germe.

Par quel outillage peut-on atteindre ce résultat?

Cet outillage, M. Grandvoinnet, dans une étude remarquable, le passe en revue dans tous ses détails, dans toutes les phases d'opération que parcourt le grain avant d'être transformé en farine ; mais dans la lutte entre les meules et les cylindres pour la mouture du froment, s'est élevée la question du mauvais effet que réchauffement de la boulange entre les meules ou entre les cylindres peut produire sur la qualité, sur la force de la farine.

D'un côté comme de l'autre, il y a reproche réciproque. Le long séjour de la farine entre les organes réducteurs du grain échauffe souvent, tue la farine, en faisant perdre au gluten son élasticité caractéristique, si précieuse pour la panification, comme l'a montré M. Peligot dans les farines échauffées à plus de 100 degrés.

Aussi M. Peligot fait ses réserves. Notre éminent confrère estime que l'exclusion du germe est nuisible à la panification, parce que le germe contient une huile qui augmente l'élasticité du gluten.

Des expériences entreprises par M. Colomb-Pradel, ancien élève de l'Institut agronomique, sous la direction de M. Grandvoinnet, il résulte que le chauffage de la farine, quand il ne dépasse pas 70 degrés, ne semble pas avoir une influence sensible sur le rendement en glu-

ten, mais que si Ton dépasse cette température, les rendements en gluten diminuent d'autant plus vite que la température s'élève davantage.

D'autre part, M. Grandvoinnet a constaté que lorsque les meules sont bien conduites, bien équilibrées et convenablement alimentées, la température en tuyau d'échappement de la boulange n'est jamais plus de 33 degrés au-dessus de la température de l'air ambiant.

Voilà des questions bien délicates et bien intéressantes, sur lesquelles nous aurons certainement l'occasion de revenir l'année prochaine.

De la meunerie passons à la boulangerie. Voulezvous avoir un pain d'une blancheur sans rivale, d'un goût délicieux ? Veuillez faire entrer du petit-lait dans la fabrication de votre pain. M. Genin, de Bourgoin (Isère), dont notre confrère M. Chatin s'est fait l'interprète, vous assure que le pain fait avec son procédé a des qualités reconstitutives et doit contenter les plus fins gourmets. L/expérience mérite d'être suivie.

En terminant le compte rendu de vos travaux, j'essayais, l'année dernière, de vous indiquer la situation nouvelle que le cours des événements politiques et les révolutions de la science imposaient à notre Société. Je vous montrais notre vieille institution se tenant debout au milieu des jeunes institutions qui surgissent de toutes parts sous l'influence de la liberté de la presse et du suffrage universel; mais, étendant les regards au delà de nos frontières, j'ai le devoir, mes chers confrères, de vous faire sentir avec quelle étonnante rapidité notre

rôle grandit, nos obligations s'étendent, et notre mission se transforme. Il semble que la Société nationale d'agriculture de France doit prendre de plus en plus un caractère international. Depuis cinquante ans, une sorte d'égalité tend à s'établir dans les connaissances scientifiques du monde, en même temps que la presse, la vapeur et l'électricité rapprochent tous les intérêts matériels. Les productions de toutes les parties du globe exercent sur la consommation des peuples une influence réciproque. Les races d'animaux sont transportées d'un pays à l'autre, acclimatées et perfectionnées. Les instruments et les pratiques nouvelles de l'agriculture sont l'objet incessant de communications entre toutes les nations. Il n'est plus de Société savante qui puisse aujourd'hui se renfermer dans le cercle restreint des études locales et sur le terrain unique de la patrie. Il n'en est pas une seule qui ne reçoive le contre-coup de la tourmente économique qui fait s'entre-choquer les intérêts du monde entier. Vous connaissez ce beau vers de Lucrèce :

Suave mari magno

Le poète semble trouver un bonheur égoïste à voir tranquillement, du haut du rivage, se déchaîner sur la mer les vents et les tempêtes. Le poète n'est pas le savant. On pourrait assurément, du haut de la science, se renfermer dans la contemplation sereine des spectacles de la nature, pour échapper aux pénibles agitations des affaires humaines ; mais tout se tient dans la science et dans la vie, et quand le savant voit sur cet océan et dans cet orage dont parlait Lucrèce, quand le savant

voit se débattre le vaisseau de la patrie, il doit redevenir patriote et trouver dans son émotion même comme un nouveau ressort pour combattre les éléments contraires et triompher de la mauvaise fortune.

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